Tribune. Nord Stream : à qui profite le sabotage des gazoducs en 2022 ?
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L’Occident s’est enfermé dans une illusion métrologique où chaque semaine, des classements dorés à l’or fin décernent la «suprématie de l’intelligence artificielle» sur la base de benchmarks devenus de véritables pièces de théâtre. On compare des pourcentages d’exactitude sur des tests d’école (MMLU, HumanEval, Math), comme si l’on mesurait la puissance militaire de deux empires en comptant le nombre de médailles obtenues à un concours de tir à l’arc.
Mahjoub Lotfi Belhedi *

La réalité est bien plus brutale : la caducité des techniques actuelles de benchmarking est quasi-totale.
L’évaluation de l’IA ne souffre plus d’un manque de précision, mais d’un biais d’invalidation fondamentale. Les modèles de frontière sont surentraînés pour réussir les tests, ils connaissent les réponses aux examens avant même de s’y présenter. Mais surtout, ces benchmarks mesurent une performance statique, en laboratoire, ignorant la véritable nature de la guerre technologique : la puissance infrastructurelle, l’agilité systémique et surtout l’imprévisibilité stratégique.
Déclarer aujourd’hui les États-Unis vainqueur sur la base des benchmarks d’OpenAI ou d’Anthropic est une erreur d’appréciation stratégique. La suprématie de l’IA ne se joue pas dans une feuille de calcul, mais sur le terrain d’une guerre invisible structurée par quatre piliers matériels et surtout une variable x imprévisible.
Primo, la guerre des modèles : la brute de la Silicon Valley face à l’alchimie de «Hangzhou».
La méthodologie américaine repose sur «le scaling law brutal» qui consiste à injecter plus de paramètres, consommer plus de térawatts, empiler plus de milliards. Les USA produisent des titans monolithiques, ultra-performants sur le papier, mais lourds et extrêmement coûteux à faire tourner.
Côté chinois, la contrainte a engendré une mutation techno-génétique. Privée de la force brute par les sanctions, la Chine a développé une culture de l’optimisation extrême. L’épisode DeepSeek n’était qu’un tir de sommation : la démonstration qu’une architecture distribuée, distillée et basée sur un apprentissage par renforcement frugal pouvait égaler les monstres américains pour une fraction ridicule de leur coût.
Pendant que Washington évalue la «réflexion» de ses modèles sur des énigmes logiques, Pékin déploie des dizaines de milliers de modèles légers, spécialisés (Agentic AI), directement greffés sur son tissu industriel, son réseau de surveillance et sa robotique. L’un calcule la métaphysique, l’autre orchestre l’économie matérielle.
Secundo, les data centers et l’énergie, la faille du réseau américain.
Si l’IA est le nouveau cerveau global, les data centers en sont le système nerveux central. Dans ce périmètre stratégique, les benchmarks de laboratoire oublient la physique.
Les USA affichent une capacité cumulée impressionnante et des projets pharaoniques (Stargate et clusters de gigawatts), mais ils heurtent un mur imprévu : la vétusté de leur réseau électrique, les blocages bureaucratiques et l’opposition des populations locales face à la surconsommation d’eau et d’électricité.
À l’inverse, la Chine aborde la question de la puissance de calcul avec la rigueur d’une planification d’État centralisée. Avec son projet stratégique de «Routage des données de l’Est vers l’Ouest» (East Data, West Computing) lancé officiellement en février 2022, Pékin connecte directement ses mégacentres de calcul aux barrages hydroélectriques du Sud-Ouest et aux immenses parcs solaires et éoliens du désert de Gobi. La Chine ne construit pas juste des serveurs, elle bâtit une infrastructure énergétique dédiée à l’inférence en temps réel.
Tertio, les semi-conducteurs : l’embargo américain a-t-il vraiment bloqué la Chine ?
En interdisant la vente de ses puces de pointe (comme les Nvidia H100 ou B200…), Washington pensait paralyser l’essor de l’IA en Chine. C’était sans compter sur la résilience et l’agilité d’un pays habitué à innover sous pression.
Loin d’être freinée, la Chine a structuré son propre écosystème matériel indépendant. Symbole éclatant de cette riposte : le déploiement massif de puces de dernière génération comme la Huawei Ascend 910C, associée aux superclusters de calcul CloudMatrix. Ces accélérateurs ultrapuissants démontrent la force de la stratégie chinoise du «dépassement en virage».
Pour surmonter l’absence d’équipements de lithographie EUV occidentale, les ingénieurs chinois repensent toute l’architecture microélectronique :
– empilement de mini-puces et intégration 3D avancée pour démultiplier les performances sans dépendre des procédés de gravure de TSMC ;
– optimisation logicielle poussée (via le Framework Cann de Huawei) et réseaux d’interconnexion optique pour contourner les verrous de mémoire ;
– pari sur les technologies de rupture, notamment l’industrialisation des premières puces à lumière (calcul photonique) et des architectures neuromorphiques imitant le cerveau humain.
Si les benchmarks d’aujourd’hui ne mesurent que la vitesse d’exécution sur puces occidentales, la Chine a créé en secret un écosystème matériel parallèle. De la conception de puces Asic sur mesure à la maîtrise de l’interconnexion chiplet (un type de micropuce), en passant par l’optimisation logicielle des accélérateurs Huawei (Ascend), les ingénieurs chinois ont appris à faire sauter les verrous d’efficacité.
Le goulot d’étranglement de la mémoire HBM et de la lithographie EUV pousse la Chine vers des paradigmes alternatifs : calcul photonique, processeurs analogiques et architectures neuromorphiques. Si une seule de ces voies franchit le seuil de viabilité commerciale, le monopole de l’architecture x86/GPU – issu du mariage entre le processeur central (CPU x86) et le processeur graphique (GPU) – s’effondre du jour au lendemain.
Autrement dit, l’embargo américain sur les puces Nvidia (H100, B200) censé paralyser l’IA chinoise n’a pas tenu en compte la capacité d’adaptation d’un pays habitué aux contraintes de siège.
Quarto, le système sanguin mondial : les câbles sous-marins & l’Internet physique
On oublie souvent que l’IA «dans le cloud» repose sur des câbles de fibre optique sous-marins reposant par 4 000 mètres de fond. La suprématie de l’IA n’est rien sans la maîtrise de sa distribution en millisecondes.
Dans cette arène silencieuse, la compétition est féroce. La Chine déploie ses propres dorsales internationales (comme le câble Peace qui s’inscrit directement dans le volet numérique des Nouvelles Routes de la Soie) pour interconnecter le Sud Global (Asie du Sud-Est, Moyen-Orient, Afrique, Amérique Latine) sans passer par les bifurcations américaines ou européennes.
En contrôlant les tuyaux par lesquels transitent les modèles open-source chinois distribués massivement, Pékin garantit que la couche applicative mondiale tournera sur ses standards infrastructurels, neutralisant toute tentative de blocage numérique par l’Occident.
Quinto, la discrétion Chinoise et le scénario du Jour J.
C’est dans ce cadre précis que le benchmarking traditionnel révèle son absurdité totale. Les métriques occidentales ne mesurent que ce qui est rendu public et commercialisé.
En Chine, une bonne partie de l’écosystème d’IA est marquée par une lisibilité stratégique fort réduite. Tandis que les entreprises de la Silicon Valley font du bruit médiatique à chaque version mineure pour rassurer leurs investisseurs, les laboratoires chinois (qu’ils soient liés à l’Académie chinoise des sciences, à l’armée ou aux géants de la tech) opèrent sous le sceau du secret opérationnel.
Selon les spécialistes en IA, les technologies majeures chinoises en cours d’expérimentation à l’abri des regards touchent, entre autres :
– des modèles hybrides alliant Quantum Computing et réseaux de neurones pour la cryptanalyse et la simulation moléculaire ;
– des architectures d’IA militaires en mesure d’opérer en essaims autonomes sans connexion réseau ;
– des algorithmes de raisonnement synthétique à très faible empreinte mémoire, apte de tourner sur des puces grand public dégradées.
Cette tendance de rupture globale démontre que le potentiel d’évolution de la Chine en IA n’est pas linéaire, il est exponentiel et discontinu. Et l’illusion de la suprématie américaine reposant sur un score de 92% à un test standardisé contre 89% pour un modèle chinois est une berceuse pour diplomates. Il suffirait de quelques heures par la publication surprise d’une rupture architecturale, l’activation d’un réseau de puces photoniques souverain ou la mise à disposition globale d’un modèle AGI open-source ultraléger pour que la suprématie bascule instantanément.
In fine, pendant que l’Occident pèse des plumes sur des balances électroniques, la Chine est en train de couler une enclume. La vraie suprématie de l’IA ne sera pas proclamée par un classement sur GitHub, elle sera constatée le jour où le monde entier réalisera que l’infrastructure de son économie tourne déjà sur un modèle dont il ne possède pas la clé.
* Stratège en réflexion IA.
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De la polémique sur l’immigration à la récupération politique de son image, le parcours médiatique de l’écrivain français d’origine algérienne Boualem Sansal interroge les rapports entre littérature, pouvoir et instrumentalisation des figures intellectuelles. Derrière la célébration d’un écrivain présenté comme un symbole absolu de la liberté se dessine une question essentielle : où s’arrête l’admiration sincère d’un auteur et où commence son exploitation politique ? Question que l’écrivain doit du reste se poser à lui-même…
Dr Abderrahmane Cherfouh *
À force de renier ses principes, on finit par se confronter aux conséquences de ses propres choix. Le temps finit parfois par rendre à chacun le fruit de ses actes. Dans un récent entretien, l’écrivain Boualem Sansal se lamentait de l’accueil qui lui est désormais réservé à Paris après son feuilleton éditorial et ses déclarations fracassantes, résumant son quotidien par cette formule : «C’était matin et soir, j’étais l’ingrat et le salaud». L’ironie est le désespoir de ceux que le spectacle du monde a cessé de faire rire.
Voilà un homme qui découvre, feignant la surprise, des qualificatifs que le peuple algérien lui attribue pourtant depuis des années. Sauf que cette fois, ce ne sont pas les Algériens qui le pointent du doigt, mais ses propres soutiens du microcosme parisien.
En se retournant contre le système qui l’a médiatiquement fabriqué après avoir renié la patrie qui l’a nourri et formé, Sansal fait face au miroir de ses propres turpitudes. L’instrument de l’extrême droite française est en train de réaliser, à ses dépens, qu’un mercenaire idéologique n’a pas d’amis : il n’a que des utilisateurs.
À Paris, le monde politique et les médias confondent trop souvent les enjeux électoraux avec la valeur littéraire d’un écrivain.
Dès qu’un auteur instrumentalise les thèmes incandescents de l’époque — l’autoritarisme, le fanatisme et les fractures géopolitiques —, une partie du complexe médiatique s’empresse de lui tailler un costume sur mesure : celui du «martyr absolu». C’est ainsi que s’est écrite la saga de Boualem Sansal, ou l’histoire stupéfiante d’un esprit aux prophéties apocalyptiques métamorphosé en icône nationale par une droite en quête de symboles.
Invité régulier des plateaux télévisés, l’écrivain n’a jamais hésité à surenchérir sur le lexique de l’extrême droite. Lors d’un entretien diffusé dans l’émission Les Conversations en mai 2024, alors que son interlocuteur évoquait prudemment la question de l’immigration, l’auteur coupait court pour imposer sa vision des choses : «Vous parlez d’immigration, mais c’est une invasion !» En qualifiant les flux migratoires de «colonisation à l’envers» et en affirmant sur CNews ou dans les colonnes du Figaro que la France perdait une guerre culturelle face à un projet de conquête, l’écrivain offrait sur un plateau d’argent la caution rêvée aux tenants du choc des civilisations.
Mais comment en est-on arrivé là ? Comment faire d’un écrivain jusque-là peu connu du grand public une star de dimension mondiale ? Le secret de cette élévation médiatique réside notamment dans la ferveur des campagnes politiques françaises. À l’approche d’échéances électorales majeures, la droite s’est disputé sa présence. Bruno Retailleau affichait fièrement son amitié avec lui et l’invitait à son premier meeting, dans une mise en scène qui a viré au fiasco. En cherchant à ériger une figure au discours si particulier en «faiseur de présidents», ce courant politique a rejoué le mythe de Frankenstein : il a façonné sa propre créature médiatique, un avatar idéologique nourri de surenchères, qui a fini par échapper à ses géniteurs.
Cet affaissement éthique et la dérive du débat public — où la course aux voix et le règne de l’image ont fini par banaliser la xénophobie et ériger des provocateurs en modèles de franc-parler — n’étaient en réalité que les signes avant-coureurs de cette séquence. C’est précisément dans cette brèche que s’engouffre l’intelligence cynique de Boualem Sansal : celle d’un auteur qui a su trouver sa place dans un écosystème médiatique avide de figures clivantes et de symboles politiques, échangeant une caution idéologique contre une visibilité et des dividendes considérables.
Poussé sur le devant de la scène médiatique, Sansal y est resté non pas en raison de la profondeur d’une œuvre — car une simple succession de romans ne compose pas nécessairement une œuvre véritable —, mais parce qu’il s’est installé en symbiose parfaite avec une époque qui a fait de l’exclusion et du discours identitaire son terrain de prédilection. Nous assistons à une perversion des valeurs capable de transformer la moindre posture en événement de première importance.
L’époque est bien révolue où un intellectuel se définissait d’abord par la rigueur de son travail, par une création exigeante qui fondait sa légitimité lorsqu’il intervenait dans les affaires du siècle. Voltaire, Victor Hugo, Émile Zola, André Gide, Jean-Paul Sartre ou Pierre Bourdieu furent tous des créateurs qui ne devaient leur renommée qu’à leur talent, à la force de leurs écrits et à l’indépendance de leur pensée.
Aujourd’hui, peu importe la valeur ou la nullité d’une production : ce sont les médias, et la télévision en premier lieu, qui consacrent les intellectuels, décident qui l’est et qui ne l’est pas, modifiant radicalement leur statut. Il ne s’agit plus d’écrire les livres les plus substantiels pour être reconnu, mais d’être le plus visible possible, d’occuper l’antenne et les unes des journaux comme Le Monde ou Le Figaro. Grâce aux réseaux de connivence parisiens, l’auteur s’assure une place au soleil.
Dans cet échange de bons procédés, Sansal apporte aux médias la caution dont ils ont besoin pour leurs polémiques, tandis que les médias entretiennent sa réputation et le couronnent roi. Mais cette dépendance servile à l’égard de ceux qui l’ont fait roi — et qui peuvent du jour au lendemain le précipiter dans les oubliettes — se répercute sur la nature même de sa production. Tout se fait au détriment de la rigueur, du sérieux et de la vérité historique.
Faute d’innover et de créer, ces figures de plateau se distinguent toutes par un silence assourdissant sur les tragédies réelles du monde contemporain, qu’il s’agisse des massacres en Palestine, du drame du Soudan ou du blocus subi par Cuba. On assiste au contraire à leur alignement inconditionnel sur les politiques d’occupation, à leur soutien inlassable et inconditionnel à Israël et aux États-Unis, à leur dénigrement permanent du Sud Global et à leur obsession anti-immigrés. À chacun son fonds de commerce idéologique : pour peu qu’il soit rentable, son détenteur peut se permettre n’importe quelle fantaisie, jusqu’à soutenir qu’un raciste n’est qu’un humaniste persécuté.
Pour comprendre la mécanique de Sansal, il faut analyser le cadre mental dans lequel il s’est enfermé. Nous faisons face à une forme de racisme idéologique, tout aussi pernicieux que le racisme biologique. Il s’agit du logiciel propre aux esprits coloniaux et impérialistes : «Tu dois penser comme moi, adopter mes dogmes, sinon tu es considéré comme l’ennemi.»
Un esprit libre et véritablement universaliste sait travailler sur ce qui rassemble les êtres humains tout en acceptant ce qui les sépare. L’esprit colonial, lui, rejette viscéralement la différence. Si vous ne pensez pas comme lui, si vous ne validez pas ses obsessions, vous ne serez jamais le bienvenu. C’est ce fascisme identitaire qui caractérise aujourd’hui le discours de Sansal et qui est en train de subir un choc violent face au principe de réalité.
On peut légitimement s’interroger sur la trajectoire psychologique de l’écrivain : s’agit-il d’une naïveté politique sidérante, d’un aveuglement tragique sur les signaux et les marqueurs idéologiques qui l’entourent ? Ou alors, plus simplement, faut-il admettre que Sansal est irrémédiablement tombé, par le biais de ses frustrations et de ses ressentiments pathologiques, dans la sphère la plus réactionnaire ? Les notions d’«extrême droite», de neutralité ou de clairvoyance politique semblent désormais frappées d’un flou artistique absolu dans son esprit, masquant à peine un alignement total sur des dogmes xénophobes.
En diabolisant systématiquement les musulmans et les immigrants sous le qualificatif d’«envahisseurs», Sansal a tenté d’appliquer la stratégie classique du bouc émissaire. Mais ce principe politique comporte une règle d’or : il n’est jamais payant à long terme. Il finit toujours par se retourner contre son propre initiateur. En s’attaquant avec la même hargne aux voix laïques et progressistes qui dénonçaient ses amalgames, Sansal s’est définitivement aliéné ses soutiens historiques.
Tant que Sansal servait les intérêts de ses promoteurs, ses courtisans les plus zélés n’hésitaient pas à le parer de vertus philosophiques indues, allant jusqu’à le qualifier grotesquement de «Voltaire algérien». Quelle insulte à l’esprit des Lumières et à l’honnêteté intellectuelle ! Voltaire, Sartre ou Beauvoir ont marqué l’Histoire en choisissant d’écouter leur conscience au détriment de la raison d’État ou des opportunismes de carrière. Sansal, lui, n’est qu’un pamphlétaire aux indignations sélectives.
Où est la conscience de ce prétendu «Voltaire» face aux tueries de masse perpétrées à Gaza ? Lors de son voyage en Israël en 2012, balayant les critiques relatives à l’occupation, Sansal déclarait toute honte bue : «Ma liberté de penser et de parler passe avant toute chose… Je suis venu avec joie et je reviendrai.» Plus tard, au micro de la radio Kan Reshet Bet, il scellait cette sélectivité morale en affirmant, sans le moindre mot pour la tragédie palestinienne : «Mon amitié avec Israël est ce que le régime algérien ne pouvait pas supporter», réduisant ainsi un conflit d’occupation à une simple «guerre civile». Ce refus de voir la souffrance des opprimés trahit une faillite morale absolue.
Comment ne pas éprouver une vive indignation en songeant, par contraste, au sort d’Émile Zola ? Candidat malheureux à dix-neuf reprises à l’Académie française, le titan du naturalisme et l’auteur de ‘‘J’accuse… !’’ a payé son engagement en faveur d’Alfred Dreyfus au prix de la haine, des menaces et de l’exil. Son combat demeure l’un des exemples les plus marquants du courage intellectuel. Un siècle plus tard, les institutions déroulent le tapis rouge devant un «athée mystique à double visage» dont la seule arme est l’amalgame anti-laïque et la provocation marchande.
Le cynisme marchand a fini par achever le personnage. Après avoir bénéficié de la mobilisation de son éditeur historique Gallimard et de soutiens européens pour sa libération, Sansal a cédé aux sirènes financières en rejoignant les écuries Grasset (groupe Hachette-Bolloré) contre un chèque mirobolant d’un million d’euros. Ce marchandage a suscité la désillusion de ses soutiens, jusque dans les rangs du Parlement belge et de l’Académie royale de Belgique, où ses pairs lui ont infligé un réquisitoire mémorable sur sa déchéance éthique.
Au-delà de la faillite morale, les propos répétés de Sansal relèvent d’une responsabilité civique et légale. Classer les êtres humains, désigner des communautés entières (musulmans, immigrants) sous le sceau de l’«invasion» ou de la menace constitue une forme intolérable de discrimination.
En droit français, de tels dérapages dépassent la simple liberté d’opinion :
Cet homme irresponsable ne saurait se draper plus longtemps dans le manteau de la laïcité. Il s’agit désormais d’informer les esprits éclairés et les vrais défenseurs des libertés que cet auteur n’est qu’un agitateur anti-laïque, dont les amalgames tombent sous le coup des principes civiques les plus élémentaires.
Le vent tourne en France et l’autorité usurpée de Boualem Sansal s’émousse irrémédiablement. La dénonciation est désormais lancée, et elle se poursuivra de bouche à oreille, sur la toile et dans les médias indépendants.
Sansal est définitivement devenu semblable à ce citron que l’on presse jusqu’à la dernière goutte pour alimenter les polémiques des plateaux télévisés. Une fois totalement asséché, il sera mis au rebut par ceux-là mêmes qui l’ont instrumentalisé.
Traité de «salaud» et d’«ingrat» par le Tout-Paris littéraire et politique qu’il a tenté de berner, il subit aujourd’hui un juste retour des choses. L’arroseur est arrosé. L’Histoire retiendra qu’à force de nourrir son ego de contrevérités, d’amalgames répréhensibles et de reniements, Boualem Sansal aura fini par s’isoler totalement : rejeté par la patrie qu’il a trahie, méprisé par le système qui l’a utilisé, et condamné par la conscience des hommes libres.
* Médecin algérien au Canada.
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En Tunisie, l’exercice médical libéral se fait désormais sous deux formes : le cabinet médical individuel ou de groupe ou dans le cadre d’une société civile professionnelle. En revanche il n’existe pas de cadre juridique pour la société d’exercice libéral médical.
Dr Abdelmajid Mselmi *

Ces dernière années, l’intérêt de la création de ce genre de société a été largement évoqué et débattu dans les instances de la profession médicale au vu des ses avantages démontrés dans d’autres pays. Il permet de développer l’exercice médical avec plus de transparence et de sérénité.
Pour contribuer à ce débat, nous avons revu ce mode d’exercice tel qu’il est pratiqué en France, pays avec lequel nous avons beaucoup de similitudes au niveau de notre système de santé et notre système d’assurance maladie.
En France, la loi du 31/12/1990 a constitué une rupture majeure en créant les sociétés d’exercice libéral «Sel» permettant aux professions libérales d’exercer en société de capitaux sans perdre ni leur statut civil ni leur déontologie. La «Sel» est réservée aux professions libérales réglementaires telles que les médecins les avocats les médecins dentistes, etc..
Depuis, plusieurs textes réglementaires ont été publiés pour organiser l’exercice libéral notamment médical sous le mode d’une société de capitaux.
En 2011, le conseil national de l’ordre des médecins de France a approuvé les statuts des sociétés d’exercice médical libéral en précisant le cahier de charge pour chaque type de société.
En 2023 il y a eu la publication le l’ordonnance du 8 février sur l’exercice en société des professions libérales réglementaires.
En France, il existe plusieurs formes de «Sel». La plus fréquente est le Selarl ou société d’exercice libéral à responsabilité limitée. Le médecin exerce seul ou à plusieurs, la responsabilité est limitée aux apports. La Selasu (société d’exercice libéral par action simplifiée unipersonnelle) est plus souple dans sa rédaction statutaire et son organisation de gouvernance
Contrairement à ce que beaucoup peuvent penser, la Sel médicale peut être unipersonnelle sans besoin de s’associer à d’autres confrères. On décide de son propre gré de transformer son mode d’exercice de cabinet médical en une société unipersonnelle qui peut devenir multi-personnelle selon les besoins.
Ce qui change c’est que dans le cadre de la société, on n’exerce plus en son propre nom. On crée une entreprise dotée de la responsabilité morale qui encaisse les honoraires, supporte les charges et verse au médecin une rémunération. Le médecin est à la fois l’associé qui détient le capital social et le gérant qui dirige la société.
Les sociétés exercent après autorisation du conseil de l’ordre et sous son contrôle. Elles n’exercent que la profession médicale et ne peuvent avoir aucune autre activité commerciale. La responsabilité médicale civile ou pénale du médecin reste toujours personnelle et ne relève aucunement de la société.
Il est le vrai que la Sel est considérée comme un moyen pour atténuer la pression fiscale de façon légale. Ce qui est une bonne cause.
En effet, en mode de personne physique (cabinet médical), tout le bénéfice subit le barème progressif de l’IR, jusqu’à 45 %. En mode Sel, la société est imposée à 15 % puis 25 %.
L’idée n’est donc pas de ne plus payer d’impôt, mais de piloter la rémunération du médecin. Vous vous versez ce dont vous avez besoin pour vivre et vous laissez le reste dans la société, imposé à 15 ou 25 % au lieu de 45 %. Cette trésorerie capitalisée sert ensuite à investir, à constituer une réserve ou à préparer un projet : acquisition des murs, regroupement…
Ce mode d’exercice permet d’autre part la protection du patrimoine : séparation nette entre le patrimoine personnel du médecin et le patrimoine professionnel de la société. Il facilite l’association et la transmission : cession plus aisée de parts sociales, intégration de jeunes confrères ou création d’une structure de type holding pour préparer l’avenir ou racheter des parts.
En revanche il y a des contraintes telles que le respect de la majorité du capital détenu par les professionnels exerçant au sein de la structure. En plus des coûts de fonctionnement plus élevés (frais de constitution, comptabilité d’entreprise plus complexe, assemblées générales annuelles).
Le mode d’exercice en société libérale médicale mérite d’être ajouté à la «carte» des modes d’exercice offerts aujourd’hui aux médecins tunisiens. Le praticien choisit ce qu’il lui convient comme mode d’exercice.
La meilleure voie pour faire aboutir ce projet est de sensibiliser et convaincre le ministère de la Santé qui a la tutelle générale sur l’exercice médical public et libéral sur tout le territoire du pays.
Le jour ou le ministère de la Santé sera convaincu de l’intérêt national d’un tel projet, il a tous les moyens et les prérogatives pour l’élaborer et le finaliser ce projet en partenariat avec le conseil de l’ordre des médecins et les instances représentatives des médecins jusqu’à sa publication dans le journal officiel et sa mise en application.
Nous pensons que le mode de «SEL» médicale peut représenter une réponse à des soucis de certaines franges des médecins et permet de développer l’exercice médical dans notre pays. Il est temps de passer à l’action.
* Chirurgien, professeur agrégé.
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Ah, cette intelligence artificielle ou IA ! Ces deux lettres si galvaudées ! Que de bouleversements elle impose et que d’efforts elle exige pour ne pas se laisser dévorer par ceux qui en détiennent les clés.
Raouf Laroussi *

Tout le monde est expert en IA ! Tout le monde, ou presque, adopte une posture sérieuse pour parler d’IA ! IA, IA, IA… combien de fois entend-on ces deux lettres prononcées ou écrites dans un sens ou dans l’autre ! Parfois même, pour sacrifier aux anglicismes, cet acronyme est prononcé à l’anglaise («Aïe-Eh»)… Ah, que c’est douloureux !
Et voilà que tout le monde s’improvise expert. Si certains vantent ses bienfaits, d’autres appellent à la méfiance. Certains poussent même la phobie jusqu’à affirmer que cette technologie pourrait conduire à l’extinction de l’humanité ! Jamais une avancée technologique n’a suscité autant d’émoi et de curiosité.
Mais moi, je n’aime pas l’IA !
Comment aimer ces textes qui se déroulent sans la moindre faute d’orthographe, de conjugaison ou de grammaire ? Ces textes au rythme si froidement calculé, dénués d’âme. L’imperfection n’est-elle pas, au fond, une part indéniable du charme humain ? Certes, l’IA génère de belles images et des vidéos superbes à une vitesse fulgurante. Mais ces productions ne sont-elles pas souvent conçues pour tromper ou désinformer ? Il devient difficile de distinguer le vrai du faux, avec tous les dégâts qui en résultent !
Et puis, l’IA s’en prend aux mathématiques, la discipline même qui lui a donné vie ! La voilà devenue concurrente, s’attaquant à des questions ouvertes et parvenant parfois à y apporter des réponses. Mais mesure-t-on les conséquences d’un relâchement de l’esprit mathématique, jadis fondé sur l’effort, l’élaboration de méthodes et la rigueur du raisonnement ? Car l’essence des mathématiques ne se résume pas à résoudre des problèmes, mais bien à concevoir des méthodes pour y parvenir.
L’IA séduit, incontestablement.
Il est vrai qu’une application capable de dialoguer avec un humain dans son propre langage, et de répondre à ses questions en quelques secondes, tient du miracle. Il est fascinant de voir des modèles analyser des images ou des documents avec une acuité dépassant souvent celle des meilleurs experts. Mieux encore, des robots propulsés par l’apprentissage automatique (Machine Learning) ou profond (Deep Learning) accomplissent des tâches à notre place. Alors, oui, l’IA a de quoi séduire.
Toutefois, cette déferlante qui bouleverse toutes les activités humaines reste mal encadrée à bien des égards : sécuritaire, éthique, légal, etc. Un effort colossal reste à fournir pour en tirer le meilleur parti tout en circonscrivant ses effets pervers. Alors oui : je n’aime pas l’IA… du moins tant qu’elle n’est pas entièrement domestiquée !
D’autre part, bien que la production basée sur l’IA se répande à un rythme effréné dans tous les domaines, le cœur de cette technologie — qu’il s’agisse du matériel (hardware), des données (data), de la conception des modèles ou des ressources énergétiques — se concentre dangereusement autour de deux pôles : les géants américains et la puissante Chine, qui se disputent le leadership mondial. S’il n’y prend garde, le reste du monde risque de devenir l’otage technologique de ces deux superpuissances. Et dans cette prise d’otages, tout est en jeu : la performance économique, la santé, l’éducation, la défense et, surtout, la souveraineté.
Voilà un autre facteur qui doit éveiller notre méfiance à l’égard de l’IA et nous pousser à l’action pour ne pas en être les victimes. C’est d’ailleurs une autre raison pour laquelle je n’aime pas l’IA : sa gouvernance n’est pas équitablement partagée.
Je n’aime pas l’IA ? En réalité, aimer ou ne pas aimer n’est pas la bonne question !
L’IA est là, tout comme les avancées technologiques qui l’ont précédée. Face à une telle révolution, la meilleure résolution est de l’adopter au plus vite. Plus que l’adopter, nous devons en acquérir une maîtrise totale. Ce choix s’impose à tous les niveaux : aux individus en tant qu’usagers, aux entreprises en tant qu’utilisateurs avertis et producteurs de modèles adaptés, et aux pouvoirs publics pour élaborer une stratégie nationale et des partenariats garantissant une souveraineté technologique.
Justifions ce verdict quelque peu tranchant.
Prenez le cas d’un parent. Peut-il faire l’impasse sur l’intrusion de l’IA ? Comment vérifier, dès lors, si ses enfants ont réellement fourni un effort pour leurs devoirs ou s’ils se sont contentés de solliciter une IA ? De même pour l’enseignant, qui doit redoubler de vigilance face à l’usage abusif de ces outils. À l’inverse, tout individu peut chercher à en tirer profit pour optimiser ses tâches quotidiennes.
Les exemples foisonnent. La médecine est également bouleversée : l’IA permet d’interpréter des radioscopies avec une précision surpassant parfois celle des meilleurs praticiens. Pourquoi un radiologue se priverait-il de cette assistance, sachant qu’il lui revient toujours de poser le diagnostic final ?
En contrepartie, cette avancée confronte le médecin à de nouveaux défis : les patients arrivent souvent informés, connaissant a priori leur pathologie et les traitements potentiels. C’est au médecin d’offrir ce qu’aucune machine ne peut procurer : l’empathie et la prise en compte du contexte personnel et humain du patient.
Pour l’entreprise, l’introduction de l’IA entraîne des mutations profondes. Dès lors qu’elle permet d’améliorer la productivité et de réduire les coûts de production, son usage devient impératif dans un environnement concurrentiel. L’innovation technologique n’est pas un luxe ni une mode ; son adoption est souvent une condition de survie.
Enfin, à l’échelle d’une nation, il est crucial que les autorités prennent la mesure de cet enjeu. Une stratégie nationale s’impose : élaboration d’une feuille de route, identification des acteurs clés, et mobilisation des ressources humaines et financières pour des projets d’envergure. Une structure de gouvernance dotée de larges prérogatives doit voir le jour. Il est évident qu’une IA pleinement souveraine est difficilement réalisable par un pays de taille modeste seul ; des partenariats régionaux sont indispensables pour espérer concurrencer les modèles dominants.
Ah, cette IA ! Ces deux lettres si galvaudées ! Que de bouleversements elle impose et que d’efforts elle exige pour ne pas se laisser dévorer par ceux qui en détiennent les clés.
Alors, définitivement… Aimer ou ne pas aimer n’est pas la bonne question !
Au travail !
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Amen Social est le système tunisien de protection sociale destiné aux familles pauvres et à faible revenu, créé par la loi organique n° 2019-10 du 30 janvier 2019. Il prévoit des allocations mensuelles pour les ménages les plus nécessiteux, un accès à des soins de santé gratuits ou à tarif réduit via la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam) et une aide financière pour la rentrée scolaire et universitaire des enfants de familles bénéficiaires. Ce programme bénéficie à près de 10 % de la population tunisienne, constituant les ménages pauvres. Raison de plus pour qu’il soit réformé et adapté aux besoins de la population qui en a besoin.
Gustavo Pessoa *

Quand les revenus d’un ménage baissent, son dossier social doit pouvoir suivre. Une information devenue ancienne peut peser sur une décision d’aide, même lorsqu’elle était exacte au moment de son enregistrement. Pour une famille concernée, savoir comment la faire rectifier compte autant que la qualité du registre. La modernisation d’Amen Social doit rendre cette correction plus simple, plus compréhensible et suffisamment rapide pour rester utile.
Le financement supplémentaire de 90 millions de dollars approuvé par la Banque mondiale le 27 mars 2026 offre l’occasion de renforcer cette exigence. L’opération soutient l’élargissement de la protection sociale et la modernisation de son administration, notamment le développement d’un registre intégré des bénéficiaires et l’extension des paiements numériques. Ce chantier devra permettre aux informations de mieux circuler tout en préservant la possibilité, pour chaque ménage, de faire rectifier celles qui le concernent.
La Tunisie dispose déjà d’un cadre pour contester les décisions. Le ministère des Affaires sociales rappelle que le décret gouvernemental 2020-317 encadre l’accès à Amen Social et le règlement des griefs. Le registre du programme et son mécanisme de réclamation ne partent donc pas de zéro. La question est celle de leur efficacité pratique lorsque les données circulent davantage entre administrations et que le programme accueille de nouveaux bénéficiaires.
L’évaluation publiée par la Banque mondiale en février 2026 décrit un dispositif de réclamation déjà opérationnel, associant le Bureau des relations avec le citoyen et les structures régionales. Plusieurs canaux permettent de déposer une plainte, dont les bureaux locaux, le courrier et le téléphone. Le projet prévoit aussi d’améliorer le dispositif et son suivi. Cette base doit guider la réforme, avec une attention particulière à ce qui se passe après le dépôt d’un recours.
Pour le ménage, l’essentiel est de comprendre quelle information a influencé la décision et comment signaler un changement. Le motif communiqué devrait être assez précis pour permettre une démarche utile, sans exposer des données personnelles. Une explication générale sur l’inéligibilité risque de laisser le demandeur chercher la mauvaise pièce justificative ou retourner au mauvais guichet. Lorsqu’une information doit être vérifiée auprès d’un autre service, l’administration devrait organiser cet échange au lieu d’en faire supporter toute la charge à la famille.
La possibilité de corriger une donnée mérite aussi d’être distinguée du désaccord avec les critères d’attribution. Une erreur sur un revenu, une situation familiale ou un document appelle une vérification factuelle. Une contestation de l’application des règles appelle une réponse motivée. Clarifier ces deux démarches faciliterait le travail des agents et éviterait de transformer chaque rectification en conflit sur l’ensemble du programme. Une correction justifiée peut conduire à réexaminer le dossier sans garantir automatiquement l’octroi d’une prestation.
Les délais observés devraient devenir un indicateur public de la réforme. Dans le suivi déjà prévu, des résultats agrégés pourraient montrer le temps nécessaire pour recevoir une réponse, la proportion de dossiers encore en attente et les principaux motifs de rectification. Ces informations aideraient à repérer un blocage dans une région ou une procédure, sans publier l’identité des familles. Le nombre de plaintes reçues, pris isolément, serait insuffisant : un canal plus accessible peut faire augmenter les demandes tout en améliorant le service.
Les voies physiques et téléphoniques restent importantes. Un changement de situation peut concerner une personne qui ne maîtrise pas les démarches en ligne, dispose d’une connexion irrégulière ou a besoin de l’aide d’un travailleur social. Le numérique devrait faciliter le traitement et le suivi de sa demande. Il devrait également permettre à l’agent qui l’accompagne de retrouver son dossier, pour éviter qu’elle raconte la même situation à chaque déplacement.
Cette attention aux recours relève aussi d’une bonne gestion financière. Une donnée corrigée aide à orienter les ressources vers les personnes qui répondent effectivement aux conditions du programme. Une décision compréhensible facilite le contrôle et réduit les démarches inutiles. À l’inverse, laisser une erreur se prolonger peut aggraver la difficulté que l’aide devait soulager et multiplier les coûts administratifs nécessaires pour la résoudre.
Le nouveau financement doit donc soutenir une protection sociale capable d’apprendre de ses propres corrections. Les familles ont besoin d’un interlocuteur identifiable, d’une explication utilisable et d’une suite donnée à leur démarche. Rendre ces éléments visibles donnerait un sens concret à la modernisation : un dossier qui évolue avec la situation du ménage, et une administration qui sait reconnaître puis rectifier une information devenue fausse.
* Professeur d’économie et de finance à la Fundação Getulio Vargas, au Brésil.
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Les travaux du congrès du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) débutent ce samedi 10 octobre 2026 dans un contexte politique et médiatique d’une extrême sensibilité, marqué au premier chef par l’incarcération de quatre journalistes — Mourad Zeghidi, Borhen Bsaies, Zied El Hani et Mohamed Yousfi. Cette situation remet au premier plan la question de la liberté de la presse et des limites de l’ouverture en Tunisie, conférant au débat sur la situation de la profession des dimensions qui dépassent le cadre strictement syndical.
Fahem Boukaddous *

L’un des indicateurs permettant d’appréhender la nature des relations entre le pouvoir et la presse en Tunisie est sans doute le nombre de journalistes incarcérés simultanément. Quelles que soient les formes de restriction — des procès et poursuites judiciaires à l’interdiction d’exercer, en passant par les pressions sur les médias et les entraves à l’accès aux sources d’information — l’emprisonnement de journalistes demeure l’un des indicateurs les plus révélateurs de l’état des libertés publiques et de la nature des limites imposées à la liberté d’expression et à la critique.
Durant les années du régime de Ben Ali, la presse tunisienne a subi le poids de la censure ainsi que des pressions politiques et sécuritaires ; des journalistes ont fait l’objet de poursuites et de procès, et se sont vu interdire d’écrire ou de voyager. Malgré le caractère global de ce climat répressif, il était rare que plus de deux journalistes soient emprisonnés simultanément. Cette période a notamment été marquée par l’incarcération de Taoufik Ben Brik, Slim Boukhdir et Zouhair Makhlouf, outre d’autres formes de poursuites et de restrictions ; cela ne signifiait pas pour autant que les autres journalistes jouissaient d’une liberté réelle ou que le paysage médiatique était épargné par la répression.
Le nombre limité de journalistes emprisonnés à l’époque ne témoignait pas d’une tolérance du pouvoir envers la liberté de la presse ; il s’inscrivait plutôt dans les méthodes de gestion et de contrôle de l’espace médiatique, permettant de maintenir une pression constante sans que chaque mesure restrictive ne débouche nécessairement sur une peine de prison.
En effet, la répression ne se mesure pas uniquement au nombre de personnes jetées derrière les barreaux, mais aussi à la capacité du pouvoir à imposer l’autocensure et la peur, ainsi qu’à dicter ce qui peut être publié et ce qui doit être passé sous silence.
La détention simultanée de quatre journalistes soulève aujourd’hui des questions qui ne sauraient être réduites aux seuls dossiers judiciaires individuels, ni dont on peut ignorer la portée politique et professionnelle. Au-delà des spécificités juridiques propres à chaque affaire, la concomitance de ces cas — qui coïncide avec la tenue du congrès du Syndicat des journalistes — fait de la question de la liberté de la presse un test majeur pour le climat général du pays.
La particularité de l’emprisonnement d’un journaliste réside dans le fait que ses conséquences ne se limitent pas à la privation de sa liberté individuelle, mais affectent également le droit de la société à l’information. En effet, le journaliste n’exerce pas seulement un droit individuel à l’expression ; il remplit une mission d’intérêt public consistant à recueillir, vérifier et diffuser des informations, à demander des comptes aux décideurs et à mettre les faits et les opinions à la disposition des citoyens. Ainsi, lorsqu’un journaliste est emprisonné pour ses écrits ou ses propos, ou qu’il se retrouve sous la menace de poursuites dans l’exercice de ses fonctions, l’impact dépasse sa personne pour affaiblir la capacité de la société à s’informer, à débattre et à exercer un contrôle démocratique.
Sous cet angle, la défense des journalistes emprisonnés ne consiste ni à défendre des individus en particulier, ni à épouser l’ensemble de leurs positions ou opinions ; il s’agit plutôt de défendre un principe fondamental : la liberté d’expression n’est garantie que lorsqu’elle englobe également les opinions critiques et dérangeantes, et le traitement des dérives présumées ne doit pas se transformer en un moyen de réduire au silence certaines voix ou d’intimider les autres professionnels des médias.
La tenue du congrès du syndicat revêt, dans ce contexte, une importance accrue. Ce congrès ne constitue pas seulement une étape organisationnelle destinée à évaluer le bilan du bureau exécutif, à élire une nouvelle direction et à définir les priorités de l’action syndicale ; c’est aussi l’occasion de faire le point sur la réalité de la profession, sur la place des journalistes dans le paysage général et sur leur capacité à exercer leur rôle en toute indépendance, alors que s’intensifient les craintes de poursuites judiciaires et que s’amenuisent les garanties protégeant la liberté d’exercice du journalisme.
Par ailleurs, l’emprisonnement de quatre journalistes place le congrès face à une responsabilité qui dépasse les revendications professionnelles et sociales — aussi importantes soient-elles — pour englober la défense du droit à la liberté et des conditions permettant à la presse d’exercer son rôle de contrôle.
En effet, la défense des salaires, des conditions de travail et de la stabilité professionnelle est indissociable de la défense de la liberté du journaliste d’écrire, de critiquer et d’enquêter ; car une profession dont les membres sont en proie à la peur et aux poursuites ne saurait remplir sa fonction sociale comme il se doit.
Dans ce contexte, l’appel à la libération de Mourad Zeghidi, Borhen Bsaies, Zied El Hani et Mohamed Yousfi va bien au-delà d’une simple revendication syndicale ou d’un geste de solidarité. Il s’agit d’un appel à apaiser les tensions et à ouvrir de plus larges perspectives pour les libertés ; c’est aussi le signe que la résolution de la tension actuelle ne saurait passer par un durcissement des restrictions, mais plutôt par le respect des droits et libertés, la garantie de l’indépendance de la justice et l’instauration d’un environnement propice à la critique et à la diversité des opinions.
L’expérience tunisienne a démontré qu’en période de tension politique, la libération de journalistes peut être perçue comme un indicateur positif d’une possible détente. Tout comme l’arrestation de journalistes a, par le passé, témoigné de l’intransigeance du pouvoir et du rétrécissement de l’espace public, leur libération aujourd’hui pourrait constituer un message d’apaisement s’adressant non seulement au milieu médiatique, mais aussi à l’ensemble des acteurs politiques, civils et sociaux.
Toutefois, il ne faut pas confondre la libération de journalistes avec une véritable amélioration de la situation des libertés. Cette libération, bien qu’importante, ne constitue qu’une première étape ; elle doit s’accompagner de garanties empêchant de nouvelles poursuites liées à l’expression d’opinions, d’une révision des textes juridiques criminalisant le travail journalistique, et de la fin du climat d’intimidation poussant les journalistes à l’autocensure, sans oublier la mise en place de conditions assurant l’indépendance économique et professionnelle des médias.
Le véritable test ne réside pas uniquement dans le nombre de journalistes en liberté, mais dans leur capacité à travailler sans crainte, dans la disposition du pouvoir à accepter la critique et dans la capacité de la société à défendre son droit à une information indépendante et pluraliste. La liberté de la presse n’est pas un privilège que le pouvoir octroie ou retire à sa guise, mais un droit fondamental indispensable au bon fonctionnement de la vie publique.
C’est dans ce contexte que se tient le congrès du Syndicat des journalistes, avec une question qui préoccupe vivement la profession : quel avenir pour la presse tunisienne alors que quatre de ses membres sont derrière les barreaux ?
La libération de ces quatre journalistes ne suffirait peut-être pas, à elle seule, à transformer la situation ; elle constituerait toutefois un geste d’une portée politique et symbolique majeure, susceptible d’amorcer une détente et de rétablir la confiance. À l’inverse, leur maintien en détention — alors même que se tient un congrès censé réaffirmer l’engagement envers la liberté et l’indépendance de la presse — laisserait planer le doute sur la trajectoire du pays en matière de libertés.
Les journalistes d’abord : non pas qu’ils soient au-dessus des lois, mais parce que la liberté de la presse est une condition du droit de la société à l’information, et parce que leur libération pourrait ouvrir la voie à une détente plus large, touchant non seulement les médias, mais l’ensemble de la vie publique.
Traduit de l’arabe.
* Journaliste.
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L’accélération du rythme des départs des médecins, ingénieurs et autres technologues tunisiens, à la recherche de meilleures perspectives professionnelles et humaines sous des cieux plus cléments, en Europe, en Amérique ou dans les pays du Golfe, remet au centre du débat une question fondamentale : comment les pays en développement peuvent-ils transformer la perte de capital humain en levier de souveraineté économique ?
Abdelwaheb Ben Moussa *

En Tunisie, le constat demeure préoccupant face à l’ampleur des départs de compétences. Selon le président de l’Ordre des Ingénieurs Tunisiens (OIT), environ 46 000 ingénieurs ont quitté la Tunisie au cours de la dernière décennie. Dans le secteur de la santé, près de 1 450 médecins auraient quitté le pays en 2024, selon le secrétaire général du Conseil national de l’Ordre des médecins. Combien de médecins ont quitté le pays au cours des dix dernières années, qui n’ont pas été glorieuses, loin d’en faut ? Le chiffre doit être effrayant…
Face à cette perte de compétences formées en grande partie par la collectivité publique, le débat institutionnel oscille encore trop souvent entre constat, inquiétude et appel au retour, sans grande conviction et, surtout, sans garanties concrètes pour un emploi décent.
Il faut avoir le courage de nommer les choses. Exhorter nos compétences au retour sans leur offrir les conditions d’exercice de leur talent risque de rester sans effet. Nos cadres ne quittent pas nécessairement leur pays par déficit d’attachement national. Les conditions de travail, les perspectives professionnelles, les niveaux de rémunération, les possibilités de recherche et l’environnement administratif constituent autant de facteurs susceptibles de peser dans leur décision.
Face à ce constat, l’Ordre des Ingénieurs Tunisiens plaide pour l’élaboration d’un cadre légal et incitatif spécifique destiné à attirer les compétences établies à l’étranger et à renforcer le transfert de savoir-faire. C’est une orientation importante, mais elle doit dépasser une approche exclusivement fiscale ou salariale.
Les transferts financiers des Tunisiens résidant à l’étranger ont atteint 8,2 milliards de dinars en 2024, soit près de 6,5 % du PIB, selon les données de la Banque centrale de Tunisie. Cette contribution financière considérable montre que le lien avec le pays ne disparaît pas avec le départ. Le véritable enjeu est désormais de construire une ingénierie d’accueil et de contribution permettant également de mobiliser le capital scientifique, technique et entrepreneurial de la diaspora.
À l’ère de l’intelligence artificielle, du travail distribué et des architectures ouvertes, la contribution de la diaspora n’exige d’ailleurs plus nécessairement un retour physique permanent. Elle peut prendre la forme d’une participation à distance, de missions d’expertise, de mentorat, de recherche collaborative, de transfert technologique ou de co-pilotage de projets nationaux.
Pour le cycle 2026-2030, la Tunisie doit dépasser la simple gestion administrative de sa diaspora pour en faire une véritable infrastructure d’ingénierie nationale.
Le premier levier est celui d’un cadre légal fondé sur la responsabilité et la confiance. La proposition d’un dispositif incitatif en faveur des ingénieurs tunisiens établis à l’étranger pourrait être traduite par des mécanismes de coopération permettant à ces experts d’encadrer des laboratoires mixtes, de contribuer à la conception d’architectures des systèmes d’information publics, de participer à l’évaluation technique de projets stratégiques ou de co-piloter certaines initiatives sans reproduire les lourdeurs bureaucratiques qui ont précisément contribué à éloigner les compétences.
Le deuxième levier concerne les grands chantiers nationaux. Transition énergétique, transformation numérique, modernisation bancaire, intelligence artificielle, gestion de l’eau ou infrastructures intelligentes pourraient bénéficier de dispositifs d’Open Innovation associant systématiquement les compétences tunisiennes établies à l’étranger. Mais leur participation ne devrait pas se limiter à des conférences ou à des consultations symboliques. Elle doit pouvoir s’inscrire dans des missions d’expertise, d’évaluation et de conception avec des responsabilités clairement définies.
Le troisième levier est celui de l’investissement. La diaspora dispose non seulement de ressources financières, mais également d’un capital professionnel, entrepreneurial et relationnel considérable. Des mécanismes réglementaires et administratifs plus simples pourraient faciliter son investissement dans le tissu productif, les startups technologiques et les projets industriels, tout en orientant davantage ces ressources vers l’économie réelle.
Certains soutiendront qu’il existe des urgences plus immédiates : les équilibres budgétaires, le déficit des caisses sociales, la pression sur les finances publiques ou les difficultés du financement de l’économie. Mais avec quelle ingénierie d’exécution réformera-t-on durablement ces secteurs sans disposer de compétences de haut niveau ?
Le véritable enjeu n’est donc pas de demander à ceux qui sont partis de revenir à tout prix. Il est de construire les conditions permettant à ceux qui sont partis de continuer à contribuer, et à ceux qui sont encore au pays de vouloir y construire leur avenir.
La Tunisie dispose d’un réseau mondial de compétences. Reste à lui donner une architecture, des projets, des responsabilités et des mécanismes de contribution à la hauteur des défis du prochain cycle.
Conserver un modèle fermé par peur du changement serait prendre le risque de creuser davantage le retard technologique. Le véritable changement de paradigme consiste à passer du statut de réservoir passif de compétences à celui d’architecte d’un réseau mondial d’intelligence, capable de transformer l’exode des compétences en capacité supplémentaire d’exécution et de souveraineté.
* Ingénieur informatique, cadre de banque publique.
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Les géants de l’intelligence artificielle (IA) empruntent sans regarder le prix, le rendement de la dette du Trésor américain à cinq ans a dépassé 5 % et l’aide publique au développement recule comme jamais. Le Sud découvre que l’argent du monde a trouvé preneur mieux noté et plus attractif, que les réserves de ses banques centrales financent la course dont il est exclu, et que l’avenir de son financement ne s’écrira plus à New York. Il s’écrira chez lui, ou il ne s’écrira pas.
Yahya Ould Amar *

Une règle gouverne les marchés depuis qu’ils existent, et on l’enseigne encore dans les universités. Quand le prix de l’argent monte, les emprunteurs se retirent, la demande de crédit faiblit et le prix finit par redescendre. Cette règle vient de mourir sous les coups d’un emprunteur d’un genre nouveau, dont le calcul ne porte pas sur le coût du capital mais sur la survie de son empire.
Les neuf premiers hyperscalers – ce noyau des géants du numérique qui possède et bâtit les centres de données de la planète – engageront près de 830 milliards de dollars d’investissements en 2026, soit une hausse d’environ 80 % en un an. Microsoft annonce 190 milliards, Google entre 180 et 190, Amazon au-delà de 230, Meta entre 125 et 145. Les agences de notation projettent déjà 1000 milliards par an à l’horizon 2027. Aucune industrie, à aucune époque de l’histoire humaine, n’a mobilisé un tel volume de capital en si peu de temps pour un chiffre d’affaires encore à venir.
Cet effort ne se finance plus par l’émission d’actions, car les fondateurs ne partagent pas leur pouvoir. Il se finance par la dette. En sept mois, cinq groupes ont absorbé plus de deux fois l’encours total des eurobonds souverains africains, qui s’élève à 115 milliards pour 21 pays.
Pour un emprunteur engagé dans une course où le second n’existe pas, payer l’argent 5 % ou 10 % revient au même. Cinq points de plus sur 200 milliards représentent 10 milliards par an, soit une fraction de la trésorerie trimestrielle de chacun de ces groupes. La seule perte qu’ils redoutent se mesure en rang, à la survie de leur empire, pas en points de base. Face à un acheteur insensible au prix, le mécanisme d’enchères qui répartissait l’épargne mondiale ne répartit plus rien. Il adjuge.
Le rendement du bon du Trésor américain à 5 ans a dépassé 5 % un niveau inconnu depuis vingt ans. On y lit une inflation qui résiste, une offre massive de titres publics, un pétrole au-delà de 100 dollars et, pour une part désormais explicite, la demande de capital née de la course à l’IA. Ce rendement sert de plancher à tous les taux de la planète, puisque nul ne prête à Nairobi ou à Bogota moins cher qu’il ne prête sans risque à Washington, et que tout emprunt en dollars s’évalue comme ce rendement augmenté d’une prime. Lorsqu’il monte d’un point, il soulève d’un point le coût de la dette de Colombo ou de Bogota, avant même que leur propre risque soit tarifé.
Les eurobonds émis par les pays émergents, signés entre 2017 et 2021 à 5 ou 6 % arrivent à échéance et se refinanceront à 9, 10 ou 11 %. Quatre points de plus sur un milliard refinancé, ce sont 40 millions de dollars par an prélevés sur des budgets où 40 millions construisent des écoles ou des dispensaires. L’Afrique affrontera cette année un besoin de financement non couvert de près de 100 milliards de dollars.
Un pays du Sud qui doit refinancer sa dette entre 2026 et 2028 ne se présente pas devant un marché tendu, qui finit toujours par se détendre. Il se présente devant un marché occupé, qui ne libère rien tant que l’occupant n’a pas achevé la construction de ses infrastructures. La différence entre les deux fait toute la différence entre une crise et un changement d’époque.
Cette occupation du marché survient au moment où les trois piliers de l’ancien financement du développement cèdent ensemble.
Le premier pilier, la dette extérieure, s’est transformé en pompe aspirante. Le rapport que la Cnuced a publié le 7 octobre 2026 indique que les pays en développement ont payé 995 milliards de dollars d’intérêts nets sur leur dette publique en 2025, près du triple de 2010. L’État médian y consacre 8,1 % de ses recettes, deux fois plus qu’il y a quinze ans. Cinquante-et-un pays, où vivent 3,7 milliards d’êtres humains, dépensent davantage pour servir leurs intérêts que pour la santé ou l’éducation. S’ils empruntaient aux conditions des économies avancées, ils économiseraient 500 milliards de dollars par an, davantage que toute l’aide publique au développement jamais versée en une année.
Le deuxième pilier, l’aide publique, se retire. L’aide des pays de l’OCDE a chuté de 23,3 % en termes réels en 2025, après un recul de 8,5 % en 2024, une contraction sans précédent dans l’histoire de l’aide au développement. L’OCDE projette une nouvelle baisse de 6,9 % en 2026, de 11,6 % pour l’aide bilatérale à l’Afrique subsaharienne et de 10,9 % pour celle aux pays les moins avancés. En trois ans, l’aide mondiale aura perdu plus d’un tiers de sa valeur réelle.
Le troisième pilier, la promesse climatique, n’a jamais été construit. Le Programme des Nations unies pour l’environnement chiffre les besoins d’adaptation des pays en développement entre 310 et 365 milliards de dollars par an d’ici 2035 – une sous-estimation manifeste en comparaison avec d’autres sources scientifiques plus crédibles. Les flux publics internationaux d’adaptation, selon l’OCDE, représentent un peu moins de 35 milliards en 2024. Les pays dont la responsabilité dans le réchauffement est infime doivent construire digues, réseaux et systèmes d’irrigation avec un argent qui n’arrive pas, pour survivre à des catastrophes climatiques devenues récurrentes.
Le Sud doit donc emprunter davantage, pour rembourser plus cher, sur un marché où le capital a déjà trouvé preneur, pendant que l’aide se retire et que le climat présente sa facture.
La Federal Reserve (banque centrale américaine) combat une inflation qu’elle impute à l’économie réelle alors qu’une part croissante vient d’une poignée de bilans. Chaque durcissement frappe la mauvaise cible. Il écrase le logement et l’investissement des entreprises ordinaires sans retarder d’un seul serveur la construction des centres de données, puisque leurs promoteurs ne regardent pas le prix.
Cette erreur de visée se propage aux banques centrales du Sud, contraintes de suivre pour défendre leur monnaie, et qui étranglent leur propre économie pour compenser une dépense dont elles ne tireront aucun bénéfice.
Une banque centrale sait traiter une crise de liquidité. Elle prête contre de bons actifs à des institutions solides momentanément privées de trésorerie. Elle ignore en revanche comment traiter une crise de solvabilité, où les actifs ne valent plus ce qu’ils ont coûté et où aucune avance ne rendra au débiteur la richesse perdue. La bulle de l’IA prépare une crise du second type. Des centres de données amortis sur quinze ou vingt ans abritent des processeurs dépassés en trois à cinq ans. Des dettes à trente ans reposent sur des revenus dont aucun compte de résultat ne porte encore la trace à la hauteur des sommes engagées. Tout cela ne manquera pas de liquidité. Tout cela manquera de valeur.
Prêter à des insolvables prolonge l’agonie et transforme la banque centrale en caisse de garantie des mauvais paris. Refuser de prêter précipite la chute et emporte les banques, d’abord celles qui ont financé la course au Nord, ensuite celles du Sud par contagion. Entre les deux, toute banque centrale émettrice de monnaie de réserve choisira la création monétaire, c’est-à-dire la conversion d’une perte privée en impôt diffus sur tous les détenteurs de la monnaie.
Le dilemme se pose ensuite, en miroir et avec moins de moyens, aux banques centrales du Sud. Elles n’ont ni la monnaie de réserve ni la profondeur de marché qui permettent d’absorber une crise de solvabilité par la planche à billets. Fournir de la liquidité à un système devenu insolvable revient à financer la fuite des capitaux et à détruire la monnaie. La refuser à un système seulement illiquide revient à provoquer la faillite que l’on voulait éviter. La frontière entre les deux diagnostics se révèle invisible dans l’instant, et l’erreur se paie en dévaluation ou en années perdues. Le Sud n’a jamais eu le droit à l’erreur que le Nord s’accorde depuis toujours.
Dans l’ancien monde, la récession américaine venait au secours des pays émergents. Les rendements chutaient, le dollar reculait, les capitaux repartaient vers le Sud en quête de rendement meilleur. Cette respiration risque de ne plus venir. Les grandes économies développées creusent leurs déficits au même moment, le Japon et la Chine cessent d’absorber la dette américaine, et les taux longs peuvent rester élevés au cœur même d’un ralentissement. Le Sud perd ainsi le seul mécanisme automatique qui lui rendait, périodiquement, l’accès au capital.
Lorsque le pari de l’IA se dénouera, les pertes s’ajouteront à celles, encore enfouies, du capital-investissement et du crédit privé contractées au temps de l’argent quasi gratuit. Un problème de solvabilité de cette ampleur se traite par une création monétaire assumée et massive, dont la facture atterrit sur tous ceux qui détiennent des dollars. Or les économies émergentes et en développement détiennent plus de la moitié des quelque 13 000 milliards de dollars de réserves de change mondiales, dans leurs banques centrales, leurs fonds de stabilisation et les comptes de leurs exportateurs. Le Sud aura été évincé pendant la bulle et dilué pendant la purge. Deux fois prélevé dans une partie à laquelle il n’a jamais joué.
Les fonds souverains de Riyad, de Doha et d’Abou Dhabi, qui gèrent ensemble plus de 4 000 milliards de dollars, se sont fait une place au cœur de la course. MGX, le véhicule d’Abou Dhabi, compte parmi les fondateurs du programme Stargate, chiffré à 500 milliards de dollars d’infrastructures américaines. Le fonds saoudien, par sa filiale Humain, a investi trois milliards dans xAI.
L’épargne du Sud nourrit la course qui exclut le Sud. Les capitaux de la péninsule arabique financent, au Texas et dans l’Ohio, les centres de données, la rareté qui frappe Le Caire ou Lima. Aucune conférence sur le financement du développement n’a jamais déplacé des sommes comparables à celles que le Sud déplace lui-même, chaque trimestre, en direction du Nord.
Une vieille conviction gouverne les chancelleries depuis que les nations existent. Une économie forte a besoin d’une armée forte, et une armée forte a besoin d’une économie forte. Les deux se nourrissent jusqu’au jour où l’une faiblit. Ce jour venu, la peur s’installe, et la peur d’une grande puissance qui se sent décliner constitue une menace sur la paix mondiale.
La course à l’IA appartient autant au Pentagone qu’à la Silicon Valley. Les centres de données que finance l’épargne du monde entier sont des arsenaux, et le crédit qui s’y engouffre relève du budget de la défense autant que de celui de l’innovation. Cela explique la passivité des autorités monétaires devant la bulle de l’IA. On ne modère pas un réarmement. Une banque centrale qui relèverait ses taux jusqu’à freiner la construction des centres de données serait accusée de livrer la supériorité technologique à l’adversaire, et aucune institution ne survit à une telle accusation. La hiérarchie des urgences a été renversée dans l’ombre. La stabilité financière s’efface devant la sécurité nationale, et le prix de l’argent devient une variable stratégique avant d’être une variable économique.
Le Sud global se trouve à l’autre bout de cette chaîne. Il finance, par les taux qu’il subit, une course aux armements numériques dont il ne possède ni les laboratoires ni les armées. Il en subira les retombées lorsque la peur des puissances se traduira en sanctions, en contrôles des exportations, en fragmentation des circuits de paiement et en guerres par procuration sur son propre sol.
Le Sahel, la Corne de l’Afrique et la mer Rouge savent déjà ce que signifie devenir le terrain où des grandes puissances inquiètes règlent leurs comptes. Une économie du Sud qui veut se protéger doit comprendre que sa faiblesse financière constitue désormais une faiblesse militaire, et que sa souveraineté monétaire relève de sa défense.
Il reste à comprendre pourquoi cette bulle rencontre si peu de résistance dans les opinions du Sud, alors même qu’elle les appauvrit. Des décennies de promesses non tenues, de budgets détournés, d’élections sans alternance et d’alternances sans changement ont vidé la parole des dirigeants de toute crédibilité. Lorsque l’on ne croit plus en ceux qui gouvernent, on se prend à croire en ce qui pourrait gouverner à leur place. L’IA recueille un espoir. On lui prête la capacité de détecter la fraude, de distribuer l’aide sans intermédiaire, de rendre la justice sans clientèle. Une machine réputée sans appétit paraît, aux peuples qui ont trop connu l’appétit des puissants, une promesse de probité.
Cette foi mérite le respect, car elle naît d’une blessure réelle. Mais les systèmes que l’on espère incorruptibles sont conçus et détenus par des groupes dont l’intérêt diffère de celui des citoyens de Bangkok ou de Kinshasa. Ils absorbent les données du Sud, en restituent les décisions et en conservent la valeur. Une gouvernance déléguée à des algorithmes financés par la dette que nous payons ne corrige pas l’absence de confiance envers nos dirigeants. Elle la déplace vers des maîtres plus lointains et moins comptables encore. La seule probité qui dure se construit dans des institutions que les peuples contrôlent, et aucun modèle de langage ne remplacera un parlement qui vote, une cour qui juge et une presse qui enquête.
Le modèle qui a financé le Sud depuis un demi-siècle, une aide publique en complément, une dette extérieure en devises pour l’essentiel, et une fenêtre de marché qui se rouvrait à chaque ralentissement américain, est mort en 2026. L’aide recule, la dette aspire plus qu’elle n’apporte, la fenêtre est occupée. L’avenir du financement du développement repose sur trois déplacements, et chacun se chiffre.
Le premier déplacement va de la devise empruntée à l’épargne mobilisée. Les transferts des migrants vers les pays à revenu faible et intermédiaire ont atteint 685 milliards de dollars en 2024, davantage que l’investissement direct étranger et l’aide publique réunis, et l’Afrique en reçoit près de 100 milliards par an. L’épargne nationale brute du continent dépasse 500 milliards de dollars par an, soit plus de quatre fois l’encours de l’ensemble de ses eurobonds. Cette épargne existe, elle dort dans des dépôts à vue rémunérés en dessous de l’inflation, s’exporte vers des bons du Trésor étrangers appelés à être dilués, ou se perd dans l’immobilier improductif. On observe déjà que la dette domestique a progressé plus vite que la dette extérieure dans 62 pays sur 86.
Un pays qui place chez lui -sur son marché boursier- un dixième de son épargne annuelle lève davantage, à moindre coût et sans risque de change, que par l’eurobond signé au mauvais moment.
Le deuxième déplacement va de la dette à la rente partagée. L’IA a faim de ce que le Sud possède. L’Agence internationale de l’énergie attend un doublement de la consommation électrique des centres de données d’ici 2030, à près de 945 térawattheures, davantage que ce que consomme le Japon. La République démocratique du Congo fournit environ 70 % du cobalt mondial, le Niger et la Namibie figurent parmi les premiers producteurs d’uranium, la Guinée détient les premières réserves de bauxite. Vendre ces ressources brutes contre des dollars, puis emprunter ces mêmes dollars à 10 %, revient à payer deux fois ce que l’on possède une fois. L’enjeu consiste à exiger des participations au capital plutôt que des redevances, des contrats d’électricité à long terme libellés en partie en monnaie locale plutôt que des exportations de minerai, une transformation sur place plutôt qu’un embarquement au port, et une cotation locale des sociétés d’exploitation afin que la rente devienne un capital qui reste plutôt qu’une facture qui revient de loin. Le Sud détient ce que la bulle convoite. Il doit se faire payer en patrimoine, pas en dette.
Le troisième déplacement va de la dépendance cyclique à la profondeur institutionnelle. Les banques multilatérales de développement peuvent, par une utilisation plus audacieuse de leur capital et le recours au capital hybride, dégager plusieurs centaines de milliards de dollars de capacité de prêt supplémentaire sur la décennie sans un dollar de contribution nouvelle. Les droits de tirage spéciaux alloués en 2021, 650 milliards de dollars, sont allés pour l’essentiel aux économies riches qui n’en avaient pas besoin, et les pays à faible revenu en ont reçu moins de 4 %. Leur réaffectation vers des mécanismes de garantie en monnaie locale et des lignes de liquidité régionales vaut davantage que dix conférences de bailleurs.
Ces trois déplacements ne relèvent ni de la charité du Nord ni de la bonne volonté des marchés. Ils relèvent de décisions que les États du Sud peuvent prendre seuls, et dont la plupart ont déjà le cadre juridique. Ils supposent, en revanche, la confiance des peuples dans leurs propres institutions. Une épargne nationale ne se mobilise que vers des bourses dont les règles sont respectées. La souveraineté financière commence par la probité domestique, et la probité domestique ne se délègue à aucune machine.
Enfin, le Sud global a connu la dette comme un fardeau, puis comme un instrument. Il la découvre aujourd’hui comme un droit d’entrée dans une partie truquée, où le prix de l’argent ne mesure plus la rareté du capital mais la peur de déclin des puissances. Les économies qui comprendront les premières que la sortie se trouve dans la profondeur de leurs propres marchés, dans la rente convertie en patrimoine et dans une souveraineté financière pensée comme une ligne de défense, auront moins à craindre du jour où les emprunteurs sans limite, cesseront de payer. Les autres apprendront, une fois encore, que l’on ne négocie pas avec un marché occupé. On le quitte, ou on en construit un autre non truqué.
Économiste, banquier et financier.
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Face à la vague de blocages dans les établissements scolaires en France et à la sévérité du maintien de l’ordre, la crise des lycées a franchi les frontières pour devenir le théâtre d’une bataille d’influence entre Washington et Téhéran. Cette tribune analyse comment cette agitation géopolitique et l’instrumentalisation du débat identitaire servent de diversion pour masquer le malaise social, l’austérité budgétaire et le renoncement aux exigences de l’exemplarité républicaine.
Dr Abderrahmane Cherfouh *
À Paris, la crise des lycées a largement dépassé le cadre des salles de classe. Elle sert désormais de prétexte à des batailles d’influence étatiques.
Donald Trump a d’abord associé les blocages d’établissements à l’immigration de masse et à un prétendu péril religieux. Dans la foulée, le gouvernement iranien s’est engouffré dans la brèche : Téhéran a convoqué l’ambassadeur de France pour dénoncer la «répression» de manifestations présentées comme pacifiques. Le Quai d’Orsay a répliqué du tac au tac en convoquant l’ambassadeur d’Iran pour dénoncer une manœuvre de désinformation.
Cette diplomatie du muscle masque l’essentiel : pendant que les chancelleries s’écharpent, la parole des lycéens français et leurs revendications concrètes passent à la trappe.
Face à ces ingérences, une question s’impose : la France applique-t-elle les mêmes règles à tout le monde ?
Certes, accuser Téhéran de brimer sa propre population relève d’une réalité documentée. Mais le bilan dramatique des derniers jours est néanmoins établi : selon le ministre de l’Éducation nationale, 215 élèves et 88 personnels de l’Éducation nationale ont été blessés depuis le début de la mobilisation. À Tours, un lycéen de 16 ans a perdu l’usage d’un œil après une blessure dont les lésions ont été jugées compatibles avec un tir de LBD. À Lens, un adolescent de 15 ans a perdu une main après l’explosion d’une grenade lors d’un rassemblement ; les circonstances exactes de l’incident font l’objet d’une enquête de l’IGPN. Face à cette succession de blessures graves, le ministre de l’Intérieur a annoncé le 7 octobre la suspension des grenades assourdissantes dans le cadre du mouvement lycéen, le temps de faire la lumière sur l’affaire de Lens. Ces faits posent avec une acuité nouvelle la question de la proportionnalité des moyens employés pour maintenir l’ordre face à des manifestants, dont une partie est mineure.
L’autre hypocrisie réside dans le monopole de l’ingérence. Paris et Washington s’arrogent depuis des décennies le droit de dicter la politique intérieure des États souverains, qu’il s’agisse de décréter la légitimité d’un pouvoir au Venezuela ou de redessiner la carte du Moyen-Orient. Pourtant, lorsque la diplomatie iranienne utilise les mêmes leviers pour pointer du doigt les dérives policières occidentales, le Quai d’Orsay crie immédiatement au complot et à la manipulation. L’ingérence serait-elle un privilège exclusivement réservé à l’Occident ?
Ce vacarme géopolitique offre surtout une échappatoire commode à un pouvoir aux abois. Donald Trump l’inévitable a choisi de jeter de l’huile sur le feu en agitant l’épouvantail identitaire, prétendant fallacieusement que l’Islam cherchait à s’emparer du pays. Si Paris feint de s’en offusquer publiquement, cette surenchère sert en réalité de paravent idéal : il est tellement plus facile pour le gouvernement et ses relais médiatiques de saturer l’espace avec des paniques culturelles plutôt que de répondre au réel.
Dans ce climat d’ostracisme, les populations issues de l’immigration risquent de devenir les premières victimes d’un débat toxique, alors même que l’urgence républicaine exige un travail d’intégration, d’égalité et de respect mutuel.
Sur le terrain, les lycéens ne parlent pourtant ni de choc des civilisations ni de religion. Ils protestent contre l’insalubrité des classes, le manque criant de professeurs, la dégradation des locaux et l’austérité budgétaire qui mutile leur avenir. En focalisant l’attention sur les déclarations de Trump ou les communiqués de Téhéran, le pouvoir opère une diversion cynique pour criminaliser le mouvement social et s’exonérer de ses propres responsabilités économiques.
La France n’a pas à choisir entre la panique identitaire de Donald Trump et la surenchère opportuniste de Téhéran. La République possède ses propres repères : la laïcité, l’égalité, la liberté d’expression et le droit de manifester dans le calme. Mais la laïcité ne peut se résumer à une posture à géométrie variable ; elle doit redevenir une exigence d’équité et de garanties universelles.
Pour prétendre donner des leçons de démocratie à la terre entière, la France doit d’abord balayer devant sa propre porte. Elle se doit d’être exemplaire en appliquant chez elle les principes qu’elle prétend défendre à l’étranger, loin du cynisme du «faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais». On ne répond pas à la propagande étrangère par du déni ou une répression disproportionnée, mais en respectant le droit et en répondant aux demandes de sa propre jeunesse. La souveraineté commence par cette forme fondamentale de dignité républicaine.
* Médecin algérien au Canada.
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Ahmed Néjib Chebbi a suspendu mercredi 7 octobre 2026 sa grève de la faim. Selon son fils Louay, l’administration pénitentiaire, qui dit prendre ses revendications au sérieux, s’est engagée à garantir aux détenus l’accès à une source d’information fiable. Après concertation avec sa famille, l’activiste politique a décidé d’une suspension temporaire, «en signe de bonne foi», en attendant de vérifier que ces engagements soient tenus. Face à la gravité de la situation, plus de cent cinquante personnalités de France, d’Europe, du Maghreb, du monde arabe, d’Afrique subsaharienne et du Canada ont signé la pétition reproduite ci-dessous réclamant sa libération, celle de tous les détenu.e.s politiques et d’opinion, et le rétablissement des droits et libertés politiques en Tunisie.
À 82 ans, Ahmed Néjib Chebbi entame un de ses ultimes combats, mettant une fois encore sa vie en péril.
Voilà bientôt soixante ans que cet homme symbolise la résistance contre l’oppression.
Du temps de Bourguiba, il faisait partie des étudiants révoltés de mars 1968 emprisonnés pour «complot contre la sûreté de l’État». Le complot, hier comme aujourd’hui, c’est la traduction de la revendication démocratique en langage despotique.
Du temps de Ben Ali, il sera l’une des principales figures de la grande grève de la faim du 18 octobre 2005 pour les libertés, aux côtés de l’avocat Ayachi Hammami, son compagnon d’infortune aujourd’hui, et d’autres militants, de diverses sensibilités politiques.
Cible de la vindicte du régime issu du coup de force du 25 juillet 2021, le voilà de nouveau en prison, comme tant d’autres, pour les mêmes raisons : le rêve et le combat pacifique pour les libertés. Et le voilà de nouveau en grève de la faim pour la liberté.
Le nom d’Ahmed Néjib Chebbi, doyen des démocrates de ce pays, est devenu l’emblème de la longue résistance contre tous les autoritarismes depuis l’indépendance. Le recours à la grève de la faim pour dénoncer les conditions de détention est un épisode de plus de cette résistance.
Dans la Tunisie d’aujourd’hui, tout se passe comme si la persécution permanente des opposant.e.s, en liberté provisoire ou entre quatre murs, est devenue le mode d’existence d’un règne de plus en plus ubuesque. Le recours récurrent à la grève de la faim, de la part des détenu.e.s politiques mettant les uns après les autres leurs vies en péril, apparaît comme l’ultime force des démunis.
Face à un régime qui travaille à effacer l’idée même de politique, cette arme ultime est l’affirmation de la pérennité de la lutte pour l’État de droit, la démocratie et les libertés.
Nous, signataires, appelons à la libération de Ahmed Néjib Chebbi et des détenu.e.s politiques et d’opinion, ainsi qu’au rétablissement des droits et libertés politiques en Tunisie.

Signataires
Fouad Abdelmoumni, économiste, démocrate maghrébin
Arzu Abdullayeva, prix Olof-Palme pour la paix, militante des droits humains, Azerbaïdjan
Gilbert Achcar, Emeritus Professor of Development Studies and International Relations
SOAS, University of London
Kacem Abdellatif, Maroc
Abderezak Adel, enseignant universitaire retraité
Abderrahim Afarki, défenseur maghrébin des droits humains
Ayad Ahram, défenseur des droits humains. Membre de l’ASDHOM
Ahmed Aïdani, de l’Association Colombe blanche, Maroc
Arezki Aït-Larbi, journaliste, éditeur, ancien prisonnier politique
Nadia Leïla Aïssaoui, sociologue
Sanhadja Akhrouf, féministe, militante des droits humains
Hala Alabdalla, cinéaste, réalisatrice, productrice et militante syrienne
Tewfik Allal, militant associatif de l’immigration maghrébine
Françoise Alamartine, conseillère fédérale et commission transnationale des Ecologistes.
Raja Alaoui, membre de l’Union de l’action des femmes, Maroc
Wadih Al Asmar, président du Centre libanais des droits humains
Rachad Antonius, professeur émérite de sociologie, UQAM, Canada
Fouzia Assouli, présidente d’honneur FLDF, Maroc
Etienne Balibar, ancien professeur de philosophie, Université de Paris-Nanterre
Abdenacer Banouhachem, Maroc
Brigitte Bardet-Allal, professeure de lettres classiques
Patrick Baudoin, avocat, président d’honneur de la LDH et de la FIDH
Florence Beaugé, journaliste
Yagoutha Belgacem, directrice artistique
Bochra Bel Haj Hamida, avocate
Fathi Bel Haj Yahya, écrivain
Souhayr Belhassen, présidente d’honneur de la FIDH
Akram Belkaïd, journaliste
Farouk Belkeddar, militant associatif
Anthony Bellanger, secrétaire générale de la Fédération internationale des journalistes
Jean Bellanger, ancien secrétaire de l’UL CGT de Saint-Denis
Fayçal Benabdallah, président de la FTCR
Rabaa Ben Achour, universitaire
Sanaa Ben Achour, professeure des universités, militante féministe
Omar Benamar, défenseur des droits humains, Maroc
Bachir Ben Barka, universitaire retraité
Abdesslam Benbrahim, militant associatif, Maroc
Madjid Benchikh, ancien doyen de le Faculté de droit d’Alger
Monia Benjemia, universitaire, féministe
Zaïneb Ben Lagha, universitaire
Ali Bensaad, professeur des universités, Institut français de géopolitique, Paris-VIII
Olivier Besancenot, ancien candidat à l’élection présidentielle française
Sophie Bessis, historienne
Rafaelle Bollini, Associazione ricreativa culturale italiana (ARCI)
Rasmus Aleneus Boserup, directeur d’Euromed-Rights
Mostefa Bouchachi, avocat, ancien président de la Ligue algérienne de défense des droits de l’Homme
Alima Boumediene-Thiery, avocate, ancienne sénatrice
Youssef Boussoumah, militant décolonial
Houria Bouteldja, essayiste, militante politique franco-algérienne
Dylan Boutiflat, secrétaire national aux relations internationales du Parti socialiste
Ali Brahimi, juriste, ancien parlementaire
Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières
Robert Bret, ancien sénateur communiste
Françoise Brié, présidente de la CLEF
Miloud Chaouch, militant associatif
Mohamed Chaouih, président de AMF
Patrick Chemla, psychiatre et psychanalyste
Khadija Chérif, militante féministe et des droits humains
Alya Chérif Chammari, avocate, militante des droits humains
Karim Cherkaoui, Maroc
Larbi Chouikha, universitaire
Patrice Coulon, militant des droits humains
Annick Coupé, syndicaliste, altermondialiste
Thomas Coutrot, économiste
Ahmed Dahmani, économiste, militant des droits humains, Algérie
Sara Daniel, journaliste
Lucile Daumas, retraitée
Michel Debon de Beauregard, syndicaliste, ancien vice-président de Solidarité laïque
Alexis Deswaef, président de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH)
Monique Dental, présidente fondatrice du réseau féministe « Ruptures ».
Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche CNRS
Nacer Djabi, sociologue
Nadir Djermoune, architecte urbaniste
Moulay Ahmed Douraïdi, du Collectif marocain pour la démocratie des élections
Bernard Dreano, militant de la solidarité internationale
Françoise Duthu, militante écologiste
Dominique Eddé, écrivaine
Kacem El Basti, carrefour des initiatives, Maroc
Abderrazzak El Hannouchi, Coordinateur du Médiateur pour la démocratie et les droits de l’Homme, Maroc
Baheyeddine El Hassen, écrivain et défenseur des droits humains, Egypte
Nacer El Idrissi, président de l’Association des travailleurs maghrébins en France (ATMF)
Ihsane El Kadi, journaliste
Jean-Baptiste Eyraud, porte-parole de Droit au logement (DAL)
Mireille Fanon-Mendes France, présidente de la Fondation Frantz-Fanon
Jean-Marie Fardeau, militant associatif
Patrick Farbiaz, militant politique
Raouf Farrah, politologue, Algérie
Wahid Ferchichi, professeur en droit public, doyen de la Faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis
Mohamed Cherif Ferjani, professeur honoraire de science politique, Université Lyon-2
Guillemette Fessy, militante écologiste
Souad Frikech, députée au Parlement marocain
Pierre Galand, sénateur honoraire, président de l’OMCT-Europe
René Galissot, historien, ancien enseignant à l’université d’Alger, ancien directeur de l’Institut Maghreb-Europe de l’université Paris-VIII, professeur émérite
Vincent Geisser, président du CIEMI
Jérôme Gleizes, universitaire
Alain Gresh, journaliste, Fondateur des journaux en ligne Orient XXI et Afrique XXI
Pierre Henry, président de France Fraternités.
Jean-Claude Heyraud, militant écologiste.
Ahmet Insel, universitaire, militant turc en exil
Kamel Jendoubi, ancien président Euromed-Droits
Abdelkebir Jmaiai, militant associatif, défenseur des droits humains, Maroc
Aïssa Kadri, universitaire
Irina Karamarkovic, artiste, militante féministe et antiraciste, Graz (Autriche)
Meryem Kendsi, artiste peintre
Pierre Khalfa, économiste
Abdellatif Laâbi, écrivain
Youssef Laaraj, président du Réseau amazigh pour la citoyenneté Azetta, Maroc
Kamal Lahbib, président de l’Observatoire marocain des libertés publiques
Annie Lahmer, conseillère régionale d’Ile de France
Olivier Le Cour Grandmaison, universitaire
Mohamed Leghtas, animateur de radios associatives, Maroc
Gilles Lemaire, militant écologiste
Renée Le Mignot, présidente honoraire du MRAP
Michael Lowy, sociologue
Jean-Claude Mailly, ancien secrétaire général de Force ouvrière (FO)
Ziad Majed, professeur universitaire
Sofiane Makhloufi, président du CRLDHT
Gilles Manceron, historien
Marc Mangenot, sociologue, économiste
Fadoua Maroub, SG de l’ARMCDH, Maroc
Gustave Massiah, militant altermondialiste, membre fondateur du Forum social mondial
Roland Mérieux, secrétaire national de l’Après
Fabienne Messica, Ligue des droits de l’Homme (LDH)
Umit Metin, militant des droits humains
Ali Mezghani, professeur agrégé en droit privé à la faculté des sciences juridiques de Tunis et à la Sorbonne
Amharref Mhamed, Association Aïn Bechar-Taza, Maroc.
Khadija Mohsen Finan, universitaire
Patrick Mony, défenseur des droits des migrants, GISTI
Dominique Noguères, avocate, membre de la LDH
Mohamed Nouhi, IMDH, Maroc
Mbark Outcharraft, président Forum Iffous pour la démocratie et les droits de l’Homme, Maroc
Aïssa Rahmoune, SG de la FIDH
Najat Razi, AMDF, Maroc
Hamadi Redissi, professeur en sciences politiques
Hassan Remaoun, historien
Soumicha Riyaha, Association marocaine pour les droits des femmes (AMDF)
Fabrice Riceputi, historien
Joël Roman, philosophe
Pierre Rousset, militant associatif
Khadija Ryadi, coordinatrice de la CMODH, lauréate du prix de l’ONU en matière des droits de l’Homme
Lana Sadeq, Forum Palestine Citoyenneté
Bakary Sambe, universités Gaston Berger à Saint louis au Sénégal
François Sauterey, coprésident du MRAP
Jamila Sayouri, Adala pour le droit à un procès équitable, Maroc
Pinar Selek, sociologue, Turquie
Haoues Seniguer, professeur des universités, Université Paul-Valéry (Montpellier)
Ghislaine Seze, présidente de DSFAS
Catherine Simon, journaliste
Danielle Simonnet, députée
Dominique Sopo, président de SOS Racisme
Hamouda Soubhi, président du Forum marocain des alternatifs Sud
Latifa Soufiani, Espace Associatif Maroc
Benjamin Stora, historien
Simone Susskind, ancienne députée bruxelloise et sénatrice fédérale
Claude Szlatan, militant antiraciste
Taoufiq Tahani, universitaire
Nadia Tazi, philosophe
Ece Temelkuran, écrivaine, Turquie
Fathi Tlili, président de l’UTIT
Tarek Toukabri, président de l’ADTF
Mokhtar Trifi, avocat, président d’honneur de la LTDH
Marie Verdier, journaliste honoraire
Marie-Christine Vergiat, ancienne députée européenne, LDH
Nhat Vo Tran, vice-président du Comité Viêtnam pour la défense des droits de l’Homme (VCHR)
Farid Yaker, responsable associatif
Aleksandra Zapolskaïa, sociologue, militante pour les prisonniers politiques en Russie
Abdallah Zniber, militant associatif maghrébin.
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L’autre jour, en naviguant sur le Web, histoire de «tuer» le temps (une expression courante chez nous mais qui est à mon avis la plus stupide qui puisse exister puisque le temps est par définition la ressource la plus rare de la vie et que chaque heure et chaque minute que nous vivons ne se renouvelleront pas et sont perdues à jamais), je suis tombé sur une information qui m’a fait tiquer : selon le World Happiness Report 2026, publié par le Wellbeing Research Centre de l’Université d’Oxford avec Gallup et le réseau des Nations Unies, la Tunisie est classée au 105e rang sur 147 pays avec un indice global de bonheur de 4,798/10 , alors que la Finlande où l’hiver dure pourtant six mois par an avec des températures qui descendent jusqu’à-15 C° ou -30 C°, arrive au premier rang et ce depuis plusieurs années consécutives, avec un indice global de bonheur de 7,764/10.
Dr. Sadok Zerelli *
Certes il y a des pays où les habitants se déclarent plus malheureux que nous, tels que le Maroc (112e) ou l’Égypte (139e) mais c’est une maigre consolation lorsqu’on sait qu’à côté de chez nous, l’Algérie nous surclasse de loin et arrive, on ne sait par quel miracle, à la 83e position.
Intrigué par ces résultats, j’ai poussé ma recherche plus loin pour essayer de comprendre comment cet indice du bonheur dans un pays est calculé et quelle est sa valeur scientifique si jamais il en a une.
Il s’est avéré que le rapport utilise une question appelée «Cantril Ladder» : on demande aux personnes de situer leur vie sur une échelle de 0 à 10, de la pire vie possible à la meilleure vie possible. Le classement 2026 utilise la moyenne des réponses recueillies entre 2023 et 2025.
Pour expliquer les différences entre pays, six grands facteurs sont étudiés :
1. PIB par habitant — niveau matériel et économique;
2. soutien social — possibilité de compter sur des proches en cas de difficulté;
3. espérance de vie en bonne santé;
4. liberté de choisir sa vie;
5. générosité — notamment le fait de donner à des œuvres caritatives;
6. perception de la corruption — confiance dans les institutions et les entreprises.
Le rapport précise une chose très importante : ces six facteurs ne sont pas additionnés pour fabriquer le classement. Le classement est directement fondé sur l’évaluation que les personnes donnent de leur propre vie. Les six facteurs servent principalement à expliquer pourquoi les évaluations diffèrent d’un pays à l’autre.
Pour la Tunisie, le chiffre 4,798/10 est assez parlant : il signifie que l’évaluation moyenne de leur vie par les Tunisiens est inférieure au milieu de l’échelle.
Mais cela ne signifie pas nécessairement que les Tunisiens sont «malheureux» au sens psychologique. Le bonheur dépend aussi de dimensions que le classement ne saisit pas complètement : famille, amitié, sentiment d’appartenance, sécurité, espoir dans l’avenir, dignité, sentiment d’être utile, liberté réelle, confiance dans l’avenir, etc.
Chacun(e) peut avoir sa propre définition du concept de bonheur. Pour moi, je distinguerais d’abord bonheur et satisfaction. Quelqu’un peut être très satisfait de sa vie parce qu’il possède une bonne situation, une famille, une sécurité matérielle et de bonnes institutions, tout en ressentant intérieurement un grand vide. Inversement, quelqu’un qui connaît des difficultés matérielles peut connaître de véritables moments de bonheur grâce à l’amour, à l’amitié, à la solidarité ou simplement à la beauté d’un moment.
Cette distinction étant faite, le bonheur est pour moi un état intérieur dans lequel une personne peut regarder sa vie, avec ses joies, ses pertes, ses regrets et ses incertitudes, et se dire : «Malgré tout, ma vie mérite d’être vécue.»
Il comporte, à mes yeux, plusieurs dimensions :
– le plaisir : les petits moments agréables, un repas, une musique, un paysage, un rire;
– l’amour et les liens : avoir quelqu’un avec qui partager ce que l’on ressent;
– le sens : sentir que son existence n’est pas complètement vaine;
– la liberté intérieure : pouvoir penser et choisir sans être entièrement prisonnier du regard des autres;
– la paix avec soi-même : accepter progressivement ce que l’on a été, ce que l’on n’a pas réussi à être et ce que l’on ne sera jamais;
– la gratitude : savoir encore voir ce qui est beau au milieu de ce qui ne l’est pas;
– l’espérance : avoir une raison de se lever demain, même petite.
Ma conception du bonheur rejoint celle des plus grands philosophes, tels qu’Épicure qui dit en substance : je n’ai pas besoin de beaucoup de choses pour être heureux : l’amitié, la tranquillité, quelques plaisirs simples et l’absence de souffrance peuvent suffire, ou Spinoza qui va encore plus loin : le bonheur n’est pas simplement quelque chose que nous recevons ; c’est quelque chose que nous comprenons et construisons intérieurement. Plus nous comprenons pourquoi nous sommes ce que nous sommes et pourquoi nous désirons ce que nous désirons, plus nous devenons libres.
Pour illustrer mon propos et la définition que j’ai donnée du bonheur, je voudrais partager avec les lecteurs et lectrices l’expérience personnelle et réelle que j’ai vécue en la matière.
Lorsque j’étais enseignant-invité (Visiting Scholar) au Massashuttes Institut of Technology (MIT) à Boston aux USA, durant l’année universitaire 1983-1984, j’avais fait la connaissance, parmi d’autres enseignants, de Professor Keren Polensky, une vieille fille d’une cinquantaine d’années, qui a consacré toute sa vie à la recherche et à la publication d’un grand nombre d’articles et de livres sur les modèles de planification régionale.
Nous avions sympathisé parce qu’elle s’intéressait beaucoup à la Tunisie, un pays dont elle n’avait jamais entendu parler, et me posait beaucoup de questions sur notre modèle de planification régionale, notre stratégie de développement, notre niveau de vie, nos habitudes et traditions, etc.
Quelques mois après mon retour des USA, je l’avais invitée à venir découvrir la Tunisie, ce qu’elle accepta avec plaisir.
Je me rappelle qu’elle était arrivée à l’aéroport de Tunis-Carthage, habillée d’un vieux jean et d’une vieille veste et ayant un sac à dos comme seul bagage.
Je lui avais proposé de faire le circuit touristique classique : visite des souks de la médina, de Sidi Bou Saïd, des ruines de Carthage, du musée du Bardo, etc., ce qu’elle refusa tout net, et m’informa qu’elle était venue uniquement pour découvrir les oiseaux de la Tunisie !
En fait, il s’était avéré qu’elle était une passionnée du «bird-watching», une passion, comme la chasse ou la pêche chez nous, très en vogue parmi les intellectuels américains.
Elle m’avait demandé de la balader en voiture dans les campagnes des différentes régions de notre pays, ce que nous avions fait pendant toute la semaine de son séjour.
Je la vois encore, assise à côté de moi, un gros livre répertoriant toutes les espèces d’oiseaux dans le monde entier, avec leur nom et photo, observant le ciel avec de grosses jumelles et me criant de temps à autre subitement : «Stop, Stop, please !»
Je donnais un coup de frein sec en croyant que j’allais écraser un chien ou un chat et me mettais sur le bas-côté de la route. Elle se mettait alors à rechercher frénétiquement le nom de l’oiseau qu’elle venait de voir avec ses jumelles et, lorsqu’elle le trouvait, elle sautillait de joie comme une petite fille ou comme si elle avait obtenu le Prix Nobel d’économie !
Je me rappelle qu’après son départ, très heureuse d’avoir vu et identifié un grand nombre d’oiseaux, je m’étais donné une belle gifle en me disant : «Imbécile de Sadok, tu cherches partout le bonheur sans l’avoir jamais trouvé, alors qu’il est si facile à atteindre : il suffit de lever les yeux vers le ciel !»
Cette expérience avec Karen Polensky m’a prouvé que le bonheur n’est pas dans l’amour avec un petit «a» ou un grand «A», ni dans un compte bancaire bien garni, ni d’habiter dans une grosse villa, ni de rouler dans une voiture Mercedes, ni de porter une montre Rolex, ni de posséder un iPhone, etc. : le bonheur est en chacun de nous et il appartient à chacun de nous de le chercher au fond de lui-même et non pas dans les biens matériels ou dans la compagnie des autres.
En conclusion, je n’irais pas jusqu’à recommander aux Tunien(ne)s de devenir amateur(ce)s de «Bird-watching», car se balader seul(e))s dans les champs d’oliviers de Sfax ou de tomates du Cap Bon avec un gros livre sous le bras et des jumelles braquées sur le ciel et sauter de temps à autre de joie pour avoir reconnu une espèce d’oiseau comporte un risque très élevé de se faire embarquer dans l’Isusu du premier paysan qui passe par là et de se retrouver interné à l’hôpital Razi à Manouba !
Mais, la recherche du bonheur mérite de prendre ce risque, non ?
* Economiste universitaire, consultant d’institutions internationales.
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La décision du secrétaire à la Défense américain Pete Hegseth de confier la conception de la guerre de demain à des figures civiles du capitalisme algorithmique marque un tournant historique dans la gestion de la violence d’État.
Mahjoub Lotfi Belhedi *

À travers le Projet Meridian et la création d’un Commandement de la guerre autonome (Autowarcom), l’administration américaine ne cherche plus simplement à moderniser ses armées : elle acte le passage de la simple intelligence artificielle à ce que Donald Trump, qui affectionne les superlatifs, formalise désormais par décret sous l’appellation de «superintelligence».
Ce glissement sémantique et politique valide une course aux armements où la supériorité militaire absolue exige une force de calcul supérieure, affranchie des limites cognitives humaines.
Dans cette reconfiguration, les rôles sont soigneusement distribués pour capitaliser sur l’expérience directe des conflits contemporains.
Elon Musk, fort de l’infrastructure globale de Starlink et des capacités génératives de xAI, est mandaté pour identifier et structurer les technologies de rupture indispensables aux futurs conflits. Son implication s’enracine dans la réalité des guerres actuelles, où la constellation Starlink est devenue la colonne vertébrale indispensable des communications militaires et du ciblage en temps réel sur les fronts les plus critiques, à l’instar de l’Ukraine où il a déjà fait ses preuves.
À ses côtés, Palmer Luckey, fondateur d’Anduril Industries, apporte l’expertise opérationnelle d’une start-up militaire nativement conçue pour la guerre automatisée. Loin de la théorie, les systèmes d’Anduril sont déjà activement déployés sur les théâtres d’opérations modernes : ses drones intercepteurs autonomes, ses missiles à longue portée comme le Barracuda-500M, ainsi que sa participation au programme Titan – un système mobile de renseignement par IA qui fusionne les données de multiples capteurs pour accélérer l’identification des cibles – redéfinissent déjà la vitesse d’exécution des frappes.
Ensemble, les deux technologues transforment le Pentagone en incubateur, où la planification stratégique de la nation s’aligne directement sur les intérêts de firmes privées.
Cette hybridation institutionnalise un conflit d’intérêts systémique, transformant ces deux entrepreneurs en juges et parties de la défense nationale. En laissant des industriels rédiger eux-mêmes la doctrine de la superintelligence militaire, l’État abdique sa fonction de régulateur neutre pour devenir le client captif d’un duopole technologique.
Dès lors, la dynamique des conflits mondiaux n’obéira plus seulement aux équilibres diplomatiques traditionnels, elle sera dictée par le rythme d’optimisation des algorithmes de combat et par l’obligation, pour ces multinationales, de valider la puissance de leur modèle sur des théâtres d’opérations en constante extension.
Confrontée à cette course effrénée où la décision ultime est transférée à des entités computationnelles qui dépassent notre entendement, une question fondamentale demeure : en abdiquant notre propre discernement face à cette superintelligence pour l’armer et la rendre souveraine, n’avons-nous pas initié un mécanisme d’escalade irréversible où l’humanité, devenue obsolète sur le champ de bataille, ne sera plus que le spectateur impuissant et la victime collatérale de sa propre destitution ?
* Stratège en réflexion IA.
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