RĂ©former la BCT | JusquâoĂč peut aller Kais SaĂŻed ?
Le systĂšme bancaire, sous la houlette de Banque centrale de Tunisie (BCT), nâinspire plus la confiance des Tunisiens. Le prĂ©sident Kais SaĂŻed multiplie les injonctions et les critiques Ă lâĂ©gard du systĂšme bancaire dans son ensemble. Il exige des rĂ©formes et ajustements structurels, le plus tĂŽt possible. Mais, jusquâoĂč peut-il aller et quels sont les risques liĂ©s Ă une rĂ©forme prĂ©cipitĂ©e et peu concertĂ©e ?
Moktar Lamari *

Faut-il le rappeler, la tension est Ă son comble entre dâun cĂŽtĂ©, le pouvoir monĂ©taire et son «cartel» de banques, et dâun autre cĂŽtĂ©, le pouvoir exĂ©cutif appuyĂ© par une opinion publique qui a perdu sa confiance envers les politiques monĂ©taires et le systĂšme bancaire.
Et depuis une semaine, le duel passe Ă la vitesse supĂ©rieure. Un duel devenant parfois Ă©motionnel et souvent erratique. La nouvelle cheffe du gouvernement (nommĂ©e depuis quelques jours) veut accĂ©lĂ©rer le processus de la rĂ©forme de la banque centrale et du systĂšme bancaire, en impliquant uniquement les parties prenantes gouvernementales. Sans publier davantage de documents et dâĂ©tudes Ă©tayant les faits et les enjeux par des analyses scientifiques portant sur les dĂ©rives du systĂšme bancaire et de la Banque centrale surtout depuis la rĂ©vision de sa loi organique en 2016.
Une opacité totale
Mercredi, la Banque centrale de Tunisie (BCT) baisse trĂšs lĂ©gĂšrement son taux directeur, mais avec beaucoup de rĂ©ticence et surtout une opacitĂ© totale sur les dĂ©libĂ©rations. On ne sait rien sur lâordre du jour, sur les dĂ©libĂ©rations, les votes et encore moins sur les avis de ces Ă©lites prĂ©sentes au conseil dâadministration et qui opĂšrent derriĂšre des portes closes, et parfois Ă la merci des lobbyistes et de groupes dâintĂ©rĂȘts connus.
Aucune Ă©tude empirique nâest communiquĂ©e, et le gouverneur de la BCT nâest mĂȘme pas en mesure de sortir dans les mĂ©dias pour faire expliquer sa vision et articuler une logique rationnelle pour la rĂ©forme de son institution.
Câest un dĂ©ficit de leadership qui nâarrange rien Ă la rĂ©putation et au branding de lâinstitut dâĂ©mission. Une institution pourtant historiquement respectĂ©e, par son histoire, ses leaders dâantan et ses positions avant-gardistes depuis sa crĂ©ation en 1958.
En cause, des taux dâintĂ©rĂȘt usuraires, un blocage de lâinvestissement, une institution infectĂ©e par la corruption, le blanchiment dâargent, fuite de capitaux et Ă©vasion fiscale. Un code de change qui aggrave les choses et qui incarne tous les vices cachĂ©s du monĂ©tarisme en vigueur. En cause aussi la smala qui gĂšre le systĂšme bancaire, agissant «hors la loi» et bloquant franco lâentrĂ©e de nouveaux acteurs, investisseurs et joueurs dans les marchĂ©s financier et Ă©conomique en Tunisie.
Durant les derniers mois et semaines, le président Kais Saïed a «sermonné» publiquement et à plusieurs reprises le gouverneur de la BCT, appelant les banques à «respecter la loi» et à «réformer la politique monétaire». Peine perdue.
Le prĂ©sident a visitĂ© le siĂšge de la BCT et des banques connues avec des dossiers sous les bras pour illustrer lâampleur de la corruption et malversations au sein de certaines institutions monĂ©taires et financiĂšres.
Citoyens et Ă©lites sont laissĂ©s dans le flou total. Câest quoi le problĂšme? Pourquoi le systĂšme bancaire fait-il la sourde oreille aux injonctions du chef de lâexĂ©cutif? Es-ce un une sorte dâEtat dans lâEtat?
Des questions complexes qui taraudent les esprits des acteurs économiques et des citoyens avertis des enjeux financiers et monétaires en Tunisie.
La Loi de 2016 est anachronique et obsolĂšte
La Loi 2016 sur la BCT est devenue «anachronique», en faisant maladroitement dĂ©crocher lâinstitut dâĂ©mission des instances de gouvernance de la Tunisie, et en la mettant de facto aux ordres du FMI et autres influences inspirĂ©es par les accords de Bretton Woods (1944).
Une grave erreur, une telle loi a mal compris le concept de lâindĂ©pendance des banques centrales. Les Ă©conomistes liĂ©s au parti intĂ©griste de Rached Ghanouchi nâont rien compris aux thĂ©ories et principes rĂ©gissant lâindĂ©pendance des politiques monĂ©taires.
La loi de 2016 sur la BCT a Ă©tĂ© conçue par un parlement tunisien, dominĂ© par les FrĂšres musulmans. Une Loi qui rĂ©pond aux diktats et conditionnalitĂ©s imposĂ©s par le FMI, au prĂ©texte de lâ«indĂ©pendance de la BCT».
Le parlement a Ă lâĂ©vidence voulu lĂ©gitimer son pouvoir en obĂ©issant aux impĂ©ratifs de lâorthodoxie monĂ©tariste, de plus en plus contestĂ©e en Europe et mĂȘme aux Etats-Unis, depuis le premier mandat de Trump.
Les islamistes ont volontairement centrĂ© le mandat de la BCT sur la lutte Ă lâinflation, et donc sur lâutilisation des leviers liĂ©s aux taux dâintĂ©rĂȘt composĂ©, pourtant interdit par lâislam (al-riba). Ils ont aussi et sciemment occultĂ© le rĂŽle stratĂ©gique de la politique monĂ©taire en matiĂšre de relance Ă©conomique du PIB et de lâemploi.
Sous leur gouverne, la BCT et le systĂšme bancaire ont Ă©tĂ© mis sur des listes noires pour blanchiment de lâargent sale et des transferts de devises visant Ă financer le terrorisme et lâenrichissement illicite dâĂ©lites politiques proches du pouvoir. En mĂȘme temps, le dinar a perdu plus de 60% de sa valeur dâĂ©change avec les devises fortes.
Sans aucun doute, la Loi de 2016 sur la Banque centrale doit rapidement ĂȘtre repensĂ©e et rĂ©Ă©crite. Tout en favorisant lâindĂ©pendance de lâinstitution des pouvoirs politiques, le nouveau texte de loi doit tenir compte de la responsabilitĂ© de la politique monĂ©taire, non seulement dans la lutte contre lâinflation, mais aussi dans la promotion de la croissance et la crĂ©ation de lâemploi.
Taux dâintĂ©rĂȘt manipulĂ©s par les lobbyistes
Certes lâinflation a frĂŽlĂ© les 10% depuis 2019, annĂ©e de la Covid-19. Une inflation principalement importĂ©e et amplifiĂ©e par la rupture des chaĂźnes dâapprovisionnement au niveau international, suite aux confinements et ruptures de stocks.
Depuis lâadoption de la loi de 2016, la BCT a exagĂ©rĂ©ment sur-calibrĂ© les taux dâintĂ©rĂȘt directeurs, permettant Ă la trentaine de banques dâengranger des centaines de millions de dinars de profit net, sans encourir aucun risque. Alors que lâĂ©conomie est Ă genoux et les taux de croissance sont nuls et parfois nĂ©gatifs.
La trentaine de banques organisées en cartel, au grand jour, font payer à leurs PDG des salaires mirobolants pouvant atteindre presque 2 millions de dinars par an (salaires, actions et bonus).
Il faut dire que ces banques profitent aussi de leur engagement pour financer les déficits budgétaires à des taux qui dépassent 2 à 3 fois les taux pratiqués par le FMI, ou les autres organisations internationales. Elles sont appuyées pour ce faire par la planche à billet de la BCT.
La situation actuelle et les textes en vigueur pour gĂ©rer la BCT et la politique monĂ©taire sont devenus contreproductifs, incapables de maĂźtriser totalement lâinflation et gĂ©nĂ©rateurs de rĂ©cession, de chĂŽmage et de stagflation. La part de lâinvestissement dans le PIB a chutĂ© de 28% en 2010, Ă moins de 6% en 2020-2022.
En plus des textes lĂ©gislatifs Ă repenser, la Tunisie de Kais SaĂŻed doit inflĂ©chir les objectifs et les instruments de la politique monĂ©taire et les mettre au service de lâĂ©conomie.
Des banques qui nâinspirent plus confiance
Lâopinion publique tunisienne est remontĂ©e contre le systĂšme bancaire. Les citoyens ont compris les manigances et les enjeux de pouvoir financier quâexercent les banques sur lâĂ©conomie, pour sâenrichir et vampiriser aussi bien les Ă©pargnants que les investisseurs.
Plusieurs banques de dĂ©veloppement ont Ă©tĂ© dĂ©plumĂ©es ou bradĂ©es au profit dâintĂ©rĂȘt privĂ©s avant dâĂȘtre absorbĂ©es par dâautres banques, souvent Ă©trangĂšres. On se rappelle de la Banque du Sud, et dâautres sociĂ©tĂ©s Ă capital de risque aussi absorbĂ©es au grand mĂ©pris des rĂšgles de la concurrence et de la transparence. Les actionnaires ont Ă©tĂ© saignĂ©es Ă blanc. Nos parents ont du temps de Bourguiba cotisĂ© par des retenus sur salaire Ă la constitution de nombreuses banques de dĂ©veloppement liquidĂ©es depuis, par la privatisation et la corruption de lâĂšre de Ben Ali.
On se rappelle aussi des cartons de liasses en devises acheminĂ©es mensuellement au dictateur Ben Ali et les membres de sa famille directe, avec Ă©videmment la complicitĂ© des autoritĂ©s supĂ©rieures de la BCT, gouverneur et membres de son conseil dâadministration de lâĂ©poque.
Ces derniĂšres annĂ©es, les frais bancaires ont atteint des niveaux mirobolants. En plus, les banques limitent les montants des retraits, pour dĂ©multiplier les frais, introduisant toujours plus dâagios et de prĂ©lĂšvement pour la gestion des comptes. On dĂ©livre les cartes de crĂ©dits au compte-goutte et on limite lâouverture de comptes bancaires aux personnes rĂ©cipiendaires de salaires rĂ©guliers.
Les sondages dâopinion confirment cette perte de confiance collective envers le systĂšme bancaire tunisien. Les bases de donnĂ©es du World value Survey (WVS) dĂ©montrent lâampleur de lâin-confiance affichĂ©e par les Tunisiens et les Tunisiennes envers leurs banques et envers les institutions monĂ©taires internationales (FMI, Banque mondiale).
Le sondage WVS mené en 2022 montre que 75% des Tunisiens et Tunisiennes ne font pas confiance à leurs banques. Ce taux se repartit entre 27,3% de répondants qui ne font aucune confiance aux banques tunisiennes, et 47,5% déclarent ne pas faire assez confiance.
La dĂ©chĂ©ance de la confiance est rĂ©elle. Le mĂȘme sondage menĂ© en 2013 par cet organisme universitaire reconnu montre que seulement 54% des rĂ©pondants ne font pas assez ou pas du tout confiance Ă leur systĂšme bancaire.
Risques et périls
Au sujet de lâimperfection de la gouvernance de la BCT et des comportements cartĂ©listes des banques, lâunanimitĂ© est acquise. Le prĂ©sident SaĂŻed bĂ©nĂ©ficie dâun appui total de lâopinion publique nationale. Mais, dans la prĂ©cipitation, il faut rĂ©former les comportements, sans dĂ©former les fondamentaux Ă©conomiques rĂ©gissant le rĂŽle et la valeur ajoutĂ©e du systĂšme bancaire, agent majeur de la macroĂ©conomie.
Les banques privĂ©es ou publiques ont leurs actionnaires, leurs Ă©pargnants et leurs clients. Il ne faut pas que les rĂ©formes pĂ©nalisent ces personnes (morales ou physiques). Les thĂ©ories Ă©conomiques basĂ©es sur la croissance Ă©conomique stipulent une relation nĂ©gative entre des taux dâintĂ©rĂȘt trĂšs Ă©levĂ©s dâun cĂŽtĂ© et un engagement collectif pour investir et crĂ©er la richesse par la stimulation de lâinvestissement.
Repenser et réécrire la Loi de 2016 sur la BCT doit impliquer plus que les membres du gouvernement et des cercles de conseillers du président ou du ministÚre des Finances.
Les universitaires doivent se prononcer explicitement et doivent sortir dâune approche girouette, fondĂ©e sur les portes tournantes, passant dâun parti Ă un autre, dâune approche Ă une autre, comme si de rien nâĂ©tait.
Les universitaires doivent dĂ©montrer les Ă©cueils Ă Ă©viter dans ce genre de rĂ©formes complexes et pour Ă©laborer une nouvelle loi qui fait lâunanimitĂ©, sans prendre le risque dâune autre refonte aprĂšs quelques annĂ©es, et Ă la fin de mandat de lâactuel prĂ©sident.
Trois principes directeurs
Les institutions internationales sont aux aguets, et il ne faut pas politiser les enjeux pour décrédibiliser la Tunisie, ses élites et son systÚme bancaire. Trois principaux principes sont à faire valoir.
Un : lâindĂ©pendance doit ĂȘtre totale, et elle se doit de se doubler dâune distance officielle et franche face aux institutions de Bretton Woods, et leurs pseudos valeurs anti-Ătat, antisocial et manipulations des taux de changes et autres conditionnalitĂ©s dites «rationnelles».
Deux : intĂ©gritĂ© des responsables agissant au sein et dans la pĂ©riphĂ©rie de la BCT et des banques qui vampirisent lâĂ©conomie et qui multiplient les frais et les «rĂ©pressions financiĂšres» contre les investisseurs et les Ă©pargnants. Ces banques doivent respecter leurs clients et agir de façon Ă insuffler la croissance Ă©conomique, lâinvestissement, lâemploi.
Trois : transparence et souverainetĂ© nationale sur les politiques monĂ©taires et toutes ces ententes entourant une dette toxique, qui ruine le pouvoir dâachat et obscurcit lâavenir des nouvelles gĂ©nĂ©rations. Lâopinion publique mĂ©rite le respect, notamment pour savoir les curriculum-vitae des membres du Conseil dâadministration de la BCT et leurs votes pour ou contre les graves dĂ©cisions liĂ©es au taux dâintĂ©rĂȘt, aux taux de change, et Ă toutes dĂ©pendances liĂ©es aux va-et-vient au FMI, pour reprĂ©senter la BCT et la Tunisie dans son ensemble.
Ce nâest pas simple, et il faudra associer toutes les parties prenantes dans ce processus fort dĂ©licat, qui demande autant de mobilisation que dâadhĂ©sion. La consultation et lâutilisation des donnĂ©es probantes doivent guider la rĂ©forme du systĂšme bancaire et comprendre les dĂ©terminants de lâefficience des politiques monĂ©taires en Tunisie.
Dâici trois semaines auront lieu les Spring meeting du FMI Ă Washington, faut-il que la Tunisie sây rende, pour quelle finalitĂ© et avec quelle dĂ©lĂ©gation? Sachant que notre pays a officiellement rĂ©itĂ©rĂ© plusieurs fois des fins de non recevoir aux diktats au FMIâŠ
* Economiste universitaire.
Blog de lâauteur : Economics for Tunisia, E4T.
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