Fondateur du festival Arabesques et ardent promoteur du dialogue interculturel, ce chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres imagine la France qu’il voudrait gouverner. Une République qui concentre ses moyens sur les territoires délaissés, lutte plus fermement contre les…
Les récents articles** publiés dans Kapitalis font table rase du passé d’une manière somme toute radicale. De surcroît, l’idéologie souverainiste à la base de sa réflexion est assez insolite dans un pays par nature tolérant dont les élites se vantent volontiers d’être cosmopolites.
Dr Mounir Hanablia *
Je dis bien souverainiste, le nationalisme au Maghreb étant d’essence arabo- musulmane, comme si dans le contexte le sentiment de tunisianité était exclusif, opposable à toute autre appartenance. C’est déjà faire insulte à la double nationalité.
L’auteur des articles ne laisse donc d’autre choix que de remonter le cours de l’Histoire afin de relativiser le bien-fondé de ses thèses.
On veut bien admettre l’existence d’un souverainisme tunisien dont il serait le fondateur, sans la référence à la bataille de Legnano. Mais dans ce cas pourquoi le limiter à la borne 233 ou aux redevances gazières ? Il n’est venu à l’esprit de quiconque de réclamer la souveraineté sur la Sicile qui pendant deux siècles a fait partie de l’émirat aghlabide de Kairouan, Fatimide de Mahdia ou Ziride, ou bien sur le Mezzogiorno quand Bari était le chef-lieu d’un émirat.
Mais revenons à l’époque moderne et à l’indépendance de la Tunisie. Force est d’admettre dans la polémique engendrée par ses opinions que l’impulsion décisive en faveur de l’indépendance au Maghreb est bien constituée par le débarquement américain au Maroc qui aboutira à la défaite des Nazis en Tunisie en juin 1943, ainsi que la volonté clairement exprimée par le président Roosevelt et ses représentants, ou bien perçue comme telle par les leaders nationalistes, de liquider l’empire français. La suite est donc dans l’ordre normal des choses même si l’affrontement Est-Ouest la retarde inévitablement.
Le Vietnam en 1954, le Maroc et la Tunisie en 1956, obtiennent l’indépendance. Seule l’Algérie du fait de son statut de territoire français pose problème, l’armée de Challe et de Salan qui émerge de l’humiliation de Dien Bien Phu avec une terrible soif de revanche refuse de l’abandonner et envisage la constitution d’une Algérie européenne sécessionniste, un Israël français.
L’Algérie est bien une création de la France
Cependant en 1962, elle accède à l’indépendance dans le cadre des accords d’Evian et le Sahara lui est attribué. Ainsi ce pays, contrairement à ses voisins, ne disposait d’aucun Etat unitaire en 1830. C’est bien une création de la France dont la colonne vertébrale est constituée non par la bourgeoisie citadine comme en Tunisie, ni par le Palais comme au Maroc, mais par les ultimes détenteurs de la force seule à même de maintenir la cohésion de cet immense espace, les prétoriens.
A ce titre l’État algérien est bien le successeur en droite ligne de l’État colonial français forgé par les troupes de Bugeaud et du Duc d’Aumale.
Malgré un vernis de socialisme, la coopération entre la métropole et l’ex- colonie, pas plus qu’avec les Américains, ne se démentira jamais, en particulier au Sahara dans le domaine des essais nucléaires ainsi que les exploitations du gaz et des hydrocarbures.
Contrairement à ce que d’aucuns affirment actuellement, c’est sciemment que la frontière algéro-tunisienne a été délimitée par la puissance coloniale et dans son intérêt. Et le Président Bourguiba l’a bien compris. Il n’était en effet pas question d’assurer au pays contrôlant Bizerte et le détroit de Sicile la part d’hydrocarbures et de gaz qui lui eût assuré la puissance.
Bourguiba toujours visionnaire admettra également en réglant la question de la frontière ne pas vouloir chez lui d’un problème numide, c’est-à-dire d’un irrédentisme des habitants des montagnes de l’Ouest qui acceptent mal le diktat de populations côtières se prévalant de l’unité nationale et qui brandissent le drapeau du pays voisin dans des manifestations de protestation contre une politique de développement inégalitaire. C’est d’ailleurs du bassin minier à l’Ouest que naîtra l’incendie qui jettera à bas le régime de Ben Ali.
Cependant l’Algérie elle-même en butte à un irrédentisme kabyle soutenu par Israël peut difficilement tabler sur la partition de la Tunisie ; il lui en coûterait la sécession de toute sa partie orientale pour former une nouvelle Numidie forcément hostile.
Néanmoins des arguments souverainistes totalement étrangers à la nature de notre pays prennent pour cible le voisin de l’Ouest, jugé hégémoniste. L’Etat, le nôtre, est accusé de complaisance coupable dans ses rapports avec lui, notamment sur la question du gaz. L’Histoire est là pour rappeler que Carthage fut une colonie étrangère, que Massinissa le Roi des Numides a bien contribué à sa destruction, que l’Afrique du Nord a été dans son ensemble une province romaine, arabe, française, que l’armée française est arrivée en Tunisie en 1881 en provenance d’Algérie pour imposer le protectorat, et que les enfants de Hussein Ben Ali Turki n’ont dû qu’au Dey d’Alger d’être rétablis sur le trône de leur père.
A l’inverse, c’est bien sûr à nos frontières que l’ALN algérienne s’est constituée en vue de prendre le pouvoir, avec le total assentiment de la puissance coloniale sur le départ.
Aujourd’hui et de nouveau on tient rigueur à Bourguiba de l’avoir accepté pour fustiger l’ingratitude. Mais que vaut la gratitude en politique ? C’est tout juste si on ne précise pas qu’on eût dû aider le colonel Tahar Zbiri en fuite chez nous à prendre le pouvoir à Alger, ou bien que de là-bas Ahmed Ben Salah ou Nabil Karoui, pour ne pas dire Mohamed Mzali, eussent dû trouver l’aide fraternelle nécessaire à la chute de la tyrannie. Qu’à cela ne tienne ; c’est désormais dans le Hirak, pour ne pas dire le MAK, que nous devons selon nos souverainistes placer nos espoirs d’entretenir des relations apaisées et équilibrées. Mais les acteurs politiques peuvent se suivre sans se ressembler, les réalités géostratégiques elles sont immuables, ainsi que le prouve du Chah aux mollahs la volonté iranienne de maîtriser le nucléaire.
Peut-on remettre en question l’intégrité territoriale de son pays ?
Avant donc de parler de jugulaire, de goulot de bouteille, ou d’étranglement, ou de terrorisme importé avec un parti Ennahdha au pouvoir, il convient de savoir s’il est dans l’intérêt de la Tunisie d’avoir à ses portes un nouvel Etat numide soutenu de l’étranger doté d’une idéologie expansionniste et revancharde qui rogne sur son territoire et pour qui Carthage ne soit qu’un ramassis d’envahisseurs.
Si donc le pouvoir tunisien est déstabilisé par les grèves, les pannes, les pénuries, ou selon certains, l’incompétence, et que l’opposition pour parvenir à ses fins est capable de placer son destin entre les mains de ceux qui remettent en question l’intégrité territoriale de son propre pays, faut-il s’étonner que nos voisins envisagent des projets alternatifs exclusifs à l’écoulement du gaz ?
Dans le contexte conflictuel que nous connaissons qui frappe la mer Rouge et le Golfe Persique, arguer des difficultés techniques de l’entreprise pour en faire un simple outil de propagande ne tient compte ni de la volonté européenne de garantir son approvisionnement énergétique, ni de le sécuriser, ni de l’évolution constante des moyens techniques disponibles vers plus d’efficacité. C’est dire combien minutieusement l’opposition doit choisir le panier où placer ses œufs.
* Médecin de libre pratique.
** L’auteur fait allusion aux articles de l’ambassadeur Elyes Kasri sur le Transmed et la nécessité pour la Tunisie de mieux défendre ses intérêts dans le passage par ses territoires de ce gazoduc transportant le gaz algérien vers l’Italie.
À 37 ans, Hassan Chahdi a décroché le bronze par équipes aux championnats d’Europe de Birmingham, après un parcours marqué par les épreuves.
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Hassan Chahdi a terminé 19e du marathon des championnats d’Europe de Birmingham en 2 h…
Le ministère des Armées a lancé une procédure contre des militaires ayant posé, au Zimbabwe, avec un symbole associé aux mouvances suprémacistes blanches.
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Le ministère des Armées a lancé une procédure contre des militaires français.
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Le jeune international marocain s’apprête à signer à Manchester City pour un montant record de 100 M€. Une nouvelle étape pour la pépite du football marocain et africain.
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Ayyoub Bouaddi doit rejoindre Manchester City en provenance de…
L’ONG déplore une « intensification des menaces » en Méditerranée centrale, pointant du doigt des interceptions « de plus en plus violentes » d’embarcations.
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SOS Méditerranée dénonce une intensification des menaces en Méditerranée centrale.
L’ONG dit avoir recensé…
À l’approche de la présidentielle française de 2027, l’OTAN se prépare à un scénario jusqu’ici difficilement envisageable : l’élection d’un président souhaitant réduire fortement, voire rompre, l’engagement de la France dans l’Alliance. Marine Le Pen veut sortir du commandement militaire intégré, tandis que Jean-Luc Mélenchon défend un retrait de l’OTAN.
La prochaine présidentielle française pourrait devenir un rendez-vous majeur pour l’avenir de l’OTAN. Selon l’analyse publiée par Politico le 19 août, l’Alliance s’inquiète désormais de la possibilité qu’un changement de majorité à Paris entraîne une profonde remise en cause de l’engagement militaire français.
L’enjeu est d’autant plus important que cette perspective intervient au moment où les États-Unis réduisent progressivement leur présence militaire en Europe et où les Européens cherchent à renforcer leur autonomie en matière de défense.
Le Pen et Mélenchon, deux scénarios de rupture
Les deux principales hypothèses évoquées présentent toutefois des degrés de rupture différents. Marine Le Pen souhaite retirer la France du commandement militaire intégré de l’OTAN, sans nécessairement quitter l’Alliance elle-même. Cette position rappelle la décision prise par Charles de Gaulle en 1966, lorsque la France avait quitté le commandement intégré tout en restant membre de l’organisation.
Jean-Luc Mélenchon défend une position beaucoup plus radicale : il souhaite que la France quitte l’OTAN. Son projet remettrait donc en cause l’appartenance même de la deuxième puissance militaire européenne à l’Alliance.
Pour l’OTAN, les conséquences seraient concrètes. La France dispose de capacités militaires importantes, notamment en matière de renseignement, de forces navales, de projection et de dissuasion nucléaire. Paris participe également au dispositif de défense du flanc Est. Le déploiement français en Roumanie, notamment, constitue l’un des éléments de la présence militaire de l’Alliance dans cette région. Un retrait ou une réduction de cet engagement obligerait l’OTAN à réorganiser une partie de ses plans opérationnels.
Le problème ne serait donc pas uniquement politique. Il concernerait aussi les structures de commandement, la planification militaire et la disponibilité des forces françaises pour les opérations de l’Alliance.
Que deviendrait l’influence française ?
Une sortie du commandement intégré aurait également une conséquence institutionnelle majeure : la France perdrait une partie de son influence directe sur les décisions militaires de l’OTAN.
Selon l’analyse relayée autour de l’article de Politico, le désengagement de la France pourrait accélérer le déplacement du centre de gravité militaire européen vers l’Allemagne et la Pologne, alors que Paris joue traditionnellement un rôle moteur dans les discussions sur l’autonomie stratégique européenne.
Le paradoxe serait considérable : vouloir récupérer une plus grande souveraineté militaire pourrait conduire la France à perdre une partie de son poids dans les décisions collectives de défense.
Une question nucléaire
La dimension nucléaire rend le scénario encore plus sensible. La France possède la seule force de dissuasion nucléaire indépendante de l’Europe occidentale en dehors du Royaume-Uni — qui est lui-même membre de l’OTAN — et conserve une capacité militaire autonome particulièrement importante.
Un changement de doctrine à Paris ne signifierait pas nécessairement la disparition de la dissuasion française, mais il compliquerait les équilibres stratégiques européens et les discussions sur la protection du continent…
La France défend depuis longtemps l’idée d’une autonomie stratégique européenne. Mais une présidence française hostile à l’OTAN pourrait paradoxalement affaiblir la construction d’une défense européenne commune en créant une nouvelle fracture entre les États favorables au maintien d’un lien étroit avec Washington et ceux souhaitant une plus grande indépendance stratégique…
Pour l’Alliance, l’objectif est désormais de se préparer à toutes les éventualités. Un départ français du commandement intégré serait sans précédent dans le contexte stratégique actuel ; un retrait complet de l’OTAN constituerait une rupture encore plus profonde. La présidentielle française de 2027 pourrait ainsi devenir l’un des principaux tests de cohésion de l’Alliance atlantique.
Une plaque commémorative sera dévoilée le 26 août. Il y a 30 ans, des sans-papiers avaient été expulsés de cette église parisienne, provoquant une forte mobilisation citoyenne.
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Une plaque commémorative doit être dévoilée le 26 août devant l’église…
Commissaire d’exposition franco-marocaine, Sonia Recasens défend une scène artistique plus inclusive. De ses recherches sur les artistes africaines et arabes à ses combats contre le « greenwashing » et pour une culture plus accessible, la directrice de l’AICA internationale revendique…
Le mobile raciste ne peut pas être retenu, selon les réquisitions du parquet de Valence. Les juges d’instruction devront trancher après le décès de Thomas Perotto.
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Le parquet de Valence conteste la circonstance aggravante de racisme dans l’affaire…
Suite à de nouvelles sanctions à son encontre annoncées par les États-Unis, la CPI a réaffirmé sa détermination à travailler « de façon impartiale et en toute indépendance ».
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Les États-Unis ont annoncé le 18 août de nouvelles…
Je n’avais pas prévu de rencontrer René De Maximy. Mais le hasard, parfois, emprunte les chemins du destin. Ce jour-là, à la librairie Île aux Mots, je pensais simplement découvrir un livre consacré à l’Algérie. Je ne savais pas encore que cette rencontre me conduirait jusqu’à l’Ehpad Résidence Rivoli, à Marseille, auprès d’un homme dont la mémoire, malgré les années et la maladie, porte encore les traces d’une histoire commune entre la France et l’Algérie.
Djamal Guettala, à Marseille.
Tout commence par un détail. Une femme tient un livre entre ses mains. Mon regard s’arrête sur la couverture : ‘‘Le cœur à contre-guerre. Grande Kabylie, mars 1960-mars 1962’’ (Éditions La Fontaine de Siloé, 1er décembre 2011). Un livre sur l’Algérie. Un livre consacré à une période dont les blessures et les interrogations demeurent, plus de soixante ans après. Je lui demande : «Qui a écrit ce livre ?» Sa réponse me surprend : «C’est mon mari.»
Cette femme s’appelle Marie-Christine de Maximy. À cet instant, l’ouvrage change de dimension. Il n’est plus seulement un témoignage sur une période de l’histoire. Il devient le lien vers un homme, un parcours et une mémoire.
Je veux en savoir davantage. Est-il encore vivant ? Est-il possible de le rencontrer ?
— Oui, il est vivant… mais il est à l’Ehpad Résidence Rivoli, à Marseille. Il a Alzheimer. Cette phrase aurait pu mettre fin à ma démarche. Elle produit l’effet inverse.
Derrière chaque livre, il y a une voix. Lorsque le temps commence à effacer les souvenirs, il devient peut-être encore plus urgent d’aller à la rencontre de celui qui les a confiés à l’écriture.
Je lui demande : «Le jour où vous irez le voir, puis-je vous accompagner ?» Elle accepte, en ajoutant avec prudence : «Je ne sais pas s’il pourra parler avec vous.»
Je décide pourtant d’y aller. Avec son livre entre les mains.
Un livre, une mémoire, une histoire
Publié en 2011 aux éditions La Fontaine de Siloé, ‘‘Le cœur à contre-guerre’’ est un témoignage singulier sur les dernières années de la guerre d’Algérie.
Dès les premières lignes, René De Maximy donne le ton : «J’ai 25 ans, en 1960, lorsque j’aborde en terre algérienne.»
Son récit n’est ni celui d’un militaire racontant une campagne, ni celui d’un acteur politique défendant une position. Il témoigne comme un jeune citoyen français appelé sous les drapeaux et envoyé en Algérie au moment où le conflit entre la France et le FLN entre dans une phase décisive.
Son regard est celui d’un homme qui découvre une réalité plus complexe que les discours officiels. Derrière les mots de «maintien de l’ordre», il perçoit une véritable guerre, avec ses violences, ses blessures et ses contradictions.
À son arrivée en 1960, le jeune appelé connaît déjà, par les journaux et les récits, la violence des années précédentes. Il sait également que le plan Challe et l’opération Jumelles, menée en Grande Kabylie, ont profondément affaibli les maquis du FLN.
L’Algérie semble alors, en apparence, sous le contrôle de l’armée française. Les combattants indépendantistes sont repoussés vers les frontières tunisienne et marocaine. Mais cette impression de pacification reste fragile. Dans les montagnes, les tensions demeurent.
C’est cette réalité que René De Maximy raconte avec sobriété. Son témoignage n’est pas une simple chronique militaire. Il constitue avant tout une réflexion sur la conscience individuelle face à la guerre. L’auteur évoque les violences commises de part et d’autre et affirme une exigence essentielle : le respect de la dignité humaine.
Le titre résume cette position intérieure : ‘‘Le cœur à contre-guerre’’. Comme si l’homme en lui résistait à la mécanique de la violence.
Djamal Guettala en visite à René De Maximy.
Quand le livre réveille la mémoire
Le jour de la rencontre, Marie-Christine de Maximy m’accompagne jusqu’à la chambre de son mari, à la Résidence Rivoli.
Je ne sais pas comment René De Maximy va réagir. Alzheimer est là, avec ses silences et ses absences. Mais certains objets ont parfois le pouvoir de faire ressurgir une part de soi que l’on croyait perdue.
Je me présente. Puis je lui montre son livre. Son regard change. Il reconnaît l’ouvrage. Et soudain, la parole revient. Il évoque la Kabylie, ses paysages, ses villages, les femmes kabyles, les embuscades, mais aussi les scènes de la vie quotidienne. La guerre n’est pas le seul sujet. Il parle également d’une terre et de rencontres.
La conversation avance naturellement, d’un souvenir précis à une anecdote plus légère. Derrière chaque phrase, une mémoire cherche à rester vivante.
Marie-Christine est étonnée. Elle qui craignait qu’il ne puisse plus échanger découvre un homme encore capable de raconter et de transmettre.
Ce jour-là, le livre devient un déclencheur. Un lien entre le passé et le présent.
L’homme derrière l’auteur
René De Maximy est né en 1935 à Craponne-sur-Arzon, en Haute-Loire. Géographe, il a été directeur de recherches émérite à l’Institut de recherche pour le développement (IRD).
Son parcours scientifique, consacré aux territoires et aux sociétés humaines, éclaire aussi son regard sur l’Algérie : une attention portée aux réalités humaines derrière les événements historiques.
René De Maximy est également écrivain. Son premier roman, ‘‘La Ferme des Neuf Chemins’’, révèle déjà un homme attentif au monde qui l’entoure, désireux d’observer et de comprendre.
Sa famille appartient elle aussi à plusieurs univers. Il est le frère de Jean De Maximy, artiste-peintre, et l’oncle d’Antoine de Maximy, connu notamment pour l’émission ‘‘J’irai dormir chez vous’’.
Recherche, art, écriture et voyage semblent ainsi se rejoindre autour d’une même volonté : aller vers l’autre.
Une rencontre qui dépasse le livre
Depuis cette première visite, je suis retourné plusieurs fois à la Résidence Rivoli. Ce qui devait être une rencontre autour d’un ouvrage est devenu un rendez-vous humain. Lors de ma deuxième visite, c’est lui qui m’interroge : «Comment va l’Algérie ?» Puis : «Comment êtes-vous venu ici ?»«Pourquoi habitez-vous Marseille ?»
Ses questions montrent que, malgré la maladie, sa curiosité pour l’autre demeure intacte.
Lors d’une visite plus récente, je le trouve plus triste. Son visage porte la fatigue. Mais dès que nous commençons à parler, quelque chose change. La conversation semble l’apaiser. Puis il me confie cette phrase : «Au moins, il y a quelqu’un qui sait que j’existe encore.»
Quelques mots qui disent beaucoup de la solitude et de ce besoin universel d’être reconnu.
À chaque fin de visite, il répète : «Merci, merci, merci d’être passé me voir.»
Alors je continuerai à venir aussi longtemps que cela sera possible. Avec du temps, des conversations, des souvenirs partagés. Et parfois quelques madeleines ou des gâteaux au chocolat.
Une mémoire qui défie l’oubli
À travers le parcours de René De Maximy, une autre manière de regarder une période majeure de notre histoire commune apparaît. Plus de soixante ans après, la guerre d’Algérie demeure une mémoire sensible, traversée de blessures et d’interrogations qui continuent d’habiter les deux rives de la Méditerranée.
L’intérêt de son témoignage tient aussi à cette volonté de replacer l’humain au centre. Derrière les grandes dates, les opérations militaires et les affrontements politiques, il y a toujours des destins individuels : des jeunes hommes appelés sous les drapeaux, des populations confrontées à la violence, des femmes et des hommes pris dans une période qui les dépasse.
Son livre ne simplifie rien. Il propose le regard d’un témoin qui a choisi de raconter son expérience avec lucidité et exigence morale.
René De Maximy ne se présente pas en héros. Il est simplement un homme qui a vécu un moment particulier de l’Histoire et qui a voulu transmettre ce qu’il avait vu et ressenti.
La mémoire ne prend véritablement sens que lorsqu’elle est transmise, lorsqu’elle circule entre les générations et permet de regarder le passé sans enfermer les peuples dans ses blessures.
Cette rencontre m’amène aujourd’hui à lancer un appel aux autorités culturelles de Marseille ainsi qu’à M. le maire. René De Maximy mérite un geste de reconnaissance. Pas nécessairement une grande cérémonie. Une simple visite suffirait. Quelques instants d’échange avec un homme qui a consacré sa vie à la recherche, à l’écriture et à la compréhension des sociétés humaines.
Marseille est une ville de mémoire et de culture, ouverte sur la Méditerranée, un lieu où les histoires de France et d’Algérie se rencontrent quotidiennement. Venir saluer René De Maximy à la Résidence Rivoli, c’est reconnaître le parcours d’un géographe, d’un chercheur, d’un écrivain et d’un témoin. C’est aussi rappeler que les hommages les plus précieux sont souvent ceux que l’on rend aux personnes de leur vivant. Parce qu’une reconnaissance tardive ne remplace jamais une présence. Parce qu’un simple échange peut parfois avoir une valeur immense.
René De Maximy a écrit ‘‘Le cœur à contre-guerre’’ pour que ses souvenirs ne disparaissent pas. Aujourd’hui, cette mémoire continue de vivre. Dans un livre. Dans une voix. Dans une rencontre. Et parfois, il suffit de pousser une porte, de s’asseoir quelques minutes et d’écouter.
La loi relative au droit à l’aide à mourir, définitivement adoptée par le Parlement francais le 15 juillet dernier et validée par le Conseil constitutionnel le 14 août, est désormais entrée dans l’ordre juridique français après sa promulgation et sa publication au Journal officiel.
Cette évolution marque l’aboutissement de plusieurs années de débats politiques, médicaux, éthiques et sociétaux. Pour la première fois, la législation française reconnaît un droit permettant, dans des circonstances strictement définies, à un patient de demander à recourir à une substance létale afin de mettre fin à ses souffrances.
Un droit réservé à des situations médicales précises
L’aide à mourir n’est toutefois pas un droit général permettant à toute personne de choisir librement de mettre fin à ses jours. La loi fixe cinq conditions cumulatives pour pouvoir y accéder.
Le demandeur doit être majeur, de nationalité française ou résider en France de manière stable et régulière. Il doit également souffrir d’une affection grave et incurable engageant son pronostic vital, à un stade avancé ou terminal.
La personne doit, en outre, présenter une souffrance physique ou psychologique constante, réfractaire aux traitements ou considérée comme insupportable par elle-même. Enfin, elle doit être capable d’exprimer une volonté libre et éclairée.
L’auto-administration comme principe
Le nouveau dispositif repose en priorité sur l’auto-administration du produit létal par le patient lui-même. Lorsque son état physique ne lui permet pas d’effectuer ce geste, l’administration pourra être réalisée par un médecin ou un infirmier, selon les conditions prévues par la loi.
Avant toute décision, la demande doit faire l’objet d’une évaluation médicale et d’une procédure collégiale. Un délai de réflexion est également prévu avant la réalisation de l’acte, tandis que la personne conserve la possibilité de revenir sur sa décision.
Le Conseil constitutionnel apporte trois précisions
La dernière grande étape avant l’entrée en vigueur de la loi s’est jouée devant le Conseil constitutionnel. Saisi par plusieurs autorités et groupes parlementaires, celui-ci a jugé le texte conforme à la Constitution, tout en formulant trois réserves d’interprétation.
Les Sages ont notamment précisé les garanties applicables aux majeurs protégés. Ils ont également étendu la clause de conscience aux pharmaciens, qui peuvent refuser de participer à la préparation de la substance létale.
Le Conseil constitutionnel a aussi reconnu, sous certaines conditions, la possibilité pour des établissements privés, notamment confessionnels, de ne pas autoriser la réalisation d’une aide à mourir dans leurs locaux.
Une réforme qui continue de diviser
Malgré son adoption définitive, la réforme reste profondément controversée en France. Ses défenseurs y voient une avancée majeure de l’autonomie individuelle et de la liberté de choisir sa fin de vie face à des souffrances devenues insupportables.
Ses opposants, notamment dans une partie du monde médical, religieux et associatif, redoutent en revanche les conséquences de cette évolution pour les personnes les plus vulnérables et soulignent la nécessité de garantir, parallèlement, un accès effectif aux soins palliatifs.
L’adoption de cette loi constitue ainsi moins la fin du débat que le début d’une nouvelle phase : celle de sa mise en œuvre concrète et de l’évaluation de ses conséquences sur le système de santé français et sur l’accompagnement de la fin de vie.
Avec cette législation, la France rejoint désormais les pays ayant mis en place, sous différentes formes et avec des règles propres à chaque système juridique, des mécanismes autorisant une assistance médicalisée à mourir.
La diplomatie française est montée au créneau, mardi 18 août, pour condamner les dernières sanctions américaines visant la Cour pénale internationale (CPI). Washington a annoncé la veille des mesures punitives contre la présidente de la CPI, la juge japonaise Tomoko Akane, et contre un haut magistrat du Bureau du Procureur, le Sénégalais Abdoulaye Seye ; deux nouvelles cibles qui viennent grossir une liste de sanctions déjà appliquées à onze magistrats de l’institution.
Dans un communiqué au ton sans détour, le Quai d’Orsay a dénoncé « toute forme de menace et de mesures coercitives » contre la Cour, son personnel et les organisations de la société civile qui l’épaulent, y voyant une atteinte directe à l’indépendance de la justice et une remise en cause de l’autorité des 125 États parties au Statut de Rome.
Le geste américain, loin d’être isolé, s’inscrit dans une escalade méthodique. Le secrétaire d’État américain Marco Rubio a lui-même reconnu que ces sanctions s’ajoutent à celles imposées depuis l’an dernier contre plusieurs responsables de la CPI, dans le prolongement d’un décret signé par Donald Trump. Le motif invoqué ? Washington accuse les magistrats visés de s’être « directement » engagés dans les procédures de la Cour contre des responsables dont le gouvernement n’a pas reconnu sa compétence – une formulation qui vise à peine voilée les mandats d’arrêt délivrés contre des dirigeants israéliens pour des crimes présumés à Gaza.
Le procédé n’a rien d’anecdotique. Les personnes sanctionnées se voient interdire tout visa et toute transaction avec des entités liées aux États-Unis, banques et services internet compris, tandis que quiconque coopère avec elles s’expose à vingt ans de prison et un million de dollars d’amende. Une arme financière et juridique redoutable, brandie non pas contre des criminels de guerre, mais contre les juges chargés de les poursuivre.
Cette stratégie d’étranglement s’accompagne d’un discours de délégitimation assumé. Le chef de la diplomatie américaine a qualifié la Cour de juridiction « corrompue » et « gravement politisée », l’accusant de menacer les Américains. Une rhétorique qui masque mal l’objectif réel de l’opération : le département d’État a annoncé dès juillet vouloir « démanteler » l’institution et « neutraliser systématiquement » sa capacité à fonctionner, envisageant un renforcement des sanctions, des révocations de visas et des interdictions de voyage.
Face à cette pression, la France a réaffirmé sa solidarité envers les magistrats visés et rappelé l’engagement pris par le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères lors de ses entretiens avec la présidente de la Cour en septembre 2025, puis avec le procureur adjoint en juillet dernier. Paris insiste : la CPI reste un outil essentiel dans la lutte contre l’impunité, et sa capacité à juger « de manière indépendante et impartiale » ne saurait être négociée sous la contrainte américaine.
Reste que cette solidarité affichée, aussi ferme soit-elle dans les mots, peine pour l’instant à se traduire en contre-mesures concrètes. La Cour elle-même a dénoncé des sanctions qui « sapent l’État de droit », tandis qu’aux États-Unis, plusieurs ONG dont Human Rights Watch ont saisi la justice pour tenter de les faire annuler. L’Union européenne et le Japon ont également exprimé leur soutien à la présidente Akane. Mais tant que Washington poursuit méthodiquement sa campagne d’usure contre la Cour, les déclarations de principe, aussi légitimes soient-elles, risquent de ne peser que peu face à l’arsenal financier et diplomatique déployé par la première puissance mondiale.
Après deux ans et demi de procédure pour « apologie du terrorisme », la cour d’appel de Paris a annulé en avril dernier les poursuites contre Ibrahim Burnat, un Palestinien de 43 ans. Pourtant le 5 août, la préfecture de…
Suite à une campagne de testing dans le sud, SOS Racisme annonce porter plainte contre plusieurs plages privées et établissements.
En bref
Huit plaintes déposées par SOS Racisme après une campagne de testing.
Établissements visés : plages privées et…
En France, les prix journaliers de l’électricité ont atteint leur plus haut niveau depuis janvier 2025, en raison des coupures liées aux températures élevées dans les centrales nucléaires du pays et des conditions météorologiques plus nuageuses en Europe qui limitent la production d’énergie solaire.
Les réacteurs continuent de faire face à des contraintes, la hausse des températures des rivières empêchant certaines centrales nucléaires d’utiliser l’eau pour leur refroidissement. La production d’électricité nucléaire en France a chuté samedi à son plus bas niveau depuis octobre, selon les données de RTE publiées lundi 17 août, tandis que la disponibilité du parc nucléaire français est tombée à 58 % lundi, d’après Bloomberg.
Les prix de l’électricité pour le lendemain ont atteint 177,34 euros par mégawattheure lundi, selon les données d’Epex Spot. Les prix en cours de journée ont même été plus élevés pendant certaines heures lundi, ce qui laisse présager un marché encore plus tendu depuis le week-end.
Les vagues de chaleur intenses qui ont frappé le continent cet été ont mis à rude épreuve les réseaux électriques et d’eau, exercé une pression sur les services de santé publique et provoqué d’importants incendies de forêt, même si les températures devraient baisser cette semaine.
Alors que la région a bénéficié de plusieurs semaines de temps clair et ensoleillé, ce qui a permis de réduire les coûts de l’électricité en milieu de journée, la couverture nuageuse limite désormais la production d’énergie solaire. La production d’énergie solaire en Allemagne, qui influe sur les prix de l’électricité en France, devrait atteindre un pic d’environ 25 gigawatts aujourd’hui, selon les modèles de Bloomberg. Cela représente moins de la moitié de la production de pointe enregistrée la semaine dernière, et le niveau de mardi devrait être encore plus bas.
Une vague de temps plus frais et humide est attendue en Allemagne cette semaine, accompagnée d’une nébulosité accrue, selon les modèles météorologiques et les analyses des météorologues. Des conditions venteuses et pluvieuses sont également prévues en France cette semaine, d’après les modèles du Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme (CEPMMT).
De Marseille à Lille, de l’Ardèche à Montpellier, la Saison Méditerranée 2026 fait entrer les cultures méditerranéennes dans toute la France. Jusqu’au 31 octobre, plus de 500 rendez-vous donnent une place particulière aux artistes, aux jeunesses et aux diasporas. Le…
Dans ce nouvel épisode, l’ancien chargé de campagne climat de Greenpeace France et auteur de Pourquoi l’écologie perd toujours, le sociologue Clément Sénéchal décline les premières mesures qu’il prendrait à l’Élysée : régularisation des sans‑papiers, garantie d’emploi et fiscalité climatique…
Comment l’«armée algérienne des frontières», logée et nourrie par la Tunisie, a retourné ses armes contre son hôte dès l’indépendance algérienne, acquise en 1962. Ce rappel historique ne cherche pas à enfoncer un coin entre deux pays «frères, amis et voisins», comme on dit habituellement, et qui ont appris, au fil des décennies, à coopérer dans le respect de leurs intérêts mutuels, mais à maintenir présent à l’esprit des faits qui ne doivent jamais être oubliés ou passés sous silence au prétexte de ne pas remuer l’eau stagnante du conformisme. (Photo: Combattants de l’ALN à Ghardimaou en Tunisie en mars 1962).
Elyes Kasri *
La mémoire des relations maghrébines contemporaines reste profondément marquée par la fracture de l’été 1962. Au cœur de cette rupture se trouve la trajectoire de l’Armée de libération nationale (ALN) algérienne basée à l’extérieur, surnommée «l’Armée des frontières», dont le passage sur le sol tunisien et les choix politiques post-indépendance ont durablement redéfini la géopolitique régionale. (Lire à ce sujet « Algérie 1962 : reportage dans les rangs de l’Armée de libération nationale », par Béchir Ben Yahmed (Jeune Afrique, mars 1962).
Le confort de la base arrière face au sacrifice des maquis :
À partir de 1958, le conflit algérien subit un tournant stratégique. Le commandement militaire français érige les lignes Morice et Challe, des barrières électrifiées et minées qui coupent hermétiquement l’Algérie de ses voisins tunisien et marocain.
Cette situation engendre une scission majeure au sein des forces nationalistes entre :
– celles de l’ALN de l’intérieur confinées dans les wilayas historiques : les maquisards subissent de plein fouet les grandes offensives françaises. Privés d’approvisionnement en armes et en soins, ils paient un tribut humain considérable ;
– et celles de l’ALN de l’extérieur : sous la direction du colonel Houari Boumédiène, près de 30 000 hommes se structurent en Tunisie, notamment autour du quartier général de Ghardimaou.
Préservée du gros des combats par le blocus de la frontière, cette force s’entraîne, s’arme lourdement auprès du bloc de l’Est et bénéficie d’une infrastructure logistique stable offerte par l’État tunisien.
Cette asymétrie suscite rapidement de vives tensions critiques. Dans les maquis exsangues de l’intérieur, l’armée de l’extérieur commence à être désignée sous les qualificatifs sévères d’«armée des planqués» ou de «touristes de Tunis».
Le politologue et historien Mohammed Harbi, lui-même ancien cadre du FLN, a largement analysé cette réalité : «L’Armée des frontières s’est constituée en dehors des combats réels du territoire national. Elle représentait une force d’appareil, un instrument de pouvoir politique plutôt qu’une force de libération active sur le terrain» (Mohammed Harbi, ‘‘Le FLN, mirage et réalité’’, 1980).
À l’été 1962, lors de la crise dite «de l’été», cette armée intacte et disciplinée marche sur Alger, écartant le Gouvernement provisoire (GPRA) et prenant le contrôle des structures de l’État pour fonder l’Armée nationale populaire (ANP).
L’accueil tunisien et le compromis de la Borne 233 :
L’installation de l’appareil politique et militaire algérien en Tunisie s’est faite avec l’appui direct du président Habib Bourguiba. Ce soutien s’est traduit par des coûts matériels et humains significatifs pour la jeune République tunisienne, illustrés notamment par le bombardement par l’armée française du village frontalier de Sakiet Sidi Youssef, le 8 février 1958, qui fit des dizaines de victimes civiles tunisiennes.
Parallèlement, un contentieux territorial existait concernant le tracé de la frontière saharienne. Durant la période coloniale, l’administration française avait unilatéralement modifié les délimitations au profit des Territoires du Sud de l’Algérie, englobant des zones potentiellement riches en hydrocarbures au détriment de la Tunisie (notamment autour de la Borne 233 / Garat El Hamel et du secteur d’El Borma).
Pour préserver la cohésion de la lutte de libération, Habib Bourguiba accepte de formaliser un compromis temporaire. Le 6 juillet 1961, un accord est signé à Tunis entre le gouvernement tunisien et Ferhat Abbas, président du GPRA.
Cet accord stipulait explicitement que les revendications territoriales tunisiennes étaient légitimes, mais que leur règlement définitif et la restitution des portions sahariennes contestées seraient traités de manière fraternelle au lendemain de l’indépendance de l’Algérie.
L’accord du 6 juillet 1961 ou le contrat de confiance bafoué :
L’argument souvent avancé par la suite selon lequel les frontières coloniales étaient intangibles occulte un document historique capital : cet accord officiel de 1961.
Ce texte prévoyait noir sur blanc la création d’une commission mixte tuniso-algérienne chargée de redéfinir le tracé frontalier saharien (autour de la borne 233) immédiatement après l’indépendance. Le GPRA y reconnaissait formellement le préjudice territorial subi par la Tunisie sous l’administration coloniale française.
En reniement complet de la signature du GPRA à l’été 1962, le clan militaire de Houari Boumédiène n’a pas seulement appliqué le droit international de l’époque ; il a orchestré un coup de force politique contre les engagements solennels de ses propres pères fondateurs civils.
La rupture de 1962 et l’établissement du rapport de force :
Dès l’accès à l’indépendance en juillet 1962 et l’évincement des cadres civils du GPRA par le commandement militaire de Boumédiène, les nouveaux dirigeants d’Alger opèrent un revirement complet sur la question des frontières.
Le principe de l’uti possidetis juris (l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation) est immédiatement opposé à Tunis, annulant de fait les engagements contractés en 1961.
Avec le recul historique et géopolitique, ce principe adopté par l’Organisation de l’unité africaine lors du sommet du Caire (1964) prend de plus en plus l’allure d’une supercherie et d’une tentative de blanchiment du partage colonial fait par les puissances européennes lors du Congrès de Berlin de 1878.
Les diplomates et historiens soulignent le sentiment d’amertume engendré par cette volteface algérienne : «Le revirement algérien de 1962 sur la Borne 233 fut un choc pour Tunis. L’Algérie nouvelle, forte de l’arsenal militaire accumulé sur le sol tunisien, a immédiatement adopté un rapport de force hégémonique, opposant une fin de recevoir absolue aux requêtes de Bourguiba et menaçant d’utiliser la force si la Tunisie n’actait pas l’abandon de son Sahara», notait à ce propos Chantal Chanson-Jabeur, dans ‘‘Le différend frontalier tuniso-algérien’’ (in Cahiers de la Méditerranée).
Face aux revendications persistantes de Tunis, l’État algérien déploie des unités militaires le long de la frontière saharienne. Confronté à une disproportion manifeste des forces militaires, le gouvernement tunisien choisit la voie de la désescalade diplomatique pour éviter un conflit ouvert.
Le président Habib Bourguiba exprimera publiquement, lors d’un discours officiel devant l’Assemblée nationale, en 1962, cette frustration lors de plusieurs allocutions officielles : «Nous avons partagé notre pain, nos terres et notre sécurité avec nos frères algériens. Nous avons essuyé les bombes de Sakiet Sidi Youssef pour leur cause. Voir aujourd’hui une armée que nous avons aidé à nourrir et à abriter se retourner contre nos frontières et nous menacer par les armes pour garder les terres que la France nous avait volées est une amère démonstration d’ingratitude.».
Du sanctuaire au chantage ou le crépuscule de la fraternité:
L’amertume tunisienne face à cet épisode ne relève pas seulement de la perte géopolitique, mais du cynisme de la méthode. Les troupes de l’ALN, incapables de briser le blocus français, avaient trouvé en Tunisie un sanctuaire inespéré où elles ont été nourries, soignées et protégées au prix de vies tunisiennes.
La tragédie de l’été 1962 réside dans ce basculement : cette même force militaire, devenue puissante grâce à l’hospitalité tunisienne, s’est retournée contre son bienfaiteur dès le lendemain de sa libération.
Face aux demandes légitimes de restitution de la Borne 233, Alger n’a pas répondu par le dialogue, mais par le déploiement de blindés et des menaces d’invasion.
Ce grand reniement a brutalement dissipé les illusions d’une fraternité maghrébine désintéressée — souvent résumée par le slogan populaire «Khawa Khawa» —, installant à sa place la dure réalité d’un rapport de force militaire dicté par la découverte des gisements de pétrole d’El Borma.
Ce différend frontalier a abouti le 16 avril 1970 à la signature d’un accord de délimitation de la frontière entre les deux États, entérinant le tracé colonial au profit de l’Algérie et taisant les revendications tunisiennes sur le secteur d’El Borma.
La conjoncture de cet accord et les modalités de sa signature rappellent de nombreux accords internationaux signés sous la pression et qui ont fini par s’estomper en raison de l’évolution de la conjoncture bilatérale ou internationale car bien mal acquis ne profite jamais.
فلا عاش في تونس من خانها
و لا عاش من ليس من جندها
نموت و نحيا على عهدها
حياة الكرام و موت العظام
* Ancien ambassadeur.
Éléments bibliographiques:
– Harbi, Mohammed, Le FLN, mirage et réalité : des origines à l’indépendance (1945-1962), Éditions Jeune Afrique, 1980.
– Meynier, Gilbert, Histoire intérieure du FLN (1954-1962), Fayard, 2002.
– Toumi, Mohsen, La Tunisie de Bourguiba à Ben Ali, PUF, 1989.
– Stora, Benjamin, Histoire de la guerre d’Algérie (1954-1962), La Découverte, 2004.