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Bourguiba | Une autre idée de la gauche en terre arabo-musulmane

19. Oktober 2026 um 11:09

Il est des hommes politiques que l’on comprend mal lorsqu’on les enferme dans les catégories qui ont façonné les débats idéologiques d’autres sociétés. Habib Bourguiba est de ceux-là. Vouloir déterminer s’il fut un homme de gauche en le comparant exclusivement aux traditions marxistes européennes, aux expériences bolcheviques ou aux modèles classiques de la social-démocratie risque de nous éloigner de l’essentiel.

Zouhaïr Ben Amor *

Bourguiba a vécu et agi dans un contexte historique particulier : celui d’une Tunisie qui sortait du protectorat, d’une société profondément marquée par les traditions, d’un pays où l’instruction demeurait insuffisamment répandue et où les inégalités sociales, régionales et entre les hommes et les femmes pesaient lourdement sur les possibilités de chacun. C’est à partir de cette réalité qu’il faut juger son projet.

La question n’est donc pas de savoir s’il fut un disciple de Marx, s’il partageait les conceptions révolutionnaires des partis communistes ou s’il aurait trouvé sa place dans les classifications politiques de l’Europe industrielle. La véritable question est ailleurs : quelle société voulait-il construire, quels privilèges entendait-il remettre en cause, quelle place accordait-il à l’éducation, à la femme, à la religion, à la mobilité sociale et à la dignité humaine ? Et surtout, quelle idée de l’avenir portait-il dans une région du monde où le poids de la tradition était souvent invoqué pour justifier l’immobilisme ?

À mes yeux, c’est d’abord par cette volonté de transformer la société, de combattre les inégalités héritées et de refuser que les individus soient enfermés dans leur condition de naissance que Bourguiba peut être considéré comme un homme de gauche. Une gauche qui ne se définit pas prioritairement par la propriété collective des moyens de production, mais par une certaine conception de la justice sociale, par la conviction que les sociétés peuvent progresser et par le refus d’accepter la fatalité comme une réponse aux difficultés humaines.

Cette lecture ne suppose ni d’ignorer les contradictions de son régime ni de transformer son parcours en récit sans défaut. Elle exige simplement que nous replacions l’homme dans son temps, dans sa culture et dans les défis auxquels il entendait répondre. L’histoire tunisienne mérite mieux que des jugements importés, appliqués mécaniquement à une expérience qui possédait sa propre logique.

Une gauche de l’émancipation des dogmes

La gauche n’a jamais été une réalité uniforme. Elle a pris des formes différentes selon les pays, les périodes historiques et les sociétés dans lesquelles elle s’est développée. En Europe, elle s’est notamment construite autour de la question ouvrière, de la lutte contre les privilèges économiques, de la protection des travailleurs et de la remise en cause de l’ordre social. Dans les pays anciennement colonisés, les priorités pouvaient être différentes. L’indépendance politique, l’accès à l’école, la construction d’institutions nationales, l’émancipation des femmes et la réduction des inégalités héritées du colonialisme constituaient souvent des urgences aussi fondamentales que les débats sur la propriété ou la lutte des classes.

La Tunisie de 1956 ne pouvait pas être abordée comme une société européenne déjà industrialisée, dotée d’institutions anciennes et d’une longue tradition de participation politique. Elle devait construire son État, former ses cadres, généraliser l’instruction, organiser ses services publics et modifier des structures sociales qui limitaient les possibilités de larges catégories de la population. Dans ce contexte, l’égalité ne pouvait pas se réduire à une formule économique. Elle devait signifier que l’enfant né dans une famille modeste aurait, autant que possible, accès à l’école ; que la femme ne serait pas condamnée à la dépendance juridique ; que l’origine géographique ne déterminerait pas définitivement le destin d’un individu ; que la société ne considérerait pas la pauvreté comme une condition naturelle dont il serait vain de vouloir sortir.

C’est sur ce terrain que se situe une part essentielle de l’action de Bourguiba. Son ambition consistait à substituer progressivement à une société dominée par les héritages familiaux, les hiérarchies traditionnelles et les inégalités d’accès au savoir un ordre social dans lequel l’État pourrait ouvrir de nouvelles possibilités. Il ne voulait pas seulement administrer la Tunisie indépendante. Il voulait transformer les mentalités, les comportements et les rapports entre les individus.

Cette démarche correspond à une conception profondément sociale de la gauche. Elle repose sur l’idée que l’être humain n’est pas prisonnier de son milieu, de sa famille ou de son passé. La société peut intervenir pour lui donner les moyens de changer de condition. L’éducation, la santé, la formation et l’égalité devant la loi deviennent alors des instruments d’émancipation.

Il faut également tenir compte de la place qu’occupait la religion dans la société tunisienne. Bourguiba n’a pas agi dans un environnement où l’islam aurait été une référence secondaire. Il savait que la religion appartenait à l’histoire, à la culture et à la vie quotidienne de la population. Son ambition consistait cependant à contester les interprétations qui transformaient certaines pratiques héritées en obligations immuables et qui présentaient l’ordre social existant comme une réalité qu’il serait dangereux de remettre en question.

Une telle attitude ne correspond pas à une gauche nécessairement antireligieuse. Elle relève plutôt d’une conception non fataliste de la société : les croyances peuvent demeurer vivantes sans que toutes les coutumes deviennent intouchables. La fidélité à une civilisation ne signifie pas l’interdiction de la réformer. Une tradition qui ne permet aucune évolution finit par confondre sa propre histoire avec une vérité éternelle.

Bourguiba voulait précisément ouvrir cet espace. Son rapport à la religion fut complexe, parfois autoritaire et souvent contesté, mais il reposait sur une conviction fondamentale : la société tunisienne pouvait évoluer sans devoir renoncer à son identité arabo-musulmane. C’est une dimension déterminante de son parcours, trop souvent négligée lorsque l’on cherche à le faire entrer dans une opposition simpliste entre religion et modernité.

La femme tunisienne, une révolution au cœur du projet social

S’il est un domaine dans lequel l’orientation progressiste de Bourguiba apparaît avec une force particulière, c’est bien celui de la condition féminine. Le 13 août 1956, quelques mois après l’indépendance, la promulgation du Code du statut personnel engage la Tunisie dans une transformation juridique et sociale d’une portée exceptionnelle. L’interdiction de la polygamie, l’encadrement du mariage par le consentement et le remplacement de la répudiation unilatérale par le divorce judiciaire constituent des ruptures majeures avec des pratiques qui plaçaient les femmes dans une situation d’inégalité.

Il faut mesurer ce que représentait une telle décision dans son contexte historique. Dans une grande partie du monde arabo-musulman, la condition féminine restait profondément liée à des structures familiales patriarcales et à des interprétations religieuses qui limitaient l’autonomie des femmes. Bourguiba choisit de faire de leur émancipation un axe central de la construction nationale. Il ne considérait pas cette question comme un sujet secondaire, destiné à être traité après les problèmes économiques ou une fois que le pays aurait atteint un certain niveau de développement. Il en fit une priorité dès les premiers mois de l’indépendance.

L’originalité tunisienne fut précisément de considérer que la transformation de la société ne pouvait pas attendre. Il ne suffisait pas de proclamer la souveraineté nationale si la moitié de la population demeurait enfermée dans des rapports juridiques inégalitaires. L’indépendance devait aussi modifier la vie au sein des familles, la place des femmes dans l’espace public et les possibilités offertes aux nouvelles générations.

Rayed Khedher (2017) montre que cette réforme s’inscrit dans une trajectoire historique particulière, nourrie par les débats intellectuels tunisiens, les réformateurs qui avaient précédé l’indépendance et la volonté de modernisation portée par le nouvel État. Il rappelle également l’importance du Code du statut personnel dans la singularité de l’expérience tunisienne au sein du monde arabo-musulman. La politique de Bourguiba ne fut donc pas une décision isolée, surgie de nulle part. Elle s’appuyait sur un héritage intellectuel national, mais elle eut besoin d’une volonté politique capable de transformer ces idées en droit.

C’est ici que son rapport à la religion prend tout son sens. Bourguiba refusait que des interprétations figées de l’islam servent à interdire toute réforme du droit familial. Il mobilisait une lecture réformatrice, faisant place à l’interprétation et à la raison, pour défendre la possibilité d’une société musulmane moderne. Cette démarche permettait de poser autrement une question souvent présentée comme insoluble : fallait-il choisir entre l’identité religieuse et l’égalité des femmes ? Pour Bourguiba, ce choix n’avait rien d’inévitable.

On peut discuter sa méthode, son intervention dans les pratiques sociales et le caractère parfois paternaliste de sa politique. On peut aussi rappeler que l’émancipation des femmes fut portée par des intellectuelles, des militantes et des réformatrices qui ne doivent pas disparaître derrière la seule figure présidentielle. Il serait injuste de faire de Bourguiba l’unique auteur d’une évolution à laquelle d’autres femmes et hommes avaient contribué bien avant lui.

Mais il serait tout aussi injuste de minimiser son rôle politique. Il eut le courage d’engager une réforme qui touchait à des structures profondément enracinées et dont les conséquences dépassaient largement le cadre juridique. Emma C. Murphy (1996) souligne l’importance de la trajectoire tunisienne dans l’histoire des droits des femmes, en mettant en évidence le rôle joué par Bourguiba et par les réformateurs qui l’avaient précédé.

La portée de cette orientation dépasse les frontières tunisiennes. L’émancipation féminine constitue l’un des éléments les plus originaux de l’expérience bourguibienne dans le monde arabe. Elle donne à son héritage une dimension qui ne peut être appréciée uniquement à travers les politiques économiques ou les relations entretenues avec les grandes puissances.

Une société qui reconnaît aux femmes une capacité juridique plus grande, favorise leur accès à l’éducation et leur permet de participer progressivement à la vie professionnelle et publique modifie en profondeur ses propres équilibres. Elle élargit le champ des libertés individuelles et remet en question la transmission automatique des rapports de domination d’une génération à l’autre.

Voilà pourquoi la question féminine est centrale lorsqu’on cherche à situer Bourguiba à gauche. L’égalité sociale ne se limite pas au partage des revenus. Elle concerne aussi la liberté de disposer de sa vie, de participer à la société et de ne pas être assigné à une place par sa naissance ou son sexe.

L’éducation, ou la volonté de briser la fatalité sociale

Bourguiba avait compris qu’une réforme juridique, aussi audacieuse soit-elle, ne pouvait transformer durablement la société si elle n’était pas accompagnée d’une politique éducative ambitieuse. Le droit ouvre une possibilité ; l’éducation donne aux individus les moyens de s’en saisir. Il fallait donc construire des écoles, former des enseignants, développer l’enseignement secondaire et supérieur, élargir l’accès au savoir et préparer une génération capable de faire fonctionner les institutions d’un État moderne.

Dans la Tunisie indépendante, l’école publique représentait bien davantage qu’un service administratif. Elle constituait une promesse de mobilité sociale. Un enfant issu d’une famille modeste pouvait espérer devenir enseignant, médecin, ingénieur, magistrat ou haut fonctionnaire. Il pouvait envisager une vie différente de celle que son environnement semblait lui réserver.

Cette transformation fut considérable dans un pays qui devait former rapidement ses propres cadres après le départ d’une partie des responsables de l’administration coloniale. L’éducation devait répondre à une nécessité nationale, mais elle portait également une ambition égalitaire. Le savoir ne devait pas demeurer l’apanage d’une minorité. Il fallait le diffuser afin que la naissance, les ressources familiales ou l’appartenance à un milieu privilégié ne constituent plus les seules voies d’accès aux responsabilités.

On comprend mieux, dans cette perspective, la place accordée aux compétences issues de milieux modestes dans la construction de l’État. Des responsables politiques et des ministres venus de familles qui ne possédaient ni fortune considérable ni réseaux anciens ont pu accéder à des fonctions importantes grâce à leur formation, leur parcours et leur engagement. Cette mobilité n’a pas supprimé les privilèges, et elle ne signifie pas que toutes les régions ou toutes les catégories sociales aient bénéficié des mêmes possibilités. Elle indique néanmoins qu’un renouvellement des élites était possible.

Pour un pays qui cherchait à se construire, cette question avait une importance particulière. Il ne suffisait pas de remplacer les anciens dirigeants par une nouvelle aristocratie nationale. Il fallait former des compétences, faire émerger des responsables et permettre à des individus issus de milieux différents de participer à la direction du pays.

L’école constituait ainsi l’un des instruments essentiels du projet bourguibien. Elle devait former des citoyens capables de comprendre leur environnement, de participer au développement national et de s’affranchir progressivement des déterminismes sociaux. L’éducation ne pouvait pas garantir à elle seule l’égalité, mais elle en représentait une condition fondamentale.

Cette ambition explique aussi pourquoi Bourguiba accordait une telle importance à la formation des femmes. L’accès à l’école ne devait pas être réservé aux garçons ni dépendre exclusivement des ressources d’une famille. La transformation des mentalités exigeait que les nouvelles générations, filles et garçons, puissent acquérir les connaissances nécessaires à leur autonomie.

Il faut reconnaître les limites de cette politique. L’expansion scolaire n’a pas effacé les disparités régionales, les difficultés économiques ou les inégalités de départ. Les diplômes n’ont pas toujours débouché sur les emplois espérés, et la mobilité sociale est demeurée incomplète. Mais juger une politique éducative à l’aune de ses limites ne doit pas nous conduire à oublier l’ambition qui la portait.

Bourguiba voulait faire de l’instruction une responsabilité majeure de l’État. Dans un pays où la pauvreté et l’analphabétisme limitaient encore les possibilités d’une partie de la population, cette orientation représentait un choix social de première importance. Elle correspondait à une conviction qui demeure profondément actuelle : la société n’est pas condamnée à reproduire indéfiniment ses propres inégalités.

Le développement régional confronté aux limites du réel

La justice sociale ne concerne pas uniquement les rapports entre les classes ou entre les sexes. Elle se mesure également à la manière dont un pays traite ses territoires. Peut-on parler d’égalité lorsque les possibilités d’emploi, les services publics, les infrastructures et les établissements de formation sont concentrés dans quelques villes, tandis que d’autres régions voient leurs jeunes partir faute de perspectives ?

Bourguiba connaissait ce problème. La Tunisie indépendante héritait de déséquilibres territoriaux accentués par l’histoire coloniale, qui avait favorisé certains espaces littoraux et certaines activités économiques. La construction de l’État devait donc s’accompagner d’un effort de rééquilibrage. Il fallait créer des activités dans l’intérieur du pays, développer l’agriculture, moderniser les infrastructures et limiter l’exode rural en donnant aux populations des raisons de rester dans leurs régions.

Les politiques de planification des années 1960 témoignent de cette préoccupation. Hafedh Sethom (1979), dans son étude sur les transformations de l’espace tunisien depuis l’indépendance, décrit les efforts engagés pour créer des pôles industriels à l’intérieur du pays et réduire les disparités héritées du protectorat. L’État investit dans de grandes unités industrielles et tenta de faire du développement économique un instrument de transformation territoriale.

Les résultats furent cependant inégaux. Certains projets n’atteignirent pas les objectifs espérés en matière d’emploi et de rentabilité. Les investissements industriels ne suffirent pas à modifier profondément la répartition des activités et des possibilités économiques. Les régions de l’intérieur continuèrent à rencontrer des difficultés structurelles, tandis que les espaces les mieux intégrés aux circuits économiques conservaient des avantages importants.

Il faut donc éviter deux erreurs. La première serait de prétendre que Bourguiba a résolu le problème régional tunisien. Il ne l’a pas fait. La seconde consisterait à affirmer qu’il n’a pas compris l’importance de ce problème. Les orientations de développement et les investissements publics montrent qu’il existait une volonté de modifier la géographie économique du pays, même si cette volonté n’a pas produit tous les effets attendus.

Cette distinction est essentielle. Une ambition politique peut être réelle sans que sa mise en œuvre soit pleinement réussie. L’histoire du développement régional tunisien montre précisément la difficulté de transformer des déséquilibres anciens par la seule intervention de l’État, surtout lorsque les ressources sont limitées et que les projets industriels ne créent pas suffisamment d’emplois.

Mais l’existence de ces limites ne retire rien à la dimension sociale de la préoccupation. Le développement régional pose une question d’égalité : un jeune né à Kasserine, à Gafsa, au Kef ou dans une localité rurale doit-il avoir moins de possibilités qu’un jeune né dans une grande ville côtière ? La réponse ne peut être acceptable si elle transforme l’inégalité territoriale en fatalité.

Bourguiba avait fait du développement national une responsabilité publique. Il voulait que l’État intervienne pour transformer les conditions de vie et créer de nouvelles possibilités. Ce choix relève d’une conception de la justice sociale qui ne se confond pas avec le marxisme, mais qui partage avec les traditions progressistes le refus de laisser les inégalités se reproduire sans intervention collective.

L’autorité, l’éducation et la question démocratique

C’est sur la question démocratique que les jugements portés sur Bourguiba deviennent les plus difficiles. On ne peut nier le caractère autoritaire de son régime, la concentration du pouvoir, les restrictions imposées aux oppositions et les périodes de répression. Il faut les reconnaître sans détour. Mais les comprendre exige aussi de replacer les choix politiques dans le contexte de la Tunisie qui accédait à l’indépendance.

Le pays devait construire rapidement un État moderne, former ses responsables, généraliser l’éducation et transformer des structures sociales anciennes. Les institutions étaient jeunes, les ressources limitées et la culture de participation politique demeurait inégalement développée. Bourguiba estimait que la modernisation de la société devait précéder, ou du moins accompagner étroitement, l’élargissement de la participation politique. Il accordait à l’éducation et à la formation du citoyen une place prioritaire, convaincu qu’une démocratie durable ne pouvait reposer uniquement sur des textes juridiques si les conditions sociales nécessaires à son fonctionnement n’étaient pas réunies.

Cette conception mérite d’être examinée dans son contexte. Elle ne doit pas être confondue avec l’idée que les Tunisiens auraient été, par nature ou par culture, incapables de démocratie. Une telle affirmation serait injuste et historiquement réductrice. Elle ne tient pas compte des traditions de mobilisation nationale, des organisations syndicales, des associations et des courants politiques qui existaient déjà dans le pays. Elle néglige aussi les aspirations à la liberté exprimées par des générations de Tunisiens.

Il est cependant possible de soutenir que Bourguiba estimait que la priorité devait aller à la construction d’un État, à l’instruction et à la transformation des structures sociales avant de permettre une compétition politique pleinement ouverte. Dans sa vision, la modernisation devait créer les conditions d’une société nouvelle. Le problème est que cette transition, présentée comme nécessaire, n’a pas débouché sur une démocratisation progressive et durable de son régime. L’autorité destinée à préparer l’avenir a fini par se maintenir elle-même.

C’est là une limite importante de son projet. En concentrant les décisions entre les mains du pouvoir, le régime a réduit la possibilité pour les citoyens de participer librement à la définition de cet avenir. Il a parfois confondu la nécessité de construire l’État avec le droit de décider seul au nom de la société.

La question mérite néanmoins d’être abordée sans anachronisme. La démocratie n’est pas une institution qui fonctionne automatiquement dès lors que l’on proclame des élections. Elle demande des règles acceptées, des institutions solides, une culture du pluralisme, une administration impartiale, des contre-pouvoirs et une capacité à distinguer l’État des intérêts d’un parti. Elle suppose aussi que les désaccords politiques ne deviennent pas des conflits irréconciliables sur l’identité même de la nation.

Les événements qui ont suivi 2011 ont montré combien cette construction était difficile. La chute de Ben Ali a ouvert une possibilité historique considérable, mais elle n’a pas suffi à installer immédiatement une démocratie consolidée. Les tensions sociales, les attentes économiques, la fragilité des institutions et les affrontements idéologiques ont pesé sur la transition.

La place de la religion dans l’espace public est devenue l’un des principaux terrains de confrontation. Les débats sur l’identité, les libertés individuelles, la place de l’islam dans la Constitution et les rapports entre religion et politique ont parfois pris le pas sur les questions sociales qui avaient nourri les mobilisations populaires. Mohamed Nachi (2016) a analysé cette transformation du religieux en enjeu central de l’espace public tunisien durant la période de transition.

Dans cette perspective, je considère que les partis islamistes et la politisation de la religion ont contribué à brouiller le sens de l’événement de 2011. Une révolution portée par des aspirations à la dignité, à l’emploi, à la justice et à la liberté s’est trouvée confrontée à des conflits identitaires qui ont détourné une partie du débat public des urgences sociales. Il ne s’agit pas de nier le droit des citoyens croyants à participer à la vie politique, ni de réduire tous les échecs de la transition à une seule famille politique. Les difficultés économiques, les rivalités partisanes, les faiblesses institutionnelles et les choix de l’ensemble des acteurs ont également pesé.

Mais le problème apparaît lorsque la religion devient un instrument de compétition pour imposer une définition exclusive de la société. Une démocratie ne peut durablement fonctionner si les adversaires politiques sont présentés comme des ennemis de la foi, de l’identité ou de la nation. Elle exige que les convictions religieuses puissent s’exprimer librement, sans que l’autorité politique soit soustraite à la discussion au nom d’une légitimité supérieure.

Alfred Stepan (2012), en étudiant la transition tunisienne, insiste justement sur la nécessité d’établir un équilibre entre la liberté de participation des citoyens religieux et l’autonomie des institutions démocratiques. Cette exigence demeure centrale : ni l’exclusion des croyants de la vie publique ni la soumission de l’État à une autorité religieuse ne permettent de construire un espace politique commun.

L’expérience postérieure à 2011 invite donc à reconsidérer la question de la préparation démocratique, non pour justifier indéfiniment l’autoritarisme, mais pour comprendre les conditions nécessaires à l’enracinement des institutions. La société tunisienne avait besoin d’éducation, de culture civique, de justice sociale et d’institutions capables de protéger le pluralisme. Ces besoins ne disparaissent pas avec la chute d’un régime.

Bourguiba et l’héritage d’une gauche tunisienne

Alors, Bourguiba fut-il un homme de gauche ? Je réponds par l’affirmative, à condition de préciser le sens que je donne à cette expression. Il ne fut pas un homme de gauche au sens d’une fidélité constante au marxisme ou d’une adhésion aux traditions bolcheviques. Il ne fut pas davantage un démocrate libéral au sens plein du terme. Son parcours est celui d’un dirigeant nationaliste qui a voulu transformer la société tunisienne par l’éducation, la réforme du droit, la modernisation de l’État et la remise en cause de certaines hiérarchies traditionnelles.

Son orientation progressiste apparaît d’abord dans sa volonté de faire reculer les déterminismes sociaux. L’enfant d’une famille modeste devait pouvoir accéder à l’école et aux responsabilités. La femme devait disposer de droits qui lui permettent de ne plus dépendre entièrement de la volonté masculine. Les régions de l’intérieur devaient bénéficier d’investissements capables de créer des possibilités nouvelles. La religion ne devait pas être utilisée pour interdire toute réforme ou présenter les inégalités comme une fatalité.

Ce projet n’a pas tout réussi. Les disparités régionales ont persisté, l’égalité des femmes n’a pas été achevée et le pouvoir a refusé à la société une liberté politique suffisante. Mais les limites d’une expérience ne doivent pas conduire à en nier les ambitions. L’histoire exige que l’on distingue les réformes accomplies, les résultats obtenus, les échecs et les contradictions.

La singularité de Bourguiba tient justement à cette articulation entre la construction nationale et l’émancipation sociale. Il a voulu faire de l’État un instrument de transformation, non simplement une administration chargée de maintenir l’ordre. Il a considéré que l’avenir de la Tunisie dépendait de sa capacité à former ses citoyens, à réformer ses institutions et à modifier les rapports sociaux. Sa politique de la femme constitue, à cet égard, l’une des expériences les plus marquantes du monde arabo-musulman contemporain.

Il serait pourtant dangereux de transformer cette lecture en justification générale de l’autoritarisme. L’éducation peut préparer la démocratie, mais elle ne doit pas devenir le prétexte à reporter indéfiniment les libertés. La modernisation peut corriger les inégalités, mais elle perd une partie de sa portée lorsque les citoyens ne peuvent pas discuter les décisions prises en leur nom. L’État peut protéger la société, mais il ne doit pas se confondre avec un chef ou un parti.

Bourguiba nous laisse donc un héritage qui doit être interrogé plutôt que simplement célébré ou condamné. Il rappelle qu’une société peut accomplir des réformes sociales profondes sans suivre le modèle marxiste classique. Il montre aussi qu’un projet d’émancipation demeure incomplet lorsqu’il ne reconnaît pas pleinement aux citoyens la capacité de participer aux décisions collectives.

Au fond, le véritable apport de Bourguiba à une réflexion sur la gauche réside dans cette conviction que les sociétés ne sont pas condamnées à répéter leur passé. L’égalité n’est pas un état que l’on atteint une fois pour toutes ; c’est un travail de transformation qui concerne l’école, la famille, les territoires, les institutions et les mentalités. La modernité ne consiste pas à imiter mécaniquement un modèle étranger, mais à trouver, dans sa propre histoire et sa propre culture, les ressources nécessaires pour construire une société plus juste.

C’est à cette condition que l’héritage bourguibien conserve son intérêt. Non comme un modèle à reproduire sans critique, mais comme une expérience qui nous oblige à penser ensemble l’égalité, la liberté, la religion, l’éducation et la dignité humaine. Car une société véritablement progressiste n’est pas celle qui prétend avoir achevé sa transformation. C’est celle qui refuse de considérer les injustices comme une fatalité et qui donne à chaque génération les moyens de poursuivre le travail commencé.

* Universitaire.

Bibliographie

Khedher, Rayed (2017). « Tracing the Development of the Tunisian 1956 Code of Personal Status ». Journal of International Women’s Studies, 18(4), article 3.

Murphy, Emma C. (1996). « Women in Tunisia: A Survey of Achievements and Challenges ». The Journal of North African Studies, 1(2), p. 138-156.

Sethom, Hafedh (1979). « Les tentatives de remodelage de l’espace tunisien depuis l’indépendance ». Méditerranée, 35(1-2), p. 119-125.

Stepan, Alfred (2012). « Tunisia’s Transition and the Twin Tolerations ». Journal of Democracy, 23(2), p. 89-103.

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Lettre à mon petit-fils imaginaire

19. Oktober 2026 um 09:02

À l’âge où la plupart de sa génération sont déjà grands-pères, voire même arrière-grands-pères, les aléas de la vie de l’auteur l’ont privé jusqu’à maintenant de cette chance et de cette joie de tenir un petit-fils (ou une petite-fille) dans ses bras et lui transmettre ce que la vie lui a appris. Alors, il a voulu le faire quand même à travers cette lettre et ce poème adressés à un petit-fils qui n’existe pas encore et qu’il espère qu’il lira peut-être un jour lorsqu’il viendra dans ce monde grâce à Google qui garde dans son «ventre» trace de toutes ses publications en ligne.

Sadok Zerelli *

Mon cher petit-fils,

Je ne sais pas quel prénom tu aurais porté, quels auraient été la couleur de tes yeux, le son de ton rire ou les rêves qui auraient peuplé ton enfance.

Je ne sais pas si tu aurais ressemblé à ton père, à ta mère ou peut être un peu à moi-même car les lois de la génétique sont impénétrables.

Et pourtant, aujourd’hui, à l’automne de ma vie, j’ai envie de t’écrire. Peut-être parce que l’âge transforme les souvenirs en leçons, les regrets en réflexions et les expériences en conseils que l’on aimerait transmettre à ceux qui viennent après nous.

J’ai longtemps cru que la vie était une course dont il fallait franchir la ligne d’arrivée avec le plus de réussites possibles. Aujourd’hui, je comprends qu’elle ressemble davantage à un voyage dont nous ignorons la destination, la durée et même, parfois, le sens.

Permets-moi donc, mon petit-fils imaginaire, de te transmettre quelques leçons que la vie m’a enseignée et que je ne voudrais pas emporter avec moi dans ma tombe, sans t’en faire profiter car elles t’aideront peut-être à réussir ta vie mieux que je n’ai pu le faire.

Leçon 1 : Ne confonds jamais réussir sa vie et réussir dans la vie.

La société te dira que réussir, c’est gagner beaucoup d’argent, posséder une belle maison, conduire une belle voiture, occuper un poste prestigieux et être admiré par les autres.

Ne méprise pas l’argent. Il est nécessaire pour vivre dignement, protéger ceux que tu aimes et faire face aux imprévus. Ne méprise pas non plus le travail, l’ambition ou le désir de progresser. Mais souviens-toi d’une chose : tu peux réussir professionnellement et échouer humainement. Tu peux posséder beaucoup de biens et manquer de paix intérieure. Tu peux être entouré de centaines de personnes et ne trouver personne à qui confier tes peines.

La réussite véritable ne se mesure pas seulement à ce que tu possèdes, mais aussi à ce que tu es devenu.

À la fin de ta vie, personne ne te demandera combien de réunions tu as présidées, combien de dossiers tu as signés ou combien de chiffres figuraient sur ton compte bancaire.

Tu te demanderas plutôt si tu as aimé, si tu as été aimé, si tu as rendu quelques personnes plus heureuses et si ton passage sur cette Terre a eu un sens pour quelqu’un.

Travaille donc pour réussir dans la vie, mais n’oublie jamais de réussir ta vie.

Leçon 2 :  Apprends à connaître les autres, mais surtout à te connaître toi-même.

J’ai découvert durant ma vie que l’être humain est un univers de contradictions. Il peut être généreux un jour et égoïste le lendemain, courageux devant un danger et lâche devant une vérité qui le dérange.

Ne juge donc pas trop vite les autres. Derrière un sourire peut se cacher une souffrance. Derrière une colère, une blessure ancienne. Derrière une apparente indifférence, une immense solitude.

Essaie de comprendre avant de condamner. Mais applique aussi cette règle à toi-même. Interroge régulièrement tes intentions, tes décisions et tes comportements. Demande-toi si tu agis par conviction ou par peur, par générosité ou par intérêt, par amour ou par orgueil.

Le plus difficile des jugements n’est pas celui que nous portons sur les autres. C’est celui que nous devons avoir le courage de porter sur nous-mêmes.

Ne cherche pas à devenir parfait. La perfection est une illusion qui rend souvent les hommes malheureux. Cherche plutôt à reconnaître tes erreurs, à les réparer lorsque c’est possible et à ne pas les répéter volontairement.

La sagesse ne consiste pas à tout savoir. Elle consiste à comprendre combien il nous reste à apprendre.

Leçon 3 : Choisis tes amis avec ton cœur, mais aussi avec ton intelligence.

Tu rencontreras beaucoup de personnes au cours de ton existence. Certaines t’accompagneront pendant quelques kilomètres, d’autres pendant plusieurs années et quelques-unes, peut-être, jusqu’au bout du chemin.

Ne confonds pas les relations avec l’amitié.

Les relations naissent souvent d’un intérêt commun, d’un travail, d’une circonstance ou d’un avantage réciproque. L’amitié véritable, elle, survit parfois à la distance, aux difficultés et même aux longues périodes de silence.

Un véritable ami ne sera pas toujours d’accord avec toi. Il pourra te contredire, te prévenir d’un danger ou te dire une vérité désagréable. Mais il ne cherchera pas à t’humilier. Il voudra t’aider à devenir meilleur.

Ne mesure pas la valeur de tes amis à leur richesse, à leur influence ou à leur utilité.

Apprends à écouter sans interrompre, à garder les confidences, à tenir tes promesses et à être présent lorsque l’autre traverse une épreuve.

Tu découvriras peut-être, comme je l’ai découvert, que la solitude peut être une compagne exigeante. Apprends à apprécier ta propre compagnie, sans pour autant fermer la porte à ceux qui pourraient embellir ton existence.

Il vaut mieux quelques amitiés sincères qu’une foule de relations superficielles.

Leçon 4 : Aime, mais ne fais jamais de l’amour une prison.

Si un jour tu rencontres une fille que tu aimes, considère-la comme une personne libre, avec ses rêves, ses peurs, ses ambitions et ses contradictions.

Ne cherche pas à la posséder. Aimer quelqu’un ne signifie pas avoir des droits sur lui.

Respecte ses choix, écoute ses silences et apprends à parler de tes propres sentiments. N’attends pas qu’elle devine ce qui te blesse ou ce qui te rend heureux.

Ne crois pas que l’amour suffit toujours à sauver une relation. Il faut aussi de la confiance, du respect, de la patience et la volonté de construire ensemble.

Tu commettras peut-être des erreurs, comme j’en ai commises durant ma vie et même beaucoup, tu seras parfois déçu, incompris ou blessé comme je l’ai été souvent dans ma vie , mais ne transforme pas tes déceptions en mépris ou en haine.

Chaque relation nous apprend quelque chose sur l’autre, mais aussi sur nous-mêmes.

Et si tu fondes une famille, rappelle-toi que tes enfants ne t’appartiennent pas. Tu les accompagneras pendant une partie de leur vie, tu leur transmettras tes valeurs et tu les protégeras autant que possible. Mais leur existence ne sera pas la tienne.

Leçon 5 : Ne sacrifie jamais ta conscience à ton intérêt.

Mon petit-fils, tu vivras dans une société où l’on récompense davantage les apparences que les qualités, les relations que les compétences, la ruse que l’honnêteté.

Tu verras des personnes malhonnêtes réussir, des travailleurs honnêtes rencontrer des difficultés et des hommes courageux être injustement oubliés.

Tu te demanderas parfois si cela vaut la peine de rester honnête lorsque les autres ne le sont pas. Ma réponse est simple : oui. Non pas parce que l’honnêteté garantit le succès. Elle ne le garantit pas et ma vie personnelle le prouve. Mais parce qu’elle te permet de conserver quelque chose que l’argent ne peut pas acheter : la possibilité de te regarder dans un miroir sans avoir honte de celui que tu es devenu.

Ne sois pas naïf, comme je l’ai été. Défends tes droits, protège tes intérêts et apprends à reconnaître ceux qui veulent profiter de toi.

Garde toujours cette règle : ne fais pas volontairement à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse.

Et lorsque tu seras en position de pouvoir, souviens-toi que la valeur d’un homme se révèle moins dans la manière dont il traite ses supérieurs que dans celle dont il traite les personnes qui dépendent de lui.

Leçon 6 : Travaille pour vivre, mais ne vis pas uniquement pour travailler.

Le travail peut donner un sens à tes journées. Il peut te permettre d’acquérir des compétences, de devenir indépendant et de contribuer au bien-être collectif. Mais il peut aussi devenir une obsession qui dévore ton temps, tes relations et ta santé.

Ne remets pas indéfiniment ton bonheur à plus tard. Ne te dis pas que tu profiteras de tes enfants lorsque tu auras terminé ta carrière, que tu voyageras lorsque tu auras gagné davantage d’argent ou que tu prendras soin de toi lorsque tu auras satisfait toutes tes obligations. Les obligations ne finissent jamais. Et le temps, lui, ne revient pas.

Accorde de l’importance à ton métier, mais réserve aussi une place à la lecture, à la musique, à la nature, aux voyages, aux discussions sans but précis et aux plaisirs simples.

Apprends à admirer un coucher de soleil, à savourer un repas sans penser au lendemain et à rire sans te demander si cela est raisonnable.

La vie n’est pas seulement une succession d’objectifs à atteindre. Elle est aussi faite de moments qu’il faut savoir habiter pleinement.

Leçon 7 : Apprends à perdre une bataille sans perdre ta dignité.

Tu ne gagneras pas toutes les batailles. Tu connaîtras peut-être des échecs professionnels, des difficultés financières, des amitiés brisées ou des séparations douloureuses. Certains de tes projets n’aboutiront pas malgré tous tes efforts. Ne laisse pas ces revers définir toute ton existence. Et applique le proverbe chinois qui dit «le coup qui ne te tue pas, te renforce».

Un échec est un événement, pas une identité. Il peut révéler une erreur, une faiblesse ou une circonstance que tu n’avais pas prévue. Essaie d’en tirer une leçon, puis donne-toi la possibilité de recommencer. Mais apprends également à reconnaître les batailles qu’il est inutile de poursuivre.

Tout ne dépend pas de toi. Tu ne peux pas obliger quelqu’un à t’aimer, forcer les autres à reconnaître ta valeur ou changer seul les injustices du monde.

Concentre ton énergie sur ce que tu peux réellement modifier. Accepte avec lucidité ce qui échappe à ton pouvoir, sans renoncer pour autant à agir lorsque ton action peut être utile.

Il faut du courage pour lutter, mais il en faut parfois davantage pour renoncer à une lutte devenue stérile.

Leçon 8 : Prends soin de ton corps et de ton esprit.

Lorsque tu es jeune, tu peux avoir l’impression que ton corps est une ressource inépuisable. Tu remets le repos à demain, tu négliges parfois les signaux de fatigue et tu crois que les années sont encore trop nombreuses pour t’inquiéter de ta santé.

Puis le temps passe. Tu comprendras alors que la santé n’est pas un bien secondaire. Elle conditionne une grande partie de ta liberté. Mais prends également soin de ton esprit. Et surtout, ne mesure pas ta valeur à ta productivité. Tu restes digne d’amour et de respect même lorsque tu es fatigué, malade ou incapable de faire tout ce que tu voudrais.

Leçon 9 : Ne sois pas indifférent à la souffrance des autres.

Tu naîtras dans un monde où les destins seront inégalement distribués.

Certains enfants grandiront dans des familles aimantes, avec des moyens suffisants pour étudier et réaliser leurs rêves. D’autres connaîtront très tôt la pauvreté, la maladie, les conflits ou l’abandon.

Tu n’auras pas choisi les conditions de ta naissance. Beaucoup d’autres n’auront pas choisi les leurs non plus. N’oublie jamais cette vérité lorsque la vie te sera favorable.

Ne te contente pas de demander pourquoi certains réussissent et d’autres échouent. Demande-toi aussi quelles circonstances ont rendu leur chemin plus facile ou plus difficile.

Tu ne pourras pas supprimer toutes les injustices. Aucun homme ne le peut à lui seul. Mais tu pourras aider une personne, défendre une cause juste, transmettre un savoir, soutenir un enfant ou simplement écouter quelqu’un que personne ne prend le temps d’entendre.

Leçon 10 : Apprends à être heureux avec ce que tu as, sans renoncer à ce que tu peux améliorer.

Tu verras que le bonheur est une étrange quête. Nous pensons souvent qu’il nous attend derrière une porte : celle d’un diplôme, d’un emploi, d’une promotion, d’une maison ou d’une réussite amoureuse.

Nous franchissons cette porte et découvrons qu’une autre se trouve déjà devant nous. Nous repoussons ainsi le bonheur à un avenir qui recule au fur et à mesure que nous avançons.

Ne tombe pas dans le même piège où je suis tombé et apprend à apprécier ce qui est déjà présent dans ta vie.

Construis ta propre définition du bonheur.

La conversation avec un ami, le sourire d’un enfant, la chaleur du soleil, un livre qui t’émeut, une musique qui réveille un souvenir : ces moments n’ont pas besoin d’être coûteux pour être précieux.

Ton Papy qui a tant rêvé de toi 

Post-Scriptum : Je dédie ce poème que j’ai écris en pensant toi et que tu liras peut-être un jour à tes petits camarades de classe pour leur faire savoir quel Papy tu aurais eu si la vie n’en a pas voulu autrement :

A mon petit-fils imaginaire

Je rêvais de toi, doux trésor d’avenir,  

De tes rires légers, de tes jeux sans finir.  

Mais le destin, capricieux et secret,  

A choisi pour moi une autre destinée.  

*

Dans mes rêves, je te vois courir,  

Sous un ciel bleu, sans jamais souffrir. 

Je t’imagine, joyeux et innocent,  

Tel un oiseau volant dans un ciel éclatant,  

*

Je n’aurais pas vu tes premiers pas,  

Ni vu briller tes yeux sur le monde d’ici-bas.  

Je t’aurais offert mille caresses,  

Des mots doux pour apaiser tes tristesses,  

*

Je t’aurais raconté des histoires d’autrefois,  

Chacune de mes aventures, un peu de moi.  

Je t’aurais appris à voir la beauté,  

Dans chaque simple geste, dans chaque être aimé.  

*

Mais tu n’es pas venu de mon vivant, et pourtant,  

Dans mon cœur, tu es déjà présent.  

Je porte en moi ta douce absence,  

Comme un amour pur, une éternelle présence.  

Papy Sadok

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La Tunisie et le fardeau du non-Maghreb

18. Oktober 2026 um 13:22

Alors que la Tunisie traverse une phase critique de restructuration institutionnelle et macroéconomique, sa vulnérabilité stratégique est exacerbée par les pressions multidirectionnelles de ses voisins terrestres. De l’Uti Possidetis Juris à l’asymétrie prétorienne : pourquoi le paradigme militaro-rentier condamne l’intégration de l’espace maghrébins de Casablanca à Tobrouk.

Elyes Kasri *

La Tunisie est prise en étau entre deux faillites structurelles distinctes mais tout aussi corrosives : à l’est, la déliquescence d’un modèle de non-État libyen miné par les factions, et à l’ouest, un État militaro-sécuritaire algérien rigidifié, dont la survie systémique dépend de l’invocation permanente du mythe de l’ennemi extérieur pour masquer la confiscation des libertés publiques et la spoliation des richesses de son propre peuple.

Dans cette configuration, la principale menace pour Tunis n’est pas uniquement d’ordre conventionnel, mais idéologique. C’est la pénétration de cet anti-modèle, de part et d’autre des frontières terrestres, qui vient chahuter le discours politique national et obscurcir la rationalité des arbitrages macroéconomiques et démocratiques que la Tunisie doit impérativement opérer pour préserver son autonomie et sa survie.

Privée par le découpage territorial colonial de richesses naturelles assurant sa résilience face à la tempête qui pointe à l’horizon, la Tunisie est dans l’obligation vitale de neutraliser ces influences afin de maintenir une gouvernance civile ouverte et une flexibilité économique, seules variables d’ajustement et de survie viables.

En science politique, la paralysie de l’Afrique du Nord répond au concept de «Non-Maghreb», un cas d’école où les choix souverains des régimes bloquent l’émergence d’un marché commun.

Cette intégration régionale est aujourd’hui une impossibilité systémique, car la direction militaro-politique algérienne, à l’instar des structures de pouvoir libyennes, a érigé le dilemme de sécurité, l’hégémonisme et l’opacité frontalière en vecteurs de survie systémique.

Ce verrouillage institutionnel condamne à l’immobilité un espace géographique prédisposé à former un continuum d’intégration transnationale, s’étendant de Casablanca jusqu’à Tobrouk, l’avant-poste oriental de la Cyrénaïque.

La mise en commun des ressources face à la captation de la rente

En théorie des relations internationales, le succès de l’Union européenne valide les thèses du libéralisme institutionnel. En 1951, la création de la Ceca par la France et l’Allemagne a transféré la souveraineté du charbon et de l’acier à une autorité supranationale, neutralisant le potentiel belligène de ces ressources pour en faire des biens publics régionaux.

À l’opposé, les élites militaro-politiques issues des découpages coloniaux en Afrique du Nord appréhendent leurs territoires et les gisements du Sahara comme un «butin de guerre» exclusif. La nomenclature militaire refuse toute délégation de souveraineté ou synergie multilatérale qui introduirait de la transparence douanière. La rente énergétique doit demeurer centralisée afin de consolider les circuits de redistribution clientélistes, de financer l’appareil de coercition et d’assurer le contrôle social.

L’autoritarisme rentier d’Alger et de Tripoli

L’examen en politique comparée de l’Algérie et de la Libye révèle des homologies structurales frappantes, nées d’une même culture institutionnelle.

Des constructions territoriales ex nihilo : les deux entités ont été unifiées administrativement par les puissances coloniales (la France pour l’Algérie, l’Italie pour la Libye), agglomérant des régions historiques dotées de dynamiques propres.

Le syndrome hollandais et la déliquescence institutionnelle : sous le régime militaire de Mouammar Kadhafi, la Libye a poussé à l’extrême la logique de l’État rentier. L’afflux des capitaux pétroliers a servi à financer des réseaux d’allégeance tribaux et des interventions subversives extérieures, au détriment de l’édification d’institutions étatiques pérennes ou d’un tissu économique diversifié.

La doctrine de l’hégémonisme asymétrique : pour Tripoli comme pour Alger, l’intégration régionale n’a jamais été conçue sous l’angle de la coopération horizontale, mais comme un instrument de projection de puissance. Cette vision conflictuelle a systématiquement torpillé les mécanismes multilatéraux de l’Union du Maghreb Arabe (Uma) dès lors que les décisions échappaient aux impératifs de ces deux régimes.

La Tunisie, victime de spoliation territoriale et d’actes de déstabilisation

Dans cette configuration géopolitique, la Tunisie subit de plein fouet les externalités négatives de ce voisinage rentier. Historiquement, le pays a été privé de territoires stratégiques riches en ressources hydriques et en hydrocarbures par des voisins agissant en conservateurs stricts des tracés coloniaux les plus avantageux.

Au-delà de ce préjudice territorial, la Tunisie a fait l’objet de manœuvres récurrentes de déstabilisation visant à entraver l’émergence d’un modèle politique civil et autonome. Le complot terroriste de Gafsa en janvier 1980 illustre parfaitement cette hostilité structurelle. Pour les oligarchies prétoriennes environnantes, la stabilité et l’ancrage institutionnel de l’État tunisien ont régulièrement été perçus comme une menace pour leur propre monopole narratif.

L’émergence des «zones de non-État»

La détérioration sécuritaire des confins sahariens dresse un réquisitoire contre le principe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation (uti possidetis juris), adopté par l’Organisation de l’unité africaine (OUA) en 1964. Conçu pour figer les tracés coloniaux et prévenir les conflits, ce dogme juridique sert aujourd’hui, en plus du blanchiment du pillage colonial, de couverture à une faillite de la souveraineté empirique.

D’un côté, les périphéries frontalières avec la Libye et l’Algerie se sont muées en «zones de non-État», caractérisées par une absence de gouvernance civile et de services publics. Ce vide institutionnel favorise le développement d’une contrebande systémique (carburants, substances psychotropes) qui altère les équilibres douaniers et économiques des pays limitrophes.

Pour sa part, la Libye post-2011 expose la phase terminale de cette déliquescence : l’effondrement du pouvoir centralisé a conduit à une implosion systémique, morcelant le territoire en fiefs contrôlés par des milices et des seigneurs de guerre rivalisant pour la captation de la rente. Les frontières coloniales y ont perdu leur fonction de filtrage, devenant des espaces de transit pour la criminalité transnationale et la prolifération d’armements vers le Sahel et le Maghreb central.

L’externalisation des flux migratoires comme arme géopolitique

Cette absence de coopération se manifeste également dans la gestion des flux migratoires. En l’absence de structures multilatérales de régulation, la Libye des factions et l’Algérie rentière appréhendent les dynamiques migratoires subsahariennes à travers le prisme du fait accompli et de la contrainte asymétrique.

L’expulsion systématique et unilatérale de contingents de migrants par l’appareil sécuritaire algérien vers les frontières tunisiennes, couplée aux réseaux de traite humaine tolérés en territoire libyen, s’apparente à une stratégie d’externalisation des tensions d’infrastructure. Ces pratiques saturent les capacités d’accueil de la Tunisie et importent artificiellement des crises humanitaires et sécuritaires exogènes dans son espace domestique.

La variable démocratique comme condition de l’intégration

Après un demi-siècle d’échecs et de revers qui font du Maghreb la région la plus dysfonctionnelle du continent africain et du monde, force est d’admettre que l’intégration régionale requiert comme une condition sine qua non une homogénéité des régimes politiques, fondée sur l’État de droit, la séparation des pouvoirs et la responsabilité des gouvernants devant le souverain populaire.

Ainsi, le blocage du Maghreb relève plutôt d’une incompatibilité systémique. Qu’il s’agisse de l’autoritarisme prétorien à Alger ou du vide institutionnel milicien à Tripoli, ces régimes dépendent du maintien d’un état de tension permanent et de l’invocation d’un péril extérieur pour légitimer leur contrôle sur l’allocation des ressources.

Pour la Tunisie, s’aligner sur des mécanismes de repli autoritaire sous l’influence de cet anti-modèle environnant serait une erreur stratégique majeure.

L’avenir de Tunis dépend de sa capacité à préserver son capital institutionnel et sa connectivité internationale, afin de se positionner comme le pivot d’une future refondation multilatérale, le jour où les conditions d’une transition démocratique seront réunies de Casablanca à Tobrouk.

Tunis comme vigie du continuum maghrébin

La paralysie de l’axe Casablanca-Tobrouk démontre ainsi que le «Non-Maghreb» n’est pas une fatalité géographique, mais le produit d’un verrouillage doctrinaire. Elle valide un axiome fondamental de la science politique contemporaine : l’homogénéité démocratique est le préalable absolu à tout édifice régional durable.

Sans institutions transparentes, sans reddition de comptes et sans une souveraineté rendue aux citoyens, les traités interétatiques ne sont que des chiffons de papier condamnés à être déchirés par les paranoïas sécuritaires et les calculs des oligarchies rentières. L’histoire européenne l’a prouvé ; le drame maghrébin le confirme.

Céder à la tentation de cet anti-modèle — qu’il prenne les traits du chaos milicien ou de la rigidité despotique et kleptocrate militaro-sécuritaire — reviendrait pour la Tunisie à importer une faillite annoncée.

En dépit des contingences inhérentes à son parcours, des turbulences de sa transition et des complexités de sa quête démocratique actuelle, la Tunisie ne doit pas abdiquer. Elle conserve, de par sa profondeur historique et ses acquis sociétaux, un rôle naturel de vigie civilisationnelle et démocratique en Afrique du Nord.

Face à cet étau rentier et autoritaire, la Tunisie doit opposer l’asymétrie de sa propre force : celle d’un État civil résolu, d’un capital humain agile et d’une connectivité internationale assumée.

C’est en prédisposant son exception institutionnelle et en refusant la contagion du repli que Tunis se positionnera non pas comme une victime passive de son voisinage, mais comme le phare intellectuel et le pivot incontournable de la future refondation du Maghreb. Le jour où les peuples briseront enfin leurs chaînes autoritaires, c’est vers cette vigie qu’ils se tourneront pour réinventer l’union tant rêvée par plusieurs générations maghrébines.

* Ancien ambassadeur.

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Algérie-Tunisie | Sécuriser les contrats et les créances avant le contentieux

16. Oktober 2026 um 08:34

Les relations économiques entre l’Algérie et la Tunisie connaissent un regain de dynamisme. Bien qu’encore en-deçà des aspirations des deux peuples, cette évolution ouvre des perspectives réelles aux entreprises des deux pays, mais elle impose aussi davantage de rigueur dans la préparation des opérations transfrontalières. Un contrat commercial ne se sécurise pas uniquement par le choix du droit applicable ou d’une juridiction. Il se sécurise aussi par la maîtrise de l’origine de la marchandise, du circuit bancaire, du transport, des spécifications techniques, de la réception, de la preuve et, en dernier ressort, du recouvrement.

Me Brahim Nouni *

La relation entre les deux pays repose déjà sur un cadre institutionnel structuré. L’Accord commercial préférentiel algéro-tunisien, entré en vigueur le 1er mars 2014, prévoit des avantages tarifaires pour certaines catégories de produits, sous réserve des conditions fixées par l’accord, notamment en matière d’origine.

Plus récemment, la 23e session de la Grande commission mixte algéro-tunisienne de coopération, tenue en décembre 2025, a abouti à la signature de vingt-cinq accords, mémorandums d’entente et programmes exécutifs couvrant notamment l’investissement, l’industrie, l’énergie, les finances et le transport. Parmi eux figure un programme de coopération entre l’Agence algérienne de promotion de l’investissement et la Tunisia Investment Authority pour la période 2026-2027.

La partie algérienne a également réaffirmé en juillet 2026 sa volonté de poursuivre le travail commun afin que les mécanismes bilatéraux débouchent sur des projets concrets et durables.

Pour l’entreprise tunisienne qui souhaite travailler en Algérie, comme pour l’entreprise algérienne qui développe ses opérations en Tunisie, la question n’est donc pas d’opposer ouverture économique et réglementation. Il s’agit plutôt d’intégrer suffisamment tôt les exigences juridiques, techniques et financières dans la structure même de l’opération.

Le régime préférentiel doit être vérifié avant de fixer le prix

L’existence d’un accord commercial préférentiel ne signifie pas que toute marchandise tunisienne entrant en Algérie bénéficie automatiquement d’un avantage tarifaire, ni que toute marchandise algérienne entrant en Tunisie en bénéficie dans les mêmes conditions.

Le produit concerné, son classement et son origine doivent être examinés. Cette question devient particulièrement importante lorsque le produit incorpore des composants provenant de plusieurs pays ou lorsqu’une partie de sa transformation a été réalisée hors d’Algérie ou de Tunisie.

Pour l’entreprise, la vérification doit intervenir avant que le prix soit définitivement arrêté. Lorsqu’une marge commerciale est calculée en tenant compte d’une exonération ou d’une réduction de droits et que celle-ci ne peut finalement être appliquée, l’équilibre économique du contrat peut être affecté.

Il est donc utile que le contrat identifie clairement les documents d’origine attendus et la partie chargée de les fournir. Il ne s’agit pas de créer une obligation nouvelle, mais de faire correspondre le contrat au régime commercial que les parties entendent effectivement utiliser.

En Algérie, le calendrier bancaire doit être coordonné avec l’expédition

Dans les ventes vers l’Algérie, le circuit bancaire ne peut pas être dissocié de la logistique. La note n° 01/DGC/2026 de la Banque d’Algérie, datée du 14 mai 2026, rappelle le principe de la domiciliation bancaire préalable à l’expédition des biens importés et prévoit que la date figurant sur les documents de transport ou d’expédition soit postérieure à celle de la domiciliation, sous réserve des cas prévus par la réglementation.

Cette règle a une conséquence très concrète. La réception d’un bon de commande par un fournisseur tunisien ne devrait pas nécessairement être assimilée, à elle seule, à une autorisation immédiate d’expédier.

Le calendrier commercial doit être coordonné avec le traitement bancaire de l’opération. Cette organisation permet d’éviter qu’une marchandise soit déjà en circulation alors que les formalités nécessaires au traitement régulier de l’importation ne sont pas encore finalisées.

Cette exigence ne doit pas être présentée comme étrangère au contrat. Elle fait partie des conditions pratiques de son exécution.

Le contrat doit parler le même langage que la technique

Dans les opérations industrielles, les difficultés apparaissent souvent avant même la question juridique. Une machine a été livrée, mais atteint-elle le rendement convenu ? Un équipement fonctionne, mais respecte-t-il les performances prévues ? Une installation a été mise en service, mais répond-elle réellement au cahier des charges ?

Le terme «conforme» ne suffit pas lorsque aucune référence précise ne permet de mesurer cette conformité.

L’offre technique, le cahier des charges, les plans, les fiches de performance, les normes retenues et, lorsque cela est nécessaire, les protocoles d’essai doivent pouvoir être reliés au contrat.

Le juriste ne remplace pas l’ingénieur, et l’ingénieur ne remplace pas le juriste. Mais dans les contrats techniques, les deux lectures doivent se rejoindre.

La même logique s’applique aux Incoterms®. Ils sont utiles pour répartir certaines obligations relatives à la livraison, au transport, aux coûts et au transfert des risques, mais ils ne remplacent pas le contrat. Ils ne règlent pas, à eux seuls, le transfert de propriété, les caractéristiques de la marchandise, les modalités de paiement, les garanties, les conséquences de l’inexécution, le droit applicable ou le règlement du différend.

Le choix de l’Incoterm doit surtout correspondre au circuit réel de la marchandise et désigner avec précision le lieu ou le port concerné. Ce qui paraît être un simple détail rédactionnel peut devenir déterminant lorsqu’un dommage survient pendant le transport ou qu’un coût
inattendu apparaît.

La réception est souvent le point de rencontre entre la technique et le paiement

Une difficulté fréquente tient à l’utilisation imprécise des termes «livraison», «réception», «mise en service» ou «acceptation».

Pour le fournisseur, la prestation peut être achevée dès la remise physique de la marchandise. Pour le client, elle peut ne l’être qu’après installation, essai ou vérification des performances.

Cette différence peut déterminer la date d’exigibilité d’une facture, le point de départ d’une garantie ou l’existence de réserves.

Dans les opérations techniques, les parties peuvent donc organiser contractuellement une procédure de réception adaptée au projet. Selon le cas, il peut être utile de prévoir des essais avant expédition, après installation ou à l’issue d’une période de fonctionnement.

Ces mécanismes ne doivent pas être présentés comme des obligations légales générales. Ils sont des instruments contractuels de sécurisation lorsqu’ils correspondent à la nature de l’opération. Leur valeur apparaît surtout le jour où une créance devient litigieuse.

Une entreprise qui dispose du contrat, du bon de commande, de la preuve de livraison, des documents techniques et d’un procès-verbal de réception se trouve dans une position différente de celle qui doit reconstituer l’exécution plusieurs mois après les faits à partir de messages dispersés.

Le recouvrement commence avant l’impayé

Le recouvrement d’une créance ne commence pas avec la mise en demeure. Il commence au moment où le contrat est exécuté.

Une facture n’existe jamais isolément. Elle renvoie à une commande, à une prestation, à une livraison, à une réception ou à un autre événement contractuel qui doit pouvoir être établi.

La qualité du dossier documentaire devient alors essentielle. Bons de commande, bons de livraison, factures, procès-verbaux, réserves, courriers et courriels professionnels peuvent devenir les pièces centrales d’un litige.

Cette question prend une importance supplémentaire lorsque les équipes commerciales et techniques communiquent par courrier électronique ou messagerie professionnelle. Une modification de commande, un report de délai, une validation technique ou une réserve peuvent être décidés de manière informelle, puis devenir déterminants plusieurs mois plus tard.

L’entreprise doit donc organiser la conservation de sa preuve au fur et à mesure de l’exécution du contrat.

Il en va de même pour les modifications techniques. Un changement de quantité, de référence, de délai ou de prestation doit laisser une trace suffisamment claire pour permettre de déterminer ce qui a été demandé, par qui, à quel prix et avec quelles conséquences.

Cette discipline protège le fournisseur, qui doit pouvoir établir la réalité d’une prestation supplémentaire, mais également le client, qui doit pouvoir vérifier qu’une facturation additionnelle correspond bien à une modification qu’il a autorisée.

Penser le contentieux jusqu’à l’exécution

Lorsque le différend ne peut être évité, la question n’est pas uniquement de savoir quel tribunal saisir.

Il faut également se demander où se trouvent les actifs et dans quelles conditions la décision obtenue pourra produire ses effets.

L’Algérie et la Tunisie disposent d’un cadre bilatéral ancien en matière de coopération judiciaire, notamment à travers la Convention relative à l’assistance mutuelle et à la coopération judiciaire et juridique du 26 juillet 1963. Les conditions applicables à la reconnaissance et à l’exécution d’une décision doivent néanmoins être examinées au cas par cas.

L’existence d’une convention ne signifie pas qu’une décision étrangère devient automatiquement exécutoire.

Le même raisonnement vaut pour l’arbitrage. L’Algérie et la Tunisie sont toutes deux parties à la Convention de New York de 1958 sur la reconnaissance et l’exécution des sentences arbitrales étrangères.

Cela offre un cadre international important, mais ne signifie pas que l’arbitrage soit nécessairement la meilleure solution pour tous les contrats.

La valeur de l’opération, sa complexité, les coûts, le lieu d’exécution et la localisation des actifs doivent être pris en considération.

Le droit local doit intervenir suffisamment tôt

Pour une entreprise tunisienne ou internationale qui développe une opération en Algérie, le droit algérien ne devrait pas être examiné uniquement lorsque le différend est déjà né. Il intervient en amont, dans la structure du contrat, la conformité documentaire, les formalités bancaires, les pouvoirs de signature, les modalités de réception, les conditions de paiement et la préparation de la preuve.

Dans les opérations importantes, la coordination entre la direction juridique de l’entreprise, ses conseils habituels, ses responsables techniques et financiers et le conseil intervenant en droit algérien permet d’identifier plus tôt les difficultés susceptibles d’affecter l’exécution.

Le rôle du conseil local ne commence donc pas nécessairement devant le juge. Il peut précisément consister à éviter qu’une difficulté technique, bancaire ou documentaire ne devienne un contentieux.

La dynamique économique entre l’Algérie et la Tunisie offre aujourd’hui de nouvelles possibilités aux opérateurs des deux pays.

L’enjeu consiste à accompagner cette proximité économique par une préparation contractuelle à la même hauteur.

Un bon contrat ne doit pas seulement dire ce que les parties souhaitent faire. Il doit permettre de comprendre comment l’opération sera exécutée, documentée, payée et, si nécessaire, protégée.

C’est à cette condition que le développement des échanges peut se traduire par des relations commerciales plus sûres, plus prévisibles et plus durables.

* Avocat en Algérie. 

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La Tunisie passe son temps à réparer ses pannes

15. Oktober 2026 um 08:49

Derrière l’image convenue de la table en bois vernis, des costumes-cravates et des dossiers qui s’empilent, il y a une réalité amère : celle de nos infrastructures qui vieillissent, de nos chantiers qui s’éternisent, de nos équipements qui tombent en panne, et de nos citoyens qui voient les projets s’ouvrir, se prolonger, parfois changer d’ambition, sans toujours comprendre ce qui empêche leur aboutissement. Ce n’est pas seulement le béton qui se fissure ; c’est le lien de confiance entre l’État et le citoyen qui a craqué. (Photo: La place Barcelone à Tunis le jour de son inauguration après sa réhabilitation, en septembre 2025. Qu’est-elle devenue aujourd’hui ?)

Manel Albouchi *

Le 8 octobre 2026, la Commission des grands projets s’est réunie à la Kasbah pour examiner six dossiers majeurs, concernant notamment le stade olympique d’El Menzah, la protection de la colline de Sidi Bou Saïd, l’hôpital régional de Bir Ali Ben Khelifa, la centrale électrique de Borj El Amri, l’aéroport Tunis-Carthage et le port en eaux profondes d’Enfidha. Certains de ces projets, on en parle depuis dix, vingt, trente ans, comme le port en eaux profondes d’Enfidha, et ils sont toujours dans les cartons. Cette fois, comme d’autres fois auparavant, des décisions ont été prises, des marchés attribués, mais une question demeure : pourquoi est-il parfois si difficile de transformer une ambition publique affichée en résultat durable pour les citoyens ? 

La cage des certitudes individuelles

Une administration peut réunir des cadres compétents, des responsables dévoués, pourtant le projet peut rester bloqué.

L’ingénieur signale le risque. Le juriste identifie la contrainte. Le financier attend la validation. L’entreprise suspend les travaux. Le ministre réclame une nouvelle note. Et, dans cette ronde administrative, la responsabilité du résultat final se dissout entre les responsabilités individuelles.

Pris isolément, chaque acteur protège son périmètre et a d’excellentes raisons d’agir ainsi. C’est l’un des paradoxes majeurs des grandes organisations : quand chacun répond strictly de son étape, personne ne répond nécessairement de l’arrivée.

En psychologie sociale, on parle de la dilution de la responsabilité ; un phénomène qui se conjugue au cloisonnement des services : chaque structure applique ses règles, poursuit ses objectifs et défend ses contraintes, tandis que la finalité commune perd en visibilité. La procédure bureaucratique, indispensable pour protéger l’intérêt général, devient alors un refuge face au risque de décision.

La question qu’on doit se poser est comment faire pour que le contrôle protège l’intérêt public sans rendre l’action impossible ?

Cela suppose non pas une signature supplémentaire dans un organigramme, mais une responsabilité effective : désigner un responsable de projet clairement identifié, doté d’un mandat réel, de moyens adaptés et d’un pouvoir d’arbitrage garanti.

De l’ambition au bruit d’un spectacle d’inauguration

L’impuissance organisationnelle ne se mesure pas seulement aux retards. Elle se manifeste parfois par une scénographie remarquable : la capacité d’isoler un sous-ensemble cosmétique d’un grand projet pour en faire un triomphe politique. C’est là que réside le malentendu démocratique majeur : une organisation publique ne doit pas être évaluée seulement sur sa capacité à annoncer, mais sur sa capacité à inaugurer le projet et à résoudre durablement le problème qui le justifiait.

Le projet de la réhabilitation de la Place Barcelone au centre-ville de Tunis en offre une illustration éclairante. À l’origine, le projet affichait une ambition métropolitaine : la création d’un grand pôle d’échange multimodal intégrant la réorganisation des lignes de métro léger, une gare routière souterraine, un parking enterré et la restructuration des flux de surface. Un projet d’infrastructure lourd, conçu pour désengorger durablement le cœur de la capitale.

Pourtant, au fil des blocages techniques, des contraintes financières et des arbitrages ajournés, le chantier de l’infrastructure souterraine s’est figé. C’est alors qu’est intervenue la magie de la résignation organisationnelle : redéfinir l’objectif à partir de ce que l’institution parvient encore à réaliser.

En septembre 2025, la Place Barcelone réhabilitée a été inaugurée en grandes pompes. Flashs des photographes, coupures de ruban, discours enthousiastes sous les nouveaux projecteurs et jaillissement inaugural des fontaines fraîchement rénovées. Officiellement, la capitale célébrait la «renaissance» d’un espace emblématique. Mais sous les vivats de la cérémonie et la verdure des nouvelles allées, la réalité fonctionnelle n’avait pas bougé d’un millimètre : les centaines de milliers d’usagers quotidiens continuaient de s’entasser aux mêmes arrêts saturés, sur la même dalle de surface, au milieu d’un nœud de transit inchangé.

Courir derrière les pannes

On a fêté avec éclat la pose de bancs et le nettoyage de jets d’eau là où l’on avait promis une révolution des transports publics. La célébration a agi comme un anesthésique médiatique : on a substitué l’aménagement d’un square à la résolution d’un problème d’urbanisme lourd.

Or, installer un espace paysager au cœur d’un nœud ferroviaire et routier saturé, sans en avoir modifié la dynamique de transit, relève d’une illusion éphémère. Livré à la pression quotidienne d’une foule en transit et faute d’un plan de maintenance préventive sanctuarisé, un tel aménagement est condamné, à court terme, au piétinement, à la dégradation et au retour du désordre. L’inauguration en grandes pompes n’aura été que le vernis temporaire appliqué sur un renoncement structurel.

Il existe dans nos institutions une seconde faille : la fascination pour l’urgence.

Inaugurer un tronçon de route produit une image. Réparer une panne d’électricité en pleine nuit d’été fait un bon communiqué. Mais inspecter une conduite tous les six mois ? Assurer la maintenance préventive d’un scanner hospitalier ? Cela ne produit aucun récit, aucune médaille, aucun applaudissement.

Résultat : nous avons bâti un système qui récompense ceux qui éteignent les incendies, mais néglige ceux qui empêchent le feu de prendre. À force de reporter l’entretien ordinaire parce qu’il n’est «pas urgent», nous accumulons une dette invisible. Nous sommes tout simplement un pays qui passe son temps à courir derrière ses pannes.

Les leviers de la véritable souveraineté

La souveraineté d’un État ne se réduit pas à la prise de décision politique ou à la signature d’un décret. Elle réside dans sa souveraineté opérationnelle — c’est-à-dire sa capacité autonome à piloter, exécuter, entretenir et faire durer ses propres infrastructures publiques sans dépendre systématiquement de béquilles extérieures. Chaque fois que nous exportons l’exécution faute d’arbitrage interne, nous cédons une parcelle de notre autonomie d’action.

La différence ne réside pas dans la maîtrise technique ou la valeur de nos diplômes, mais dans l’architecture de la décision. Les systèmes qui réussissent là où nous bloquons s’appuient sur des leviers managériaux précis que nous devons d’urgence réintégrer :

  1. Un responsable unique : désigner un pilote unique avec un périmètre clair, un calendrier et un mandat réels. Sa mission est de trancher les imprévus au fur et à mesure sans attendre qu’une chaîne interminable de validations ne paralyse le chantier.
  2. Un seul référent institutionnel : établir une matrice explicite du qui décide, qui finance, qui exécute, qui contrôle et qui répond du résultat entre les ministères et les opérateurs publics, afin d’éliminer définitivement les zones grises où s’évapore la responsabilité.
  3. Une évaluation par le résultat : évaluer la performance à la livraison effective et à la continuité du service, non à la conformité des seuls paraphes administratifs.
  4. La maintenance préventive : la prévention doit devenir un indicateur politique majeur : la souveraineté se mesure à ce que l’on sait préserver des années après le départ des officiels.
  5. La sécurité psychologique : créer un cadre où l’initiative responsable est encouragée et distinguée de la faute intentionnelle. Une organisation qui frappe indistinctement l’erreur de bonne foi et l’inertie condamne ses agents à la suspicion, à la peur de la sanction et au refuge procédural.

Si nous ne réformons pas notre chaîne de décision sur la base de ces leviers, nous continuerons de céder notre souveraineté opérationnelle, faute d’avoir su offrir à notre propre intelligence collective les moyens d’agir et de durer.

Retrouver l’alliance

Une infrastructure n’est pas seulement une masse de béton, d’acier ou quelques mètres carrés de gazon inaugurés en musique : elle est le visage concret d’une promesse collective.

Dans notre rapport à l’action publique, je vois que nous ressemblons parfois à ces couples qui dépensent une fortune pour la cérémonie d’un mariage grandiose sous les projecteurs, mais dont l’union s’effrite en quelques mois, faute d’avoir su construire le soin, la maturité et le dialogue du quotidien. L’inauguration en grandes pompes est notre mariage-spectacle : on y célèbre l’illusion d’une réussite éphémère, tout en abandonnant la maintenance ordinaire et l’écoute du terrain.

Je crois que les blocages techniques ne sont que le symptôme de liens relationnels abîmés. Reconstruire nos infrastructures nécessitera une véritable alliance publique. Il s’agit de sortir du cercle névrotique où la peur du blâme paralyse l’administrateur, où la rigidité du contrôle bloque l’ingénieur, et où le renoncement de l’institution finit par désespérer le citoyen.

Il est venu le temps de faire converger les expertises, de sanctuariser la maintenance préventive et de privilégier la pérennité du service rendu sur le spectacle éphémère du ruban coupé. Et de rendre la considération au citoyen, non comme un spectateur ou un usager passif, mais comme un partenaire du cadre commun.

La solidité d’une nation ne se mesure pas au faste des cérémonies d’un jour ni au nombre de rubans coupés sous les projecteurs. Elle se mesure à la patience de ce qu’elle entretient, à la dignité de ce qu’elle répare avant la rupture, et à la continuité du service qu’elle garantit à ses citoyens.

* Psychologue, consultante en psychologie organisationnelle.

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Peut-on être heureux dans la Tunisie de 2026 ?

15. Oktober 2026 um 08:20

Il serait naïf de prétendre que les Tunisiens vivent heureux simplement parce qu’ils possèdent un climat agréable, la mer, une histoire millénaire, une culture riche, une gastronomie exceptionnelle, des liens familiaux encore importants et une capacité remarquable à créer de la convivialité à partir de presque rien, autant d’ingrédients qui favorisent une certaine qualité de vie. Car, le jeune diplômé qui ne trouve pas de travail, le fonctionnaire qui perd progressivement son pouvoir d’achat, le retraité qui constate que sa pension ne lui permet plus de vivre comme auparavant, la mère qui s’inquiète pour l’avenir de ses enfants, le jeune qui rêve de quitter le pays parce qu’il ne croit plus pouvoir y construire son avenir, la personne âgée qui se retrouve seule, tous vivent dans la frustration et ont de bonnes raisons de se sentir malheureux.

Sadok Zerelli *

Dans mon article A la recherche du bonheur en Tunisie, j’ai rapporté que, selon le World Happiness Report 2026, publié par le Wellbeing Research Centre de l’Université d’Oxford avec Gallup et le réseau des Nations Unies, la Tunisie est classée au 105e rang sur 147 pays avec un indice global de bonheur de 4,798/10, certes devant le Maroc (112e) et l’Egypte (139e), maigre consolation, mais loin derrière l’Algérie (83e). J’ai expliqué également la méthodologie de calcul de cet indicateur du bonheur, basées sur une méthode appelée «Cantril Ladder» : on demande aux personnes de situer leur vie sur une échelle de 0 à 10, de la pire vie possible à la meilleure vie possible. Le classement 2026 utilise la moyenne des réponses recueillies entre 2023 et 2025.

J’ai donné également quelques définitions du bonheur données par certains grands philosophes tels qu’Epicure ou Spinoza, ainsi l’exemple personnel vécu avec mon amie américaine Karen Polenski, qui n’ayant ni mari ni enfants et ayant consacré toute sa vie à la recherche scientifique, trouve sa joie de vivre dans l’observation et la reconnaissance des espèces d’oiseaux volant haut dans le ciel !

J’avais tenu à mentionner son exemple qui devrait nous faire réfléchir tous, nous autres Tunisiens, qui aimons tellement construire de belles villas, rouler dans des voitures de luxe et montrer nos signes extérieurs de richesse, même si elle est souvent mal acquise.

Rechercher le bonheur dans quelle Tunisie ?

Si intéressant soit-il, si j’en juge par le grand nombre de lecteurs, mon article comporte une lacune majeure que je vais essayer de combler dans cet article qui est la suite logique du premier : Dans quelle Tunisie on recherche le bonheur ?

Dans celle de ma génération née autour des années 1950 qui a grandi dans des familles nombreuses à l’ère de la télévision en noir et blanc, ou celle de la génération née autour de l’an 2000, à l’époque de l’informatique et de Windows, ou celle des enfants nés après 2010, à l’époque d’Internet, de Facebook et du smartphone ?

La question est d’autant plus intéressante que les trois générations ont connu des Tunisie très différentes.

La première a grandi dans une Tunisie nouvellement indépendante, beaucoup plus pauvre matériellement, mais où le salaire d’un maçon ou d’un instituteur suffisait pour construire une maison pour sa famille, élever huit ou neuf enfants et en faire même souvent des cadres supérieurs pour la plupart. La vie quotidienne était plus lente, les familles plus nombreuses, les relations de voisinage plus étroites et les possibilités de comparaison avec le reste du monde beaucoup plus limitées.

La deuxième génération a grandi dans une Tunisie plus instruite, plus urbanisée, davantage ouverte au monde, avec l’apparition de l’informatique, d’Internet et de nouvelles aspirations professionnelles, mais aussi où un couple, dont l’homme et la femme travaillent, peinent à élever deux ou trois enfants et dont le compte bancaire est souvent «dans le rouge», sans parler du chômage particulièrement élevé chez les jeunes diplômés

La troisième génération est née dans un monde connecté dès l’enfance. Elle dispose d’un accès sans précédent à l’information, à la connaissance, au divertissement et aux autres êtres humains. Mais elle est également exposée beaucoup plus tôt à la comparaison sociale, à la compétition, à l’incertitude économique, aux informations anxiogènes et aux effets psychologiques des réseaux sociaux.

La Tunisie de 2026

Dans un pays confronté au chômage, à la hausse du coût de la vie, aux difficultés du système de santé, à la dégradation du pouvoir d’achat, à l’inquiétude face à l’avenir et à l’émigration massive d’une partie de sa jeunesse, parler de bonheur peut sembler presque provocateur.

Pendant longtemps, les économistes ont assimilé le progrès à l’augmentation de la richesse nationale. Plus le PIB augmente, plus une société serait supposée progresser, et plus ses citoyens devraient être heureux.

Mais les économistes qui ont bâti toutes leurs théories et modèles sur l’existence d’un être imaginaire qu’ils appellent « Homo-économicus » qui n’a  ni âme ni sentiment et dont le seul objectif dans la vie est maximiser son utilité s’il est un consommateur ou son profit s’il est producteur, se sont trompés sur toute la ligne, y compris moi-même qui a passé sa vie à enseigner et appliquer ces théories.

Une croissance économique peut coexister avec des inégalités importantes. Un pays peut produire davantage de richesses tout en laissant une partie de sa population dans la précarité. Un individu peut disposer d’un revenu confortable et souffrir pourtant de solitude, d’angoisse ou d’un sentiment d’inutilité.

Le bonheur est donc beaucoup plus complexe que le revenu. Il dépend certainement des conditions matérielles d’existence : pouvoir se nourrir correctement, se loger, se soigner, travailler et assurer l’avenir de ses enfants. Mais il dépend aussi de facteurs moins facilement mesurables : la liberté, la sécurité, la confiance dans l’avenir, les relations familiales, l’amitié, la dignité, la reconnaissance et le sentiment d’avoir une place dans la société.

Tunisie 2026 : une économie à bout de souffle

Pendant longtemps, les économistes ont assimilé le progrès à l’augmentation de la richesse nationale. Plus le PIB augmente, plus une société serait supposée progresser, et plus ses citoyens devraient être heureux.

La situation socio-économique de la Tunisie en 2026 se caractérise par un paradoxe : malgré des atouts humains importants, une économie diversifiée et une position géographique stratégique, le pays peine à transformer ses ressources en croissance durable, en emplois de qualité et en amélioration sensible du niveau de vie de la population.

L’économie tunisienne demeure confrontée à des difficultés structurelles : faiblesse de l’investissement, lenteur des réformes, productivité limitée et dépendance à l’égard de secteurs vulnérables aux aléas climatiques et à la conjoncture internationale. Le tourisme, les industries manufacturières, les services et les exportations contribuent à l’activité, mais ne suffisent pas à créer une dynamique de croissance assez forte pour répondre aux besoins de la population.

L’agriculture reste particulièrement exposée à la sécheresse et au stress hydrique. Les difficultés des entreprises, les incertitudes économiques et les contraintes de financement freinent également l’investissement privé.

Dans ce contexte, la croissance doit être appréciée non seulement en valeur globale, mais aussi au regard de la progression de la population, de l’emploi et du pouvoir d’achat.

Or, selon les données publiées par l’INS, le PIB s’est accru au taux moyen de 1,1% durant les dix dernières années de 2017 à 2026, soit exactement le taux de croissance démographique. Cela veut tout simplement dire que le peu de croissance de la production qui a eu lieu durant ses dix dernières années a servi à nourrir les nouvelles bouches sans amélioration du niveau de vie de la population.

Une économie surendettée

La dette publique est un indicateur essentiel pour comprendre les contraintes économiques de la Tunisie. Elle représente les engagements financiers accumulés par l’État et influence sa capacité à financer les services publics, les investissements et les politiques sociales.

Selon les données du ministère des Finances, la dette publique est passée de 66,9 % du PIB en 2017 à 82,1 % en 2025. Pour 2026, la loi de finances prévoit un ratio de 83,4 %.

En prenant la dette publique prévue pour 2026 (156,7 milliards de dinars) et la population estimée au 1er janvier 2026 (11,99 millions), on peut calculer une dette publique moyenne d’environ 13 067 dinars par habitant. Cela veut dire que chaque Tunisien, y compris les bébés qui viennent de naître, doit travailler un certain nombre d’années de sa vie pour, non pas rembourser personnellement la dette publique puisqu’elle libellée au nom de l’Etat, mais payer suffisamment d’impôts et taxes à l’Etat pour lui permettre de le faire

Or, qui dit une économie surendettée dit :

– moins de marges budgétaires : le remboursement du capital et le paiement des intérêts mobilisent des ressources qui pourraient financer les hôpitaux, les écoles, les infrastructures et les aides sociales ;

– des contraintes de financement : le recours accru aux banques et aux ressources intérieures peut réduire les financements disponibles pour les entreprises privées, selon les conditions du marché ;

– un risque pour les générations futures : si l’endettement finance principalement des dépenses courantes plutôt que des investissements productifs, les générations futures peuvent hériter d’obligations financières sans bénéficier d’une augmentation équivalente de la capacité de production ;

– des effets sur le sentiment de bonheur : lorsque les contraintes budgétaires se traduisent par des services publics insuffisants, une protection sociale fragile ou des perspectives d’emploi limitées, la confiance dans l’avenir peut se dégrader.

Une inflation persistante

La maîtrise de l’inflation constitue le deuxième grand échec et défi que la Tunisie d’après la révolution de 2011 n’a pas su relever, après celui de l’absence de relance économique : selon les données de l’INS, le taux moyen d’inflation sur la période 2017-2026 s’élève à 6,7% et il s’élève encore à 5,6% en redressement annuel pour le dernier mois de septembre 2026.

Pour les ménages, la hausse passée des prix continue de peser sur le pouvoir d’achat, même lorsque l’inflation ralentit. Les retraités, les salariés aux revenus modestes et les familles nombreuses sont particulièrement exposés.

La maîtrise de l’inflation constitue un enjeu majeur : notamment pour les produits alimentaires. À cela s’ajoutent les difficultés d’approvisionnement en eau, potable ou minérale, les contraintes énergétiques et les insuffisances de certains services publics.

Parenthèse 1 : j’ouvre ici une parenthèse pour signaler qu’en tant qu’économiste spécialiste en théorie monétaire que j’avais enseigné pendant plusieurs années, j’ai attribué dans plusieurs articles publiés dans Kapitalis cet échec dans la maitrise de l’inflation en Tunisie à la politique monétaire entièrement erronée suivie par la Banque centrale de Tunisie (BCT) depuis 2017. Celle-ci est basée sur la manipulation de la variable du taux directeur, une politique qui réussit dans les pays développés où les fuites des transactions sont très faibles, mais qui est inefficace en Tunisie où l’économie sous terraine représente environ 52% du PIB et où la vitesse de circulation de la monnaie s’accélère à chaque fois que la BCT relève son taux directeur, rendant ainsi caduque l’hypothèse fondamentale de stabilité de la vitesse de circulation de la monnaie qui est la base même de la fameuse équation quantitative de la monnaie (connue sous le nom d’équation de Cambridge)  développée par l’économiste américain Milton Friedman et qui se trouve à la base de la politique du taux directeur pour maîtriser l’inflation .

À la place, j’avais préconisé une politique basée sur la manipulation de la variable du taux de réserves obligatoires imposé aux banques commerciales par des circulaires de la BCT. Nul doute, à mon avis d’expert en la matière, que cette politique serait infiniment plus efficace car elle agit mécaniquement sur la capacité des banques à accorder des crédits à la consommation et contribuer ainsi à augmenter l’inflation. Mais c’était comme p…r dans le sable ! (voir à ce sujet : L’inflation a-t-elle baissé en Tunisie ?).

Parenthèse 2 : Dans un autre article non moins intéressant et que je considère même le meilleur article de vulgarisation économique que j’ai rédigé depuis plusieurs années que je publie dans Kapitalis, au titre provocateur «Les statistiques officielles sont une forme de mensonge scientifique», j’ai expliqué qu’aussi bien le taux d’inflation, que le taux de chômage et que le taux de croissance économiques publiés par l’INS ne reflètent pas la véritable réalité socio-économique dans le pays pour des raisons de méthodologie de calcul de ces indicateurs macroéconomiques. L’inflation ressentie par les citoyens est nettement plus élevée, le taux de chômage vécu est nettement plus important et les taux de croissance réel du PIB sont nettement plus faibles que ne le laissent apparaître les chiffres officiels publiés par l’INS.

J’invite les lectrices et les lecteurs de cet article à relire ces articles parce qu’ils ont un lien direct avec la problématique traitée ici : Peut-on être heureux dans la Tunisie de 2026, car la Tunisie de 2026 des chiffres officiels est différente de la Tunisie profonde.

Le chômage : une atteinte à la dignité et à l’espoir

La réduction du chômage constitue le troisième grand échec de la politique économique et sociale menée après 2011, et le marché du travail demeure l’un des principaux points faibles du modèle économique tunisien. Durant toute la décennie 2017-2026, le taux de chômage moyen s’est établi à 15,5%, soit presque le même niveau qu’en 2026, qui s’élève selon l’INS à 14,9 % au deuxième trimestre 2026, mais les données de la Banque mondiale donnent environ 38 % pour les 15-24 ans en 2025 y compris pour les jeunes diplômés de l’enseignement supérieur, ce qui favorise le découragement, l’émigration et la perte de compétences.

Le travail procure un revenu, mais aussi une identité sociale, une autonomie et le sentiment d’être utile. Pour un jeune diplômé qui ne trouve pas d’emploi, la frustration peut être particulièrement forte : après des années d’études et d’efforts, les perspectives espérées ne se réalisent pas.

Le chômage prolongé peut entraîner un sentiment d’injustice, une perte de confiance en soi et le désir de quitter le pays. L’émigration apparaît alors parfois moins comme un choix positif que comme une recherche d’une vie jugée plus prometteuse.

L’absence de filet social

En Tunisie, il n’y a ni une association telle que Amadeus en France pour aider les sans-abris à trouver un logement, ni de Resto du Coeur pour servir un repas chaud à ceux et celles qui ont faim, ni d’Armée de Salut pour offrir aux SDF un lit et une douche chaude ne serait-ce que pour quelques jours…

Chez nous, celui ou celle que le sort, ou la chance ou même quelquefois sa propre famille lâche, se retrouve à nos feux rouges à faire la manche ou à fouiller nos poubelles à la recherche de quelques restes de repas ou de bouteilles en plastique vides à revendre.

Or, comme l’explique les auteurs du   World Happiness Report 2026 et comme le prouve l’exemple de la Finlande où les habitants se disent les plus heureux (7,786/10) alors qu’ils vivent six mois par an à -20 degrés Celsius, l’une des variables explicatives du sentiment de bonheur est et le soutien social et la possibilité de compter sur des proches en cas de difficulté. Une autre variable qu’ils mentionnent explicitement aussi est la générosité, notamment le fait de donner à des œuvres caritatives.

En effet, le sentiment de bonheur dépend non seulement des ressources dont dispose un individu, mais aussi de la sécurité dont il bénéficie face aux aléas de la vie. Or, lorsque les mécanismes de protection sociale sont insuffisants, comme en Tunisie, chaque difficulté économique, chaque maladie et chaque perte de revenu peut devenir une source d’angoisse.

En Tunisie, malgré l’existence de dispositifs de sécurité sociale, de couverture sanitaire et d’aides publiques, leur portée, leur niveau de protection et leur accessibilité restent très limités et ne permettent pas toujours de répondre efficacement aux besoins de toutes les catégories de la population.

L’absence d’un filet social suffisamment protecteur transforme alors l’incertitude économique en insécurité existentielle. Cette insécurité a des conséquences psychologiques importantes : inquiétude permanente, sentiment de vulnérabilité, perte de confiance dans l’avenir et impression d’être abandonné par la collectivité. Elle peut également affaiblir les solidarités familiales, lorsque les proches, eux-mêmes confrontés à des difficultés, ne sont plus en mesure d’apporter une aide suffisante. Or, à l’absence de filet social s’ajoute l’éclatement familial

L’éclatement familial

La famille a longtemps constitué, en Tunisie, l’un des principaux piliers de la solidarité, de la sécurité affective et de la protection sociale. Elle permettait de partager les ressources, d’accompagner les enfants, de soutenir les personnes âgées et de surmonter collectivement les difficultés de l’existence.

Mais les transformations économiques, sociales et culturelles fragilisent parfois ce modèle. Les séparations et les divorces, les conflits entre générations, l’éloignement des enfants partis étudier ou travailler à l’étranger, ainsi que l’individualisation croissante des modes de vie peuvent affaiblir les solidarités familiales traditionnelles.

Pour illustrer l’éclatement familial dans la Tunisie de 2026, je citerais la baisse du nombre de mariages simultanément à l’accroissement du nombre de divorces.

En 2023, on comptait environ 22 divorces prononcés pour 100 mariages célébrés la même année. Ce rapport est un indicateur annuel, et non la proportion des mariages qui finiront par un divorce.

Les mariages diminuent : de 83 105 en 2019 à 72 953 en 2023, soit une baisse d’environ 12,2 %.

Le rapport entre divorces et mariages augmente : il est passé d’environ 20,8 % en 2019 à 22 % en 2023.

Le bonheur suppose aussi la dignité

Il existe une dimension du bonheur dont on a beaucoup parlé durant la révolution de 2011 et qui est même une des raisons du déclenchement de celle-ci : la dignité.

Être heureux, ce n’est pas seulement éprouver du plaisir. C’est aussi pouvoir regarder sa vie avec le sentiment qu’elle a un sens et que l’on compte pour quelqu’un.

Un retraité qui a travaillé quarante ans et qui doit ensuite compter chaque dinar peut ressentir une profonde injustice.

Un jeune diplômé qui passe des années à chercher un emploi peut finir par perdre confiance en lui.

Une personne âgée qui fouille les poubelles (qu’on appelle barbachas et qui sont de plus en plus nombreux dans nos villes) pour récupérer des bouteilles en plastique ne souffre pas seulement du manque d’argent. Elle souffre aussi du regard de la société.

La dignité humaine ne devrait jamais dépendre du niveau de revenu.

Le manque de confiance dans l’avenir

Peut-être est-ce là l’un des problèmes les plus importants de la Tunisie contemporaine : la difficulté de croire en demain.

Un individu peut accepter une situation difficile s’il pense qu’elle est temporaire. Mais lorsqu’il ne voit aucune perspective d’amélioration, la difficulté devient beaucoup plus lourde à supporter.

C’est là où la politique au sens politicien du terme s’invite dans l’équation du bonheur.

Le manque de démocratie, l’absence de liberté d’expression, le décret 54 selon lequel on peut se retrouver en prison pour un statut d’opinion publié sur Facebook, éloignent davantage le mirage du bonheur et rendent la vie au quotidien encore plus étouffante, je dirais même encore plus que les coupures d’électricité ou d’eau potable ou le manque de beurre, de sucre, de médicaments, de riz, etc.

Conclusion : le paradoxe tunisien

La Tunisie possède pourtant des ingrédients qui pourraient favoriser une certaine qualité de vie : un climat agréable, la mer, une histoire millénaire, une culture riche, une gastronomie exceptionnelle, des liens familiaux encore importants et une capacité remarquable à créer de la convivialité à partir de presque rien.

Un café partagé avec un ami, une conversation interminable autour d’un verre de thé, un repas familial, une promenade au bord de la mer, un voisin qui rend service à son voisin…, toutes ces choses ont une valeur économique nulle, mais ont une valeur humaine immense.

Il serait cependant naïf de ma part de prétendre que les Tunisiens vivent heureux simplement parce qu’ils possèdent une culture de la convivialité.

Le jeune diplômé qui ne trouve pas de travail, le fonctionnaire qui voit son salaire perdre progressivement son pouvoir d’achat, le retraité qui constate que sa pension ne lui permet plus de vivre comme auparavant, la mère qui s’inquiète pour l’avenir de ses enfants, le jeune qui rêve de quitter le pays parce qu’il ne croit plus pouvoir y construire son avenir, la personne âgée qui se retrouve seule, tous vivent une forme différente de frustration.

Et lorsque les frustrations s’accumulent, elles peuvent finir par transformer le rapport que les citoyens entretiennent avec leur propre pays.

Post-Scriptum : J’ai hésité à ajouter ce post-scriptum, mais je me suis décidé finalement à le faire parce qu’il n’est pas loin du sujet traité dans cet article, à savoir celui du bonheur.

Selon une interview de Nesrine Ben Ali qui circule sur Facebook, les trois derniers mots que son père à prononcé avant de quitter ce monde sont : «Taalet Hkaya Fargha», dans le sens où «la vie ne valait pas la peine d’être vécue» !

Voilà un homme que la nature a doté d’un physique et d’une santé avantageux, qui a gravi tous les échelons du pouvoir, a régné en maître absolu sur la Tunisie pendant 23 ans, a accumulé toutes  les richesses matérielles et immatérielles imaginables, habité dans les plus beaux palais, a eu droit aux plus grands honneurs et réceptions diplomatiques, roulé dans les voitures les plus luxueuses, épousé plusieurs femmes et gouté à tous les plaisirs terrestres possibles et imaginables et qui trouve finalement que la vie ne valait pas la peine d’être vécue !

J’avoue que venant de sa bouche, ces trois mots m’ont fait réfléchir et ont contribué à la définition du bonheur que j’ai indiquée dans mon précèdent article, à savoir : «le bonheur est en chacun de nous et il appartient à chacun de nous de le chercher au fond de lui-même et non pas dans les biens matériels ou dans la compagnie des autres».

* Economiste universitaire et consultant international.

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Tribune. Nord Stream : à qui profite le sabotage des gazoducs en 2022 ?

14. Oktober 2026 um 12:51
Le mercredi 14 octobre 2026 s’est tenu à Hambourg, le premier jour du procès de l’ancien officier Serhii K, qui est accusé du sabotage des gazoducs. Auparavant, en 2022, en France et en Europe, les gouvernements et les médias ont…

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Tribune. Le post-fascisme avance ses pions

14. Oktober 2026 um 09:46
La métamorphose du fascisme moderne gagne du terrain tant en Europe qu’en Amérique latine. Visiblement, le phénomène se nourrit de la crise de la démocratie, qui n’arrive plus à faire prévaloir ses valeurs dans ces sociétés. En bref Le post-fascisme…

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Intelligence artificielle | Attention au piège des benchmarks !

14. Oktober 2026 um 07:29

L’Occident s’est enfermé dans une illusion métrologique où chaque semaine, des classements dorés à l’or fin décernent la «suprématie de l’intelligence artificielle» sur la base de benchmarks devenus de véritables pièces de théâtre. On compare des pourcentages d’exactitude sur des tests d’école (MMLU, HumanEval, Math), comme si l’on mesurait la puissance militaire de deux empires en comptant le nombre de médailles obtenues à un concours de tir à l’arc.

Mahjoub Lotfi Belhedi *

La réalité est bien plus brutale : la caducité des techniques actuelles de benchmarking est quasi-totale.

L’évaluation de l’IA ne souffre plus d’un manque de précision, mais d’un biais d’invalidation fondamentale. Les modèles de frontière sont surentraînés pour réussir les tests, ils connaissent les réponses aux examens avant même de s’y présenter. Mais surtout, ces benchmarks mesurent une performance statique, en laboratoire, ignorant la véritable nature de la guerre technologique : la puissance infrastructurelle, l’agilité systémique et surtout l’imprévisibilité stratégique.

Déclarer aujourd’hui les États-Unis vainqueur sur la base des benchmarks d’OpenAI ou d’Anthropic est une erreur d’appréciation stratégique. La suprématie de l’IA ne se joue pas dans une feuille de calcul, mais sur le terrain d’une guerre invisible structurée par quatre piliers matériels et surtout une variable x imprévisible.

Primo, la guerre des modèles : la brute de la Silicon Valley face à l’alchimie de «Hangzhou».

La méthodologie américaine repose sur «le scaling law brutal» qui consiste à injecter plus de paramètres, consommer plus de térawatts, empiler plus de milliards. Les USA produisent des titans monolithiques, ultra-performants sur le papier, mais lourds et extrêmement coûteux à faire tourner.

Côté chinois, la contrainte a engendré une mutation techno-génétique. Privée de la force brute par les sanctions, la Chine a développé une culture de l’optimisation extrême. L’épisode DeepSeek n’était qu’un tir de sommation : la démonstration qu’une architecture distribuée, distillée et basée sur un apprentissage par renforcement frugal pouvait égaler les monstres américains pour une fraction ridicule de leur coût.

Pendant que Washington évalue la «réflexion» de ses modèles sur des énigmes logiques, Pékin déploie des dizaines de milliers de modèles légers, spécialisés (Agentic AI), directement greffés sur son tissu industriel, son réseau de surveillance et sa robotique. L’un calcule la métaphysique, l’autre orchestre l’économie matérielle.

Secundo, les data centers et l’énergie, la faille du réseau américain.

Si l’IA est le nouveau cerveau global, les data centers en sont le système nerveux central. Dans ce périmètre stratégique, les benchmarks de laboratoire oublient la physique.

Les USA affichent une capacité cumulée impressionnante et des projets pharaoniques (Stargate et clusters de gigawatts), mais ils heurtent un mur imprévu : la vétusté de leur réseau électrique, les blocages bureaucratiques et l’opposition des populations locales face à la surconsommation d’eau et d’électricité.

À l’inverse, la Chine aborde la question de la puissance de calcul avec la rigueur d’une planification d’État centralisée. Avec son projet stratégique de «Routage des données de l’Est vers l’Ouest» (East Data, West Computing) lancé officiellement en février 2022, Pékin connecte directement ses mégacentres de calcul aux barrages hydroélectriques du Sud-Ouest et aux immenses parcs solaires et éoliens du désert de Gobi. La Chine ne construit pas juste des serveurs, elle bâtit une infrastructure énergétique dédiée à l’inférence en temps réel.

Tertio, les semi-conducteurs : l’embargo américain a-t-il vraiment bloqué la Chine ?

En interdisant la vente de ses puces de pointe (comme les Nvidia H100 ou B200…), Washington pensait paralyser l’essor de l’IA en Chine. C’était sans compter sur la résilience et l’agilité d’un pays habitué à innover sous pression.

Loin d’être freinée, la Chine a structuré son propre écosystème matériel indépendant. Symbole éclatant de cette riposte : le déploiement massif de puces de dernière génération comme la Huawei Ascend 910C, associée aux superclusters de calcul CloudMatrix. Ces accélérateurs ultrapuissants démontrent la force de la stratégie chinoise du «dépassement en virage».

Pour surmonter l’absence d’équipements de lithographie EUV occidentale, les ingénieurs chinois repensent toute l’architecture microélectronique :

– empilement de mini-puces et intégration 3D avancée pour démultiplier les performances sans dépendre des procédés de gravure de TSMC ;

– optimisation logicielle poussée (via le Framework Cann de Huawei) et réseaux d’interconnexion optique pour contourner les verrous de mémoire ;

– pari sur les technologies de rupture, notamment l’industrialisation des premières puces à lumière (calcul photonique) et des architectures neuromorphiques imitant le cerveau humain.

Si les benchmarks d’aujourd’hui ne mesurent que la vitesse d’exécution sur puces occidentales, la Chine a créé en secret un écosystème matériel parallèle. De la conception de puces Asic sur mesure à la maîtrise de l’interconnexion chiplet (un type de micropuce), en passant par l’optimisation logicielle des accélérateurs Huawei (Ascend), les ingénieurs chinois ont appris à faire sauter les verrous d’efficacité.

Le goulot d’étranglement de la mémoire HBM et de la lithographie EUV pousse la Chine vers des paradigmes alternatifs : calcul photonique, processeurs analogiques et architectures neuromorphiques. Si une seule de ces voies franchit le seuil de viabilité commerciale, le monopole de l’architecture x86/GPU – issu du mariage entre le processeur central (CPU x86) et le processeur graphique (GPU) – s’effondre du jour au lendemain.

Autrement dit, l’embargo américain sur les puces Nvidia (H100, B200) censé paralyser l’IA chinoise n’a pas tenu en compte la capacité d’adaptation d’un pays habitué aux contraintes de siège.

Quarto, le système sanguin mondial : les câbles sous-marins & l’Internet physique

On oublie souvent que l’IA «dans le cloud» repose sur des câbles de fibre optique sous-marins reposant par 4 000 mètres de fond. La suprématie de l’IA n’est rien sans la maîtrise de sa distribution en millisecondes.

Dans cette arène silencieuse, la compétition est féroce. La Chine déploie ses propres dorsales internationales (comme le câble Peace qui s’inscrit directement dans le volet numérique des Nouvelles Routes de la Soie) pour interconnecter le Sud Global (Asie du Sud-Est, Moyen-Orient, Afrique, Amérique Latine) sans passer par les bifurcations américaines ou européennes.

En contrôlant les tuyaux par lesquels transitent les modèles open-source chinois distribués massivement, Pékin garantit que la couche applicative mondiale tournera sur ses standards infrastructurels, neutralisant toute tentative de blocage numérique par l’Occident.

Quinto, la discrétion Chinoise et le scénario du Jour J.

C’est dans ce cadre précis que le benchmarking traditionnel révèle son absurdité totale. Les métriques occidentales ne mesurent que ce qui est rendu public et commercialisé.

En Chine, une bonne partie de l’écosystème d’IA est marquée par une lisibilité stratégique fort réduite. Tandis que les entreprises de la Silicon Valley font du bruit médiatique à chaque version mineure pour rassurer leurs investisseurs, les laboratoires chinois (qu’ils soient liés à l’Académie chinoise des sciences, à l’armée ou aux géants de la tech) opèrent sous le sceau du secret opérationnel.

Selon les spécialistes en IA, les technologies majeures chinoises en cours d’expérimentation à l’abri des regards touchent, entre autres :

– des modèles hybrides alliant Quantum Computing et réseaux de neurones pour la cryptanalyse et la simulation moléculaire ;

– des architectures d’IA militaires en mesure d’opérer en essaims autonomes sans connexion réseau ;

– des algorithmes de raisonnement synthétique à très faible empreinte mémoire, apte de tourner sur des puces grand public dégradées.

Cette tendance de rupture globale démontre que le potentiel d’évolution de la Chine en IA n’est pas linéaire, il est exponentiel et discontinu. Et l’illusion de la suprématie américaine reposant sur un score de 92% à un test standardisé contre 89% pour un modèle chinois est une berceuse pour diplomates. Il suffirait de quelques heures par la publication surprise d’une rupture architecturale, l’activation d’un réseau de puces photoniques souverain ou la mise à disposition globale d’un modèle AGI open-source ultraléger pour que la suprématie bascule instantanément.

In fine, pendant que l’Occident pèse des plumes sur des balances électroniques, la Chine est en train de couler une enclume. La vraie suprématie de l’IA ne sera pas proclamée par un classement sur GitHub, elle sera constatée le jour où le monde entier réalisera que l’infrastructure de son économie tourne déjà sur un modèle dont il ne possède pas la clé.

* Stratège en réflexion IA.

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Citron pressé | Boualem Sansal ou l’arroseur arrosé

13. Oktober 2026 um 08:00

De la polémique sur l’immigration à la récupération politique de son image, le parcours médiatique de l’écrivain français d’origine algérienne Boualem Sansal interroge les rapports entre littérature, pouvoir et instrumentalisation des figures intellectuelles. Derrière la célébration d’un écrivain présenté comme un symbole absolu de la liberté se dessine une question essentielle : où s’arrête l’admiration sincère d’un auteur et où commence son exploitation politique ? Question que l’écrivain doit du reste se poser à lui-même…

Dr Abderrahmane Cherfouh *

À force de renier ses principes, on finit par se confronter aux conséquences de ses propres choix. Le temps finit parfois par rendre à chacun le fruit de ses actes. Dans un récent entretien, l’écrivain Boualem Sansal se lamentait de l’accueil qui lui est désormais réservé à Paris après son feuilleton éditorial et ses déclarations fracassantes, résumant son quotidien par cette formule : «C’était matin et soir, j’étais l’ingrat et le salaud». L’ironie est le désespoir de ceux que le spectacle du monde a cessé de faire rire.

Voilà un homme qui découvre, feignant la surprise, des qualificatifs que le peuple algérien lui attribue pourtant depuis des années. Sauf que cette fois, ce ne sont pas les Algériens qui le pointent du doigt, mais ses propres soutiens du microcosme parisien.

En se retournant contre le système qui l’a médiatiquement fabriqué après avoir renié la patrie qui l’a nourri et formé, Sansal fait face au miroir de ses propres turpitudes. L’instrument de l’extrême droite française est en train de réaliser, à ses dépens, qu’un mercenaire idéologique n’a pas d’amis : il n’a que des utilisateurs.

La fabrication d’une icône par une droite en manque de symboles

À Paris, le monde politique et les médias confondent trop souvent les enjeux électoraux avec la valeur littéraire d’un écrivain.

Dès qu’un auteur instrumentalise les thèmes incandescents de l’époque — l’autoritarisme, le fanatisme et les fractures géopolitiques —, une partie du complexe médiatique s’empresse de lui tailler un costume sur mesure : celui du «martyr absolu». C’est ainsi que s’est écrite la saga de Boualem Sansal, ou l’histoire stupéfiante d’un esprit aux prophéties apocalyptiques métamorphosé en icône nationale par une droite en quête de symboles.

Invité régulier des plateaux télévisés, l’écrivain n’a jamais hésité à surenchérir sur le lexique de l’extrême droite. Lors d’un entretien diffusé dans l’émission Les Conversations en mai 2024, alors que son interlocuteur évoquait prudemment la question de l’immigration, l’auteur coupait court pour imposer sa vision des choses : «Vous parlez d’immigration, mais c’est une invasion !» En qualifiant les flux migratoires de «colonisation à l’envers» et en affirmant sur CNews ou dans les colonnes du Figaro que la France perdait une guerre culturelle face à un projet de conquête, l’écrivain offrait sur un plateau d’argent la caution rêvée aux tenants du choc des civilisations.

Mais comment en est-on arrivé là ? Comment faire d’un écrivain jusque-là peu connu du grand public une star de dimension mondiale ? Le secret de cette élévation médiatique réside notamment dans la ferveur des campagnes politiques françaises. À l’approche d’échéances électorales majeures, la droite s’est disputé sa présence. Bruno Retailleau affichait fièrement son amitié avec lui et l’invitait à son premier meeting, dans une mise en scène qui a viré au fiasco. En cherchant à ériger une figure au discours si particulier en «faiseur de présidents», ce courant politique a rejoué le mythe de Frankenstein : il a façonné sa propre créature médiatique, un avatar idéologique nourri de surenchères, qui a fini par échapper à ses géniteurs.

Cet affaissement éthique et la dérive du débat public — où la course aux voix et le règne de l’image ont fini par banaliser la xénophobie et ériger des provocateurs en modèles de franc-parler — n’étaient en réalité que les signes avant-coureurs de cette séquence. C’est précisément dans cette brèche que s’engouffre l’intelligence cynique de Boualem Sansal : celle d’un auteur qui a su trouver sa place dans un écosystème médiatique avide de figures clivantes et de symboles politiques, échangeant une caution idéologique contre une visibilité et des dividendes considérables.

De l’intellectuel d’œuvre à l’intellectuel de plateau

Poussé sur le devant de la scène médiatique, Sansal y est resté non pas en raison de la profondeur d’une œuvre — car une simple succession de romans ne compose pas nécessairement une œuvre véritable —, mais parce qu’il s’est installé en symbiose parfaite avec une époque qui a fait de l’exclusion et du discours identitaire son terrain de prédilection. Nous assistons à une perversion des valeurs capable de transformer la moindre posture en événement de première importance.

L’époque est bien révolue où un intellectuel se définissait d’abord par la rigueur de son travail, par une création exigeante qui fondait sa légitimité lorsqu’il intervenait dans les affaires du siècle. Voltaire, Victor Hugo, Émile Zola, André Gide, Jean-Paul Sartre ou Pierre Bourdieu furent tous des créateurs qui ne devaient leur renommée qu’à leur talent, à la force de leurs écrits et à l’indépendance de leur pensée.

Aujourd’hui, peu importe la valeur ou la nullité d’une production : ce sont les médias, et la télévision en premier lieu, qui consacrent les intellectuels, décident qui l’est et qui ne l’est pas, modifiant radicalement leur statut. Il ne s’agit plus d’écrire les livres les plus substantiels pour être reconnu, mais d’être le plus visible possible, d’occuper l’antenne et les unes des journaux comme Le Monde ou Le Figaro. Grâce aux réseaux de connivence parisiens, l’auteur s’assure une place au soleil.

Dans cet échange de bons procédés, Sansal apporte aux médias la caution dont ils ont besoin pour leurs polémiques, tandis que les médias entretiennent sa réputation et le couronnent roi. Mais cette dépendance servile à l’égard de ceux qui l’ont fait roi — et qui peuvent du jour au lendemain le précipiter dans les oubliettes — se répercute sur la nature même de sa production. Tout se fait au détriment de la rigueur, du sérieux et de la vérité historique.

Faute d’innover et de créer, ces figures de plateau se distinguent toutes par un silence assourdissant sur les tragédies réelles du monde contemporain, qu’il s’agisse des massacres en Palestine, du drame du Soudan ou du blocus subi par Cuba. On assiste au contraire à leur alignement inconditionnel sur les politiques d’occupation, à leur soutien inlassable et inconditionnel à Israël et aux États-Unis, à leur dénigrement permanent du Sud Global et à leur obsession anti-immigrés. À chacun son fonds de commerce idéologique : pour peu qu’il soit rentable, son détenteur peut se permettre n’importe quelle fantaisie, jusqu’à soutenir qu’un raciste n’est qu’un humaniste persécuté.

Le prisme colonial : du ressentiment au reniement

Pour comprendre la mécanique de Sansal, il faut analyser le cadre mental dans lequel il s’est enfermé. Nous faisons face à une forme de racisme idéologique, tout aussi pernicieux que le racisme biologique. Il s’agit du logiciel propre aux esprits coloniaux et impérialistes : «Tu dois penser comme moi, adopter mes dogmes, sinon tu es considéré comme l’ennemi.»

Un esprit libre et véritablement universaliste sait travailler sur ce qui rassemble les êtres humains tout en acceptant ce qui les sépare. L’esprit colonial, lui, rejette viscéralement la différence. Si vous ne pensez pas comme lui, si vous ne validez pas ses obsessions, vous ne serez jamais le bienvenu. C’est ce fascisme identitaire qui caractérise aujourd’hui le discours de Sansal et qui est en train de subir un choc violent face au principe de réalité.

On peut légitimement s’interroger sur la trajectoire psychologique de l’écrivain : s’agit-il d’une naïveté politique sidérante, d’un aveuglement tragique sur les signaux et les marqueurs idéologiques qui l’entourent ? Ou alors, plus simplement, faut-il admettre que Sansal est irrémédiablement tombé, par le biais de ses frustrations et de ses ressentiments pathologiques, dans la sphère la plus réactionnaire ? Les notions d’«extrême droite», de neutralité ou de clairvoyance politique semblent désormais frappées d’un flou artistique absolu dans son esprit, masquant à peine un alignement total sur des dogmes xénophobes.

En diabolisant systématiquement les musulmans et les immigrants sous le qualificatif d’«envahisseurs», Sansal a tenté d’appliquer la stratégie classique du bouc émissaire. Mais ce principe politique comporte une règle d’or : il n’est jamais payant à long terme. Il finit toujours par se retourner contre son propre initiateur. En s’attaquant avec la même hargne aux voix laïques et progressistes qui dénonçaient ses amalgames, Sansal s’est définitivement aliéné ses soutiens historiques.

L’imposture du «Voltaire» autoproclamé face au miroir d’Émile Zola

Tant que Sansal servait les intérêts de ses promoteurs, ses courtisans les plus zélés n’hésitaient pas à le parer de vertus philosophiques indues, allant jusqu’à le qualifier grotesquement de «Voltaire algérien». Quelle insulte à l’esprit des Lumières et à l’honnêteté intellectuelle ! Voltaire, Sartre ou Beauvoir ont marqué l’Histoire en choisissant d’écouter leur conscience au détriment de la raison d’État ou des opportunismes de carrière. Sansal, lui, n’est qu’un pamphlétaire aux indignations sélectives.

Où est la conscience de ce prétendu «Voltaire» face aux tueries de masse perpétrées à Gaza ? Lors de son voyage en Israël en 2012, balayant les critiques relatives à l’occupation, Sansal déclarait toute honte bue : «Ma liberté de penser et de parler passe avant toute chose… Je suis venu avec joie et je reviendrai.» Plus tard, au micro de la radio Kan Reshet Bet, il scellait cette sélectivité morale en affirmant, sans le moindre mot pour la tragédie palestinienne : «Mon amitié avec Israël est ce que le régime algérien ne pouvait pas supporter», réduisant ainsi un conflit d’occupation à une simple «guerre civile». Ce refus de voir la souffrance des opprimés trahit une faillite morale absolue.

Comment ne pas éprouver une vive indignation en songeant, par contraste, au sort d’Émile Zola ? Candidat malheureux à dix-neuf reprises à l’Académie française, le titan du naturalisme et l’auteur de ‘‘J’accuse… !’’ a payé son engagement en faveur d’Alfred Dreyfus au prix de la haine, des menaces et de l’exil. Son combat demeure l’un des exemples les plus marquants du courage intellectuel. Un siècle plus tard, les institutions déroulent le tapis rouge devant un «athée mystique à double visage» dont la seule arme est l’amalgame anti-laïque et la provocation marchande.

La trahison éditoriale et la qualification juridique

Le cynisme marchand a fini par achever le personnage. Après avoir bénéficié de la mobilisation de son éditeur historique Gallimard et de soutiens européens pour sa libération, Sansal a cédé aux sirènes financières en rejoignant les écuries Grasset (groupe Hachette-Bolloré) contre un chèque mirobolant d’un million d’euros. Ce marchandage a suscité la désillusion de ses soutiens, jusque dans les rangs du Parlement belge et de l’Académie royale de Belgique, où ses pairs lui ont infligé un réquisitoire mémorable sur sa déchéance éthique.

Au-delà de la faillite morale, les propos répétés de Sansal relèvent d’une responsabilité civique et légale. Classer les êtres humains, désigner des communautés entières (musulmans, immigrants) sous le sceau de l’«invasion» ou de la menace constitue une forme intolérable de discrimination.

En droit français, de tels dérapages dépassent la simple liberté d’opinion :

  • L’article 24 de la loi du 29 juillet 1881 sanctionne l’incitation à la haine, à la violence ou à la discrimination envers un groupe de personnes en raison de leur origine ou de leur religion.
  • L’article 225-1 du Code pénal définit et réprime sévèrement les discriminations portées aux droits fondamentaux des individus.

Cet homme irresponsable ne saurait se draper plus longtemps dans le manteau de la laïcité. Il s’agit désormais d’informer les esprits éclairés et les vrais défenseurs des libertés que cet auteur n’est qu’un agitateur anti-laïque, dont les amalgames tombent sous le coup des principes civiques les plus élémentaires.

Le syndrome du citron pressé et le verdict de la postérité

Le vent tourne en France et l’autorité usurpée de Boualem Sansal s’émousse irrémédiablement. La dénonciation est désormais lancée, et elle se poursuivra de bouche à oreille, sur la toile et dans les médias indépendants.

Sansal est définitivement devenu semblable à ce citron que l’on presse jusqu’à la dernière goutte pour alimenter les polémiques des plateaux télévisés. Une fois totalement asséché, il sera mis au rebut par ceux-là mêmes qui l’ont instrumentalisé.

Traité de «salaud» et d’«ingrat» par le Tout-Paris littéraire et politique qu’il a tenté de berner, il subit aujourd’hui un juste retour des choses. L’arroseur est arrosé. L’Histoire retiendra qu’à force de nourrir son ego de contrevérités, d’amalgames répréhensibles et de reniements, Boualem Sansal aura fini par s’isoler totalement : rejeté par la patrie qu’il a trahie, méprisé par le système qui l’a utilisé, et condamné par la conscience des hommes libres.

* Médecin algérien au Canada.

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Promouvoir les sociétés d’exercice libéral médical en Tunisie

12. Oktober 2026 um 10:29

En Tunisie, l’exercice médical libéral se fait désormais sous deux formes : le cabinet médical individuel ou  de groupe ou dans le cadre d’une société civile professionnelle. En revanche il n’existe pas de cadre juridique pour la société d’exercice libéral médical.

Dr Abdelmajid Mselmi *

Ces dernière années, l’intérêt de la création de ce genre de société a été largement évoqué et débattu dans les instances de la profession médicale au vu des ses avantages démontrés dans d’autres pays. Il permet de développer l’exercice médical avec plus de transparence et de sérénité.

Pour contribuer à ce débat, nous avons revu ce mode d’exercice tel qu’il est pratiqué en France, pays avec lequel nous avons beaucoup de similitudes au niveau de notre système de santé et notre système d’assurance maladie.

En France, la loi du 31/12/1990 a constitué une rupture majeure en créant les sociétés d’exercice libéral «Sel» permettant aux professions libérales d’exercer en société de capitaux sans perdre ni leur statut civil ni leur déontologie. La «Sel» est réservée aux professions libérales réglementaires telles que les médecins les avocats les médecins dentistes, etc..

Depuis, plusieurs textes réglementaires ont été publiés pour organiser l’exercice libéral notamment médical sous le mode d’une société de capitaux.

En 2011, le conseil national de l’ordre des médecins de France a approuvé les statuts des sociétés d’exercice médical libéral en précisant le cahier de charge pour chaque type de société.

En 2023 il y a eu la publication le l’ordonnance du 8 février sur l’exercice en société des professions libérales réglementaires.

En France, il existe plusieurs formes de «Sel». La plus fréquente est le Selarl ou société d’exercice libéral à responsabilité limitée. Le médecin exerce seul ou à plusieurs, la responsabilité est limitée aux apports. La Selasu (société d’exercice libéral par action simplifiée unipersonnelle) est plus souple dans sa rédaction statutaire et son organisation de gouvernance

Caractéristiques, avantages et contraintes

Contrairement à ce que beaucoup peuvent penser, la Sel médicale peut être unipersonnelle sans besoin de s’associer à d’autres confrères. On décide de son propre gré de transformer son mode d’exercice de cabinet médical en une société unipersonnelle qui peut devenir multi-personnelle selon les besoins.

Ce qui change c’est que dans le cadre de la société, on n’exerce plus en son propre nom. On crée une entreprise dotée de la responsabilité morale qui encaisse les honoraires, supporte les charges et verse au médecin une rémunération. Le médecin est à la fois l’associé qui détient le capital social et le gérant qui dirige la société.

Les sociétés exercent après autorisation du conseil de l’ordre et sous son contrôle. Elles n’exercent que la profession médicale et ne peuvent avoir aucune autre activité commerciale. La responsabilité médicale civile ou pénale du médecin reste toujours personnelle et ne relève aucunement de la société.

Il est le vrai que la Sel est considérée comme un moyen pour atténuer la pression fiscale de façon légale. Ce qui est une bonne cause.

En effet,  en mode de personne physique (cabinet médical), tout le bénéfice subit le barème progressif de l’IR, jusqu’à 45 %. En mode Sel, la société est imposée à 15 % puis 25 %.

L’idée n’est donc pas de ne plus payer d’impôt, mais de piloter la rémunération du médecin. Vous vous versez ce dont vous avez besoin pour vivre et vous laissez le reste dans la société, imposé à 15 ou 25 % au lieu de 45 %. Cette trésorerie capitalisée sert ensuite à investir, à constituer une réserve ou à préparer un projet : acquisition des murs, regroupement…

Ce mode d’exercice permet d’autre part la protection du patrimoine : séparation nette entre le patrimoine personnel du médecin et le patrimoine professionnel de la société. Il facilite l’association et la transmission : cession plus aisée de parts sociales, intégration de jeunes confrères ou création d’une structure de type holding pour préparer l’avenir ou racheter des parts.

En revanche il y a des contraintes telles que le respect de la majorité du capital détenu par les professionnels exerçant au sein de la structure. En plus des coûts de fonctionnement plus élevés (frais de constitution, comptabilité d’entreprise plus complexe, assemblées générales annuelles).

Responsabilité du ministère de la Santé

Le mode d’exercice en société libérale médicale mérite d’être ajouté à la «carte» des modes d’exercice offerts aujourd’hui aux médecins tunisiens. Le praticien choisit ce qu’il lui convient comme mode d’exercice.

La meilleure voie pour faire aboutir ce projet est de sensibiliser et convaincre le ministère de la Santé qui a la tutelle générale sur l’exercice médical public et libéral sur tout le territoire du pays.

Le jour ou  le ministère de la Santé sera convaincu de l’intérêt national d’un tel projet, il a tous les moyens et les prérogatives pour l’élaborer et le finaliser ce projet en partenariat avec le conseil de l’ordre des médecins et les instances représentatives des médecins jusqu’à sa publication dans le journal officiel et  sa mise en application.

Nous pensons que le mode de «SEL» médicale peut représenter une réponse à des soucis de certaines franges des médecins et permet de développer l’exercice médical dans notre pays. Il est temps de passer à l’action.

* Chirurgien, professeur agrégé.

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Je n’aime pas l’IA, mais la question n’est pas là !

12. Oktober 2026 um 08:33

Ah, cette intelligence artificielle ou IA ! Ces deux lettres si galvaudées ! Que de bouleversements elle impose et que d’efforts elle exige pour ne pas se laisser dévorer par ceux qui en détiennent les clés.

Raouf Laroussi *

Tout le monde est expert en IA ! Tout le monde, ou presque, adopte une posture sérieuse pour parler d’IA ! IA, IA, IA… combien de fois entend-on ces deux lettres prononcées ou écrites dans un sens ou dans l’autre ! Parfois même, pour sacrifier aux anglicismes, cet acronyme est prononcé à l’anglaise («Aïe-Eh»)… Ah, que c’est douloureux !

Et voilà que tout le monde s’improvise expert. Si certains vantent ses bienfaits, d’autres appellent à la méfiance. Certains poussent même la phobie jusqu’à affirmer que cette technologie pourrait conduire à l’extinction de l’humanité ! Jamais une avancée technologique n’a suscité autant d’émoi et de curiosité.

Mais moi, je n’aime pas l’IA !

Comment aimer ces textes qui se déroulent sans la moindre faute d’orthographe, de conjugaison ou de grammaire ? Ces textes au rythme si froidement calculé, dénués d’âme. L’imperfection n’est-elle pas, au fond, une part indéniable du charme humain ? Certes, l’IA génère de belles images et des vidéos superbes à une vitesse fulgurante. Mais ces productions ne sont-elles pas souvent conçues pour tromper ou désinformer ? Il devient difficile de distinguer le vrai du faux, avec tous les dégâts qui en résultent !

Et puis, l’IA s’en prend aux mathématiques, la discipline même qui lui a donné vie ! La voilà devenue concurrente, s’attaquant à des questions ouvertes et parvenant parfois à y apporter des réponses. Mais mesure-t-on les conséquences d’un relâchement de l’esprit mathématique, jadis fondé sur l’effort, l’élaboration de méthodes et la rigueur du raisonnement ? Car l’essence des mathématiques ne se résume pas à résoudre des problèmes, mais bien à concevoir des méthodes pour y parvenir.

L’IA séduit, incontestablement.

Il est vrai qu’une application capable de dialoguer avec un humain dans son propre langage, et de répondre à ses questions en quelques secondes, tient du miracle. Il est fascinant de voir des modèles analyser des images ou des documents avec une acuité dépassant souvent celle des meilleurs experts. Mieux encore, des robots propulsés par l’apprentissage automatique (Machine Learning) ou profond (Deep Learning) accomplissent des tâches à notre place. Alors, oui, l’IA a de quoi séduire.

Toutefois, cette déferlante qui bouleverse toutes les activités humaines reste mal encadrée à bien des égards : sécuritaire, éthique, légal, etc. Un effort colossal reste à fournir pour en tirer le meilleur parti tout en circonscrivant ses effets pervers. Alors oui : je n’aime pas l’IA… du moins tant qu’elle n’est pas entièrement domestiquée !

D’autre part, bien que la production basée sur l’IA se répande à un rythme effréné dans tous les domaines, le cœur de cette technologie — qu’il s’agisse du matériel (hardware), des données (data), de la conception des modèles ou des ressources énergétiques — se concentre dangereusement autour de deux pôles : les géants américains et la puissante Chine, qui se disputent le leadership mondial. S’il n’y prend garde, le reste du monde risque de devenir l’otage technologique de ces deux superpuissances. Et dans cette prise d’otages, tout est en jeu : la performance économique, la santé, l’éducation, la défense et, surtout, la souveraineté.

Voilà un autre facteur qui doit éveiller notre méfiance à l’égard de l’IA et nous pousser à l’action pour ne pas en être les victimes. C’est d’ailleurs une autre raison pour laquelle je n’aime pas l’IA : sa gouvernance n’est pas équitablement partagée.

Je n’aime pas l’IA ? En réalité, aimer ou ne pas aimer n’est pas la bonne question !

L’IA est là, tout comme les avancées technologiques qui l’ont précédée. Face à une telle révolution, la meilleure résolution est de l’adopter au plus vite. Plus que l’adopter, nous devons en acquérir une maîtrise totale. Ce choix s’impose à tous les niveaux : aux individus en tant qu’usagers, aux entreprises en tant qu’utilisateurs avertis et producteurs de modèles adaptés, et aux pouvoirs publics pour élaborer une stratégie nationale et des partenariats garantissant une souveraineté technologique.

Justifions ce verdict quelque peu tranchant.

Prenez le cas d’un parent. Peut-il faire l’impasse sur l’intrusion de l’IA ? Comment vérifier, dès lors, si ses enfants ont réellement fourni un effort pour leurs devoirs ou s’ils se sont contentés de solliciter une IA ? De même pour l’enseignant, qui doit redoubler de vigilance face à l’usage abusif de ces outils. À l’inverse, tout individu peut chercher à en tirer profit pour optimiser ses tâches quotidiennes.

Les exemples foisonnent. La médecine est également bouleversée : l’IA permet d’interpréter des radioscopies avec une précision surpassant parfois celle des meilleurs praticiens. Pourquoi un radiologue se priverait-il de cette assistance, sachant qu’il lui revient toujours de poser le diagnostic final ?

En contrepartie, cette avancée confronte le médecin à de nouveaux défis : les patients arrivent souvent informés, connaissant a priori leur pathologie et les traitements potentiels. C’est au médecin d’offrir ce qu’aucune machine ne peut procurer : l’empathie et la prise en compte du contexte personnel et humain du patient.

Pour l’entreprise, l’introduction de l’IA entraîne des mutations profondes. Dès lors qu’elle permet d’améliorer la productivité et de réduire les coûts de production, son usage devient impératif dans un environnement concurrentiel. L’innovation technologique n’est pas un luxe ni une mode ; son adoption est souvent une condition de survie.

Enfin, à l’échelle d’une nation, il est crucial que les autorités prennent la mesure de cet enjeu. Une stratégie nationale s’impose : élaboration d’une feuille de route, identification des acteurs clés, et mobilisation des ressources humaines et financières pour des projets d’envergure. Une structure de gouvernance dotée de larges prérogatives doit voir le jour. Il est évident qu’une IA pleinement souveraine est difficilement réalisable par un pays de taille modeste seul ; des partenariats régionaux sont indispensables pour espérer concurrencer les modèles dominants.

Ah, cette IA ! Ces deux lettres si galvaudées ! Que de bouleversements elle impose et que d’efforts elle exige pour ne pas se laisser dévorer par ceux qui en détiennent les clés.

Alors, définitivement… Aimer ou ne pas aimer n’est pas la bonne question !

Au travail !

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Tunisie | Faciliter la correction des dossiers Amen  Social

12. Oktober 2026 um 07:40

Amen Social est le système tunisien de protection sociale destiné aux familles pauvres et à faible revenu, créé par la loi organique n° 2019-10 du 30 janvier 2019. Il prévoit des allocations mensuelles pour les ménages les plus nécessiteux, un accès à des soins de santé gratuits ou à tarif réduit via la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam) et une aide financière pour la rentrée scolaire et universitaire des enfants de familles bénéficiaires. Ce programme bénéficie à près de 10 % de la population tunisienne, constituant les ménages pauvres. Raison de plus pour qu’il soit réformé et adapté aux besoins de la population qui en a besoin.

Gustavo Pessoa *

Quand les revenus d’un ménage baissent, son dossier social doit pouvoir suivre. Une information devenue ancienne peut peser sur une décision d’aide, même lorsqu’elle était exacte au moment de son enregistrement. Pour une famille concernée, savoir comment la faire rectifier compte autant que la qualité du registre. La modernisation d’Amen Social doit rendre cette correction plus simple, plus compréhensible et suffisamment rapide pour rester utile.

Le financement supplémentaire de 90 millions de dollars approuvé par la Banque mondiale le 27 mars 2026 offre l’occasion de renforcer cette exigence. L’opération soutient l’élargissement de la protection sociale et la modernisation de son administration, notamment le développement d’un registre intégré des bénéficiaires et l’extension des paiements numériques. Ce chantier devra permettre aux informations de mieux circuler tout en préservant la possibilité, pour chaque ménage, de faire rectifier celles qui le concernent.

La Tunisie dispose déjà d’un cadre pour contester les décisions. Le ministère des Affaires sociales rappelle que le décret gouvernemental 2020-317 encadre l’accès à Amen Social et le règlement des griefs. Le registre du programme et son mécanisme de réclamation ne partent donc pas de zéro. La question est celle de leur efficacité pratique lorsque les données circulent davantage entre administrations et que le programme accueille de nouveaux bénéficiaires.

Améliorer le dispositif et son suivi

L’évaluation publiée par la Banque mondiale en février 2026 décrit un dispositif de réclamation déjà opérationnel, associant le Bureau des relations avec le citoyen et les structures régionales. Plusieurs canaux permettent de déposer une plainte, dont les bureaux locaux, le courrier et le téléphone. Le projet prévoit aussi d’améliorer le dispositif et son suivi. Cette base doit guider la réforme, avec une attention particulière à ce qui se passe après le dépôt d’un recours.

Pour le ménage, l’essentiel est de comprendre quelle information a influencé la décision et comment signaler un changement. Le motif communiqué devrait être assez précis pour permettre une démarche utile, sans exposer des données personnelles. Une explication générale sur l’inéligibilité risque de laisser le demandeur chercher la mauvaise pièce justificative ou retourner au mauvais guichet. Lorsqu’une information doit être vérifiée auprès d’un autre service, l’administration devrait organiser cet échange au lieu d’en faire supporter toute la charge à la famille.

La possibilité de corriger une donnée mérite aussi d’être distinguée du désaccord avec les critères d’attribution. Une erreur sur un revenu, une situation familiale ou un document appelle une vérification factuelle. Une contestation de l’application des règles appelle une réponse motivée. Clarifier ces deux démarches faciliterait le travail des agents et éviterait de transformer chaque rectification en conflit sur l’ensemble du programme. Une correction justifiée peut conduire à réexaminer le dossier sans garantir automatiquement l’octroi d’une prestation.

Les délais observés devraient devenir un indicateur public de la réforme. Dans le suivi déjà prévu, des résultats agrégés pourraient montrer le temps nécessaire pour recevoir une réponse, la proportion de dossiers encore en attente et les principaux motifs de rectification. Ces informations aideraient à repérer un blocage dans une région ou une procédure, sans publier l’identité des familles. Le nombre de plaintes reçues, pris isolément, serait insuffisant : un canal plus accessible peut faire augmenter les demandes tout en améliorant le service.

Les voies physiques et téléphoniques restent importantes. Un changement de situation peut concerner une personne qui ne maîtrise pas les démarches en ligne, dispose d’une connexion irrégulière ou a besoin de l’aide d’un travailleur social. Le numérique devrait faciliter le traitement et le suivi de sa demande. Il devrait également permettre à l’agent qui l’accompagne de retrouver son dossier, pour éviter qu’elle raconte la même situation à chaque déplacement.

Mieux orienter les ressources disponibles

Cette attention aux recours relève aussi d’une bonne gestion financière. Une donnée corrigée aide à orienter les ressources vers les personnes qui répondent effectivement aux conditions du programme. Une décision compréhensible facilite le contrôle et réduit les démarches inutiles. À l’inverse, laisser une erreur se prolonger peut aggraver la difficulté que l’aide devait soulager et multiplier les coûts administratifs nécessaires pour la résoudre.

Le nouveau financement doit donc soutenir une protection sociale capable d’apprendre de ses propres corrections. Les familles ont besoin d’un interlocuteur identifiable, d’une explication utilisable et d’une suite donnée à leur démarche. Rendre ces éléments visibles donnerait un sens concret à la modernisation : un dossier qui évolue avec la situation du ménage, et une administration qui sait reconnaître puis rectifier une information devenue fausse.

* Professeur d’économie et de finance à la Fundação Getulio Vargas, au Brésil.

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Tunisie | Le SNJT tient son congrès alors que quatre journalistes sont en prison

10. Oktober 2026 um 13:03

Les travaux du congrès du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) débutent ce samedi 10 octobre 2026 dans un contexte politique et médiatique d’une extrême sensibilité, marqué au premier chef par l’incarcération de quatre journalistes — Mourad Zeghidi, Borhen Bsaies, Zied El Hani et Mohamed Yousfi. Cette situation remet au premier plan la question de la liberté de la presse et des limites de l’ouverture en Tunisie, conférant au débat sur la situation de la profession des dimensions qui dépassent le cadre strictement syndical.

Fahem Boukaddous *

L’un des indicateurs permettant d’appréhender la nature des relations entre le pouvoir et la presse en Tunisie est sans doute le nombre de journalistes incarcérés simultanément. Quelles que soient les formes de restriction — des procès et poursuites judiciaires à l’interdiction d’exercer, en passant par les pressions sur les médias et les entraves à l’accès aux sources d’information — l’emprisonnement de journalistes demeure l’un des indicateurs les plus révélateurs de l’état des libertés publiques et de la nature des limites imposées à la liberté d’expression et à la critique.

Durant les années du régime de Ben Ali, la presse tunisienne a subi le poids de la censure ainsi que des pressions politiques et sécuritaires ; des journalistes ont fait l’objet de poursuites et de procès, et se sont vu interdire d’écrire ou de voyager. Malgré le caractère global de ce climat répressif, il était rare que plus de deux journalistes soient emprisonnés simultanément. Cette période a notamment été marquée par l’incarcération de Taoufik Ben Brik, Slim Boukhdir et Zouhair Makhlouf, outre d’autres formes de poursuites et de restrictions ; cela ne signifiait pas pour autant que les autres journalistes jouissaient d’une liberté réelle ou que le paysage médiatique était épargné par la répression.

La capacité du pouvoir à imposer l’autocensure et la peur

Le nombre limité de journalistes emprisonnés à l’époque ne témoignait pas d’une tolérance du pouvoir envers la liberté de la presse ; il s’inscrivait plutôt dans les méthodes de gestion et de contrôle de l’espace médiatique, permettant de maintenir une pression constante sans que chaque mesure restrictive ne débouche nécessairement sur une peine de prison.

En effet, la répression ne se mesure pas uniquement au nombre de personnes jetées derrière les barreaux, mais aussi à la capacité du pouvoir à imposer l’autocensure et la peur, ainsi qu’à dicter ce qui peut être publié et ce qui doit être passé sous silence.

La détention simultanée de quatre journalistes soulève aujourd’hui des questions qui ne sauraient être réduites aux seuls dossiers judiciaires individuels, ni dont on peut ignorer la portée politique et professionnelle. Au-delà des spécificités juridiques propres à chaque affaire, la concomitance de ces cas — qui coïncide avec la tenue du congrès du Syndicat des journalistes — fait de la question de la liberté de la presse un test majeur pour le climat général du pays.

La particularité de l’emprisonnement d’un journaliste réside dans le fait que ses conséquences ne se limitent pas à la privation de sa liberté individuelle, mais affectent également le droit de la société à l’information. En effet, le journaliste n’exerce pas seulement un droit individuel à l’expression ; il remplit une mission d’intérêt public consistant à recueillir, vérifier et diffuser des informations, à demander des comptes aux décideurs et à mettre les faits et les opinions à la disposition des citoyens. Ainsi, lorsqu’un journaliste est emprisonné pour ses écrits ou ses propos, ou qu’il se retrouve sous la menace de poursuites dans l’exercice de ses fonctions, l’impact dépasse sa personne pour affaiblir la capacité de la société à s’informer, à débattre et à exercer un contrôle démocratique.

Sous cet angle, la défense des journalistes emprisonnés ne consiste ni à défendre des individus en particulier, ni à épouser l’ensemble de leurs positions ou opinions ; il s’agit plutôt de défendre un principe fondamental : la liberté d’expression n’est garantie que lorsqu’elle englobe également les opinions critiques et dérangeantes, et le traitement des dérives présumées ne doit pas se transformer en un moyen de réduire au silence certaines voix ou d’intimider les autres professionnels des médias.

La tenue du congrès du syndicat revêt, dans ce contexte, une importance accrue. Ce congrès ne constitue pas seulement une étape organisationnelle destinée à évaluer le bilan du bureau exécutif, à élire une nouvelle direction et à définir les priorités de l’action syndicale ; c’est aussi l’occasion de faire le point sur la réalité de la profession, sur la place des journalistes dans le paysage général et sur leur capacité à exercer leur rôle en toute indépendance, alors que s’intensifient les craintes de poursuites judiciaires et que s’amenuisent les garanties protégeant la liberté d’exercice du journalisme.

Permettre à la presse d’exercer son rôle de contrôle

Par ailleurs, l’emprisonnement de quatre journalistes place le congrès face à une responsabilité qui dépasse les revendications professionnelles et sociales — aussi importantes soient-elles — pour englober la défense du droit à la liberté et des conditions permettant à la presse d’exercer son rôle de contrôle.

En effet, la défense des salaires, des conditions de travail et de la stabilité professionnelle est indissociable de la défense de la liberté du journaliste d’écrire, de critiquer et d’enquêter ; car une profession dont les membres sont en proie à la peur et aux poursuites ne saurait remplir sa fonction sociale comme il se doit.

Dans ce contexte, l’appel à la libération de Mourad Zeghidi, Borhen Bsaies, Zied El Hani et Mohamed Yousfi va bien au-delà d’une simple revendication syndicale ou d’un geste de solidarité. Il s’agit d’un appel à apaiser les tensions et à ouvrir de plus larges perspectives pour les libertés ; c’est aussi le signe que la résolution de la tension actuelle ne saurait passer par un durcissement des restrictions, mais plutôt par le respect des droits et libertés, la garantie de l’indépendance de la justice et l’instauration d’un environnement propice à la critique et à la diversité des opinions.

L’expérience tunisienne a démontré qu’en période de tension politique, la libération de journalistes peut être perçue comme un indicateur positif d’une possible détente. Tout comme l’arrestation de journalistes a, par le passé, témoigné de l’intransigeance du pouvoir et du rétrécissement de l’espace public, leur libération aujourd’hui pourrait constituer un message d’apaisement s’adressant non seulement au milieu médiatique, mais aussi à l’ensemble des acteurs politiques, civils et sociaux.

Toutefois, il ne faut pas confondre la libération de journalistes avec une véritable amélioration de la situation des libertés. Cette libération, bien qu’importante, ne constitue qu’une première étape ; elle doit s’accompagner de garanties empêchant de nouvelles poursuites liées à l’expression d’opinions, d’une révision des textes juridiques criminalisant le travail journalistique, et de la fin du climat d’intimidation poussant les journalistes à l’autocensure, sans oublier la mise en place de conditions assurant l’indépendance économique et professionnelle des médias.

Le véritable test ne réside pas uniquement dans le nombre de journalistes en liberté, mais dans leur capacité à travailler sans crainte, dans la disposition du pouvoir à accepter la critique et dans la capacité de la société à défendre son droit à une information indépendante et pluraliste. La liberté de la presse n’est pas un privilège que le pouvoir octroie ou retire à sa guise, mais un droit fondamental indispensable au bon fonctionnement de la vie publique.

C’est dans ce contexte que se tient le congrès du Syndicat des journalistes, avec une question qui préoccupe vivement la profession : quel avenir pour la presse tunisienne alors que quatre de ses membres sont derrière les barreaux ?

La libération de ces quatre journalistes ne suffirait peut-être pas, à elle seule, à transformer la situation ; elle constituerait toutefois un geste d’une portée politique et symbolique majeure, susceptible d’amorcer une détente et de rétablir la confiance. À l’inverse, leur maintien en détention — alors même que se tient un congrès censé réaffirmer l’engagement envers la liberté et l’indépendance de la presse — laisserait planer le doute sur la trajectoire du pays en matière de libertés.

Les journalistes d’abord : non pas qu’ils soient au-dessus des lois, mais parce que la liberté de la presse est une condition du droit de la société à l’information, et parce que leur libération pourrait ouvrir la voie à une détente plus large, touchant non seulement les médias, mais l’ensemble de la vie publique.

Traduit de l’arabe.

* Journaliste.

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Au lieu de mobiliser ses cerveaux, la Tunisie compte leurs départs

10. Oktober 2026 um 09:03

L’accélération du rythme des départs des médecins, ingénieurs et autres technologues tunisiens, à la recherche de meilleures perspectives professionnelles et humaines sous des cieux plus cléments, en Europe, en Amérique ou dans les pays du Golfe, remet au centre du débat une question fondamentale : comment les pays en développement peuvent-ils transformer la perte de capital humain en levier de souveraineté économique ?

Abdelwaheb Ben Moussa *

En Tunisie, le constat demeure préoccupant face à l’ampleur des départs de compétences. Selon le président de l’Ordre des Ingénieurs Tunisiens (OIT), environ 46 000 ingénieurs ont quitté la Tunisie au cours de la dernière décennie. Dans le secteur de la santé, près de 1 450 médecins auraient quitté le pays en 2024, selon le secrétaire général du Conseil national de l’Ordre des médecins. Combien de médecins ont quitté le pays au cours des dix dernières années, qui n’ont pas été glorieuses, loin d’en faut ? Le chiffre doit être effrayant…

Face à cette perte de compétences formées en grande partie par la collectivité publique, le débat institutionnel oscille encore trop souvent entre constat, inquiétude et appel au retour, sans grande conviction et, surtout, sans garanties concrètes pour un emploi décent.

Du discours moral à la réalité opérationnelle

Il faut avoir le courage de nommer les choses. Exhorter nos compétences au retour sans leur offrir les conditions d’exercice de leur talent risque de rester sans effet. Nos cadres ne quittent pas nécessairement leur pays par déficit d’attachement national. Les conditions de travail, les perspectives professionnelles, les niveaux de rémunération, les possibilités de recherche et l’environnement administratif constituent autant de facteurs susceptibles de peser dans leur décision.

Face à ce constat, l’Ordre des Ingénieurs Tunisiens plaide pour l’élaboration d’un cadre légal et incitatif spécifique destiné à attirer les compétences établies à l’étranger et à renforcer le transfert de savoir-faire. C’est une orientation importante, mais elle doit dépasser une approche exclusivement fiscale ou salariale.

Les transferts financiers des Tunisiens résidant à l’étranger ont atteint 8,2 milliards de dinars en 2024, soit près de 6,5 % du PIB, selon les données de la Banque centrale de Tunisie. Cette contribution financière considérable montre que le lien avec le pays ne disparaît pas avec le départ. Le véritable enjeu est désormais de construire une ingénierie d’accueil et de contribution permettant également de mobiliser le capital scientifique, technique et entrepreneurial de la diaspora.

À l’ère de l’intelligence artificielle, du travail distribué et des architectures ouvertes, la contribution de la diaspora n’exige d’ailleurs plus nécessairement un retour physique permanent. Elle peut prendre la forme d’une participation à distance, de missions d’expertise, de mentorat, de recherche collaborative, de transfert technologique ou de co-pilotage de projets nationaux.

Trois leviers pour bâtir un réseau de souveraineté partagée

Pour le cycle 2026-2030, la Tunisie doit dépasser la simple gestion administrative de sa diaspora pour en faire une véritable infrastructure d’ingénierie nationale.

Le premier levier est celui d’un cadre légal fondé sur la responsabilité et la confiance. La proposition d’un dispositif incitatif en faveur des ingénieurs tunisiens établis à l’étranger pourrait être traduite par des mécanismes de coopération permettant à ces experts d’encadrer des laboratoires mixtes, de contribuer à la conception d’architectures des systèmes d’information publics, de participer à l’évaluation technique de projets stratégiques ou de co-piloter certaines initiatives sans reproduire les lourdeurs bureaucratiques qui ont précisément contribué à éloigner les compétences.

Le deuxième levier concerne les grands chantiers nationaux. Transition énergétique, transformation numérique, modernisation bancaire, intelligence artificielle, gestion de l’eau ou infrastructures intelligentes pourraient bénéficier de dispositifs d’Open Innovation associant systématiquement les compétences tunisiennes établies à l’étranger. Mais leur participation ne devrait pas se limiter à des conférences ou à des consultations symboliques. Elle doit pouvoir s’inscrire dans des missions d’expertise, d’évaluation et de conception avec des responsabilités clairement définies.

Le troisième levier est celui de l’investissement. La diaspora dispose non seulement de ressources financières, mais également d’un capital professionnel, entrepreneurial et relationnel considérable. Des mécanismes réglementaires et administratifs plus simples pourraient faciliter son investissement dans le tissu productif, les startups technologiques et les projets industriels, tout en orientant davantage ces ressources vers l’économie réelle.

L’urgence du changement de paradigme

Certains soutiendront qu’il existe des urgences plus immédiates : les équilibres budgétaires, le déficit des caisses sociales, la pression sur les finances publiques ou les difficultés du financement de l’économie. Mais avec quelle ingénierie d’exécution réformera-t-on durablement ces secteurs sans disposer de compétences de haut niveau ?

Le véritable enjeu n’est donc pas de demander à ceux qui sont partis de revenir à tout prix. Il est de construire les conditions permettant à ceux qui sont partis de continuer à contribuer, et à ceux qui sont encore au pays de vouloir y construire leur avenir.

La Tunisie dispose d’un réseau mondial de compétences. Reste à lui donner une architecture, des projets, des responsabilités et des mécanismes de contribution à la hauteur des défis du prochain cycle.

Conserver un modèle fermé par peur du changement serait prendre le risque de creuser davantage le retard technologique. Le véritable changement de paradigme consiste à passer du statut de réservoir passif de compétences à celui d’architecte d’un réseau mondial d’intelligence, capable de transformer l’exode des compétences en capacité supplémentaire d’exécution et de souveraineté.

* Ingénieur informatique, cadre de banque publique.   

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Le financement incertain des économies du Sud à l’heure de l’IA

09. Oktober 2026 um 07:52

Les géants de l’intelligence artificielle (IA) empruntent sans regarder le prix, le rendement de la dette du Trésor américain à cinq ans a dépassé 5 % et l’aide publique au développement recule comme jamais. Le Sud découvre que l’argent du monde a trouvé preneur mieux noté et plus attractif, que les réserves de ses banques centrales financent la course dont il est exclu, et que l’avenir de son financement ne s’écrira plus à New York. Il s’écrira chez lui, ou il ne s’écrira pas.

Yahya Ould Amar *

Une règle gouverne les marchés depuis qu’ils existent, et on l’enseigne encore dans les universités. Quand le prix de l’argent monte, les emprunteurs se retirent, la demande de crédit faiblit et le prix finit par redescendre. Cette règle vient de mourir sous les coups d’un emprunteur d’un genre nouveau, dont le calcul ne porte pas sur le coût du capital mais sur la survie de son empire.

Les neuf premiers hyperscalers – ce noyau des géants du numérique qui possède et bâtit les centres de données de la planète – engageront près de 830 milliards de dollars d’investissements en 2026, soit une hausse d’environ 80 % en un an. Microsoft annonce 190 milliards, Google entre 180 et 190, Amazon au-delà de 230, Meta entre 125 et 145. Les agences de notation projettent déjà 1000 milliards par an à l’horizon 2027. Aucune industrie, à aucune époque de l’histoire humaine, n’a mobilisé un tel volume de capital en si peu de temps pour un chiffre d’affaires encore à venir.

Cet effort ne se finance plus par l’émission d’actions, car les fondateurs ne partagent pas leur pouvoir. Il se finance par la dette. En sept mois, cinq groupes ont absorbé plus de deux fois l’encours total des eurobonds souverains africains, qui s’élève à 115 milliards pour 21 pays.

Pour un emprunteur engagé dans une course où le second n’existe pas, payer l’argent 5 % ou 10 % revient au même. Cinq points de plus sur 200 milliards représentent 10 milliards par an, soit une fraction de la trésorerie trimestrielle de chacun de ces groupes. La seule perte qu’ils redoutent se mesure en rang, à la survie de leur empire, pas en points de base. Face à un acheteur insensible au prix, le mécanisme d’enchères qui répartissait l’épargne mondiale ne répartit plus rien. Il adjuge.

Le rendement du bon du Trésor américain à 5 ans a dépassé 5 % un niveau inconnu depuis vingt ans. On y lit une inflation qui résiste, une offre massive de titres publics, un pétrole au-delà de 100 dollars et, pour une part désormais explicite, la demande de capital née de la course à l’IA. Ce rendement sert de plancher à tous les taux de la planète, puisque nul ne prête à Nairobi ou à Bogota moins cher qu’il ne prête sans risque à Washington, et que tout emprunt en dollars s’évalue comme ce rendement augmenté d’une prime. Lorsqu’il monte d’un point, il soulève d’un point le coût de la dette de Colombo ou de Bogota, avant même que leur propre risque soit tarifé.

Les eurobonds émis par les pays émergents, signés entre 2017 et 2021 à 5 ou 6 % arrivent à échéance et se refinanceront à 9, 10 ou 11 %. Quatre points de plus sur un milliard refinancé, ce sont 40 millions de dollars par an prélevés sur des budgets où 40 millions construisent des écoles ou des dispensaires. L’Afrique affrontera cette année un besoin de financement non couvert de près de 100 milliards de dollars.

Un pays du Sud qui doit refinancer sa dette entre 2026 et 2028 ne se présente pas devant un marché tendu, qui finit toujours par se détendre. Il se présente devant un marché occupé, qui ne libère rien tant que l’occupant n’a pas achevé la construction de ses infrastructures. La différence entre les deux fait toute la différence entre une crise et un changement d’époque.

Le mur, la facture et le retrait de l’aide

Cette occupation du marché survient au moment où les trois piliers de l’ancien financement du développement cèdent ensemble.

Le premier pilier, la dette extérieure, s’est transformé en pompe aspirante. Le rapport que la Cnuced a publié le 7 octobre 2026 indique que les pays en développement ont payé 995 milliards de dollars d’intérêts nets sur leur dette publique en 2025, près du triple de 2010. L’État médian y consacre 8,1 % de ses recettes, deux fois plus qu’il y a quinze ans. Cinquante-et-un pays, où vivent 3,7 milliards d’êtres humains, dépensent davantage pour servir leurs intérêts que pour la santé ou l’éducation. S’ils empruntaient aux conditions des économies avancées, ils économiseraient 500 milliards de dollars par an, davantage que toute l’aide publique au développement jamais versée en une année.

Le deuxième pilier, l’aide publique, se retire. L’aide des pays de l’OCDE a chuté de 23,3 % en termes réels en 2025, après un recul de 8,5 % en 2024, une contraction sans précédent dans l’histoire de l’aide au développement. L’OCDE projette une nouvelle baisse de 6,9 % en 2026, de 11,6 % pour l’aide bilatérale à l’Afrique subsaharienne et de 10,9 % pour celle aux pays les moins avancés. En trois ans, l’aide mondiale aura perdu plus d’un tiers de sa valeur réelle.

Le troisième pilier, la promesse climatique, n’a jamais été construit. Le Programme des Nations unies pour l’environnement chiffre les besoins d’adaptation des pays en développement entre 310 et 365 milliards de dollars par an d’ici 2035 – une sous-estimation manifeste en comparaison avec d’autres sources scientifiques plus crédibles. Les flux publics internationaux d’adaptation, selon l’OCDE, représentent un peu moins de 35 milliards en 2024. Les pays dont la responsabilité dans le réchauffement est infime doivent construire digues, réseaux et systèmes d’irrigation avec un argent qui n’arrive pas, pour survivre à des catastrophes climatiques devenues récurrentes.

Le Sud doit donc emprunter davantage, pour rembourser plus cher, sur un marché où le capital a déjà trouvé preneur, pendant que l’aide se retire et que le climat présente sa facture.

La Federal Reserve (banque centrale américaine) combat une inflation qu’elle impute à l’économie réelle alors qu’une part croissante vient d’une poignée de bilans. Chaque durcissement frappe la mauvaise cible. Il écrase le logement et l’investissement des entreprises ordinaires sans retarder d’un seul serveur la construction des centres de données, puisque leurs promoteurs ne regardent pas le prix.

Cette erreur de visée se propage aux banques centrales du Sud, contraintes de suivre pour défendre leur monnaie, et qui étranglent leur propre économie pour compenser une dépense dont elles ne tireront aucun bénéfice.

Solvabilité ou liquidité, le dilemme sans bon choix

Une banque centrale sait traiter une crise de liquidité. Elle prête contre de bons actifs à des institutions solides momentanément privées de trésorerie. Elle ignore en revanche comment traiter une crise de solvabilité, où les actifs ne valent plus ce qu’ils ont coûté et où aucune avance ne rendra au débiteur la richesse perdue. La bulle de l’IA prépare une crise du second type. Des centres de données amortis sur quinze ou vingt ans abritent des processeurs dépassés en trois à cinq ans. Des dettes à trente ans reposent sur des revenus dont aucun compte de résultat ne porte encore la trace à la hauteur des sommes engagées. Tout cela ne manquera pas de liquidité. Tout cela manquera de valeur.

Prêter à des insolvables prolonge l’agonie et transforme la banque centrale en caisse de garantie des mauvais paris. Refuser de prêter précipite la chute et emporte les banques, d’abord celles qui ont financé la course au Nord, ensuite celles du Sud par contagion. Entre les deux, toute banque centrale émettrice de monnaie de réserve choisira la création monétaire, c’est-à-dire la conversion d’une perte privée en impôt diffus sur tous les détenteurs de la monnaie.

Le dilemme se pose ensuite, en miroir et avec moins de moyens, aux banques centrales du Sud. Elles n’ont ni la monnaie de réserve ni la profondeur de marché qui permettent d’absorber une crise de solvabilité par la planche à billets. Fournir de la liquidité à un système devenu insolvable revient à financer la fuite des capitaux et à détruire la monnaie. La refuser à un système seulement illiquide revient à provoquer la faillite que l’on voulait éviter. La frontière entre les deux diagnostics se révèle invisible dans l’instant, et l’erreur se paie en dévaluation ou en années perdues. Le Sud n’a jamais eu le droit à l’erreur que le Nord s’accorde depuis toujours.

La fin du refuge et le second prélèvement

Dans l’ancien monde, la récession américaine venait au secours des pays émergents. Les rendements chutaient, le dollar reculait, les capitaux repartaient vers le Sud en quête de rendement meilleur. Cette respiration risque de ne plus venir. Les grandes économies développées creusent leurs déficits au même moment, le Japon et la Chine cessent d’absorber la dette américaine, et les taux longs peuvent rester élevés au cœur même d’un ralentissement. Le Sud perd ainsi le seul mécanisme automatique qui lui rendait, périodiquement, l’accès au capital.

Lorsque le pari de l’IA se dénouera, les pertes s’ajouteront à celles, encore enfouies, du capital-investissement et du crédit privé contractées au temps de l’argent quasi gratuit. Un problème de solvabilité de cette ampleur se traite par une création monétaire assumée et massive, dont la facture atterrit sur tous ceux qui détiennent des dollars. Or les économies émergentes et en développement détiennent plus de la moitié des quelque 13 000 milliards de dollars de réserves de change mondiales, dans leurs banques centrales, leurs fonds de stabilisation et les comptes de leurs exportateurs. Le Sud aura été évincé pendant la bulle et dilué pendant la purge. Deux fois prélevé dans une partie à laquelle il n’a jamais joué.

Les fonds souverains de Riyad, de Doha et d’Abou Dhabi, qui gèrent ensemble plus de 4 000 milliards de dollars, se sont fait une place au cœur de la course. MGX, le véhicule d’Abou Dhabi, compte parmi les fondateurs du programme Stargate, chiffré à 500 milliards de dollars d’infrastructures américaines. Le fonds saoudien, par sa filiale Humain, a investi trois milliards dans xAI.

L’épargne du Sud nourrit la course qui exclut le Sud. Les capitaux de la péninsule arabique financent, au Texas et dans l’Ohio, les centres de données, la rareté qui frappe Le Caire ou Lima. Aucune conférence sur le financement du développement n’a jamais déplacé des sommes comparables à celles que le Sud déplace lui-même, chaque trimestre, en direction du Nord.

L’économie comme champ de bataille

Une vieille conviction gouverne les chancelleries depuis que les nations existent. Une économie forte a besoin d’une armée forte, et une armée forte a besoin d’une économie forte. Les deux se nourrissent jusqu’au jour où l’une faiblit. Ce jour venu, la peur s’installe, et la peur d’une grande puissance qui se sent décliner constitue une menace sur la paix mondiale.

La course à l’IA appartient autant au Pentagone qu’à la Silicon Valley. Les centres de données que finance l’épargne du monde entier sont des arsenaux, et le crédit qui s’y engouffre relève du budget de la défense autant que de celui de l’innovation. Cela explique la passivité des autorités monétaires devant la bulle de l’IA. On ne modère pas un réarmement. Une banque centrale qui relèverait ses taux jusqu’à freiner la construction des centres de données serait accusée de livrer la supériorité technologique à l’adversaire, et aucune institution ne survit à une telle accusation. La hiérarchie des urgences a été renversée dans l’ombre. La stabilité financière s’efface devant la sécurité nationale, et le prix de l’argent devient une variable stratégique avant d’être une variable économique.

Le Sud global se trouve à l’autre bout de cette chaîne. Il finance, par les taux qu’il subit, une course aux armements numériques dont il ne possède ni les laboratoires ni les armées. Il en subira les retombées lorsque la peur des puissances se traduira en sanctions, en contrôles des exportations, en fragmentation des circuits de paiement et en guerres par procuration sur son propre sol.

Le Sahel, la Corne de l’Afrique et la mer Rouge savent déjà ce que signifie devenir le terrain où des grandes puissances inquiètes règlent leurs comptes. Une économie du Sud qui veut se protéger doit comprendre que sa faiblesse financière constitue désormais une faiblesse militaire, et que sa souveraineté monétaire relève de sa défense.

Il reste à comprendre pourquoi cette bulle rencontre si peu de résistance dans les opinions du Sud, alors même qu’elle les appauvrit. Des décennies de promesses non tenues, de budgets détournés, d’élections sans alternance et d’alternances sans changement ont vidé la parole des dirigeants de toute crédibilité. Lorsque l’on ne croit plus en ceux qui gouvernent, on se prend à croire en ce qui pourrait gouverner à leur place. L’IA recueille un espoir. On lui prête la capacité de détecter la fraude, de distribuer l’aide sans intermédiaire, de rendre la justice sans clientèle. Une machine réputée sans appétit paraît, aux peuples qui ont trop connu l’appétit des puissants, une promesse de probité.

Cette foi mérite le respect, car elle naît d’une blessure réelle. Mais les systèmes que l’on espère incorruptibles sont conçus et détenus par des groupes dont l’intérêt diffère de celui des citoyens de Bangkok ou de Kinshasa. Ils absorbent les données du Sud, en restituent les décisions et en conservent la valeur. Une gouvernance déléguée à des algorithmes financés par la dette que nous payons ne corrige pas l’absence de confiance envers nos dirigeants. Elle la déplace vers des maîtres plus lointains et moins comptables encore. La seule probité qui dure se construit dans des institutions que les peuples contrôlent, et aucun modèle de langage ne remplacera un parlement qui vote, une cour qui juge et une presse qui enquête.

Ce que sera le financement du développement

Le modèle qui a financé le Sud depuis un demi-siècle, une aide publique en complément, une dette extérieure en devises pour l’essentiel, et une fenêtre de marché qui se rouvrait à chaque ralentissement américain, est mort en 2026. L’aide recule, la dette aspire plus qu’elle n’apporte, la fenêtre est occupée. L’avenir du financement du développement repose sur trois déplacements, et chacun se chiffre.

Le premier déplacement va de la devise empruntée à l’épargne mobilisée. Les transferts des migrants vers les pays à revenu faible et intermédiaire ont atteint 685 milliards de dollars en 2024, davantage que l’investissement direct étranger et l’aide publique réunis, et l’Afrique en reçoit près de 100 milliards par an. L’épargne nationale brute du continent dépasse 500 milliards de dollars par an, soit plus de quatre fois l’encours de l’ensemble de ses eurobonds. Cette épargne existe, elle dort dans des dépôts à vue rémunérés en dessous de l’inflation, s’exporte vers des bons du Trésor étrangers appelés à être dilués, ou se perd dans l’immobilier improductif. On observe déjà que la dette domestique a progressé plus vite que la dette extérieure dans 62 pays sur 86.

Un pays qui place chez lui -sur son marché boursier- un dixième de son épargne annuelle lève davantage, à moindre coût et sans risque de change, que par l’eurobond signé au mauvais moment.

Le deuxième déplacement va de la dette à la rente partagée. L’IA a faim de ce que le Sud possède. L’Agence internationale de l’énergie attend un doublement de la consommation électrique des centres de données d’ici 2030, à près de 945 térawattheures, davantage que ce que consomme le Japon. La République démocratique du Congo fournit environ 70 % du cobalt mondial, le Niger et la Namibie figurent parmi les premiers producteurs d’uranium, la Guinée détient les premières réserves de bauxite. Vendre ces ressources brutes contre des dollars, puis emprunter ces mêmes dollars à 10 %, revient à payer deux fois ce que l’on possède une fois. L’enjeu consiste à exiger des participations au capital plutôt que des redevances, des contrats d’électricité à long terme libellés en partie en monnaie locale plutôt que des exportations de minerai, une transformation sur place plutôt qu’un embarquement au port, et une cotation locale des sociétés d’exploitation afin que la rente devienne un capital qui reste plutôt qu’une facture qui revient de loin. Le Sud détient ce que la bulle convoite. Il doit se faire payer en patrimoine, pas en dette.

Le troisième déplacement va de la dépendance cyclique à la profondeur institutionnelle. Les banques multilatérales de développement peuvent, par une utilisation plus audacieuse de leur capital et le recours au capital hybride, dégager plusieurs centaines de milliards de dollars de capacité de prêt supplémentaire sur la décennie sans un dollar de contribution nouvelle. Les droits de tirage spéciaux alloués en 2021, 650 milliards de dollars, sont allés pour l’essentiel aux économies riches qui n’en avaient pas besoin, et les pays à faible revenu en ont reçu moins de 4 %. Leur réaffectation vers des mécanismes de garantie en monnaie locale et des lignes de liquidité régionales vaut davantage que dix conférences de bailleurs.

Ces trois déplacements ne relèvent ni de la charité du Nord ni de la bonne volonté des marchés. Ils relèvent de décisions que les États du Sud peuvent prendre seuls, et dont la plupart ont déjà le cadre juridique. Ils supposent, en revanche, la confiance des peuples dans leurs propres institutions. Une épargne nationale ne se mobilise que vers des bourses dont les règles sont respectées. La souveraineté financière commence par la probité domestique, et la probité domestique ne se délègue à aucune machine.

Enfin, le Sud global a connu la dette comme un fardeau, puis comme un instrument. Il la découvre aujourd’hui comme un droit d’entrée dans une partie truquée, où le prix de l’argent ne mesure plus la rareté du capital mais la peur de déclin des puissances. Les économies qui comprendront les premières que la sortie se trouve dans la profondeur de leurs propres marchés, dans la rente convertie en patrimoine et dans une souveraineté financière pensée comme une ligne de défense, auront moins à craindre du jour où les emprunteurs sans limite, cesseront de payer. Les autres apprendront, une fois encore, que l’on ne négocie pas avec un marché occupé. On le quitte, ou on en construit un autre non truqué.

Économiste, banquier et financier.

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Crise des lycées en France | Bruits diplomatiques et paniques identitaires

09. Oktober 2026 um 06:56

Face à la vague de blocages dans les établissements scolaires en France et à la sévérité du maintien de l’ordre, la crise des lycées a franchi les frontières pour devenir le théâtre d’une bataille d’influence entre Washington et Téhéran. Cette tribune analyse comment cette agitation géopolitique et l’instrumentalisation du débat identitaire servent de diversion pour masquer le malaise social, l’austérité budgétaire et le renoncement aux exigences de l’exemplarité républicaine.

Dr Abderrahmane Cherfouh *

À Paris, la crise des lycées a largement dépassé le cadre des salles de classe. Elle sert désormais de prétexte à des batailles d’influence étatiques.

Donald Trump a d’abord associé les blocages d’établissements à l’immigration de masse et à un prétendu péril religieux. Dans la foulée, le gouvernement iranien s’est engouffré dans la brèche : Téhéran a convoqué l’ambassadeur de France pour dénoncer la «répression» de manifestations présentées comme pacifiques. Le Quai d’Orsay a répliqué du tac au tac en convoquant l’ambassadeur d’Iran pour dénoncer une manœuvre de désinformation.

Cette diplomatie du muscle masque l’essentiel : pendant que les chancelleries s’écharpent, la parole des lycéens français et leurs revendications concrètes passent à la trappe.

Indignation à géométrie variable

Face à ces ingérences, une question s’impose : la France applique-t-elle les mêmes règles à tout le monde ?

Certes, accuser Téhéran de brimer sa propre population relève d’une réalité documentée. Mais le bilan dramatique des derniers jours est néanmoins établi : selon le ministre de l’Éducation nationale, 215 élèves et 88 personnels de l’Éducation nationale ont été blessés depuis le début de la mobilisation. À Tours, un lycéen de 16 ans a perdu l’usage d’un œil après une blessure dont les lésions ont été jugées compatibles avec un tir de LBD. À Lens, un adolescent de 15 ans a perdu une main après l’explosion d’une grenade lors d’un rassemblement ; les circonstances exactes de l’incident font l’objet d’une enquête de l’IGPN. Face à cette succession de blessures graves, le ministre de l’Intérieur a annoncé le 7 octobre la suspension des grenades assourdissantes dans le cadre du mouvement lycéen, le temps de faire la lumière sur l’affaire de Lens. Ces faits posent avec une acuité nouvelle la question de la proportionnalité des moyens employés pour maintenir l’ordre face à des manifestants, dont une partie est mineure.

L’autre hypocrisie réside dans le monopole de l’ingérence. Paris et Washington s’arrogent depuis des décennies le droit de dicter la politique intérieure des États souverains, qu’il s’agisse de décréter la légitimité d’un pouvoir au Venezuela ou de redessiner la carte du Moyen-Orient. Pourtant, lorsque la diplomatie iranienne utilise les mêmes leviers pour pointer du doigt les dérives policières occidentales, le Quai d’Orsay crie immédiatement au complot et à la manipulation. L’ingérence serait-elle un privilège exclusivement réservé à l’Occident ?

Diversion sociale et épouvantail identitaire

Ce vacarme géopolitique offre surtout une échappatoire commode à un pouvoir aux abois. Donald Trump l’inévitable a choisi de jeter de l’huile sur le feu en agitant l’épouvantail identitaire, prétendant fallacieusement que l’Islam cherchait à s’emparer du pays. Si Paris feint de s’en offusquer publiquement, cette surenchère sert en réalité de paravent idéal : il est tellement plus facile pour le gouvernement et ses relais médiatiques de saturer l’espace avec des paniques culturelles plutôt que de répondre au réel.

Dans ce climat d’ostracisme, les populations issues de l’immigration risquent de devenir les premières victimes d’un débat toxique, alors même que l’urgence républicaine exige un travail d’intégration, d’égalité et de respect mutuel.

Sur le terrain, les lycéens ne parlent pourtant ni de choc des civilisations ni de religion. Ils protestent contre l’insalubrité des classes, le manque criant de professeurs, la dégradation des locaux et l’austérité budgétaire qui mutile leur avenir. En focalisant l’attention sur les déclarations de Trump ou les communiqués de Téhéran, le pouvoir opère une diversion cynique pour criminaliser le mouvement social et s’exonérer de ses propres responsabilités économiques.

Respecter les principes républicains

La France n’a pas à choisir entre la panique identitaire de Donald Trump et la surenchère opportuniste de Téhéran. La République possède ses propres repères : la laïcité, l’égalité, la liberté d’expression et le droit de manifester dans le calme. Mais la laïcité ne peut se résumer à une posture à géométrie variable ; elle doit redevenir une exigence d’équité et de garanties universelles.

Pour prétendre donner des leçons de démocratie à la terre entière, la France doit d’abord balayer devant sa propre porte. Elle se doit d’être exemplaire en appliquant chez elle les principes qu’elle prétend défendre à l’étranger, loin du cynisme du «faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais». On ne répond pas à la propagande étrangère par du déni ou une répression disproportionnée, mais en respectant le droit et en répondant aux demandes de sa propre jeunesse. La souveraineté commence par cette forme fondamentale de dignité républicaine.

* Médecin algérien au Canada.

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Pétition  | Pour la libération de Néjib Chebbi et des détenus politiques en Tunisie

08. Oktober 2026 um 10:52

Ahmed Néjib Chebbi a suspendu mercredi 7 octobre 2026 sa grève de la faim. Selon son fils Louay, l’administration pénitentiaire, qui dit prendre ses revendications au sérieux, s’est engagée à garantir aux détenus l’accès à une source d’information fiable. Après concertation avec sa famille, l’activiste politique a décidé d’une suspension temporaire, «en signe de bonne foi», en attendant de vérifier que ces engagements soient tenus. Face à la gravité de la situation, plus de cent cinquante personnalités de France, d’Europe, du Maghreb, du monde arabe, d’Afrique subsaharienne et du Canada ont signé la pétition reproduite ci-dessous réclamant sa libération, celle de tous les détenu.e.s politiques et d’opinion, et le rétablissement des droits et libertés politiques en Tunisie.

À 82 ans, Ahmed Néjib Chebbi entame un de ses ultimes combats, mettant une fois encore sa vie en péril.

Voilà bientôt soixante ans que cet homme symbolise la résistance contre l’oppression.

Du temps de Bourguiba, il faisait partie des étudiants révoltés de mars 1968 emprisonnés pour «complot contre la sûreté de l’État». Le complot, hier comme aujourd’hui, c’est la traduction de la revendication démocratique en langage despotique.

Du temps de Ben Ali, il sera l’une des principales figures de la grande grève de la faim du 18 octobre 2005 pour les libertés, aux côtés de l’avocat Ayachi Hammami, son compagnon d’infortune aujourd’hui, et d’autres militants, de diverses sensibilités politiques.

Cible de la vindicte du régime issu du coup de force du 25 juillet 2021, le voilà de nouveau en prison, comme tant d’autres, pour les mêmes raisons : le rêve et le combat pacifique pour les libertés. Et le voilà de nouveau en grève de la faim pour la liberté.

Le nom d’Ahmed Néjib Chebbi, doyen des démocrates de ce pays, est devenu l’emblème de la longue résistance contre tous les autoritarismes depuis l’indépendance. Le recours à la grève de la faim pour dénoncer les conditions de détention est un épisode de plus de cette résistance.

Dans la Tunisie d’aujourd’hui, tout se passe comme si la persécution permanente des opposant.e.s, en liberté provisoire ou entre quatre murs, est devenue le mode d’existence d’un règne de plus en plus ubuesque. Le recours récurrent à la grève de la faim, de la part des détenu.e.s politiques mettant les uns après les autres leurs vies en péril, apparaît comme l’ultime force des démunis.

Face à un régime qui travaille à effacer l’idée même de politique, cette arme ultime est l’affirmation de la pérennité de la lutte pour l’État de droit, la démocratie et les libertés.

Nous, signataires, appelons à la libération de Ahmed Néjib Chebbi et des détenu.e.s politiques et d’opinion, ainsi qu’au rétablissement des droits et libertés politiques en Tunisie.

Nejib Chebbi et les grévistes de la faim du Mouvement du 18 octobre 2005.

Signataires

Fouad Abdelmoumni, économiste, démocrate maghrébin

Arzu Abdullayeva, prix Olof-Palme pour la paix, militante des droits humains, Azerbaïdjan

Gilbert Achcar, Emeritus Professor of Development Studies and International Relations

SOAS, University of London

Kacem Abdellatif, Maroc

Abderezak Adel, enseignant universitaire retraité

Abderrahim Afarki, défenseur maghrébin des droits humains

Ayad Ahram, défenseur des droits humains. Membre de l’ASDHOM

Ahmed Aïdani, de l’Association Colombe blanche, Maroc

Arezki Aït-Larbi, journaliste, éditeur, ancien prisonnier politique

Nadia Leïla Aïssaoui, sociologue

Sanhadja Akhrouf, féministe, militante des droits humains

Hala Alabdalla, cinéaste, réalisatrice, productrice et militante syrienne

Tewfik Allal, militant associatif de l’immigration maghrébine

Françoise Alamartine, conseillère fédérale et commission transnationale des Ecologistes.

Raja Alaoui, membre de l’Union de l’action des femmes, Maroc

Wadih Al Asmar, président du Centre libanais des droits humains

Rachad Antonius, professeur émérite de sociologie, UQAM, Canada

Fouzia Assouli, présidente d’honneur FLDF, Maroc

Etienne Balibar, ancien professeur de philosophie, Université de Paris-Nanterre

Abdenacer Banouhachem, Maroc

Brigitte Bardet-Allal, professeure de lettres classiques

Patrick Baudoin, avocat, président d’honneur de la LDH et de la FIDH

Florence Beaugé, journaliste

Yagoutha Belgacem, directrice artistique

Bochra Bel Haj Hamida, avocate

Fathi Bel Haj Yahya, écrivain

Souhayr Belhassen, présidente d’honneur de la FIDH

Akram Belkaïd, journaliste

Farouk Belkeddar, militant associatif

Anthony Bellanger, secrétaire générale de la Fédération internationale des journalistes

Jean Bellanger, ancien secrétaire de l’UL CGT de Saint-Denis

Fayçal Benabdallah, président de la FTCR

Rabaa Ben Achour, universitaire

Sanaa Ben Achour, professeure des universités, militante féministe

Omar Benamar, défenseur des droits humains, Maroc

Bachir Ben Barka, universitaire retraité

Abdesslam Benbrahim, militant associatif, Maroc

Madjid Benchikh, ancien doyen de le Faculté de droit d’Alger

Monia Benjemia, universitaire, féministe

Zaïneb Ben Lagha, universitaire

Ali Bensaad, professeur des universités, Institut français de géopolitique, Paris-VIII

Olivier Besancenot, ancien candidat à l’élection présidentielle française

Sophie Bessis, historienne

Rafaelle Bollini, Associazione ricreativa culturale italiana (ARCI)

Rasmus Aleneus Boserup, directeur d’Euromed-Rights

Mostefa Bouchachi, avocat, ancien président de la Ligue algérienne de défense des droits de l’Homme

Alima Boumediene-Thiery, avocate, ancienne sénatrice

Youssef Boussoumah, militant décolonial

Houria Bouteldja, essayiste, militante politique franco-algérienne

Dylan Boutiflat, secrétaire national aux relations internationales du Parti socialiste

Ali Brahimi, juriste, ancien parlementaire

Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières

Robert Bret, ancien sénateur communiste

Françoise Brié, présidente de la CLEF

Miloud Chaouch, militant associatif

Mohamed Chaouih, président de AMF

Patrick Chemla, psychiatre et psychanalyste

Khadija Chérif, militante féministe et des droits humains

Alya Chérif Chammari, avocate, militante des droits humains

Karim Cherkaoui, Maroc

Larbi Chouikha, universitaire

Patrice Coulon, militant des droits humains

Annick Coupé, syndicaliste, altermondialiste

Thomas Coutrot, économiste

Ahmed Dahmani, économiste, militant des droits humains, Algérie

Sara Daniel, journaliste

Lucile Daumas, retraitée

Michel Debon de Beauregard, syndicaliste, ancien vice-président de Solidarité laïque

Alexis Deswaef, président de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH)

Monique Dental, présidente fondatrice du réseau féministe « Ruptures ».

Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche CNRS

Nacer Djabi, sociologue

Nadir Djermoune, architecte urbaniste

Moulay Ahmed Douraïdi, du Collectif marocain pour la démocratie des élections

Bernard Dreano, militant de la solidarité internationale

Françoise Duthu, militante écologiste

Dominique Eddé, écrivaine

Kacem El Basti, carrefour des initiatives, Maroc

Abderrazzak El Hannouchi, Coordinateur du Médiateur pour la démocratie et les droits de l’Homme, Maroc

Baheyeddine El Hassen, écrivain et défenseur des droits humains, Egypte

Nacer El Idrissi, président de l’Association des travailleurs maghrébins en France (ATMF)

Ihsane El Kadi, journaliste

Jean-Baptiste Eyraud, porte-parole de Droit au logement (DAL)

Mireille Fanon-Mendes France, présidente de la Fondation Frantz-Fanon

Jean-Marie Fardeau, militant associatif

Patrick Farbiaz, militant politique

Raouf Farrah, politologue, Algérie

Wahid Ferchichi, professeur en droit public, doyen de la Faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis

Mohamed Cherif Ferjani, professeur honoraire de science politique, Université Lyon-2

Guillemette Fessy, militante écologiste

Souad Frikech, députée au Parlement marocain

Pierre Galand, sénateur honoraire, président de l’OMCT-Europe

René Galissot, historien, ancien enseignant à l’université d’Alger, ancien directeur de l’Institut Maghreb-Europe de l’université Paris-VIII, professeur émérite

Vincent Geisser, président du CIEMI

Jérôme Gleizes, universitaire

Alain Gresh, journaliste, Fondateur des journaux en ligne Orient XXI et Afrique XXI

Pierre Henry, président de France Fraternités.

Jean-Claude Heyraud, militant écologiste.

Ahmet Insel, universitaire, militant turc en exil

Kamel Jendoubi, ancien président Euromed-Droits

Abdelkebir Jmaiai, militant associatif, défenseur des droits humains, Maroc

Aïssa Kadri, universitaire

Irina Karamarkovic, artiste, militante féministe et antiraciste, Graz (Autriche)

Meryem Kendsi, artiste peintre

Pierre Khalfa, économiste

Abdellatif Laâbi, écrivain

Youssef Laaraj, président du Réseau amazigh pour la citoyenneté Azetta, Maroc

Kamal Lahbib, président de l’Observatoire marocain des libertés publiques

Annie Lahmer, conseillère régionale d’Ile de France

Olivier Le Cour Grandmaison, universitaire

Mohamed Leghtas, animateur de radios associatives, Maroc

Gilles Lemaire, militant écologiste

Renée Le Mignot, présidente honoraire du MRAP

Michael Lowy, sociologue

Jean-Claude Mailly, ancien secrétaire général de Force ouvrière (FO)

Ziad Majed, professeur universitaire

Sofiane Makhloufi, président du CRLDHT

Gilles Manceron, historien

Marc Mangenot, sociologue, économiste

Fadoua Maroub, SG de l’ARMCDH, Maroc

Gustave Massiah, militant altermondialiste, membre fondateur du Forum social mondial

Roland Mérieux, secrétaire national de l’Après

Fabienne Messica, Ligue des droits de l’Homme (LDH)

Umit Metin, militant des droits humains

Ali Mezghani, professeur agrégé en droit privé à la faculté des sciences juridiques de Tunis et à la Sorbonne

Amharref Mhamed, Association Aïn Bechar-Taza, Maroc.

Khadija Mohsen Finan, universitaire

Patrick Mony, défenseur des droits des migrants, GISTI

Dominique Noguères, avocate, membre de la LDH

Mohamed Nouhi, IMDH, Maroc

Mbark Outcharraft, président Forum Iffous pour la démocratie et les droits de l’Homme, Maroc

Aïssa Rahmoune, SG de la FIDH

Najat Razi, AMDF, Maroc

Hamadi Redissi, professeur en sciences politiques

Hassan Remaoun, historien

Soumicha Riyaha, Association marocaine pour les droits des femmes (AMDF)

Fabrice Riceputi, historien

Joël Roman, philosophe

Pierre Rousset, militant associatif

Khadija Ryadi, coordinatrice de la CMODH, lauréate du prix de l’ONU en matière des droits de l’Homme

Lana Sadeq, Forum Palestine Citoyenneté

Bakary Sambe, universités Gaston Berger à Saint louis au Sénégal

François Sauterey, coprésident du MRAP

Jamila Sayouri, Adala pour le droit à un procès équitable, Maroc

Pinar Selek, sociologue, Turquie

Haoues Seniguer, professeur des universités, Université Paul-Valéry (Montpellier)

Ghislaine Seze, présidente de DSFAS

Catherine Simon, journaliste

Danielle Simonnet, députée

Dominique Sopo, président de SOS Racisme

Hamouda Soubhi, président du Forum marocain des alternatifs Sud

Latifa Soufiani, Espace Associatif Maroc

Benjamin Stora, historien

Simone Susskind, ancienne députée bruxelloise et sénatrice fédérale

Claude Szlatan, militant antiraciste

Taoufiq Tahani, universitaire

Nadia Tazi, philosophe

Ece Temelkuran, écrivaine, Turquie

Fathi Tlili, président de l’UTIT

Tarek Toukabri, président de l’ADTF

Mokhtar Trifi, avocat, président d’honneur de la LTDH

Marie Verdier, journaliste honoraire

Marie-Christine Vergiat, ancienne députée européenne, LDH

Nhat Vo Tran, vice-président du Comité Viêtnam pour la défense des droits de l’Homme (VCHR)

Farid Yaker, responsable associatif

Aleksandra Zapolskaïa, sociologue, militante pour les prisonniers politiques en Russie

Abdallah Zniber, militant associatif maghrébin.

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Indice de démocratie 2026 : les régimes hybrides à l’honneur

07. Oktober 2026 um 16:35
L’Indice de perception de la démocratie dans le monde nous révèle année après année la situation, la nature et l’évolution de la démocratie vers d’autres types de régimes politiques dans le monde. C’est le cas de l’édition de 2026.  …

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A la recherche du bonheur en Tunisie

07. Oktober 2026 um 10:29

L’autre jour, en naviguant sur le Web, histoire de «tuer» le temps (une expression courante chez nous mais qui est à mon avis la plus stupide qui puisse exister puisque le temps est par définition la ressource la plus rare de la vie et que chaque heure et chaque minute que nous vivons ne se renouvelleront pas et sont perdues à jamais), je suis tombé sur une information qui m’a fait tiquer : selon le World Happiness Report 2026, publié par le Wellbeing Research Centre de l’Université d’Oxford avec Gallup et le réseau des Nations Unies, la Tunisie est classée au 105e rang sur 147 pays avec un indice global de bonheur de 4,798/10 , alors que la Finlande où l’hiver dure pourtant six mois par an avec des températures qui descendent jusqu’à-15 C° ou -30 C°, arrive au premier rang et ce depuis plusieurs années consécutives,  avec un indice global de bonheur de 7,764/10.

Dr. Sadok Zerelli *

Certes il y a des pays où les habitants se déclarent plus malheureux que nous, tels que le Maroc (112e) ou l’Égypte (139e) mais c’est une maigre consolation lorsqu’on sait qu’à côté de chez nous, l’Algérie nous surclasse de loin et arrive, on ne sait par quel miracle, à la 83e position.

Intrigué par ces résultats, j’ai poussé ma recherche plus loin pour essayer de comprendre comment cet indice du bonheur dans un pays est calculé et quelle est sa valeur scientifique si jamais il en a une.

Modalités de calcul et signification

Il s’est avéré que le rapport utilise une question appelée «Cantril Ladder» : on demande aux personnes de situer leur vie sur une échelle de 0 à 10, de la pire vie possible à la meilleure vie possible. Le classement 2026 utilise la moyenne des réponses recueillies entre 2023 et 2025. 

Pour expliquer les différences entre pays, six grands facteurs sont étudiés :

1. PIB par habitant — niveau matériel et économique;

2. soutien social — possibilité de compter sur des proches en cas de difficulté;

3. espérance de vie en bonne santé;

4. liberté de choisir sa vie;

5. générosité — notamment le fait de donner à des œuvres caritatives;

6. perception de la corruption — confiance dans les institutions et les entreprises. 

Le rapport précise une chose très importante : ces six facteurs ne sont pas additionnés pour fabriquer le classement. Le classement est directement fondé sur l’évaluation que les personnes donnent de leur propre vie. Les six facteurs servent principalement à expliquer pourquoi les évaluations diffèrent d’un pays à l’autre.

Pour la Tunisie, le chiffre 4,798/10 est assez parlant : il signifie que l’évaluation moyenne de leur vie par les Tunisiens est inférieure au milieu de l’échelle.

Mais cela ne signifie pas nécessairement que les Tunisiens sont «malheureux» au sens psychologique. Le bonheur dépend aussi de dimensions que le classement ne saisit pas complètement : famille, amitié, sentiment d’appartenance, sécurité, espoir dans l’avenir, dignité, sentiment d’être utile, liberté réelle, confiance dans l’avenir, etc.

Définition du bonheur 

Chacun(e) peut avoir sa propre définition du concept de bonheur. Pour moi, je distinguerais d’abord bonheur et satisfaction. Quelqu’un peut être très satisfait de sa vie parce qu’il possède une bonne situation, une famille, une sécurité matérielle et de bonnes institutions, tout en ressentant intérieurement un grand vide. Inversement, quelqu’un qui connaît des difficultés matérielles peut connaître de véritables moments de bonheur grâce à l’amour, à l’amitié, à la solidarité ou simplement à la beauté d’un moment.

Cette distinction étant faite, le bonheur est pour moi un état intérieur dans lequel une personne peut regarder sa vie, avec ses joies, ses pertes, ses regrets et ses incertitudes, et se dire : «Malgré tout, ma vie mérite d’être vécue.»

Il comporte, à mes yeux, plusieurs dimensions :

– le plaisir : les petits moments agréables, un repas, une musique, un paysage, un rire;

– l’amour et les liens : avoir quelqu’un avec qui partager ce que l’on ressent;

– le sens : sentir que son existence n’est pas complètement vaine;

– la liberté intérieure : pouvoir penser et choisir sans être entièrement prisonnier du regard des autres;

– la paix avec soi-même : accepter progressivement ce que l’on a été, ce que l’on n’a pas réussi à être et ce que l’on ne sera jamais;

– la gratitude : savoir encore voir ce qui est beau au milieu de ce qui ne l’est pas;

– l’espérance : avoir une raison de se lever demain, même petite.

Ma conception du bonheur rejoint celle des plus grands philosophes, tels qu’Épicure qui dit en substance : je n’ai pas besoin de beaucoup de choses pour être heureux : l’amitié, la tranquillité, quelques plaisirs simples et l’absence de souffrance peuvent suffire, ou Spinoza qui va encore plus loin : le bonheur n’est pas simplement quelque chose que nous recevons ; c’est quelque chose que nous comprenons et construisons intérieurement. Plus nous comprenons pourquoi nous sommes ce que nous sommes et pourquoi nous désirons ce que nous désirons, plus nous devenons libres.

Mon expérience du bonheur avec Karen Polenski

Pour illustrer mon propos et la définition que j’ai donnée du bonheur, je voudrais partager avec les lecteurs et lectrices l’expérience personnelle et réelle que j’ai vécue en la matière.

Lorsque j’étais enseignant-invité (Visiting Scholar) au Massashuttes Institut of Technology (MIT) à Boston aux USA, durant l’année universitaire 1983-1984, j’avais fait la connaissance, parmi d’autres enseignants, de Professor Keren Polensky, une vieille fille d’une cinquantaine d’années, qui a consacré toute sa vie à la recherche et à la publication d’un grand nombre d’articles et de livres sur les modèles de planification régionale.

Nous avions sympathisé parce qu’elle s’intéressait beaucoup à la Tunisie, un pays dont elle n’avait jamais entendu parler, et me posait beaucoup de questions sur notre modèle de planification régionale, notre stratégie de développement, notre niveau de vie, nos habitudes et traditions, etc.

Quelques mois après mon retour des USA, je l’avais invitée à venir découvrir la Tunisie, ce qu’elle accepta avec plaisir.

Je me rappelle qu’elle était arrivée à l’aéroport de Tunis-Carthage, habillée d’un vieux jean et d’une vieille veste et ayant un sac à dos comme seul bagage.

Je lui avais proposé de faire le circuit touristique classique : visite des souks de la médina, de Sidi Bou Saïd, des ruines de Carthage, du musée du Bardo, etc., ce qu’elle refusa tout net, et m’informa qu’elle était venue uniquement pour découvrir les oiseaux de la Tunisie !

En fait, il s’était avéré qu’elle était une passionnée du «bird-watching», une passion, comme la chasse ou la pêche chez nous, très en vogue parmi les intellectuels américains.

Elle m’avait demandé de la balader en voiture dans les campagnes des différentes régions de notre pays, ce que nous avions fait pendant toute la semaine de son séjour.

Je la vois encore, assise à côté de moi, un gros livre répertoriant toutes les espèces d’oiseaux dans le monde entier, avec leur nom et photo, observant le ciel avec de grosses jumelles et me criant de temps à autre subitement : «Stop, Stop, please !»

Je donnais un coup de frein sec en croyant que j’allais écraser un chien ou un chat et me mettais sur le bas-côté de la route. Elle se mettait alors à rechercher frénétiquement le nom de l’oiseau qu’elle venait de voir avec ses jumelles et, lorsqu’elle le trouvait, elle sautillait de joie comme une petite fille ou comme si elle avait obtenu le Prix Nobel d’économie !

Je me rappelle qu’après son départ, très heureuse d’avoir vu et identifié un grand nombre d’oiseaux, je m’étais donné une belle gifle en me disant : «Imbécile de Sadok, tu cherches partout le bonheur sans l’avoir jamais trouvé, alors qu’il est si facile à atteindre : il suffit de lever les yeux vers le ciel !»

Cette expérience avec Karen Polensky m’a prouvé que le bonheur n’est pas dans l’amour avec un petit «a» ou un grand «A», ni dans un compte bancaire bien garni, ni d’habiter dans une grosse villa, ni de rouler dans une voiture Mercedes, ni de porter une montre Rolex, ni de posséder un iPhone, etc. : le bonheur est en chacun de nous et il appartient à chacun de nous de le chercher au fond de lui-même et non pas dans les biens matériels ou dans la compagnie des autres.

En conclusion, je n’irais pas jusqu’à recommander aux Tunien(ne)s de devenir amateur(ce)s de «Bird-watching», car se balader seul(e))s dans les champs d’oliviers de Sfax ou de tomates du Cap Bon avec un gros livre sous le bras et des jumelles braquées sur le ciel et sauter de temps à autre de joie pour avoir reconnu une espèce d’oiseau comporte un risque très élevé de se faire embarquer dans l’Isusu du premier paysan qui passe par là et de se retrouver interné à l’hôpital Razi à Manouba !

Mais, la recherche du bonheur mérite de prendre ce risque, non ?

* Economiste universitaire, consultant d’institutions internationales.  

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