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Ce que le choix énergétique allemand dit à la Tunisie

02. September 2026 um 09:53

Lors de la récente visite en Tunisie du ministre allemand des Affaires étrangères, Johann Wadephu, les échanges ont porté sur la coopération bilatérale, les investissements, la transition énergétique, le numérique, la formation et les relations entre la Tunisie et l’Europe. Mais un signal venu d’Alger au même moment mérite d’être décodé à Tunis.

Abdelwaheb Ben Moussa *

Johann Wadephul a déclaré que l’Algérie pourrait contribuer au remplissage des capacités allemandes de stockage de gaz, qualifiant Alger de «partenaire fiable».

Cette déclaration concerne d’abord l’Allemagne et l’Algérie. Mais pour la Tunisie, elle constitue surtout un rappel : dans la nouvelle géoéconomie européenne, les pays qui disposent d’un actif stratégique ont aussi un levier de négociation.

La question n’est donc pas de savoir pourquoi Berlin se tourne vers Alger. Elle est de savoir pourquoi Tunis ne transforme pas encore suffisamment ses propres atouts en actifs stratégiques.

Qu’est-ce que la Tunisie peut offrir à une Europe qui cherche à réduire ses vulnérabilités et à diversifier ses interdépendances ?

La réponse ne se trouve probablement pas dans le gaz. Elle se trouve dans ce que la Tunisie possède déjà — sa proximité avec l’Europe, son potentiel renouvelable, sa position méditerranéenne, ses compétences, son industrie, ses infrastructures et son ouverture africaine — mais qu’elle doit encore transformer en capacités économiques durables.

Le débat tunisien est trop souvent construit à partir de ce que demandent nos partenaires : coopération migratoire, sécurité, stabilité, énergie, investissements ou financement. Leurs projets, parfois clé en main, deviennent les nôtres.

Cette approche mérite d’être inversée. Avant de demander ce que l’Europe peut apporter à la Tunisie, il faut déterminer ce que la Tunisie veut devenir pour l’Europe. Cette question oblige à regarder nos vulnérabilités : déficit énergétique, besoin de devises, faiblesse de l’investissement productif, difficultés logistiques, dépendance technologique, perte de certaines compétences et accès encore insuffisant aux marchés africains.

Mais elle oblige également à regarder nos atouts : proximité du marché européen, position méditerranéenne, potentiel renouvelable, base industrielle déjà intégrée à plusieurs chaînes européennes, compétences techniques et numériques et proximité avec l’Afrique.

La stratégie consiste à transformer nos vulnérabilités en priorités et nos atouts en avantages.

L’Europe comme accélérateur industriel

C’est probablement le premier changement de raisonnement nécessaire. Avant de rêver d’exporter massivement de l’électricité vers l’Europe, la priorité devrait être de réduire durablement notre propre vulnérabilité énergétique, notre déficit en la matière dépassant désormais 60% au moment où le cours mondial de l’énergie flambe.

Chaque mégawatt renouvelable produit en Tunisie peut avoir plusieurs valeurs : réduire une importation, améliorer la balance commerciale, alimenter une activité industrielle, développer des compétences et, lorsque les conditions le permettent, être exporté.

L’ordre des priorités compte. Une politique énergétique géoéconomique tunisienne devrait donc poursuivre simultanément trois objectifs : sécurité énergétique nationale, compétitivité industrielle et capacité d’interconnexion avec l’Europe.

Le raccordement électrique avec le Vieux Continent ne devrait pas être conçu comme une simple autoroute d’exportation. Il doit devenir une infrastructure permettant à la Tunisie d’augmenter sa valeur dans la chaîne énergétique. Cela implique d’attirer les investissements, mais aussi de développer progressivement la formation, la maintenance, l’ingénierie et les services locaux.

Le véritable indicateur ne devrait donc pas être seulement le nombre de mégawatts installés. Il devrait être la valeur tunisienne créée par chaque unité d’énergie produite.

La relation avec l’Europe ne doit pas être réduite à la question des financements. L’enjeu essentiel est aussi d’utiliser l’accès au marché européen pour augmenter la productivité et la capacité industrielle nationales.

La Tunisie dispose d’une proximité exceptionnelle avec ce continent de 500 millions de consommateurs potentiels. Pourtant, cette proximité n’a pas encore produit toute la valeur qu’elle pourrait générer. L’intégration dans les chaînes européennes reste trop souvent concentrée sur des activités où la valeur ajoutée locale demeure limitée. La prochaine étape doit être celle de la montée en gamme : ingénierie, conception, logiciels industriels, électronique, composants, maintenance spécialisée, services numériques, santé et technologies énergétiques. L’objectif n’est pas seulement d’exporter davantage vers l’Europe. Il est d’exporter davantage de valeur. C’est également là que se joue la réciprocité.

L’Europe apporte des marchés, des capitaux, des technologies et des savoir-faire. La Tunisie doit, en retour, offrir des conditions permettant aux entreprises européennes de produire, d’innover et de se projeter depuis notre territoire vers d’autres marchés.

Johann Wadephul reçu par Abdelmadjid Tebboune : Alger, clou de la tournée maghrébine du responsable allemand.

Passer de la proximité à la projection et transformer la mobilité en réseau

La deuxième opportunité insuffisamment exploitée est africaine. La Tunisie dispose d’une proximité géographique, culturelle et économique particulière avec l’Afrique subsaharienne. Mais une proximité ne constitue pas une stratégie. Pour transformer cette position en avantage, il faut des entreprises capables d’opérer durablement en Afrique, des mécanismes de financement adaptés, des assurances, des liaisons logistiques, des partenariats bancaires et des réseaux professionnels.

L’enjeu n’est pas de faire de la Tunisie une puissance africaine. Il est d’en faire une plateforme depuis laquelle des entreprises tunisiennes, européennes et africaines peuvent travailler ensemble. Cette fonction pourrait devenir particulièrement intéressante pour les entreprises européennes souhaitant diversifier leurs implantations et accéder davantage aux marchés africains.

La Tunisie pourrait ainsi transformer sa position géographique en avantage économique : une interface entre l’Europe, le Maghreb et l’Afrique.

La question des compétences est indissociable de cette stratégie. La Tunisie forme des ingénieurs, médecins, techniciens, informaticiens et autres professionnels recherchés par les économies européennes. La mobilité de ces compétences est une réalité. La question n’est donc plus seulement de savoir comment freiner son exode, mais comment en augmenter la valeur pour l’économie tunisienne.

Cela suppose des partenariats de formation, des certifications communes, des liens structurés entre entreprises et établissements tunisiens et européens et des réseaux permettant aux compétences installées à l’étranger de maintenir des liens économiques avec la Tunisie.

La mobilité peut ainsi devenir un réseau économique plutôt qu’une simple perte de capital humain.

Cinq leviers pour changer le rapport de négociation

Ports, réseaux électriques, télécommunications, câbles sous-marins, data centers, routes, rail et plateformes logistiques ne sont pas de simples équipements. Dans une économie mondiale confrontée aux ruptures de chaînes d’approvisionnement, ils deviennent des instruments de résilience.

La Tunisie doit donc se poser une question simple : ses infrastructures sont-elles suffisamment fiables, rapides et compétitives pour que des entreprises organisent durablement leurs chaînes de valeur autour d’elles ?

Si la réponse est insuffisante, la géographie ne suffit pas. Il faut investir dans les infrastructures, mais aussi dans leur maintenance, leur redondance, leur sécurité et leur performance. La fiabilité doit devenir elle-même un avantage compétitif tunisien.

La stratégie tunisienne peut ainsi être concentrée sur cinq leviers.

Le premier, c’est l’énergie. Il s’agit de réduire la vulnérabilité énergétique nationale, développer les renouvelables et utiliser les interconnexions pour créer une base industrielle.

Le deuxième, c’est l’industrie. Il s’agit de passer progressivement de l’assemblage à davantage d’ingénierie, de conception et de services à forte valeur ajoutée.

Le troisième, c’est l’Afrique. Il s’agit de construire une plateforme commerciale, financière et logistique permettant aux entreprises tunisiennes et européennes d’accéder aux marchés africains.

Le quatrième, ce sont les compétences. Il s’agit de transformer la mobilité professionnelle en réseaux de formation, d’innovation et de création de valeur.

Le cinquième, ce sont les infrastructures. Il s’agit de faire de la fiabilité énergétique, numérique et logistique un avantage concurrentiel régional.

Ces cinq leviers ont une logique commune : créer en Tunisie des capacités dont nos partenaires ont intérêt à disposer. C’est ainsi que l’on passe de la dépendance à l’interdépendance.

Cette approche doit également changer notre manière d’évaluer les partenariats.

Le véritable test : ce qui reste en Tunisie

Un projet ne devrait plus être jugé uniquement sur le montant de l’investissement promis. Il faudrait systématiquement demander : Quelle valeur reste en Tunisie ? Quelles compétences sont transférées ? Combien d’entreprises tunisiennes entrent dans la chaîne de valeur ? Quel accès aux marchés est créé ? Quelle capacité nouvelle demeure si le partenaire se retire ?

Ce sont les véritables critères de la réciprocité. Un investissement important peut être économiquement utile sans être stratégiquement transformateur. À l’inverse, un projet plus modeste peut renforcer durablement la position tunisienne s’il crée une capacité industrielle, ouvre un marché et augmente notre pouvoir de négociation.

Le bon partenariat n’est donc pas nécessairement celui qui apporte le plus de capitaux. C’est celui qui augmente le plus notre capacité future à négocier.

La visite du ministre allemand est terminée. L’Allemagne continuera à diversifier ses fournisseurs énergétiques. L’Algérie continuera à valoriser son avantage gazier. La Norvège restera un acteur énergétique majeur. D’autres pays chercheront à prendre leur place dans la nouvelle géographie énergétique et industrielle européenne.

La Tunisie ne gagnera rien à envier les ressources des autres. Elle doit valoriser les siennes. Notre avantage ne sera probablement pas une matière première. Il peut être une combinaison : proximité européenne, énergie renouvelable, industrie, compétences, infrastructures et accès à l’Afrique. Mais cette combinaison ne deviendra un avantage géoéconomique que si nous la transformons en projets, en entreprises, en infrastructures et en chaînes de valeur.

Le signal envoyé par Berlin à Alger doit donc être lu non comme une occasion manquée, mais comme un rappel.

Dans la nouvelle économie de la puissance, les partenaires qui comptent sont ceux qui apportent quelque chose que les autres ont intérêt à sécuriser.

La Tunisie n’a pas besoin de devenir indispensable à l’Europe. Elle doit devenir suffisamment utile dans plusieurs domaines pour que sa réussite devienne également un intérêt pour ses partenaires. C’est cela, au fond, la véritable réciprocité. Et c’est peut-être la meilleure manière de transformer notre géographie en puissance : ne plus seulement être le pays situé entre l’Europe et l’Afrique, mais devenir le pays dont certaines connexions entre l’Europe et l’Afrique ont besoin.

* Ingénieur informatique, cadre d’une banque publique.

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La BCT détaille les aspects opérationnels des « crédits sur l’honneur »

02. September 2026 um 08:05

La promulgation, mardi 1er septembre 2026, de la circulaire n° 2026-08 par la Banque centrale de Tunisie consacre l’opérationnalisation d’un instrument inédit dans le paysage bancaire national, celui des microcrédits et microfinancements sur l’honneur.

 

Un mécanisme financé sur les bénéfices bancaires

Le dispositif instauré par l’autorité monétaire repose sur un principe d’allocation financière singulier. En effet, l’architecture financière dévoilée par les annexes de la circulaire prévoit l’obligation pour chaque banque commerciale d’instituer une ligne de financement autonome sur l’honneur, alimentée directement par un prélèvement réglementaire de 8 % de son résultat comptable net annuel, tel qu’approuvé par l’Assemblée générale ordinaire des actionnaires.

 

Lire aussi : Crédits et microfinancements sur l’honneur : la BCT impose une plateforme numérique dans chaque banque

 

Sur le papier, cette allocation systématique des bénéfices du secteur bancaire vers des financements sans sûretés matérielles constitue une mutualisation de la création de valeur bancaire au profit de la cohésion socio-économique et de l’essor des initiatives locales.

En mobilisant les ressources propres des établissements, sans recourir à un endettement extérieur, le régulateur confère à cette ligne une nature quasi-patrimoniale. Les banques assument ainsi une responsabilité directe dans le recyclage de leurs surplus financiers vers des segments traditionnellement exclus des circuits d’intermédiation classiques, tout en supportant les flux de déblocages et les recouvrements périodiques au sein d’un compte spécifiquement audité et retracé mensuellement auprès de l’Institut d’émission (Banque centrale).

 

L’exclusivité du canal numérique

Sur le plan opérationnel, la circulaire introduit une rupture majeure avec les pratiques coutumières d’octroi de crédit. Désormais, l’accès à ces financements sur l’honneur est subordonné à un dépôt exclusivement dématérialisé. La circulaire interdit formellement la réception de requêtes physiques en agence et contraint chaque banque assujettie à concevoir et déployer une plateforme informatique dédiée, rigoureusement alignée sur les normes de cybersécurité et de protection des données personnelles.

Au cœur de cette dématérialisation obligatoire réside l’intégration d’un cachet d’horodatage électronique infalsifiable. Ce sceau temporel joue un rôle juridique décisif. Il enregistre de manière irrévocable la minute exacte de la soumission de la demande et conditionne strictement l’ordre d’instruction des dossiers, matérialisant le principe fondamental d’antériorité.

Par ailleurs, c’est ce même repère temporel qui déclenche le décompte des délais légaux imposés aux établissements pour statuer sur les requêtes, prévenant ainsi toute inertie discrétionnaire ou traitement asymétrique et garantissant une équité transparente entre les demandeurs de financement.

 

Lire également : De l’injonction administrative au levier géoéconomique : comment réussir le pari du crédit d’honneur à taux zéro

 

Vigilance prudentielle

Bien que qualifiés de concours « sur l’honneur » en raison de l’absence des garanties réelles habituellement exigées, ces crédits ne constituent aucunement une distribution à fonds perdus exonérée de contrôle. La Banque centrale a rappelé que les établissements demeurent pleinement tenus d’appliquer leurs politiques internes de sélectivité, leurs règles de contrôle interne, ainsi que les directives de gouvernance et de couverture des risques en vigueur.

Pour conjurer l’aléa moral et endiguer le risque de déperdition des liquidités, l’autorité monétaire impose une interrogation obligatoire et instantanée de la Centrale des Risques préalablement à tout déblocage effectif de fonds. Cette disposition vise à vérifier qu’aucun bénéficiaire ne cumule un engagement antérieur non soldé au sein du même régime, que ce soit auprès de sa propre banque ou d’un établissement concurrent.

 

Défis sectoriels

L’entrée en vigueur de la circulaire, fixée au 1er octobre 2026, place le système bancaire face à une triple équation : achever dans des délais restreints l’infrastructure technique des plateformes en ligne, calibrer des outils de scoring comportemental adaptés à des porteurs de projets dépourvus de garanties tangibles, et concilier l’impact de ce prélèvement sur fonds propres avec la rentabilité globale.

Le succès de cette réforme résidera dans la capacité des banques à transformer cette obligation réglementaire en un levier pérenne d’élargissement de leur base de clientèle et d’accompagnement de l’économie réelle. Autrement, la facture des créances classées sera lourde, réduisant ainsi les bénéfices et, donc, les montants à allouer à de nouveaux crédits dans les années à venir.

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La France accusée de «harcèlement judiciaire» contre Rima Hassan

02. September 2026 um 07:06

La dénonciation du génocide perpétré par Israël à Gaza et la défense des droits du peuple palestinien sont presque devenues un crime en France. La députée française d’origine palestinienne Rima Hassan, figure emblématique de la défense de la cause palestinienne au pays de Voltaire et de Hugo, n’a cessé d’en faire l’expérience à ses dépens.

Djamal Guettala

Cette dérive, qui déshonore la France et les Français, vaut au supposé pays des droits de l’homme de se retrouver une nouvelle fois interpellée sur le terrain des libertés publiques. Cinq rapporteurs spéciaux des Nations unies – excusez du peu ! – demandent officiellement des comptes à Paris au sujet des mesures policières et des procédures judiciaires visant Rima Hassan en raison de ses prises de position politiques, notamment sur la Palestine. Pour ces experts, la multiplication des auditions, la garde à vue et les mesures de surveillance soulèvent de «graves préoccupations» et pourraient constituer des atteintes à plusieurs droits fondamentaux.

Dans leur communication adressée aux autorités françaises, les experts de l’Onu relèvent également que la quasi-totalité des procédures engagées contre la juriste franco-palestinienne auraient été classées sans suite.

Au-delà du seul cas de Rima Hassan, c’est la manière dont la France traite certaines expressions politiques liées à la Palestine qui inquiète les rapporteurs.

Des procédures qui deviennent elles-mêmes une sanction

Le constat qu’ils dressent est particulièrement sévère. Même lorsqu’elles ne débouchent pas sur une condamnation, la répétition des procédures judiciaires peut, selon eux, produire un effet dissuasif considérable sur la liberté d’expression.

Autrement dit, le problème ne résiderait pas uniquement dans l’issue judiciaire d’une affaire, mais dans l’accumulation des convocations, interrogatoires, gardes à vue et mesures de surveillance.

Les rapporteurs évoquent ainsi des mesures susceptibles de relever du «harcèlement judiciaire et politique» et estiment qu’elles pourraient porter atteinte à plusieurs droits fondamentaux : liberté d’opinion et d’expression, droit à la vie privée, liberté de réunion et d’association, principe d’égalité et de non-discrimination, mais également droit de participer à la vie publique.

Une mise en garde qui dépasse largement le cas individuel de Rima Hassan.

Les experts de l’Onu dénoncent ce qu’ils décrivent comme une «tendance croissante à la répression des voix défendant les droits du peuple palestinien par les autorités françaises».

Le recours à l’infraction d’«apologie du terrorisme» constitue l’un des principaux points d’inquiétude. Les rapporteurs demandent à Paris de démontrer que l’utilisation répétée de cette qualification respecte les engagements internationaux de la France en matière de liberté d’expression.

La question est politiquement explosive : jusqu’où un État peut-il aller dans la lutte contre l’apologie du terrorisme sans transformer cet arsenal juridique en instrument de restriction de la parole politique ?

Pour les rapporteurs, le risque est précisément celui d’un glissement. L’ouverture répétée de procédures, y compris lorsqu’elles se terminent sans condamnation, peut suffire à intimider les militants, les élus, les associations, les universitaires ou les simples citoyens qui prennent publiquement position.

La justice ne sanctionnerait alors plus seulement par une condamnation. La procédure elle-même pourrait devenir une forme de pression.

Rima Hassan doit-elle renier son pays d’origine, la Palestine, dont ses parents ont été chassés par l’armée d’occupation israélienne, pour avoir droit à la liberté d’expression comme tout citoyen français ?

Un avertissement qui dépasse Rima Hassan

Les cinq rapporteurs spéciaux demandent désormais au gouvernement français de fournir des explications sur les motifs et la proportionnalité de la garde à vue de Rima Hassan, mais aussi sur les informations communiquées aux médias, les interrogatoires répétés et les éventuelles mesures de surveillance.

Ils interrogent également Paris sur la compatibilité du recours à l’«apologie du terrorisme» avec les obligations internationales de la France.

La question est loin d’être secondaire. La France se présente régulièrement comme une démocratie attachée à la liberté d’expression, à l’État de droit et à la défense des droits humains. La communication des experts de l’Onu vient mettre cette posture à l’épreuve, en demandant aux autorités françaises de démontrer que leur pratique est conforme aux principes qu’elles défendent sur la scène internationale.

L’intérêt de cette intervention onusienne réside surtout dans sa portée générale. Les rapporteurs ne se limitent pas à dénoncer une situation individuelle. Ils alertent sur les conséquences politiques d’une multiplication des poursuites visant des voix favorables aux droits des Palestiniens.

La liberté d’expression ne se mesure pas seulement à la possibilité théorique de parler. Elle se mesure aussi à la capacité de le faire sans craindre une succession de convocations, de procédures ou de mesures policières.

C’est précisément ce phénomène que les experts redoutent lorsqu’ils évoquent un «effet dissuasif» sur la liberté d’expression, la société civile et le pluralisme démocratique.

La France doit donc répondre. Et cette fois, la question ne vient pas seulement d’associations, de militants ou d’opposants politiques. Elle est posée par cinq experts mandatés par les Nations unies.

Le dossier Rima Hassan devient ainsi le révélateur d’une interrogation plus vaste : la lutte contre l’apologie du terrorisme peut-elle servir de justification à la mise sous pression de la parole politique, notamment lorsqu’elle concerne la Palestine, une nation spoliée de sa terre et un peuple martyrisé par l’une des plus redoutables machines de guerre actuelle dans le monde, celle de l’Etat d’occupation israélien ?

La réponse du gouvernement français sera scrutée bien au-delà de l’Hexagone. Car la situation des défenseurs de la cause palestinienne en Allemagne, aux Etats-Unis et dans d’autres pays occidentaux n’est pas meilleure qu’en France.

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Un livre ravive la mémoire des Italiens de Tunisie

01. September 2026 um 13:48

‘‘Les otages de Mussolini. Une histoire vraie des Italiens de Tunis’’, le premier livre de Marie-Ange La Rosa, disponible en français sur Amazon, aux formats papier et numérique, raconte l’histoire d’enfants italiens de Tunisie envoyés dans des colonies de vacances fascistes en Italie et séparés de leurs familles. Un voyage vers le pays d’origine qui aurait dû durer cinq semaines mais qui, bouleversé par l’entrée du pays dans la Seconde Guerre mondiale, s’est transformé pour certains enfants en une séparation d’avec leurs familles ayant duré des années.

L’ouvrage met en lumière un épisode méconnu de l’histoire de l’importante communauté italienne vivant dans la Tunisie du protectorat français, en le reconstituant à partir de documents, d’archives diplomatiques et de souvenirs familiaux.

Selon le récit de La Rosa, le 8 juin 1940, des dizaines de familles accompagnèrent au port de Tunis leurs enfants, qui devaient passer quelques semaines en Italie. Parmi eux se trouvait Joseph, âgé de huit ans, l’oncle de l’auteure.

Une colonie de vacances ordinaire les attendait, dans le cadre des initiatives alors organisées pour les enfants d’Italiens résidant à l’étranger ; mais deux jours plus tard, le 10 juin, Benito Mussolini annonça l’entrée en guerre de l’Italie contre la France et la Grande-Bretagne. Les liaisons avec Tunis furent interrompues et ce qui devait être des vacances changea de nature.

La déclaration de guerre de l’Italie à la France est attestée par les sources historiques comme le moment de rupture qui bouleversa également les équilibres de la communauté italienne de Tunisie.

Les communautés émigrées et l’Italie fasciste

Dans son livre, La Rosa retrace le parcours de ces enfants à travers différentes localités italiennes jusqu’à Menton, évoquant la discipline en vigueur dans les structures de jeunesse fascistes puis l’irruption de la guerre dans leur vie, avec les bombardements, la faim et les déplacements incessants.

Le terme «otages», choisi pour le titre, renvoie donc avant tout à des enfants prisonniers des conséquences de décisions politiques et militaires prises par les adultes.

Par ailleurs, le phénomène des colonies de vacances pour les Italiens de l’étranger était déjà d’une ampleur considérable avant la guerre ; il constituait l’un des outils utilisés par le régime pour renforcer les liens entre les jeunes issus des communautés émigrées et l’Italie fasciste.

Des études sur la présence italienne en Tunisie indiquent qu’environ 23 000 jeunes italo-tunisiens ont participé à ces colonies de vacances en Italie durant le Ventennio. Une source française de l’époque évaluait à environ 2 000 par an le nombre d’enfants envoyés depuis la Tunisie.

Toutefois, l’histoire relatée dans le livre s’inscrit dans un contexte plus complexe que celui d’une communauté faisant bloc derrière Mussolini. Parmi les Italiens de Tunisie, on comptait certes des partisans du régime, mais aussi des antifascistes, des communistes et une importante communauté juive italienne. Tunis était également un centre majeur de l’antifascisme italien à l’étranger.

L’entrée en guerre de l’Italie a également suscité une réaction sévère de la part des autorités françaises du protectorat. Les recherches historiques attestent l’existence d’un plan d’internement visant initialement plus de 16 000 citoyens italiens âgés de 18 à 50 ans.

Ces mesures ont fini par toucher, selon une étude publiée par les Presses universitaires de Rennes, près de 30 000 Italiens, sans distinction nette entre fascistes, antifascistes et autres composantes de la communauté. Nombre d’entre eux furent transférés dans les camps de Sbeitla, Kasserine, Aïn Sefra et Kreider.

C’est dans ce contexte qu’à Tunis, les familles des enfants partis pour l’Italie perdirent peu à peu la possibilité de suivre leur trace. Le livre relate notamment les démarches entreprises par Balthazar Rallo, tailleur italien établi à Tunis et grand-père de l’auteure, pour retrouver son fils Joseph.

La Rosa explique avoir reconstitué cette histoire en visitant les localités italiennes traversées par le groupe, en consultant des sources historiques ainsi que les archives diplomatiques françaises de Nantes et de La Courneuve, et en recueillant les témoignages de son oncle, de membres de sa famille et d’autres acteurs de cette expérience.

Une page sensible de la mémoire des Italiens de Tunisie

Depuis la publication de l’ouvrage, confie l’auteure à l’agence Ansa, de nouveaux souvenirs sont parvenus de France, d’Italie et de Tunisie, émanant de descendants d’internés, d’enfants ayant vécu sous les bombardements et de familles ayant compté des proches dans ces colonies.

‘‘Les otages de Mussolini’’ aborde ainsi une page particulièrement sensible de la mémoire italienne en Méditerranée : celle d’une communauté enracinée en Tunisie depuis des générations, traversée par les divisions politiques de l’époque et finalement broyée entre les ambitions du fascisme, l’entrée en guerre de l’Italie, la réaction des autorités coloniales françaises et le conflit qui, à partir de 1942, allait frapper directement la Tunisie. Une histoire où les responsabilités du régime fasciste et de sa politique de mobilisation des Italiens à l’étranger constituent un élément incontournable, mais où émergent également les destins individuels de familles et d’enfants ayant subi des décisions sur lesquelles ils n’avaient aucune prise. Une mémoire restée durant des décennies essentiellement privée et familiale, que le livre de Marie-Ange La Rosa tente désormais d’inscrire dans l’histoire collective des Italiens de Tunisie.

Selon l’auteure, l’ouvrage «remet en lumière un souvenir familial longtemps resté dans l’ombre : celui des Italiens de Tunis, pris au piège d’une guerre qui n’était pas la leur.»

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Ce que l’Europe craint d’un effondrement tunisien

01. September 2026 um 10:13

Que l’Allemagne ait un intérêt direct à la stabilité tunisienne, personne ne le conteste. Mais l’Allemagne n’est jamais seule quand elle parle de stabilité et de Sahel à un chef d’État nord-africain : elle parle aussi, de fait, au nom du continent européen qui a fait de la Tunisie son verrou migratoire et énergétique, et qui n’a pas oublié qu’un effondrement tunisien se traduirait par une pression migratoire sur ses propres côtes.

Moktar Lamari *

Il faut se méfier des communiqués diplomatiques qui se ressemblent trop pour être honnêtes — et se méfier plus encore de ceux qui ne se ressemblent pas du tout. Explication…

Le 31 août, Johann Wadephul, ministre allemand des Affaires étrangères, a atterri à Tunis, dans une visite imprévue et urgente, pour une tournée maghrébine présentée comme une simple courtoisie anniversaire : soixante-dix ans de relations diplomatiques tuniso-allemandes, une délégation d’industriels, des dossiers énergie et chaînes d’approvisionnement automobile.

Rien, en apparence, qui justifie qu’un ministre des Affaires étrangères d’un pays du G7 se déplace en personne, accompagné de son patronat, pour aller souffler des bougies protocolaires. Sauf que le décor a craqué presque aussitôt, et de la façon la plus flagrante qui soit : les deux capitales ont raconté deux rencontres différentes.

Avant même l’atterrissage, le ministère allemand des Affaires étrangères annonçait sur son propre site que les discussions avec Kaïs Saïed porteraient sur leurs «intérêts communs en faveur de la stabilité de la Tunisie». Une fois sur place, interrogé par la chaîne publique allemande ARD, Wadephul est allé plus loin encore, évoquant sans détour le terrorisme et la montée de «l’islamisme», et présentant la migration comme l’un des fils conducteurs de sa tournée nord-africaine.

En conférence de presse à Tunis, il a par ailleurs insisté sur la volonté allemande d’«exploiter les potentiels mutuels», en particulier dans «l’approvisionnement en énergie respectueuse du climat» — une manière polie de dire qu’on est venu sécuriser des tuyaux, pas signer des cartes postales.

Or aucun de ces trois sujets — Sahel, terrorisme islamiste, énergie climatique — ne figure dans le compte rendu publié depuis le Palais de Carthage.

Pas une ligne, pas une allusion. À la place, la présidence tunisienne met en scène un Kaïs Saïed qui disserte sur l’humanité entrant dans une «nouvelle étape de son histoire» nécessitant une pensée fondée sur la liberté et la justice, et qui profite de l’audience pour exiger la révision de plusieurs accords — au premier rang desquels l’accord d’association avec l’Union européenne, jugé trop déséquilibré.

Intérêt direct de l’Europe à la stabilité tunisienne

Deux ministères, une seule et même rencontre, et pourtant deux comptes rendus qui pourraient décrire deux réunions tenues à des années de distance. Ce genre de dissonance ne s’invente pas dans un simple exercice de communication maladroit ; il trahit deux agendas qui se sont croisés dans la même salle sans jamais vraiment se parler — l’un venu évaluer un risque, l’autre venu réciter un grief.

Que l’Allemagne — troisième marché à l’export pour la Tunisie, pilier de l’approvisionnement automobile européen, hôte de 7 500 étudiants tunisiens et de milliers de soignants tunisiens dans ses hôpitaux — ait un intérêt direct à la stabilité tunisienne, personne ne le conteste.

Mais l’Allemagne, dans l’architecture européenne, n’est jamais seule quand elle parle de stabilité et de Sahel à un chef d’État nord-africain : elle parle aussi, de fait, au nom d’un continent qui a fait de la Tunisie son verrou migratoire et énergétique, et qui n’a pas oublié qu’un effondrement tunisien se traduirait en semaines, pas en mois, par une pression migratoire sur ses propres côtes.

On ne dépêche pas le chef de sa diplomatie, escorté d’industriels et suivi d’un crochet immédiat à Alger pour discuter interconnexions électriques, si le seul enjeu a trait à un anniversaire à souligner.

On le fait quand on veut prendre le pouls d’un pays avant qu’il ne s’arrête de battre.

Et ce pouls, aujourd’hui, est franchement inquiétant. Pendant que Wadephul serrait des mains à Carthage, des quartiers entiers de Tunis, de Sfax, du Kef, de Djerba ou de Gabès continuaient de vivre au rythme de coupures d’eau et d’électricité répétées, parfois plusieurs fois par jour — le symptôme le plus visible d’un réseau Steg en déficit structurel de production que plus aucun décret présidentiel ne peut masquer.

Des menaces terroristes en Tunisie sont probables selon des sources proches de la chancellerie allemande.

À cela s’ajoutent des pénuries récurrentes de médicaments essentiels dans les pharmacies, remontées presque chaque semaine par la société civile et les syndicats de la santé, signe que même la chaîne d’approvisionnement pharmaceutique, pourtant vitale, craque sous la pression budgétaire et le manque de devises.

Les trois ingrédients de l’embrasement social

Ce sont exactement les trois ingrédients — eau, courant, médicaments — dont l’histoire politique récente du monde arabe a montré qu’ils précèdent, presque toujours, l’embrasement social. Ce n’est pas un hasard si le crochet algérien de Wadephul porte précisément sur l’offre électrique : Berlin cherche, très concrètement, des solutions de dépannage énergétique pour un voisin tunisien exsangue, faute de pouvoir compter sur une réforme interne que le régime refuse d’engager.

Rien de tout cela ne serait alarmant si le contexte politique tunisien n’était pas déjà à ce point tendu.

Un pouvoir réélu à 90,7 % sur une participation de 28,8 %, une opposition emprisonnée par dizaines, un Premier ministre limogé presque chaque année, une dette publique qui frôle 85 % du PIB, un déficit qui se creuse de nouveau : la marge de manœuvre du régime pour absorber un choc social supplémentaire est proche de zéro.

Quand l’eau, l’électricité et les médicaments manquent en même temps, la colère ne cherche plus de porte-parole partisan ; elle descend dans la rue directement, comme on l’a vu ailleurs dans la région ces derniers mois.

Et c’est précisément ce scénario que l’Europe, par la voix de son émissaire allemand, semble être venue évaluer de très près — sans jamais le dire tout haut. La visite protocolaire de Wadephul n’est peut-être qu’une couverture élégante pour une question bien plus brutale que Berlin, et derrière elle Bruxelles, se pose désormais sans détour : combien de temps le système Saïed peut-il encore tenir avant que la rue ne tranche à sa place ? 

Economiste universitaire.

Blog de l’auteur: E4T.

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Le gaz, un autre casse-tête

01. September 2026 um 09:20

L’Europe peine à remplir ses stocks de gaz naturel avant l’hiver. Ce qui accroît le risque qu’une concurrence avec l’Asie pour les approvisionnements fasse passer les prix au-dessus à leurs niveaux records d’il y a quatre ans. 

 

Les stocks de gaz de l’Union européenne (UE) s’élèvent à environ 63 %, selon les données de Gas Infrastructure Europe. Il s’agit de l’un des niveaux les plus bas jamais enregistrés pour cette période de l’année, 18 % en dessous de la moyenne quinquennale. Les contrats à terme européens de référence TTF néerlandais ont atteint un pic cette semaine, à plus de 70 euros par mégawattheure, leur plus haut niveau depuis début fin 2022.

 

Marché européen fragile 

Goldman Sachs est claire : si les exportations de GNL du Moyen-Orient ne se normalisent que progressivement d’ici 2027, les prix à terme du gaz naturel devraient dépasser les 100 euros par mégawattheure pour freiner suffisamment la demande asiatique et permettre à l’Europe de gérer ses niveaux de stockage tout au long de l’hiver.

Ce qui inquiète, c’est que les stocks de gaz sont historiquement bas. Les perturbations du transport maritime par le détroit d’Ormuz ont fortement réduit les exportations de GNL des principaux producteurs du Golfe, comme le Qatar, pendant la saison de reconstitution des stocks de gaz de l’Europe.

L’été caniculaire qu’a connu le Vieux continent a par ailleurs stimulé la demande de climatisation et d’autres appareils énergivores, alors que la demande de gaz, largement utilisé pour le chauffage et la cuisson en Europe, diminue naturellement. Le gaz représente environ un sixième de la production d’électricité de l’UE.

Les conditions météorologiques ont également réduit l’offre des sources d’énergie alternatives. La chaleur a entraîné une baisse de la production nucléaire, les centrales étant contraintes de fermer ou de réduire leur production dans toute la région. Tandis que la production éolienne a été faible durant l’été.

L’Europe est donc en voie d’aborder l’hiver avec un stock tampon insuffisant pour faire face au froid de la fin de l’hiver. Toutefois, il est possible que le renforcement du phénomène météorologique El Niño crée un début d’hiver doux dans le nord-est de l’Asie, ce qui réduirait la demande.

 

Espoirs d’une réouverture d’Ormuz 

Une variable cruciale est de savoir si des volumes significatifs de GNL en provenance du Moyen-Orient reviendront avant l’hiver. Une reprise significative des exportations signifierait que, bien que l’Europe soit toujours susceptible de débuter l’hiver avec des stocks inconfortables, elle pourrait préserver une plus grande partie de ses stocks pour les pics de froid de janvier et février. Mais rien n’est certain compte tenu de la géopolitique volatile entourant cette voie de navigation vitale.

Si les flux de GNL du Moyen-Orient ne retrouvent pas des niveaux élevés avant l’hiver, le Vieux continent serait confronté à des prix du gaz très élevés, à des factures plus lourdes pour les consommateurs et, dans le pire des cas, à des limitations de la consommation industrielle de gaz.

La concurrence avec l’Asie pour les cargaisons de GNL restera également intense, car la croissance de l’offre mondiale est limitée au cours des prochains mois. Les nouveaux projets au Qatar ne devraient pas atteindre leur pleine capacité avant la seconde moitié de 2027.

 

Impact direct sur la Tunisie 

Pour la Tunisie, ce sujet est une priorité absolue. Notre électricité est produite essentiellement à partir de gaz naturel importé. À ces niveaux annoncés de prix, la facture énergétique subirait un choc. Une hausse durable des cours se traduirait mécaniquement par une aggravation du défit budgétaire. Le gouvernement semble avoir fait un choix stratégique implicite, celui de ne pas répercuter la hausse des prix sur les consommateurs. Cette décision, compréhensible à court terme, signifie que l’État supportera seul le déficit budgétaire.

Toutefois, il n’y a pas de risque de dérapage pour les finances publiques vu que les grands équilibres seront maintenus. Évidemment, cela sera au détriment de la croissance et de l’investissement. Dans un pays où les besoins en développement sont immenses et où les appels d’offres pour les projets structurants (transport, eau, digitalisation, énergies renouvelables) se multiplient, ce rétrécissement de l’espace budgétaire est un frein à l’objectif de relance.

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Tunisie | Les erreurs d’hier, l’impuissance d’aujourd’hui

01. September 2026 um 08:55

La crise tunisienne nourrit une tentation familière : regarder le passé comme un âge de stabilité, d’ordre et de prospérité relative. Face aux difficultés économiques, à la dégradation des services publics, à la fatigue démocratique et au sentiment d’impuissance qui traverse le pays, les années Bourguiba et Ben Ali peuvent apparaître, rétrospectivement, comme des périodes plus lisibles et plus protectrices.

Ali Guidara *

Cette nostalgie confond pourtant souvent l’absence de bruit avec l’absence de blocage. La Tunisie d’aujourd’hui n’est pas née du seul désordre de la transition démocratique. Elle est aussi l’héritière de fragilités politiques, sociales et économiques constituées bien avant 2011.

Reconnaître les réalisations des pouvoirs passés ne signifie donc pas les absoudre. Cela suppose de tenir ensemble les acquis réels et les failles profondes qu’ils ont laissés derrière eux.

L’État construit par le sommet

Sous Habib Bourguiba, la Tunisie indépendante a consolidé un État moderne, une administration structurée et un système éducatif ambitieux. Les progrès accomplis en matière de santé, de scolarisation et de droits des femmes, notamment avec l’adoption du Code du statut personnel, demeurent des repères majeurs de l’histoire nationale.

Cette période a également consolidé l’idée d’une citoyenneté tunisienne et fourni au pays des instruments de modernisation dont il bénéficie encore. Mais la centralisation du pouvoir, le refus du pluralisme et la prééminence du parti-État ont limité l’émergence d’une vie politique autonome.

Surtout, les bénéfices de cette modernisation n’ont pas été distribués de manière équitable. Une partie importante de la population est demeurée exclue des circuits de décision, de l’accès aux opportunités économiques et de la redistribution des richesses. La concentration progressive des ressources entre les mains d’une bourgeoisie urbaine et de groupes proches du pouvoir a nourri un sentiment durable de relégation.

Pour les catégories populaires, les régions de l’intérieur et les groupes éloignés des réseaux administratifs ou politiques, cette exclusion a fini par anéantir l’espoir d’un changement accessible par les voies ordinaires. Lorsque les institutions ne permettent pas l’expression de la contestation, l’immobilité politique cesse d’apparaître comme une stabilité : elle devient une forme d’enfermement.

Le modèle de développement a, lui aussi, produit des déséquilibres durables. Il a favorisé le littoral, Tunis et les zones intégrées au tourisme ou à l’industrie, tandis que de nombreuses régions de l’intérieur demeuraient à l’écart des investissements, des infrastructures et des opportunités.

L’État s’est renforcé sans que cette puissance s’accompagne d’un contrôle citoyen véritable, d’un équilibre territorial durable ou d’un renouvellement suffisant des élites capables de démocratiser le pays et le rendre équitable. Une partie des fragilités actuelles se trouve dans cette contradiction : un appareil étatique relativement fort, mais une société longtemps privée des moyens de participer à la définition et au contrôle de l’action publique.

La stabilité comme façade

Le régime de Zine El-Abidine Ben Ali a prolongé cette architecture tout en la durcissant. Il a entretenu l’image d’un pays stable, ouvert aux investissements et tourné vers la croissance. Une partie de la population a effectivement connu une amélioration de ses conditions matérielles, particulièrement dans les grands centres urbains et les secteurs liés au tourisme, aux services ou à l’exportation.

Mais cette stabilité reposait sur des fondations fragiles. L’économie demeurait dépendante de secteurs exposés et insuffisamment créateurs de valeur et d’emplois. L’accès aux marchés, aux autorisations, au crédit et aux opportunités économiques était souvent conditionné par la proximité avec le pouvoir.

Cette confiscation des opportunités a progressivement atteint des proportions inédites. Une étude de la Banque mondiale a montré que 220 entreprises liées au clan présidentiel, qui représentaient moins de 1 % de l’emploi salarié, captaient à elles seules 21 % des profits du secteur privé tunisien entre 1996 et 2010 – une emprise économique qui s’étendait aux secteurs les plus stratégiques du pays. Cette concentration des richesses réduisait considérablement l’accès des entrepreneurs et des citoyens aux ressources et aux opportunités économiques. Le népotisme, le clientélisme et la corruption ne relevaient donc pas de pratiques marginales : ils participaient au fonctionnement même du système.

La répression empêchait, quant à elle, les frustrations sociales, professionnelles et territoriales de trouver une expression politique organisée. Le soulèvement de 2010-2011 n’a donc pas surgi d’un vide. Il a rendu visibles des tensions accumulées pendant des décennies.

La promesse inachevée de 2011

La révolution a ouvert un espace politique inédit. Elle a rendu possibles le pluralisme, la liberté de parole, les élections compétitives et l’émergence d’une société civile plus active. Mais elle n’a pas effacé l’héritage administratif, économique et social du passé. Les gouvernements successifs ont dû composer avec un État fragilisé, des disparités régionales profondes, une économie traversée par les rentes et les privilèges, ainsi qu’une administration peu préparée à une transformation politique de cette ampleur.

L’après-2011 a produit ses propres impasses. L’incompétence de plusieurs responsables, la persistance de pratiques clientélistes, l’incapacité à contenir la corruption et les calculs partisans ont largement affaibli la confiance publique. Trop souvent, l’action gouvernementale a été soumise aux coalitions précaires, aux rivalités d’appareil et aux intérêts de court terme. Les ambitions individuelles et les manœuvres partisanes ont pris le pas sur la construction de compromis durables et sur la préparation de réformes indispensables.

La démocratie a permis à des problèmes longtemps étouffés de s(exprimer. Elle n’a pas toujours permis de les traiter avec la cohérence, la continuité et la compétence nécessaires.

L’autoritarisme n’est pas une solution

Il serait pourtant trompeur de présenter ces défaillances comme la démonstration que l’autoritarisme constituerait une réponse plus efficace. Les régimes autoritaires peuvent imposer le silence, accélérer parfois certaines décisions et donner une impression d’ordre. Mais ils empêchent aussi la correction des erreurs, favorisent les réseaux de loyauté au détriment du mérite et concentrent les responsabilités jusqu’à rendre les institutions dépendantes d’un cercle étroit et souvent corrompu.

Une stabilité qui ne repose ni sur l’équité territoriale, ni sur des institutions solides, ni sur le respect des droits et libertés, ni sur une économie ouverte aux compétences et aux investisseurs demeure une stabilité précaire. Elle peut durer tant que la répression contient les tensions ; elle ne les résout pas.

La nostalgie de l’ordre oublie souvent le prix de cet ordre : l’absence de transparence, l’étouffement du pluralisme, la confiscation des libertés et des opportunités, et l’impossibilité de demander des comptes à ceux qui gouvernent.

Le pouvoir sans projet

La situation actuelle confirme la nécessité de dépasser les oppositions simplistes entre le passé autoritaire et les désillusions de la transition. Le pouvoir en place semble répondre aux transformations du monde contemporain avec des réflexes hérités d’une autre époque : concentration du pouvoir, verticalité de la décision, méfiance envers les contre-pouvoirs, suspicion à l’égard de l’expertise et conception défensive de l’État-citadelle.

La Tunisie doit pourtant affronter des mutations technologiques, climatiques, financières et géopolitiques rapides. Elle doit retenir ses compétences, attirer des investissements, créer des emplois qualifiés, moderniser ses services publics et restaurer la confiance dans les institutions. Gouverner ne peut plus consister à reconduire des logiques dépassées ni à présenter l’État comme un instrument fermé, centralisé et entièrement soumis à la volonté d’un seul pouvoir.

La Tunisie ne se relèvera ni par la nostalgie ni par la répétition des recettes qui l’ont conduite à l’impasse. Elle ne pourra pas davantage sortir de la crise sous un pouvoir qui reconduit, en les aggravant, certains défauts des régimes antérieurs. À cette dérive s’ajoute une faiblesse plus préoccupante encore : l’absence d’un projet lisible pour répondre aux urgences concrètes du pays et aux transformations du monde.

Une présidence à rééquilibrer

La Constitution de 2022 – élaborée sans véritable consultation – a renforcé les prérogatives du président de la République et réduit les mécanismes de partage et de contrôle qui limitaient auparavant la concentration du pouvoir. Cette architecture institutionnelle pose une question centrale : comment préserver la responsabilité démocratique lorsque l’essentiel de l’orientation politique, de la nomination du gouvernement et de l’arbitrage institutionnel dépend d’un seul centre de décision, dans un système où les contre-pouvoirs sont fortement affaiblis et où la souveraineté populaire est réduite à un principe proclamé plutôt qu’à une réalité institutionnelle ?

Le problème ne réside pas seulement dans la personne qui occupe la fonction présidentielle ; il est aussi, et peut-être surtout, institutionnel. Un système qui personnalise à l’excès le pouvoir nourrit l’illusion de l’homme providentiel et affaiblit les corps intermédiaires – partis, syndicats, associations, médias, justice, collectivités locales – qui devraient structurer la vie politique et contrôler l’exécutif.

La question du mode de désignation du chef de l’État mérite donc d’être posée. Une démocratie parlementaire renforcée pourrait envisager une désignation encadrée du président et des prérogatives clairement délimitées, afin de rompre avec une tradition présidentielle autocratique qui se reproduit de manière récurrente, à la satisfaction de certains acteurs. Car il est sans doute plus confortable d’avoir un interlocuteur unique, qu’il est possible de mettre sous pression, que d’avoir affaire à un ensemble d’institutions autonomes qui se partagent le pouvoir et se contrôlent mutuellement.

Une telle réforme devrait toutefois tirer les leçons de la fragmentation parlementaire de la décennie 2011-2021 : la simple désignation du chef de l’État ne suffira pas sans un mode de scrutin propice à des majorités stables et sans une réelle discipline de coalition.

Enfin, cette réforme ne prendrait tout son sens que dans le cadre d’un ensemble plus large : une justice indépendante, un Parlement doté de véritables pouvoirs de législation et de contrôle, une administration professionnelle et impartiale, des collectivités locales autonomes et des mécanismes de contrôle accessibles aux citoyens.

Ne pas confondre mémoire et réhabilitation

Critiquer les échecs de la transition démocratique, comme les impasses du présent, est indispensable. Mais cette critique ne doit pas devenir une réhabilitation du passé autoritaire.

Les acquis de l’histoire tunisienne – l’État, l’école, la protection sociale et l’émancipation juridique des femmes – méritent d’être préservés et approfondis. En revanche, l’opacité, le centralisme, les privilèges, la dépendance économique, l’exclusion sociale et l’étouffement du pluralisme doivent être identifiés pour ce qu’ils sont : non pas des garanties d’ordre, mais une part des causes de la crise actuelle et de l’affaiblissement de la conscience et de la participation citoyennes dans la vie politique.

La Tunisie aura besoin d’un État plus compétent, mais aussi plus ouvert ; plus exigeant, mais plus juste ; plus stratégique, mais moins captif des intérêts particuliers. Surtout, elle devra rendre à la compétence, à l’intégrité et à l’action publique leur place centrale. C’est à cette condition seulement qu’elle pourra sortir du face-à-face stérile entre la nostalgie d’un passé idéalisé et l’impuissance d’un présent sans cap.

 Docteur en politiques publiques.

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Les leçons de la résistance iranienne ?

01. September 2026 um 07:01

Nous pensons que la division bien connue du monde entre «pays sous-développés» et «pays développés» s’est vue remise en question dans une certaine mesure par l’Iran depuis le 28 février 2026, date de l’agression que cette nation a subie de la part des États-Unis et d’Israël.

Jamila Ben Mustapha *

Cette guerre qui vient de reprendre après un mois de cessation des hostilités et dont personne ne peut prévoir l’évolution, est l’occasion d’examiner la réaction respective de chacune des deux parties, la première appartenant plutôt au Tiers-Monde et les seconds se situant parmi les Etats puissants.

Ce conflit a mis aux prises deux camps, l’un, l’agresseur, ayant usé de la force brutale du bombardement systématique, et l’autre ayant supporté stoïquement ces frappes sans s’effondrer.

On a attribué, à ce propos et jusque-là, la victoire à l’Iran rien que par le fait que, devant le déchaînement de tant de moyens de destruction et de violence, ce pays a pu tenir et ne pas se déliter. Mais il ne s’est pas contenté seulement d’y faire face, son attitude constante ayant été d’y répondre coup pour coup en appliquant l’affirmation biblique «œil pour œil, dent pour dent».

En effet, il a fracassé l’alliance entre les pays du Golfe et les USA en s’attaquant aux bases américaines sur le sol des premiers, puis s’est attribué le contrôle du détroit d’Ormuz, qui contrôle le passage de 20% du pétrole mondial, en interdisant tout passage de bateaux sauf pour ses alliés, ce qui est en train de nuire gravement à l’économie de la plupart des pays du monde.

Le bienfait de la résistance iranienne

Quant à la réaction internationale vis-à-vis de cette guerre, plutôt que de condamner les pays clairement attaquants que sont Israël et les États-Unis, certains médias occidentaux se sont crus obligés de souligner le caractère non démocratique du pays attaqué, mêlant ainsi volontairement deux domaines qui n’ont aucun lien l’un avec l’autre.  

En effet, il y a à distinguer la volonté d’indépendance d’une nation, dont personne ne peut contester la légitimité, de son régime qui est une affaire interne et ne regarde que son peuple. 

Le bienfait psychologique de cette résistance iranienne est énorme sur les pays dits sous-développés, et aura probablement un effet prolongé, durable et, espérons-le, irréversible si elle continue à pouvoir se maintenir. Il est temps, en effet, que soit remis en question le mépris que vouent les États puissants aux États faibles, et particulièrement, aux États musulmans.

L’ancienne Perse inaugure ainsi une nouvelle époque qui rend possible la renaissance de l’espoir pour les représentants du Sud global ; ces derniers voient, en effet, se profiler devant eux une ère de rupture avec le sentiment d’infériorité, d’impuissance et le mépris de soi où ils se trouvaient cantonnés.

Par ailleurs, cette attaque non justifiée a eu des effets imprévus, contraires aux prévisions des pays attaquants.

Elle a entraîné des frictions entre les deux alliés Israël et les USA, quant à la gestion du conflit dans le futur.

Elle a provoqué la montée de la critique mondiale d’Israël qui a poussé les États-Unis à cette agression : c’est ainsi, par exemple, que la jeunesse américaine est actuellement propalestinienne dans sa majorité.

Elle a montré aux pays du Golfe que les bases américaines détruites au cours de la guerre par l’Iran, loin de les protéger, ont eu un effet exactement inverse puisqu’ils se sont trouvés, malgré eux, mêlés au conflit.

Elle a renforcé l’unité nationale d’un pays en crise alors que les agresseurs, au contraire, croyaient pouvoir mettre son régime à bas, assimilant de façon tout à fait simpliste et erronée l’Iran au Venezuela.

Face à la force brute, l’intelligence et la stratégie

En plus de vouloir éliminer l’un des très rares pays musulmans qui tient encore debout, on ne peut qu’être scandalisé aussi quand on pense que cette dernière guerre s’est faite aussi pour des raisons personnelles concernant les deux principaux chefs des pays agresseurs : pour le Premier ministre israélien, elle lui permet de perdurer au pouvoir et d’échapper à la justice de son pays par une guerre. Pour le président américain, ce conflit lui est utile car il fait passer au second plan son implication possible dans l’affaire Epstein et autres scandales de népotisme et de corruption.

Quant à l’Iran, fermant un détroit dont est en train de pâtir toute la planète, il s’élève au rang d’une nation redoutable qui savait depuis longtemps qu’elle allait être attaquée, qui s’est préparée au combat et a su remplacer la puissance brute qu’elle n’a pas par l’intelligence et la stratégie, action peu étonnante au vu de sa glorieuse histoire.

* Ecrivaine.

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Le TMM grimpe à 7% en août : la BCT confirme la tendance

31. August 2026 um 20:33

Le Taux Moyen du Marché Monétaire (TMM) s’est légèrement redressé à 7% au cours du mois d’août 2026, contre 6,99% sur la période février-juillet 2026, selon des données publiées lundi 31 août par la Banque centrale de Tunisie (BCT).

Cependant sur un an, l’indicateur poursuit toutefois sa décrue : de 8% en août 2023, il était passé à 7,99% en août 2024, puis à 7,5% en août 2025, avant de s’établir à 7% aujourd’hui.

A noter que l’évolution du TMM reste étroitement liée à celle du taux directeur fixé par la BCT.

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Faut-il détester le délestage électrique ? Ce que révèle la crise tunisienne de l’été 2026

31. August 2026 um 16:45

En juillet 2026, alors que le mercure grimpait sur le Grand Tunis et toute la Tunisie, la STEG a engagé puis annoncé tardivement des « coupures périodiques » dans de nombreux quartiers. Les climatiseurs se sont arrêtés, les réfrigérateurs aussi, et avec eux la patience de beaucoup de Tunisiens. Le thermomètre montait, la qualité perçue de l’eau baissait et la confiance, elle, s’évaporait. Le mot « délestage » est alors devenu synonyme d’incompétence, voire de trahison.

Mais faut-il vraiment le détester ? La réponse est plus nuancée : le délestage n’est pas l’ennemi ; il empêche souvent l’ennemi véritable – le black-out total – de se produire. Ce que l’on peut légitimement reprocher, c’est la manière dont il est décidé, réparti et expliqué. 

Une soupape, pas une panne

L’électricité ne se stocke pas spontanément en grande quantité sur un réseau. À chaque instant, production et importations doivent égaler la consommation. Si la demande dépasse l’offre, la fréquence – normalement 50 Hz – chute. Les centrales peuvent alors s’arrêter en cascade et provoquer un black-out national. Le délestage sacrifie une petite partie de la consommation pour éviter cette catastrophe. Le réseau, lui, ne connaît ni quartiers influents ni sondages d’opinion : il obéit obstinément aux lois de la physique.

En Tunisie, la crise de juillet 2026 a combiné plusieurs facteurs : une canicule qui a fait exploser la climatisation, une réserve de production jugée insuffisante par la Banque mondiale (un déficit potentiel évalué à environ 770 MW en pointe, soit 16 % de la demande maximale), une dépendance au gaz naturel qui représente encore plus de 90 % de la production électrique, et des importations régionales elles-mêmes sous tension.

Rien de tout cela n’est propre à la Tunisie : le Liban et le Pakistan connaissent un délestage structurel presque quotidien ; l’Afrique du Sud, le Bangladesh ou certaines régions indiennes traversent des périodes de délestage cyclique ; et même la France, le Royaume-Uni ou la Californie disposent de plans de coupures tournantes, activés seulement en dernier recours. La différence entre ces pays n’est donc pas l’existence du mécanisme, mais la fréquence à laquelle il faut s’en servir, elle-même en fonction des réserves, de l’entretien des centrales et des interconnexions.

Pourquoi certains quartiers semblent plus punis que d’autres

Le sentiment d’injustice territoriale est réel, mais son origine est souvent mal comprise. Le réseau n’est pas découpé selon les limites des quartiers, mais selon des « départs électriques » qui peuvent regrouper plusieurs rues, ou au contraire alimenter un même quartier depuis plusieurs postes différents. Certains circuits desservent des hôpitaux, des stations de pompage d’eau ou des installations stratégiques, et sont, à ce titre, exemptés ou délestés en dernier – ce qui peut donner l’impression, à tort ou à raison, qu’un secteur est favorisé. Une vraie inégalité de traitement reste possible si la rotation est mal organisée ou mal documentée ; mais on ne peut le démontrer qu’en publiant, départ par départ, la durée cumulée des coupures, ce que la STEG ne fait pas encore systématiquement.

Le solaire, une réponse puissante mais partielle

Le solaire correspond bien au problème tunisien : le pic de climatisation survient lorsque les panneaux produisent beaucoup. Il représentait environ 8,4 % du mix au premier semestre 2026, avec une production des autoproducteurs en hausse de 42 % sur un an ; le programme TEREG vise 2,8 GW solaires et éoliens supplémentaires d’ici 2028. Mais le soleil se couche avant les climatiseurs. Sans batteries, réseau renforcé et réduction volontaire de la demande, le risque ne disparaît pas : il prend seulement le service du soir.

Le vrai problème : la confiance, pas la coupure

La crise ne s’est d’ailleurs pas arrêtée aux prises électriques. Alors que de nombreux consommateurs doutaient de la qualité de l’eau du robinet, l’eau embouteillée s’est raréfiée. La chaleur a gonflé la demande et les coupures ont perturbé certaines usines. Des professionnels ont aussi mis en cause, indirectement, la réforme des chèques : en réduisant le crédit commercial informel, elle aurait limité la constitution de stocks avant l’été. Autrement dit, au moment où le courant manquait, l’eau manquait aussi, preuve qu’une crise énergétique sait parfaitement faire des heures supplémentaires. Ce lien économique reste toutefois une explication avancée par la filière, non une causalité unique établie.

C’est là que se joue l’essentiel. La STEG a annoncé tardivement (le 23 juillet 2026) des coupures possibles dans de larges zones, sans horaire précis ni durée garantie, précisant même que le courant pourrait revenir « sans préavis ». Une décision peut être techniquement justifiée et, dans le même temps, mal vécue si elle n’est pas expliquée. Sans données publiques sur la demande, la production disponible, le déficit du moment et les zones réellement concernées, le silence institutionnel laisse le champ libre aux rumeurs : quartiers favorisés, production cachée, gestion opaque. Les outils existent pourtant – prévision de la demande, logiciel SCADA, systèmes de gestion des coupures – pour transformer une liste vague en message précis : zone concernée, heure de début, durée probable, motif. C’est une question de volonté et d’investissement, pas de technologie inaccessible.

Une équité à construire

Enfin, la solution individuelle (batterie et onduleur hybride pour les foyers qui en ont les moyens) ne doit pas devenir un substitut au service public. Un ménage aisé peut s’offrir son autonomie ; un ménage modeste subit directement la chaleur et perd ses aliments réfrigérés. Sans politique volontariste envers les copropriétés, les petites entreprises et les infrastructures vulnérables, le délestage risque de créer une société électrique à deux vitesses.

Alors, faut-il le détester ?

Non – pas le délestage lui-même, outil de protection légitime tant que le réseau manque de réserves. Ce qui mérite la colère, c’est ce qui transforme une contrainte technique en injustice : opacité, investissements tardifs, annonces imprécises et différences inexpliquées entre quartiers. La réponse est de construire l’ensemble qui rendra les coupures rares : solaire, stockage, réseau renforcé, prévision fiable et communication honnête. En 2026, les Tunisiens ont été invités à économiser l’électricité, l’eau et leur patience – cette dernière s’est révélée la ressource la moins renouvelable. Une coupure peut parfois sauver le réseau ; seule l’anticipation évite qu’il faille le sauver chaque été.

 

Ibtissem

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L’Algérie, telle qu’elle doit s’assumer, légataire du fardeau colonial

31. August 2026 um 12:08

L’auteur réagit ici à la réponse du Dr Abderrahmane Cherfouh intitulée L’Algérie face à l’histoire : De la souveraineté à la reconquête à un précédent article qu’il avait publié dans Kapitalis : Tunisie : du souverainisme à la question numide.

Dr Mounir Hanablia *

Suite à l’intervention de mon collègue algérien, qui semble avoir perdu  le fil de l’essentiel de mon précédent écrit, à savoir le caractère inutile et nuisible d’une guerre du gaz entre nos deux pays, ou bien d’entreprises qui pourraient remettre en cause leur intégrité territoriale mutuelle, et qui finit  par se lancer dans un récit apologétique dénué d’intérêt sur l’Histoire de l’Algérie contemporaine,  je me dois de rappeler que beaucoup de nations ne furent que les conséquences du fait colonial. Leurs citoyens doivent-ils pour autant porter cela comme une marque d’infamie ? L’Inde est une création anglaise. Aucun Indien ne le niera aujourd’hui, pas plus qu’aucun Pakistanais. Pourtant lors de la bataille de Plassey en 1757, l’Inde possédait les attributs au moins nominaux de l’État unitaire, même si celui-ci miné par les sécessions n’était plus que l’ombre de lui-même.

Un bébé né d’un viol

L’Algérie aujourd’hui est un état libre et indépendant reconnu par la communauté internationale. Et nul ne prétend minimiser l’ampleur du combat héroïque de son peuple contre le colonialisme. Cela n’est nullement antinomique avec la réalité que ce pays, dépourvu à l’origine d’Etat unitaire, ait été réunifié bon gré mal gré par la puissance destructrice de l’armée française. C’est un fait, même si la France n’avait aucun droit légitime à occuper un sol qui ne lui appartenait pas.

Si les gouvernements européens ont établi entre eux des protocoles et des droits de conquête fondés sur des traités inégaux ou illégaux signés avec des chefs indigènes pour légitimer leurs entreprises respectives, cela ne constitue pas un argument valable pour justifier une conquête, tant bien même la négation ou l’absence d’un État en servirait de couverture juridique. Mais quand le bébé est né d’un viol, il faut avoir le courage de le reconnaître, et non pas prétendre à la légitimité du mariage. Et que les colonialistes usent de cet argument pour nier tout droit algérien à l’indépendance ne signifie pas plus qu’ils aient raison de le faire, face à la reconnaissance internationale. Et celle-ci se rapporte à l’Onu, créée par le Président Roosevelt et consolidée par Truman, avec l’assentiment de l’URSS. Et lorsque la Tunisie, l’Algérie et le Maroc sont passés à l’indépendance, celle-ci n’est devenue effective que par la communauté internationale.

En 1943 à Casablanca c’est un fait que le Président Roosevelt ait promis l’indépendance au Sultan Mohamed V et que à la suite de cela les agents américains aient diffusé la bonne nouvelle sur la fin proche du colonialisme français chez les leaders indépendantistes maghrébins.

La protection conférée par Robert Murphy à Bourguiba contre les représailles françaises pour ses contacts avec les Italiens ne démentira certes pas cette réalité. 

Le rôle américain dans la décolonisation du Maghreb

Le statut de l’Algérie demeure particulier du fait de l’intégration du territoire algérien à la France. Et si Messali Hadj fut le véritable père de l’indépendance algérienne, il n’en a pas moins été renié et combattu par le Front de libération national (FLN) algérien. Il est vrai que ses tendances socialisantes ne l’auraient pas fait considérer d’un bon œil de la part des Américains.

Or au moment du débarquement américain en Afrique du Nord, le FLN n’existait pas encore. Ferhat Abbès, fondateur de l’Union démocratique du Manifeste algérien et futur président du Gouvernement provisoire de la république algérienne (GPRA), lui, écrivait quelques années auparavant : «J’ai erré parmi les cimetières, la nation algérienne n’existe pas, notre avenir est avec la France».

Ainsi on ne peut pas prétendre que l’indépendance du Maghreb ait été l’œuvre de Roosevelt et je ne l’ai pas fait. Par contre sans les pressions américaines il est fort probable que la France n’eût pas quitté au moins l’Algérie, tout comme l’Allemagne n’eût pas évacué la France.

Naturellement l’historiographie indépendantiste algérienne prétend que ce départ des Français s’est opéré sous la pression militaire des fellagas. Rien ne le prouve. Outre que cela est nié par de nombreux Français, en particulier les militaires, ce qui est naturel, il n’y a pas eu de Dien Bien Phu algérien.

Ce qui est admis ailleurs que dans le discours officiel algérien, c’est que les combattants algériens de l’intérieur aient été écrasés dans des opérations d’encerclement, par exemple celle dite Courroie, après avoir été enfermés grâce à ligne Morrice qui a coupé leurs approvisionnements et les lignes de communication avec la Tunisie.

C’est d’ailleurs l’une des raisons qui a entraîné le putsch des généraux contre De Gaulle en avril 1961 qui ne comprenaient pas les raisons de quitter l’Algérie alors que les opérations militaires tournaient à leur avantage contre les résistants algériens. Ceux qui ont survécu ont été les combattants massés à la frontière et que les lignes de haute tension déployées depuis Tabarka jusqu’au Sahara ont empêchés de traverser. Cela a d’ailleurs provoqué des frictions entre les maquis de l’intérieur et l’armée des frontières commandée par le colonel Boumediene accusé d’être un planqué.

Donc sans prétendre que les Algériens n’aient pas lutté pour leur indépendance, il n’en demeure pas moins que l’élément décisif a été la volonté américaine de liquider les colonies anglaises et françaises, non dans un souci de liberté, mais pour ouvrir ces pays au commerce et à l’influence américains.

Le cas d’Israël prouve bien à l’inverse que le soulèvement populaire et la lutte pour l’indépendance nationale seuls aussi légitimes soient ils ne suffisent pas à abattre une puissance coloniale.

Pour en revenir à l’Etat algérien tel que nous le connaissons, qu’il ait été forgé par le fer et par le sang ainsi que je l’ai indiqué, ne signifie nullement que Bugeaud et le Duc d’Aumale eussent été de grands hommes. Evoquer cela ne laisse d’autre opportunité aux détracteurs de la fiction nationaliste algérienne que d’apparaître comme des colonialistes. Houcine Ait Ahmed, l’un des chefs historiques du FLN, tout comme Krim Belkacem, auraient-ils donc été des colonialistes pour s’être opposés au Clan de Oujda ?

Je me refuse à entrer dans ce sujet qui m’apparaît témoigner d’une volonté de détournement du cœur du débat, à savoir si l’Etat algérien actuel est bien le successeur de celui dont l’armée de Massu et de Salan a constitué un des piliers fondamentaux.

Afin de répondre à cette question, et indépendamment de celle des frontières issues de la colonisation française, que Bourguiba, conscient des réalités, a choisi de régler définitivement avec une grande sagesse, il m’apparaît nécessaire de rappeler qu’en 1991 alors que le Front islamique du salut (Fis) gagnait les élections, éventualité dont je reconnais volontiers le caractère funeste pour l’Algérie et le Maghreb dans son ensemble, c’est bien l’armée algérienne appelée à la rescousse par des intellectuels se qualifiant de démocrates qui a mis fin au processus électoral et engagé le pays dans la décennie noire. Aurait-elle été en droit de le faire sans l’emprise exercée sur le régime qui n’en était que l’émanation ?

Le déroulement de la lutte contre-insurrectionnelle, ou si vous voulez antiterroriste, a apporté la preuve que les méthodes utilisées ne différaient en rien de celles utilisées par l’armée coloniale pour écraser la résistance algérienne, depuis la guerre psychologique, la bleuite et les faux maquis, jusqu’à la torture et aux liquidations extrajudiciaires.

La guerre d’Algérie a été loin du stéréotype Maghrébin contre Français

Je vous invite à ce sujet à lire le livre de Habib Souaïdia un ex officier du DRS, ‘‘La sale guerre’’, ainsi que les comptes-rendus du procès en diffamation après une plainte déposée auprès du parquet de Paris par le Général Khaled Nezzar. Un autre livre, ‘‘Françalgérie, crimes et mensonges d’Etat’’ de Louis Aggoun et Jean Baptiste Rivoire, éclairera sur tous les liens occultes entretenus par les élites de la métropole et celles du nouvel Etat algérien indépendant, loin des mystifications et de la langue de bois, dans le cadre des accords d’Evian, cela va sans dire, qui n’étaient que les obligations contractées par le nouvel Etat vis-à-vis de l’ancienne puissance occupante.

Si d’aucuns s’estiment offensés par le rappel de ces réalités, c’est plutôt à leurs dirigeants qu’ils doivent en faire reproche, plutôt que les nier.

Il n’empêche ! En tant que Tunisien, j’ai beaucoup d’admiration pour Mustapha Ben Boulaïd, Larbi Ben M’hidi, Abane Ramdane, Djamila Bouhired, ou Yassef Saadi. J’ai en ai aussi pour le Docteur Cholet et sa femme qui cachaient les deux résistants kabyles Krim Belkacem et le capitaine Ouamrane dans leur voiture et risquaient d’être arrêtés et exécutés par les Parachutistes. Tout comme j’ai de l’admiration pour l’aspirant Maillot ou bien l’instituteur Maurice Labbene, cet ancien internationaliste d’Espagne fondateur du maquis rouge dans l’Ouarsenis, et qui sont morts en patriotes algériens dans un accrochage avec les harkis du bachaga Boualem au service de l’armée coloniale française.

Cela démontre combien la guerre d’Algérie a été loin du stéréotype Maghrébin contre Français. L’Histoire de l’Algérie m’intéresse donc même si mon interprétation en est différente. Je n’ai à ce sujet pas de complexe. Les Hambli se trouvent de part et d’autre de la frontière algéro-tunisienne et Ali Hambli un résistant qui ne voulait pas tenir le rôle à lui assigné a été liquidé par le FLN avec la complicité des autorités tunisiennes qui le trouvaient trop proche de ses propres fellagas. Ma grand-mère paternelle était originaire d’au-delà la frontière, tout comme mon aïeule maternelle. Mon grand-père maternel a exercé la médecine pendant de nombreuses années en Algérie, à Souk Ahras, et après la guerre sa maison a été confisquée par le FLN qui en a fait une bibliothèque. Il n’a jamais pu se faire dédommager. Mais cela ne pèse d’aucun poids dans ma réflexion. Je n’en demeure pas moins convaincu que tout comme les peuples sont les seuls à même de choisir les dirigeants qui les gouvernent sans aucune interférence extérieure,  la Tunisie et l’Algérie, tout comme le Maroc, sont appelés à plus de coopération pour faire face à un environnement international de plus en plus hostile.

* Médecin de libre pratique. 

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Maladies chroniques : le lourd fardeau qui pèse sur les familles tunisiennes

31. August 2026 um 12:02

En Tunisie, les maladies chroniques ne pèsent pas uniquement sur la santé. Elles s’installent aussi dans le budget des ménages, avec des dépenses qui se répètent mois après mois. Consultations, médicaments, analyses, examens et, dans les cas les plus graves, hospitalisations : la prise en charge peut rapidement devenir une charge financière durable.

Dans cet entretien exclusif accordé à L’Économiste Maghrébin, Chokri Arfa, professeur universitaire et expert en économie et financement de la santé, analyse le coût souvent invisible des maladies chroniques et plaide pour un rééquilibrage du système de santé en faveur de la prévention et des soins de première ligne.

Les chiffres donnent la mesure du problème. En 2016, l’hypertension artérielle concernait 29 % des Tunisiens âgés de 15 ans et plus, tandis que le diabète touchait 16 % de cette population. Cinq ans plus tard, en 2021, la dépense directe de santé par personne atteignait environ 397 dinars dans les ménages comptant au moins un membre atteint d’une maladie non transmissible, contre environ 176 dinars dans les autres ménages. Soit une dépense moyenne 2,25 fois plus élevée.

Ce chiffre ne signifie évidemment pas que chaque patient coûte exactement 2,25 fois plus cher. Il traduit toutefois un écart considérable entre les ménages concernés et les autres, dans un pays où les familles supportent déjà directement une part importante des dépenses de santé.

Car contrairement à une affection ponctuelle, une maladie chronique impose une prise en charge dans la durée. Le patient doit consulter régulièrement, effectuer des analyses, suivre son traitement et surveiller son état de santé. Lorsque la maladie est mal contrôlée, le risque de complications augmente, tout comme le recours à des soins plus lourds et plus coûteux.

À mesure que ces pathologies progressent, la pression ne se limite donc plus aux ménages. Elle concerne également la CNAM et les finances publiques. Derrière la question médicale se pose ainsi celle de la soutenabilité du financement de la santé.

Une pression qui risque de s’accentuer

Cette pression pourrait encore s’intensifier avec le vieillissement de la population tunisienne. Selon le RGPH 2024 de l’Institut national de la statistique, les personnes âgées de 60 ans et plus représentent désormais 16,9 % de la population.

Or, l’avancée en âge s’accompagne généralement d’une augmentation des besoins en soins et d’une prise en charge plus longue. Le système de santé doit donc se préparer à accompagner un nombre croissant de patients vivant avec une ou plusieurs maladies chroniques.

Mais le problème ne réside pas uniquement dans la prévalence de ces maladies. Leur dépistage et leur contrôle restent également insuffisants. Selon la Banque mondiale, seuls 11 % des cas d’hypertension et 14 % des cas de diabète étaient contrôlés.

Le défi est donc double : diagnostiquer plus tôt, mais surtout mieux suivre les patients une fois la maladie identifiée. Une prise en charge régulière au niveau des soins de première ligne pourrait permettre d’éviter que des pathologies souvent contrôlables ne se transforment en complications nécessitant des soins plus complexes.

Cette évolution est d’autant plus importante que certains patients cumulent plusieurs pathologies et ont besoin de traitements et d’un suivi au long cours. Une situation qui alourdit progressivement les dépenses publiques, les coûts supportés par l’assurance maladie et, surtout, les budgets des ménages.

Une facture qui ne s’arrête jamais

Le coût d’une maladie chronique ne se limite pas au prix des médicaments. Il faut également compter les consultations, les analyses, les examens médicaux et les déplacements. Lorsque l’état de santé se dégrade, les hospitalisations et les traitements plus complexes viennent alourdir davantage la facture.

Le niveau de contrôle de la maladie devient alors déterminant. Moins une pathologie est maîtrisée, plus le risque de complications augmente et plus la prise en charge devient coûteuse.

C’est précisément là que la prévention prend toute son importance. Or, selon la Banque mondiale, plus de 80 % des dépenses publiques de santé sont consacrées aux fonctions curatives, contre environ 5 % seulement à la prévention et aux fonctions de santé publique.

Ce déséquilibre pose question. Dépister une maladie à temps et assurer son suivi peut permettre de la contrôler pendant des années. À l’inverse, une prise en charge tardive peut déboucher sur des complications, des hospitalisations et des traitements plus coûteux.

Pour les familles, la différence est très concrète. Même lorsque leurs revenus stagnent, les dépenses liées à la maladie continuent de s’accumuler. Les médicaments constituent à cet égard le principal poste de dépense. Ils représentent plus des deux tiers des paiements directs de santé. En 2021, leur part atteignait 78 % dans le quintile le plus pauvre, contre 64 % dans le quintile le plus riche.

La maladie chronique transforme ainsi une dépense de santé ponctuelle en une charge financière régulière. Et lorsque les médicaments ou les prestations nécessaires ne sont pas disponibles dans le secteur public, le poids se reporte davantage sur les familles, notamment à travers les achats dans les pharmacies privées.

La prévention, un investissement plutôt qu’une dépense

Pour Chokri Arfa, cette situation impose de revoir les priorités. La CNAM ne devrait pas intervenir uniquement lorsque la maladie est déjà installée et que les dépenses ont commencé à s’accumuler. Elle pourrait également jouer un rôle plus actif dans le dépistage, la prévention et le suivi des maladies chroniques.

L’objectif est à la fois sanitaire et économique : éviter aujourd’hui des complications humaines et financières beaucoup plus lourdes demain.

Le renforcement des soins de santé primaires constitue, dans cette perspective, un levier essentiel. Un dépistage plus précoce de l’hypertension et du diabète, associé à un suivi régulier et à une meilleure observance des traitements, pourrait réduire le recours à certaines hospitalisations et à des soins spécialisés qui auraient pu être évités.

L’enjeu devient encore plus important avec le vieillissement de la population et la progression des maladies chroniques. Les parcours de soins s’allongent alors même que le système de santé doit composer avec des contraintes financières importantes.

Le chiffre de 2021 résume à lui seul l’ampleur du défi : la dépense directe de santé par personne était 2,25 fois plus élevée dans les ménages touchés par une maladie non transmissible que dans les autres ménages.

Derrière cette moyenne se cache une réalité beaucoup plus concrète : pour de nombreuses familles, la maladie représente une dépense qui revient chaque mois, parfois pendant des années.

La question n’est donc plus seulement de savoir combien de Tunisiens vivent avec une maladie chronique. Il faut également s’interroger sur le coût collectif de l’insuffisance du dépistage, du contrôle des maladies et de l’investissement dans la prévention.

La CNAM appelée à changer de rôle

La transformation pourrait également passer par la digitalisation et l’intelligence artificielle. Sous réserve d’un cadre strict de protection des données personnelles, les informations disponibles auprès des structures sanitaires et de la CNAM pourraient contribuer à identifier les profils à risque, orienter le dépistage et améliorer le suivi des patients.

L’objectif serait notamment de mieux anticiper les complications et d’intervenir plus tôt, avant que la situation ne nécessite des soins lourds.

Cette évolution permettrait aussi de faire progressivement passer la CNAM d’un simple rôle de payeur à celui d’acheteur stratégique de soins, capable d’orienter les ressources vers la prévention, la qualité et la continuité des parcours de santé.

Pour le système de santé comme pour les familles, l’enjeu est considérable. En santé, prévenir une complication coûte souvent moins cher que la traiter. Mais le bénéfice de la prévention ne se mesure pas uniquement en dinars : il se mesure aussi en années d’autonomie préservées, en hospitalisations évitées et en familles moins exposées à une charge financière durable.

Prévenir aujourd’hui, c’est donc protéger les familles demain. Pour y parvenir, la Tunisie devra renforcer les soins de première ligne, investir davantage dans le dépistage et la prévention et repenser le rôle de ses mécanismes de financement de la santé.

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‘‘Al-Harraz’’ ou le malhoun entre ruse, théâtre et mémoire

31. August 2026 um 09:10

Avec ‘‘Al-Harraz ou Être le diable et jouer fleur’’ (الحراز أو في ثيابه مسلم وفعايله رومية)* , Abdelfattah Nissabouri remet sur le devant de la scène une œuvre où la poésie, le théâtre et la tradition orale marocaine se répondent. Publié le 13 novembre 2025 aux Éditions L’Harmattan, dans la collection ‘Théâtre des cinq continents’, ce volume bilingue français-arabe propose une traduction fidèle d’un célèbre poème narratif du malhoun.

Djamal Guettala

Maître de conférences en langue arabe à l’Université Rennes 2, Nissabouri entreprend ici un travail qui dépasse la simple transposition linguistique. Traduire le malhoun suppose de préserver une histoire, certes, mais aussi une cadence, des images, des sonorités et une manière particulière de faire vivre le récit. Le français accompagne donc l’arabe sans chercher à l’effacer. L’intrigue possède la simplicité efficace des récits populaires. Un mari jaloux, le ‘‘Harraz’’, surveille étroitement sa jeune et belle épouse. 

Gardien inflexible, véritable cerbère domestique, il interdit à quiconque de s’approcher de celle qu’il entend garder pour lui seul. La maison devient forteresse, la jalousie devient loi. Face à cette surveillance, l’amoureux n’a qu’une arme : l’intelligence du détour. Déguisement après déguisement, stratagème après stratagème, l’homme cherche à tromper la vigilance du gardien et à pénétrer dans la maison. Chaque transformation apporte son lot de situations comiques et de retournements. Le rire s’installe là où l’autorité pensait avoir tout verrouillé. Sous la farce, pourtant, affleurent des questions moins légères : le désir, la possession, la jalousie, la surveillance et la liberté. La force du récit tient précisément à cette capacité à faire passer une observation sociale par le plaisir du conte.

Quand Tayeb Saddiki fait du malhoun une affaire de théâtre

L’histoire d’‘‘Al-Harraz’’ reste inséparable de Tayeb Saddiki. En 1970, le dramaturge marocain porte ‘‘Al-Harraz Aouicha’’, célèbre qasida attribuée au poète El Mekki Ben El Korchi, sur la scène du Théâtre municipal de Casablanca. La rencontre entre Saddiki et le malhoun produit alors une forme théâtrale singulière. Le poème ne sert pas d’habillage à l’action : il en devient la structure. Les chants accompagnent les personnages, rythment les échanges, relancent l’intrigue et donnent à la représentation sa couleur populaire. La télévision contribuera ensuite à faire connaître le spectacle à un public plus vaste.

Plusieurs artistes associés à cette génération deviendront des figures majeures de la musique marocaine, notamment dans l’univers de Nass El Ghiwane et de Jil Jilala. ‘‘Al-Harraz’’ s’inscrit ainsi dans cette période où théâtre, poésie et musique participent ensemble à une profonde effervescence culturelle au Maroc. La scène de Casablanca appartient désormais à l’histoire. Mais l’œuvre n’a pas disparu.

Une traduction fidèle au cœur de l’oralité

Des décennies après la création théâtrale, Abdelfattah Nissabouri retrouve l’enregistrement vidéo intégral du spectacle. Les images portent les marques du temps ; les voix, elles, conservent leur présence. Cette redécouverte donne naissance à un travail patient de transcription, de traduction et de commentaire. La difficulté est considérable. Comment faire passer en français une poésie née pour être déclamée et chantée ? Comment restituer une darija dont le rythme et les sonorités participent pleinement au sens ? Nissabouri choisit la fidélité plutôt que la réécriture. Le texte arabe conserve toute sa place dans l’ouvrage, accompagné de sa traduction française. Les dialogues sont présentés en graphie arabe et organisés pour faciliter le repérage. La qasida originale est reproduite et commentée, tandis que les conventions de transcription explicitent les choix linguistiques. Cette présentation bilingue permet de lire autrement le malhoun. Le français donne accès au récit et à ses nuances ; l’arabe conserve la musique originelle des mots. Entre les deux, aucune langue n’est sacrifiée. Cette fidélité prend une importance particulière lorsqu’on mesure ce que représente le malhoun dans l’histoire culturelle marocaine.

Poésie dialectale chantée, populaire sans être dépourvue de raffinement, cette tradition a longtemps accompagné les fêtes, les veillées et les grands moments de la vie sociale. Amour, spiritualité, satire, quotidien, sagesse et observation des comportements humains s’y mêlent dans une langue capable de passer du rire à la gravité. ‘‘Al-Harraz’’ porte cette richesse. Derrière l’amoureux rusé et le mari jaloux apparaissent les codes d’une société, ses interdits, ses rapports de pouvoir et ses contradictions. La comédie permet de les regarder sans les alourdir.

La reconnaissance du malhoun comme patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco, en 2023, est venue consacrer l’importance de cette tradition. Le livre de Nissabouri apporte une nouvelle pièce à cette entreprise de connaissance et de sauvegarde, en ouvrant le texte à un lectorat francophone. L’intérêt de l’ouvrage réside précisément dans cette circulation. Une qasida passe par la scène, la scène est conservée par l’image, l’image devient matériau de recherche, puis le tout revient au lecteur sous forme de livre.

‘‘Al-Harraz ou Être le diable et jouer fleur’’ n’est donc pas seulement une traduction théâtrale. L’ouvrage restitue une œuvre, documente une aventure scénique et fait dialoguer deux langues autour d’un même patrimoine.

Plus d’un demi-siècle après Tayeb Saddiki, ‘‘Al-Harraz’’ continue de garder sa porte. Mais le temps a changé les règles du jeu. Cette fois, l’amoureux n’a pas besoin de déguisement. Une traduction fidèle suffit à faire passer le malhoun de l’autre côté.

* La harraz, ou mari jaloux en Marocain, est appelé hazzar en Tunisien.

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Tunisie | Une mise sous tutelle onusienne temporaire ?

31. August 2026 um 07:30

La Tunisie étant incapable de s’administrer correctement, faudrait-il un mandat du type SDN ou de tutelle, type Onu, en assurant temporairement la gestion ?

Faïk Henablia *

Le plus grave et le plus inquiétant dans cet état de délabrement atteint par le pays est l’absence totale de perspective d’amélioration en raison du déni dont font preuve les autorités, préférant incriminer, encore et toujours on ne sait quel complot.

Un pays non géré 

Faut-il être atteint de cécité pour ne pas se rendre compte de l’incompétence au sommet de l’État ? 

Rares sont les domaines dans lesquels celle-ci ne se manifeste pas, que ce soit dans l’impuissance à protéger les frontières et à contenir l’invasion des immigrés illégaux Sub-sahariens, dans l’incapacité de fournir un système correct d’éducation et de santé publiques, dans celle de contenir une inflation galopante, dans celle de maintenir un minimum de propreté environnementale ou sur la voie publique et, maintenant, dans celle de tout simplement fournir un débit correct d’eau et d’électricité au pays.

Un déni officiel de la réalité

Face à cette situation peu reluisante, et plutôt que de prendre le problème à bras le corps, en présentant au pays un plan d’action convaincant en vue de le traiter, apparitions présidentielles nocturnes et quasi spectrales, çà et là, mises à part, le pouvoir oppose le déni de la réalité, fustigeant, encore et toujours, on ne sait quel complot, naturellement ourdi par «ceux que vous savez» en vue de déstabiliser le pays. Pour lui il n’y aurait pas pénurie d’eau minérale et les coupures d’eau et de courant seraient préméditées, (encore heureux qu’elles le soient, cela s’appelle des délestages et vise à prévenir une panne généralisée). 

Quelque regrettable que soit l’attitude de certaines élites, pas loin de partager ce point de vue, le pire n’est pas là ; il est dans l’absence totale de perspective d’amélioration que cette attitude de déni laisse entrevoir car pourquoi résoudre un problème s’il n’existe pas ?

Autrement dit, circulez, il n’y a rien à voir.

Comment sortir du blocage ? 

A l’issue de la première guerre mondiale, la SDN avait confié à des puissances coloniales des mandats d’administration sur des territoires «non encore capables de se diriger eux-mêmes»

Cette disposition a été reprise par les chapitres XII et XIII de la charte de l’Onu, relatifs au régime international de tutelle. Si ce type de tutelle a été suspendu, sa mission historique dans certains territoires africains et du pacifique, achevée, l’Onu n’en a pas moins, parfois, administré des territoires de façon temporaire, l’exemple le plus récent étant celui du Kosovo.

Si la Tunisie a été, jusqu’à un passé récent, fort capable de s’administrer, et parfois avec brio, force est de constater, non seulement qu’elle ne l’est plus, mais, plus grave, qu’elle n’entend pas l’être, car comment, alors, interpréter autrement cette attitude de déni systématique, ce refus de reconnaître la plongée sans fin vers les abîmes ?

Que les détenteurs du pouvoir se rassurent, une tutelle temporaire ne vaudrait que pour la gestion économique et n’affecterait nullement leur repos bien mérité au sommet de l’État, à moins que cette suggestion, bien entendu, en forme de boutade, ne serve à les réveiller afin de s’atteler sérieusement au redressement du pays. 

* Ex-gérant de portefeuille. 

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Changer les hommes sans changer de cap n’est qu’une illusion d’optique

31. August 2026 um 06:51

Dans le tumulte des crises qui s’entrecroisent, comme c’est le cas aujourd’hui en Tunisie, l’opinion publique s’épuise souvent à guetter le bal des visages. On espère le sauveur, on scrute le prochain remaniement, on parie sur les noms. Pourtant, la science de l’État nous enseigne une vérité plus austère : changer les hommes sans changer de cap n’est qu’une illusion d’optique, un sursis que l’on s’achète à l’aube du naufrage.

Elyes Kasri *

Face à une crise polymorphe, là où tout s’effondre en cascade, la véritable urgence n’est pas de redistribuer les portefeuilles, mais de rebâtir la doctrine.

1- Le courage de la clarté et du mandat populaire : une feuille de route ne peut plus se réduire à une gestion comptable des urgences de la veille. Sortir de la tempête exige un programme lisible, mais surtout porté par un mandat populaire indiscutable. Aucune réforme d’envergure ne peut être imposée par la seule force des décrets, surtout lorsqu’elle porte en elle sa part d’amertume et de pénibilité.

C’est cette adhésion démocratique initiale qui transforme la contrainte en un effort collectif consenti. Sans cette racine, toute mesure est perçue comme une violence institutionnelle et se heurte, tôt ou tard, au mur du rejet.

2- Une vision d’avenir partagée et une exécution équitable, les deux chevaux d’un même attelage : on ne demande pas à une nation de traverser un désert sans lui montrer la terre promise, pas plus qu’on ne peut lui imposer des sacrifices s’ils ne sont pas partagés. La vision d’avenir et l’équité de l’exécution sont les deux chevaux d’un même chariot : ils doivent avancer dans la même direction et à la même cadence. Si l’un flanche ou s’égare, c’est tout l’attelage qui se renverse. La rigueur des réformes ne devient tolérable que si elle sert une ambition commune.

Mais ici, le premier réflexe sera inévitablement l’appréhension. La mémoire collective reste marquée par les mauvais souvenirs des libéralisations passées, ces époques où l’effort demandé s’est dissous dans les dérapages du népotisme, du régionalisme et du clientélisme.

Pour que le fardeau soit accepté aujourd’hui, il faut rompre avec ces spectres. Chaque citoyen doit avoir la certitude absolue que les privilèges sont abolis, les passe-droits bannis, et l’action publique est menée avec une probité obsessionnelle. L’équité n’est pas seulement une valeur morale, c’est le seul remède au poison du soupçon.

3- Une diplomatie tous azimuts face au fracas du monde : cette exigence de justice interne ne peut se concevoir en vase clos. Elle se déploie au cœur d’un voisinage immédiat fébrile et d’une scène internationale d’une extrême volatilité. Face aux secousses géopolitiques, le salut ne réside plus dans les alignements passifs, mais dans une diplomatie tous azimuts, résolument tournée vers le développement et le partenariat international.

C’est en affirmant cette souveraineté pragmatique que la Tunisie pourra enfin réaliser son potentiel historique : s’ériger en véritable hub régional de services et en pôle d’excellence pour ses compétences à haute valeur ajoutée.

4- Des compétences requises et octroyées : diriger par temps calme réclame des gestionnaires ; gouverner le chaos exige des architectes du risque. Les profils requis aujourd’hui doivent posséder une ingénierie systémique, capable d’articuler cette vision internationale avec les réalités nationales, et de comprendre comment un arbitrage budgétaire résonne dans le tissu social, aujourd’hui et demain.

Mais le talent n’est rien sans le pouvoir d’agir. Exiger des résultats d’une équipe sans lui octroyer les leviers institutionnels réels et l’autonomie d’exécution face aux lourdeurs bureaucratiques est un contresens tragique. Sans ces compétences octroyées, le meilleur des programmes reste une lettre morte.

Le débat ne doit donc plus porter sur qui occupera le siège, mais sur la force de la méthode, l’honnêteté de l’exécution et la clarté du dessein démocratique. Ce ne sont pas les chiffres seuls qui redressent un pays, c’est la confiance retrouvée d’un peuple qui se sait enfin respecté, écouté et guidé de manière équitable. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que la Tunisie retrouvera la stature historique qui lui revient et regagnera son rayonnement international.

Notre crédibilité dans le monde se mesurera à la solidité de notre cohésion et à la clarté de notre cap.

* Ancien ambassadeur.

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D’une pénurie, l’autre | L’esprit en bouteille, ou la peur soluble dans l’eau

30. August 2026 um 11:01

Cette dernière semaine a fourni l’occasion au descendant superficiellement arabisé du punico-berbère délesté de son latin et résidant dans ce merveilleux pays qu’est la Tunisie l’occasion d’étaler toute l’ampleur de son immense impatience face à la soif dont il s’est cru la cible avec la crise de la distribution de l’eau minérale.

Dr Mounir Hanablia *

On a vu des gens à l’aube transborder (avec inquiétude) d’un véhicule à l’autre de précieux chargements, comme des trafiquants de drogues. Queues devant les grossistes, nervosité exacerbée frisant l’agressivité, camions pris d’assaut (selon le Facebook) , voitures stationnées gênant la circulation normale, policiers surveillant la distribution de la désormais précieuse denrée enrobée de plastique, exposée à la canicule à un moment ou à un autre de son périple, au lieu de remplir d’autres missions plus conformes à leurs qualifications, émeutes supposées être de la soif relayées par le facebook, et dont comme d’habitude il est difficile de déterminer le quand, le comment et le où.

Ce n’est pas la première fois que la société de Mark Zuckerberg fournit si on peut dire de l’eau au moulin de ses détracteurs. On avait déjà évoqué son rôle dans le déclenchement de la Révolution du Jasmin. Récemment elle a été condamnée à payer 17 milliards de dollars en dommages et intérêts pour avoir induit des addictions chez les adolescents en Amérique, autant dire une broutille par rapport à ce que la société était prête à débourser (1,4 trillions $) ou ce que les parties lésées réclamaient (600 milliards $). Quant à son implication par des appels au meurtre dans l’assassinat d’un éthiopien altermondialiste, il est douteux que la célèbre société Meta consente un jour à se soumettre à la subpoena des juges d’Addis Abeba.

Un consumériste dangereux et déraisonnable

Mais à la décharge du milliardaire américain, c’est depuis les émeutes du pain de 1984, bien avant les réseaux sociaux, que le Tunisien est apparu comme un consumériste dangereux et déraisonnable. Dangereux parce qu’il n’hésite pas à risquer sa propre vie ou celles des autres dès lors qu’il estime la satisfaction d’un besoin primaire menacée. Déraisonnable parce que s’il risque sa vie pour l’eau (minérale) et le pain alors qu’il n’a jamais connu la famine ou la soif qui tuent massivement, il n’est jamais descendu dans la rue pour s’opposer aux hausses bien plus importantes grevant son pouvoir d’achat, ou bien pour manifester contre tout l’arsenal législatif et judiciaire l’empêchant dans ce cas précis d’exprimer son mécontentement afin d’en obtenir la révision.

Le citoyen a fait place nette face au consommateur, mais un consommateur finalement conciliant parce que primaire, dont les revendications sont facilement satisfaites.

Ainsi le retour des packs d’eau minérale sur les étals fait-il oublier au citadin celui bien plus préoccupant de la sécheresse qui n’est vécu qu’à l’échelon local, celui des régions et des campagnes.

Cela dit, on a eu depuis la canicule des pannes (graves) du réseau électrique, induisant des dégâts matériels importants chez les particuliers, en plus de la souffrance physique indéniable infligée aux personnes les plus vulnérables.

On a également des coupures d’eau qui dans certaines régions tournent au rationnement pur et simple, l’eau disponible ne pouvant plus couvrir les besoins des habitants. Cela devrait constituer l’une des principales préoccupations de l’État.

Depuis les années 90, de nombreuses études situent le Maghreb sinistré dans la zone appelée à connaître une pénurie durable de l’eau potable. Pourtant aucun gouvernement, à commencer par celui de Ben Ali auquel on continue de se référer comme un âge d’or, n’a jamais pris les mesures nécessaires pour faire face à ce problème. Il n’y a pas eu d’investissement dans le dessalement de l’eau de mer, pas de créations notables de centrales photovoltaïques dans un pays qui ne manque ni de côtes ni de soleil. Le résultat en est que nous avons atteint une nouvelle côte, celle de l’alerte.

Pourtant, dire que ce que nous avons vécu n’est pas étrange serait une contre-vérité. En Tunisie, les quartiers populaires s’estiment victimes de la soif dès lors que les magasins d’eau minérale n’y sont pas approvisionnés, et il ne viendrait à l’idée de personne de simplement consommer l’eau du robinet, au moins momentanément, après l’avoir fait bouillir pour y adjoindre une goutte de javel.

A l’inverse, dans certains quartiers huppés, il n’est pas rare en pleine canicule de voir l’eau du lavage des voitures ou de l’arrosage ruisseler le long des pentes. Prétendre que ces consommateurs-là paient leur eau plus chère, ne résout pas le problème, qui est d’assurer une répartition raisonnable de cette précieuse denrée entre tous les habitants, et non pas de taxer le vice.

Une population facilement manipulable

Mais l’impression diffuse, c’est qu’il y a effectivement un complot, ou plus précisément une répétition générale. Comment expliquer autrement cette grève inopinée des distributeurs d’hydrocarbures immédiatement répercutée par une radio privée et qui a provoqué la panique et la pénurie dans les stations service ? Mais de quel complot s’agirait-il, alimenté par les propos d’un opposant de salon s’obstinant depuis l’étranger à se présenter sur fond de drapeau national, comme le sauveur de la patrie et surfant sur la vague de la pénurie, ou d’un ancien ambassadeur, pour qui l’ennemi, c’est le pays voisin qu’il conviendrait de tenir par la jugulaire ? Ce serait plutôt celui tendant à habituer une population facilement manipulable aux véritables privations de toutes sortes qui l’attendent, et dont la pénurie factice d’eau minérale, désormais disponible dans les grandes surfaces, ne serait que la répétition générale de celle qui se dessine déjà et qui frapperait les denrées alimentaires et les produits de première nécessité.

On habituerait ainsi la population à une économie de guerre désormais inévitable avec la fermeture du détroit d’Ormuz. On l’habituerait ainsi à la soif, à petites gorgées. Or, depuis des décennies, le peuple tunisien n’a survécu qu’à la peur, celle du dictateur, puis du gendarme, du terroriste, et enfin de l’Africain et du grand remplacement. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Un peuple peut vaincre ses phobies et accepter les privations de toutes sortes pour peu qu’il sache où on veut le mener.

Ainsi les Iraniens ont-ils accepté 50 ans d’embargo parce qu’au bout se profilait le contrôle sur le détroit, et par voie de conséquence, sur l’économie mondiale.

De même la population tunisienne, qui s’est comportée comme cette poussière d’individus selon l’expression de Bourguiba, pour peu qu’on daigne le lui expliquer, accepterait probablement des décennies de faim et de soif si au bout du compte apparaissait un projet de production permanente d’eau douce et d’énergie à bas prix à partir de la mer et du soleil, qui garantirait la survie du pays. Au lieu de voir des gouvernements se succéder depuis des décennies et procéder au coup par coup par tâtonnements avec un pire toujours à venir.    

* Médecin de libre pratique.

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Pénurie d’électricité en Tunisie | Une centrale flottante n’est pas la solution

30. August 2026 um 07:43

Pendant que la Steg publie, chaque jour, ses calendriers de délestage tournant, une idée – en espérant que ce ne soit déjà une décision – se prépare loin du débat public : la location d’une centrale électrique flottante, un navire-usine amarré au large et raccordé au réseau national. Présentée comme une bouée de sauvetage pour passer l’été, cette option est en réalité l’une des plus coûteuses du marché mondial de l’électricité. Et, dans le cas tunisien, elle cumule trois défauts qui devraient suffire à l’écarter : elle n’est pas justifiée techniquement ; elle arrivera trop tard ; et elle est négociée dans des conditions qui n’offrent aucune garantie de transparence. (Photo : Centrale électrique flottante de l’entreprise turque Karadeniz Powership Gökhan Bey).

Latif Belhedi

Le déficit tunisien n’est pas d’abord un déficit de mégawatts installés. Il est le produit de trois facteurs cumulés : le vieillissement du parc thermique et la dégradation de sa disponibilité, la fragilité du réseau de transport aux heures de pointe estivale, et surtout le blocage quasi total, depuis 2019, des projets de production nouvelle. Les appels d’offres renouvelables ont été retardés, renégociés, parfois abandonnés. Les projets de cycles combinés attendent leurs financements et leurs autorisations. Le résultat était prévisible : chaque été, la pointe se rapproche un peu plus de la limite du système.

Louer un bateau ne corrige aucun de ces trois facteurs. Un navire-usine n’améliore pas la disponibilité du parc existant. Il ne renforce pas une seule ligne de transport. Il ne remplace pas un mégawatt de production nouvelle : il le loue, à un tarif de location, pour une durée déterminée, après quoi il repart. Autrement dit, on transforme une dépense d’investissement, qui aurait laissé un actif au pays, en dépense d’exploitation qui ne laisse rien. La réponse ne traite donc pas le problème ; elle le reporte momentanément.

Un mauvais timing et une location au prix exorbitant

L’argument avancé pour justifier le gré à gré est celui de l’urgence : il faudrait sécuriser la pointe. Encore faudrait-il que le calendrier tienne.

Entre la signature d’un contrat, la mobilisation du navire, son transit, l’aménagement du poste d’amarrage, le raccordement au réseau haute tension, l’approvisionnement en combustible et les essais de mise en service, les délais réels se comptent en mois, et non en semaines. L’expérience gabonaise récente l’illustre : les seuls travaux de raccordement de l’unité de 150 MW ont connu des reports successifs pour des contraintes techniques. Appliqué au cas tunisien, cela signifie une mise en service utile après le passage de la pointe estivale, c’est-à-dire au moment précis où le besoin invoqué pour justifier la dépense aura disparu.

On paierait donc au prix fort une capacité qui arriverait à contretemps, et qu’il faudrait ensuite continuer à rémunérer pendant toute la durée du contrat, y compris en hiver, y compris quand elle ne sert à rien.

Le modèle économique de la centrale flottante repose sur une redevance de capacité, due que le navire produise ou non, à laquelle s’ajoute le combustible, facturé séparément. Les estimations qui circulent pour la Tunisie situent la seule redevance de location autour d’un milliard de dinars par an, hors combustible.

Rapportée au mégawatt installé, cette dépense annuelle est du même ordre de grandeur que le coût d’investissement d’une capacité neuve, avec une différence essentielle : au terme du contrat, l’État n’est propriétaire de rien. Le même montant orienté vers un cycle combiné, vers un programme solaire assorti de stockage, ou simplement vers la remise à niveau du réseau de transport, produirait un actif durable, une baisse structurelle du coût moyen de production, et une moindre exposition à la facture d’hydrocarbures importés.

Il faut aussi rappeler qui paie. Une charge de cette nature ne disparaît pas dans les comptes de la Steg : elle se traduit tôt ou tard par une subvention budgétaire supplémentaire, une dette fournisseur, ou une hausse tarifaire. Dans le contexte actuel des finances publiques, aucun de ces trois canaux n’est indolore.

Une procédure qui interroge et un précédent international à examiner

C’est sur le volet procédural que le dossier devient le plus difficile à défendre.

Il s’agirait d’un marché probablement de gré à gré, sans appel à la concurrence, soumis ensuite au conseil d’administration pour approbation. Ce séquencement n’est pas neutre : il fait porter la responsabilité juridique de la décision aux administrateurs, alors que l’impulsion initiale est venue d’ailleurs.

Or, selon les informations disponibles, le premier contact autour de ce dossier n’est pas passé par un canal technique, ni par une consultation de marché, les experts consultés par la Steg auraient exprimé un avis défavorable, pour les deux raisons exposées plus haut, le coût et le calendrier. Si cet avis a bien été rendu et qu’il a été écarté, la question centrale n’est plus technique. Elle devient une question de gouvernance : qui a décidé de passer outre, sur quelle base, et avec quelle traçabilité écrite ?

La Tunisie ne serait pas le premier pays à emprunter cette voie. Le Liban, l’Irak, le Ghana, la Gambie, la Sierra Leone, le Mozambique, la Guinée-Bissau, le Soudan, le Gabon et Cuba y ont eu recours. Le point commun de ces expériences n’est pas rassurant : la solution flottante y a été adoptée en situation de crise, elle a soulagé temporairement, et elle n’a réglé aucune des causes structurelles du déficit.

Plusieurs de ces contrats ont par ailleurs donné lieu à des controverses publiques, à des recours ou à des procédures d’enquête sur les conditions d’attribution, notamment en Afrique du Sud, au Gabon et au Liban. En Gambie, le contrat n’a pas été renouvelé en 2025, faute d’accord sur les conditions financières et techniques. Ces précédents ne préjugent en rien du dossier tunisien, mais ils commandent, au minimum, un niveau d’exigence procédurale supérieur à la moyenne.

Ce que la transparence exige

Le débat ne porte pas sur le fait de savoir s’il faut de l’électricité cet été. Il porte sur le fait de savoir si l’on veut continuer à financer des rustines coûteuses, ou reconstruire enfin un système de production.

Trois exigences minimales devraient conditionner toute suite donnée à ce dossier :

– la publication du dossier technique : étude d’adéquation offre-demande, calendrier réaliste de mise en service, coût complet du kilowattheure livré, combustible inclus, et comparaison chiffrée avec les alternatives disponibles ;

la publication des avis des experts consultés, ainsi que des motifs pour lesquels ils auraient été écartés ;

– la justification juridique du recours au gré à gré, au regard de la réglementation des marchés publics, et l’identification claire de l’autorité qui assume la décision.

À défaut, les administrateurs appelés à approuver ce contrat prendraient un risque personnel considérable pour une opération dont ni l’utilité technique ni la rationalité économique n’ont été démontrées.

La Tunisie a des ressources solaires et éoliennes parmi les meilleures du bassin méditerranéen, un projet d’interconnexion avec l’Italie en cours, et un besoin urgent de capacité pilotable. Le milliard de dinars annuel envisagé pour louer un bateau financerait une part significative de cette transition. Le choix n’est pas entre l’électricité et l’obscurité. Il est entre une dépense qui s’évapore et un investissement qui reste. Entre la raison économique et l’absurdité politique.

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Le poème du dimanche | ‘‘Barbara’’ de Jacques Prévert

30. August 2026 um 07:29

Né en 1900 à Neuilly, Jacques Prévert est poète, scénariste, auteur pour jeunesse, comme de dialogues pour le cinéma et le théâtre.

Lié à ses débuts au surréalisme, il évolue vers une expression populaire, familière et quotidienne en gardant une vision libertaire, pacifiste, sociale et anticléricale.

Son langage fortement marqué par les jeux de mots tourne en dérision la pesanteur et la tradition, créant une modernité accessible et largement enseignée dans les milieux scolaires.

Il est incontestablement l’une des voix les plus connues de la poésie française contemporaine, inspirant nombre de chanteurs, musiciens et autres poètes. Il décède en 1977.

Œuvres Complètes, Gallimard/ Bibliothèque La Pléiade, 1992 Tome 1 ; 1996 Tome II

Tahar Bekri

Rappelle-toi Barbara

Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
Épanouie ravie ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t’ai croisée rue de Siam
Tu souriais
Et moi je souriais de même
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas
Rappelle-toi
Rappelle-toi quand même ce jour-là
N’oublie pas
Un homme sous un porche s’abritait
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante ravie épanouie
Et tu t’es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m’en veux pas si je te tutoie
Je dis tu à tous ceux que j’aime
Même si je ne les ai vus qu’une seule fois
Je dis tu à tous ceux qui s’aiment
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi Barbara
N’oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l’arsenal
Sur le bateau d’Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu’es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d’acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n’est plus pareil et tout est abimé
C’est une pluie de deuil terrible et désolée
Ce n’est même plus l’orage
De fer d’acier de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l’eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin très loin de Brest
Dont il ne reste rien.

Paroles, 1946.

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L’édito de Hédi Mechri – Pénuries et non-gouvernance : l’addition

30. August 2026 um 04:45

Eté 2026, la bulle des illusions perdues explose à la face du pays. Et révèle l’envers du décor. Des entreprises publiques, qui ont connu par le passé leur heure de gloire, sont à l’agonie, en état de mort cérébrale. La croissance, en trompe-l’œil, est sans relief, atone – moins que ce qui a été prévu –, voire en retrait par rapport à 2025 ; 2,3% au deuxième trimestre contre 3,2% à la même période l’année dernière. D’un mot, les principaux clignotants sont au rouge vif: une économie malade qui porte à n’en plus finir les stigmates d’une gouvernance à rebours, autant dire d’une non-gouvernance. Le climat social est lourd de nuages annonciateurs de tempêtes dévastatrices. Et pour couronner le tout, des tensions politiques qui ne prédisent rien de bon.

Les pénuries, que l’on voyait venir, d’électricité, d’eau, de médicaments…, véritables bombes à retardement, effacent d’un coup plus de cinq décennies de développement économique et humain pleinement assumées. Les frustrations, la colère, l’indignation collectives sont exacerbées autant par la dégradation des services publics – quand ils existent encore – que par la suffisance, l’indifférence, le mépris des dirigeants qui ont la charge de ce qui reste de ces services. Ils répugnent à tenir informés les contribuables des éventuels délestages électriques, coupures d’eau et, sur un autre registre, d’inattendues nouvelles charges fiscales et sociales. Sans se soucier qu’il s’agit de ruptures de contrats moraux et d’engagement envers la société. Et qu’importent les drames humains, les dégâts économiques et financiers, l’humiliation et l’atteinte à la dignité humaine qu’ils provoquent. Il y a longtemps qu’on s’est fait à l’idée, en raison de la confusion des responsabilités et des genres, qu’ils ne sont pas comptables de leurs faits et gestes.

 

Les pénuries d’électricité, d’eau, de médicaments…, véritables bombes à retardement, effacent d’un coup plus de cinq décennies de développement économique et humain pleinement assumées. Les frustrations, la colère, l’indignation collectives sont exacerbées autant par la dégradation des services publics … que par la suffisance, l’indifférence, le mépris des dirigeants qui ont la charge de ce qui reste de ces services.

 

Invoquer le réchauffement climatique, la canicule, les pics inédits de chaleur ajoute le ridicule à l’incompétence. Rien ne saurait occulter les défaillances, l’état d’impréparation, l’éclipse sinon la désertion au milieu de la tempête de dirigeants en tout genre, qui n’hésitent pas, par leur silence assourdissant, à quitter le navire avant même qu’il coule. Alors que leur place est sur le pont, à la manœuvre pour mener leur embarcation à bon port.

Les dirigeants d’entreprises publiques, aujourd’hui dans la tourmente, ont-ils les moyens – même s’ils ont la volonté, la compétence, le talent, bref le leadership – pour s’inscrire dans le sens de la marche du siècle ? Disposent-ils d’autonomie et de pouvoir pour conduire le changement en mettant en œuvre une stratégie de développement sur fond d’efficacité opérationnelle ?

Qui des dirigeants ou de la tutelle pour décider des projets et des plans d’investissement, de modernisation, d’innovation et d’adaptation des entreprises publiques ? En clair, les chefs d’entreprises publiques sont-ils dans leur rôle de véritables stratèges sans qu’on cherche et s’emploie à les confiner dans celui de commis de l’État ? Rien n’est moins sûr.

 

La Steg, la Sonede, la Sncft, la Stir, l’Etap, la CTN, Tunisair, pour ne citer que celles-là, autant d’anciens fleurons de l’économie nationale et figures emblématiques du pays, sont aujourd’hui sous perfusion, entre la vie et la mort.

 

Leur périmètre d’action et de décision – quand ils sont confirmés dans le poste – se rétrécit comme peau de chagrin. Ils sont à la tête d’entreprises, dont dépendent le développement de l’économie et la cohésion sociale, sans pouvoir prétendre présider à leur destinée. Ils sont confrontés à un amas de dogmes et à un mur idéologique d’un autre âge qui les condamnent à l’immobilisme. Signe des temps : on ne déroge pas à l’ordre établi. Les entreprises publiques, qu’elles soient à vocation économique ou sociale, ce qui ne les exonère pas de l’impératif d’efficacité, sont perçues comme un sanctuaire à l’abri des vents du changement. On ne touche pas à la relation immuable, devenue caduque, État- économie de marché, quoi qu’il en coûte pour le contribuable et pour l’économie, victimes de cet imbroglio et de tout un faisceau de malentendus.

La Steg, la Sonede, la Sncft, la Stir, l’Etap, la CTN, Tunisair, pour ne citer que celles-là, autant d’anciens fleurons de l’économie nationale et figures emblématiques du pays, sont aujourd’hui sous perfusion, entre la vie et la mort. La raison en est qu’on a différé, reporté, rangé au placard des oubliettes les nécessaires transformations qui les auraient portées sur des trajectoires de croissance durable. Au final, sous la dictature de l’urgence se produit inévitablement l’irréparable : le délestage d’électricité, les coupures d’eau, l’envol des prix de médicaments dont dépend la survie des personnes atteintes de graves maladies. Nécessité fait loi, nous dit-on. Soit, mais c’est aussi la preuve indéniable que le prix de l’immobilisme et de la non-réforme est infiniment plus élevé que le coût social de la restructuration, du reste gérable dans une vision à moyen et long terme.

 

Sortir de la crise ? Qui n’y souscrit ? Seul mot d’ordre : sauver nos entreprises et nos services publics d’une mort annoncée. À la seule fin de redresser notre économie et préserver notre cohésion sociale. Mission certes difficile sans être impossible.

 

La folie, disait Einstein, c’est de faire la même chose et de s’attendre à un résultat différent. Sortir de la crise ? Qui n’y souscrit ? Seul mot d’ordre : sauver nos entreprises et nos services publics d’une mort annoncée. À la seule fin de redresser notre économie et préserver notre cohésion sociale. Mission certes difficile sans être impossible. C’est moins un problème de fonds que cela ne relève d’une vision du rôle de l’État dans le monde qui arrive. Les ressources qui nous font défaut au point de faire chuter l’investissement à son plus bas historique (moins de 10% du PIB) afflueront à l’heure même où l’on prendra de nouveau langue avec le FMI. Il n’y a,  à cet égard, rien d’infamant, rien qui puisse écorcher notre dignité et notre souveraineté à la faveur d’un accord. Au contraire, ce sera pour nous l’occasion d’envoyer un signal fort à l’adresse des marchés et des investisseurs quant à notre volonté et notre détermination à sortir de la crise. En engageant les nécessaires transformations qui sont l’émanation d’une revendication nationale. L’humilité en politique est une vertu cardinale. Quand s’y ajoute une bonne dose de confiance, de volontarisme, de courage et de pragmatisme, c’est une véritable assurance vie en perspective. Tout devient alors possible. La réussite beaucoup plus que l’échec.

L’humilité en politique est une vertu cardinale. Quand s’y ajoute une bonne dose de confiance, de volontarisme, de courage et de pragmatisme, c’est une véritable assurance vie en perspective. Tout devient alors possible. La réussite beaucoup plus que l’échec.

 

Cet éditorial est paru dans le n° 952 de L’économiste maghrébin du 26 août au 9 septembre 2026 sous le titre de « Dogmes »

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Pénurie d’eau embouteillée | Mais que fait le gouvernement ?  

29. August 2026 um 12:10

On n’avait jamais vu cela en Tunisie. C’est dégradant et humiliant : ces longues files d’attente devant les magasins et les supermarchés pour acheter de l’eau minérale embouteillée, ou encore cette vidéo circulant sur les réseaux sociaux et qui montre des citoyens dévalisant un camion transportant des bouteilles d’eau minérale opportunément bloquée dans un embouteillage, sans jeu de mot de mauvais goût. Si elle a prouvé quelque chose, cette pénurie en pleine canicule estivale a levé le voile, s’il en est encore besoin, sur l’incompétence crasse des gouvernants et l’arrogante indiscipline des gouvernés, souvent animés par linstinct et rarement par la raison.

Latif Belhedi

Pourtant, les unités tunisiennes de production et d’embouteillage d’eau minérale tournent à plein régime pour tenter de normaliser l’approvisionnement du marché, encore marqué par des pénuries dans de nombreux points de vente.

C’est ce que ne cesse d’affirmer la Chambre syndicale nationale des producteurs de boissons non alcoolisées (affiliée à l’Utica), selon laquelle la demande a augmenté d’environ 30 % cet été par rapport aux niveaux habituels, principalement en raison des vagues de chaleur à répétition.

À cette hausse exceptionnelle de la consommation se sont ajoutées des coupures d’électricité dans plusieurs régions du pays, entraînant l’arrêt temporaire des lignes d’embouteillage pour des durées variables.

La conjonction de ces deux facteurs a également conduit à l’épuisement des stocks de sécurité constitués durant l’hiver précisément pour faire face au pic de la demande estivale.

Cherchez les responsables !

La Chambre assure que la capacité de production nationale est désormais mobilisée au maximum et qu’un suivi continu de la situation est assuré grâce à des réunions entre les producteurs, le ministère du Commerce et du Développement des exportations, ainsi que l’Office national du thermalisme et de l’hydrothérapie.

Les quantités disponibles sont acheminées vers les différentes régions en fonction des besoins, sous la supervision des directions régionales du Commerce, nous assure-t-on.

Les producteurs rejettent par ailleurs les accusations, relayées notamment sur les réseaux sociaux, selon lesquelles une partie des bouteilles serait délibérément retenue pour alimenter la pénurie ou à des fins spéculatives. Selon la Chambre, une telle stratégie de stockage ne serait pas économiquement rentable, car la demande devrait diminuer progressivement avec la baisse des températures dans les semaines à venir, ramenant l’offre à un niveau supérieur aux besoins du marché.

Les difficultés d’approvisionnement des consommateurs perdurent depuis plusieurs semaines et se sont révélées particulièrement marquées au cours d’un été également caractérisé par des interruptions fréquentes de la distribution d’eau potable.

Le secteur compte actuellement 31 unités d’embouteillage, avec une capacité globale déclarée d’environ 520 000 bouteilles par heure. Ces derniers jours, le président Kaïs Saïed a visité des unités de production et d’embouteillage à Oueslatia, dans le gouvernorat de Kairouan, s’attardant notamment sur les difficultés liées à la distribution. Pour lui, le produit existe en quantités suffisantes, mais ce sont des spéculateurs qui provoquent les pénuries et complotent contre l’Etat.

Depuis cette visite, la situation ne s’est pas améliorée, au contraire, la pénurie est devenue encore plus aiguë. C’est à se demander à quoi servent ces visites officielles qui sont rarement suivies de décisions concrètes qui aident à régler les problèmes constatés. Cela rappelle la célèbre phrase d’un ancien chef de gouvernement, Hamadi Jebali en l’occurrence, qui, en 2012, constatant les dysfonctionnements du système d’évacuation dans un quartier populaire de Tunis, s’était exclamé devant les caméras : «Mais que fait le gouvernement ?» C’est justement la question que se posent depuis toujours les Tunisiens sans y trouver de réponse.

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