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‘‘L’étreinte de la patrie’’ | La sécession taïwanaise, de la reconquête à l’indépendance

31. Juli 2026 um 08:38

Avec l’émergence d’un irrédentisme taiwanais antichinois dont l’objectif avoué est de desserrer définitivement l’étreinte jugée insupportable de la patrie, et avec l’exacerbation du nationalisme chinois qui semble faire de la réunification une question de vie ou de mort, à tout le moins pour le pouvoir à Pékin, la guerre semble inévitable entre Pékin et Taipeh.

Dr Mounir Hanablia *

Le 27 février 1947 à Taipei, la principale ville de Taiwan, la police saccage un étal non réglementaire. Dans une île jouissant au sortir de la guerre d’une prospérité relative, c’est l’étincelle qui met le feu aux poudres. Les gens présents réagissent et chassent sans ménagement les agents trop zélés. Le lendemain, ces derniers reviennent en force pour se venger. C’est alors l’émeute. La rue se mobilise. Toutes les villes de l’île se soulèvent les unes après les autres. Le gouverneur doit gérer la situation et les forces disponibles sont insuffisantes. Des comités de résolution de l’incident dit du 28-Février naissent un peu partout sur l’île avec lesquels l’autorité est obligée dans un premier temps de se montrer conciliante, ou de le paraître.

En réalité, des appels au secours ont été envoyés au gouvernement chinois, et une dizaine de jours après les premières troupes continentales commencent à débarquer en provenance du continent. Elles sont souvent composées de soldats originaires du Sichuan, autrement dit de troupes impitoyables aguerries dans la lutte contre les Japonais, puis les Communistes.

La répression est féroce. Le nombre de victimes n’est pas comptabilisé avec exactitudes. Certains ont évoqué trente mille morts. Le pouvoir central en rejette la responsabilité sur… l’armée impériale du Japon, qui a occupé l’île pendant 55 ans. Les personnalités les plus en vue de l’île disparaissent, enlevées par des escadrons de la mort, probablement composées de policiers continentaux. Les comités de résolution se dispersent, leurs membres se cachent. Les plus combatifs se réfugient dans les collines de l’Est, chez les Austronésiens, les populations d’origine de l’île, 2% de la population totale.

Le coup d’envoi de la grande invasion de l’île ?

Après quatre mois, l’autorité est rétablie, certains notables insulaires ne subissent plus qu’une répression judiciaire. L’ordre règne désormais au point qu’en 1949, après la défaite des troupes nationalistes face aux communistes, le gouvernement de Tchang Kai Tchek, en tant qu’autorité légitime de la Chine, choisit de se réfugier à Taiwan, accompagné de deux millions de ses partisans, d’origine continentale, avec pour objectif la reconquête de la Chine. Un Etat policier est mis en place avec le soutien des Etats-Unis d’Amérique, et la loi martiale est maintenue pendant une quarantaine d’années.

L’Incident du 28-Février est durant ce laps de temps passé sous silence et considéré comme un sujet tabou. Selon le Kuomintang, le parti de Tchang Kaï Chek, il s’agissait d’une tentative de subversion de l’île par les communistes, une version corroborée par celle de la République Populaire considérant l’Incident comme un soulèvement populaire contre le gouvernement des féodaux alliés au seigneurs de la guerre.

Ce n’est qu’après la levée de l’état d’urgence et l’instauration du multipartisme à Taiwan que les langues se délient avec les témoignages des acteurs ou des victimes. Qui plus est l’apparition sur le scène politique du Parti Démocratique Progressiste, indépendantiste taiwanais, confère au récit une nouvelle dimension que l’on ne peut pas ignorer.

Personne n’ose encore dire que c’est le coup d’envoi de la grande invasion de l’île par les continentaux pressés de s’emparer des richesses d’une île prospère dans l’océan de misère chinois. Ce serait déjà remettre en question la légitimité de la présence d’une bonne partie de la population actuelle, que même les indépendantistes d’origine insulaire ne peuvent pas se permettre.

Taiwan, d’abord une base commerciale hollandaise sur la route du Japon, ne commence à être peuplée de han qu’à partir de 1650 environ. Et encore, elle sert de base de repli à quelques-uns parmi les Ming qui refusent le pouvoir Mandchou.

L’île n’acquiert sa configuration moderne qu’à partir de l’occupation coloniale japonaise. Le Japon ne cherche pas à imposer sa langue et ses coutumes à la population. Néanmoins, celle-ci au contact de l’occupant bénéficie d’un effort d’éducation et de santé qui la place nettement en porte-à-faux par rapport aux populations de la Chine continentale. Ce n’est qu’avec les terribles combats de la seconde guerre mondiale que l’Empire du Japon, à court de combattants, commence à envisager la possibilité d’assimiler la population de Taiwan, l’une des plus éduquées de l’Asie. Plusieurs milliers de Taiwanais sont alors incorporés dans les rangs de l’armée impériale et participent aux combats les plus marquants, en particulier à Okinawa, contre les Américains. Quelques-uns reçoivent même des patronymes japonais. C’est pourquoi, à la fin de la guerre, le Japon battu, ces combattants taiwanais, bien entraînés, ne voient pas d’un bon œil le débarquement des troupes chinoises continentales indisciplinées pour lesquelles ils n’ont que mépris.

Quel rôle ces combattants ont-ils joué dans l’Incident du 28-Février ou dans les Comités de Résolution ? On l’ignore mais probablement modeste. Les autorités chinoises ont beau jeu de dénoncer l’intrusion de l’armée impériale japonaise dans le soulèvement pour justifier la répression, tout en tentant d’éliminer les élites issues de la colonisation japonaise.

Toujours selon ces mêmes autorités l’Incident du 28-Février s’est accompagné d’une chasse aux sorcières contre les Chinois continentaux, une affirmation qui ne semble avoir d’autre finalité que de fournir de l’eau au moulin de la répression.

Cette incrimination du Japon dans le récit officiel cesse lorsque l’île devient le refuge du gouvernement et de l’armée nationalistes, chassés par les rouges de Mao. Le Japon n’est plus un adversaire et devient un partenaire dans la lutte anticommuniste, avec le soutien américain. Ce dernier n’est au départ pas acquis, et l’île semble à court terme destinée à tomber sous l’autorité de Pékin. Mais la guerre de Corée, où Staline ne laisse d’autre choix à la Chine communiste que d’intervenir, change la donne et Taiwan devient une pièce essentielle dans le dispositif américain de protection du Japon.

Irrédentisme taiwanais contre nationalistes chinois

Malgré la détente sino-américaine de 1972 les choses demeurent en l’état même si le discours politique change. Avec l’émergence d’un irrédentisme taiwanais antichinois dont l’objectif avoué est de desserrer définitivement l’étreinte jugée insupportable de la patrie, et avec l’exacerbation du nationalisme chinois qui semble faire de la réunification une question de vie ou de mort, à tout le moins pour le pouvoir à Pékin, la guerre semble inévitable.

En effet, l’île jouit d’une prospérité enviable et ne semble nullement encline à partager le sort de Hong Kong. Néanmoins, cette affaire de l’incident du 28 février 1947 démontre que le récit historique et les entités politiques qui en émergent sont loin d’être immuables et ne sont que les reflets de rapports de force éphémères. Certes. Mais ce sont en dernier recours les peuples qui façonnent le cours de l’Histoire. Lesquels ?

La Chine n’est qu’un rassemblement hétéroclite d’entités et de territoires écrasés sous le poids niveleur de la colonisation Han. Et l’irrédentisme taiwanais ne lui est insupportable que pour le rappeler. Si Pékin prétend siniser et fédérer des peuples étrangers, au nom de quel principe faudrait-il qu’elle accepte une sédition remettant en question son rôle unificateur ? Sans doute le même qui libérerait le Texas, l’Arizona, le Nouveau Mexique, la Californie, du joug américain. Une éventualité peut être pas autant inconsidérée qu’il n’y paraît depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump.   

* ‘‘L’étreinte de la patrie. Décolonisation, sortie de guerre et violence à Taïwan, 1947’’, de Victor Louzon, Éditions de l’EHESS, Paris, 2024, 378 p.

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‘‘14 Janvier : L’enquête’’ | Chronique d’une méprise annoncée

28. Juli 2026 um 07:54

Que nous apporte 15 années après les faits la lecture de ce livre écrit deux ans après ce qu’il a été convenu de définir comme la Révolution du Jasmin ? Beaucoup de choses. Même si on peut se poser des questions sur la facilité avec laquelle les auteurs ont eu accès à des documents issus des ministères de l’Intérieur ou de la Défense, qui en Tunisie comme ailleurs, ont pour habitude de classifier les sujets sensibles sur des dizaines d’années.

Dr Mounir Hanablia *

Deux années est un délai trop court pour déroger à la règle lorsqu’il s’agit de ce qu’on ne peut qualifier juridiquement que de mutinerie d’une partie au moins de l’élite des forces de sécurité ; quelles qu’en eussent été les raisons.

On a ainsi appris incidemment que ce sont bien ces mêmes unités qui avaient vidé les résidences de la famille du dictateur déchu de ses biens les plus précieux ; pour les mettre en lieu sûr afin d’en empêcher le pillage par la populace. C’est bien la seule fois où ce fait est reconnu en tant que tel, même si l’explication qui en est rapportée demeure largement discutable.

On doit donc considérer que d’une certaine manière cette documentation a été fournie en dehors des circuits hiérarchiques normaux par ceux qui avaient un intérêt à le faire.

Mais pour commencer par le commencement, il y a la fameuse méprise qui a fait le tour du monde sur les identités des Bouazizi, Tarek le marchand ambulant qui s’est immolé, et le blogueur Mohamed dont étant toujours vivant le nom est devenu à tort le symbole de la révolte contre Ben Ali.

Prise d’otage, «snipers» et comités de quartiers

L’ouvrage est un récit détaillé des derniers moments du régime de Ben Ali, dont la chute avait été en réalité annoncée en 2008 avec les évènements du Bassin minier, lorsque le président américain Barack Obama dans ce qui apparaissait comme un dernier avertissement avait enjoint au dictateur d’apporter les réformes politiques nécessaires. Les rôles joués dans sa chute par Samir Tarhouni des brigades antiterroristes de la police et Sami Sik Salem des unités de protection de la présidence sont évidemment mis en exergue.

Selon les auteurs du livre, les deux hommes, sans aucune coordination, sans aucune couverture de leurs supérieurs, ont empêché la fuite de la famille du dictateur pour l’un, et obligé pour l’autre les représentants timorés du régime à prononcer la destitution de celui dont ils n’avaient été que les larbins. Mais on ignorait alors que l’édifice vermoulu du pouvoir menaçait de s’écrouler, et un simple coup de pied a finalement suffi pour l’abattre.

C’est ainsi qu’on peut qualifier «la prise d’otages» des membres du clan Trabelsi à l’aéroport de Tunis-Carthage empêchés de quitter le territoire, ainsi que les «réquisitions» de Mohammed Ghannouchi, Abdallah Kallel, et Fouad Mbazaa, sommés d’assumer leurs responsabilités et de prononcer la vacance du pouvoir, d’abord provisoire, puis définitive, face aux caméras de la télévision, en étant ainsi pris à témoins par l’ensemble du peuple tunisien.

Les fameux snipers ?  Une Intox qui a fait florès, inventée par les blogueurs, ou par Abdelwahab Abdallah, à moins que ce ne fut Ridha Grira, le ministre de la Défense, et les médias, en particulier Larbi Nasra, le patron de la chaîne télévisée Hannibal, s’en sont emparés pour en faire une réalité dans l’esprit du public, des détenteurs du pouvoir et des forces de l’ordre.

L’habileté a été dans son usage politique d’en faire assumer la responsabilité à Ali Seriati, qui en convainquant le dictateur de partir, sa sécurité n’étant plus assurée, avait endossé à son corps défendant le rôle utile du comploteur. Cela arrangeait beaucoup de monde du plus haut sommet de l’État aux agents sur le terrain chargés de s’opposer aux manifestants.

En inventant les Comités de quartier chargés de traquer les snipers, Ridha Grira, ou bien peut être Rachid Ammar, a envoyé la populace courir après sa propre queue.

Ainsi le 14 Janvier 2011 aurait-il été ce fait imprévisible dans la chaîne des événements sanglants ayant débuté le 17 Décembre 2010 et dont la fuite du dictateur n’aurait été que le résultat accidentel ? Les auteurs du Livre l’affirment, en en faisant on aurait envie de dire une fabrication tunisienne à 100%, sans doute pour faire vibrer la fibre nationaliste. Celle qui a fait de la fuite du dictateur l’acte fondateur d’une ère nouvelle, sans ironie, qualifiée de Printemps Arabe. Celle qui a fait du peuple tunisien le digne maître de son propre destin, le fossoyeur des dictatures du monde arabe, et un acteur devenu majeur dans l’Histoire du monde.

Le peuple égaré balise la voie pour l’arrivée d’Ennahdha au pouvoir

Néanmoins, le rôle joué par l’Internet, ce bras armé du Pentagone dans la guerre mondiale de l’information, pour ne pas avoir été ignoré, semble largement sous-estimé. Dans la croisade pour la démocratie ce sont les ambassades et les ONG américaines qui ont formé les blogueurs dont le rôle a été déterminant dans l’encadrement des masses face à l’appareil létal du pouvoir, depuis les lancements des mots d’ordre de mobilisation et de dispersion en passant par les parcours des manifestations et le ciblage des structures du pouvoir, en particulier les postes de police et de la garde nationale.

Il ne suffit pas de dire que les supporters du Club Africain ou de l’Espérance de Tunis possédaient l’organisation nécessaire et qu’ils étaient rompus aux affrontements avec la police. Il est vrai qu’en 2014, on n’appréciait pas encore l’impact réel de la toile sur le comportement des foules et que des sociétés comme Cambridge Analytica n’étaient pas encore connues.

Tout comme les manifestants, les blogueurs ont risqué leurs vies, parfois pour un avenir meilleur, et quelques-uns l’ont perdue. D’autres comme certains membres des unités spéciales de la sécurité l’avaient également risquée en empêchant les rats de quitter le navire parce qu’ils ne voulaient pas servir de boucs émissaires à la dictature et à la répression.

De là à dire qu’il n’y a pas eu d’intervention étrangère, il n’y a qu’un pas qu’on ne peut pas franchir. L’Italie et l’Algérie, gazoduc oblige, ne pouvaient pas rester les bras croisés face à la déliquescence entamée un mois auparavant, de l’autorité en Tunisie. Chacun y est allé de sa partition, même si on ne sait pas encore de quelle manière. Il faudrait aller à Rome pour en avoir la preuve. Et le port de Bizerte occupe une position trop stratégique pour l’Otan entre les bassins oriental et occidental de la Méditerranée.

En réalité, la nomination de Béji Caïd Essebsi au poste de Premier ministre provisoire, n’avait d’autre objectif en préparant l’arrivée d’Ennahdha au pouvoir, que de lier irrémédiablement le sort du pays au marché international, par le biais de la dette odieuse.

Il est par conséquent tout à fait inutile de chercher ce qu’a fait la CIA durant les journées révolutionnaires : elle a probablement fait comme en Ukraine, en Géorgie, ou en Iran.

Samir Tarhouni et Sami Sik Salem ont-ils donc été des héros ? Certainement puisqu’ils ont endossé à un moment crucial la volonté du peuple, et qu’ils en ont payé le prix fort. Malheureusement, il est apparu qu’il existait une large dichotomie entre celle-ci et celle de sa classe politique. Et cette dichotomie est devenue méprise lorsque, convaincu d’être libre, il a choisi pour le gouverner ceux qui se souciaient le moins de sa prospérité et de sa sécurité. Ainsi le peuple tunisien, tout comme les héros des tragédies grecques, s’est-il tout simplement égaré. Avait-il réellement le choix ? 

* Médecin de libre pratique.

‘‘14 Janvier, l’enquête’’ de Abdelaziz Belkhodja et Tarak Cheikhrouhou, Apollonia Editions, Tunis 2013, 200 Pages. La traduction arabe est parue en 2014.

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