Il suffit parfois d’un quart de point pour rappeler que l’économie mondiale n’est jamais aussi lointaine qu’on voudrait le croire.
À Francfort, les gouverneurs de la Banque centrale européenne s’apprêtent à discuter d’une nouvelle hausse de leurs taux d’intérêt. Vingt-cinq petits points de base. Un chiffre qui paraît presque insignifiant lorsqu’on le regarde depuis Tunis. Et pourtant, derrière ces 0,25 %, il y a le prix du crédit, le coût de la dette, la valeur de l’euro, les mouvements de capitaux et, finalement, une partie de notre propre marge de manœuvre économique. Car lorsque la BCE bouge, la Tunisie finit toujours, d’une manière ou d’une autre, par ressentir le mouvement.
L’Europe résiste, mais elle n’est pas tranquille
La situation européenne est pour le moins paradoxale. L’économie de la zone euro montre une résistance que beaucoup n’avaient pas anticipée. Malgré les tensions géopolitiques, les incertitudes énergétiques et les perturbations du commerce international, l’activité tient. Mais cette résistance a son revers : elle donne à la BCE davantage de raisons de maintenir une politique monétaire vigilante.
À cela s’ajoute le retour de l’inflation énergétique. Le pétrole reste cher. Le gaz demeure une source d’inquiétude. Et les tensions autour du détroit d’Ormuz rappellent brutalement une réalité que l’Europe aurait aimé oublier : son économie reste très sensible à ce qui se passe à des milliers de kilomètres de ses frontières.
La BCE se retrouve donc face à un dilemme presque impossible. Elle doit combattre une inflation largement alimentée par un choc extérieur sans étouffer une économie qui, malgré tout, continue de respirer. Augmenter les taux ne fera pas apparaître davantage de pétrole. Cela ne remplira pas les stocks de gaz. Cela ne réparera pas les routes commerciales. Mais cela peut empêcher que la hausse des prix de l’énergie se diffuse partout ailleurs, dans les salaires, les services, les loyers et les anticipations des ménages et des entreprises. C’est toute la difficulté.
Une économie résiliente n’est pas une économie en surchauffe
C’est probablement là que se trouve le cœur du débat. Une économie qui résiste n’est pas nécessairement une économie qui va trop bien. Elle peut simplement être une économie qui encaisse les chocs sans s’effondrer. La nuance est essentielle. Car si la BCE décidait d’aller beaucoup plus loin dans la hausse des taux, elle prendrait le risque de transformer une inflation essentiellement importée en problème de croissance.
Les rendements obligataires européens ont déjà augmenté. Le coût du financement s’est déjà durci. Les États européens eux-mêmes doivent désormais consacrer davantage d’argent au service de leur dette.
Dans ces conditions, la BCE marche sur une ligne étroite. Un pas de trop, et elle pourrait freiner une économie déjà fragile. Un pas de moins, et elle pourrait laisser l’inflation repartir.
C’est cette tension qui explique les divergences au sein même de la BCE. Et c’est aussi ce qui rend la prochaine décision intéressante pour nous, en Tunisie.
Parce que l’Europe, pour nous, ce n’est pas simplement l’Europe
Dans les statistiques, la Tunisie apparaît comme une économie indépendante. Dans la réalité, elle est profondément imbriquée dans l’économie européenne. Nos exportations, nos importations, notre tourisme, une grande partie des transferts des Tunisiens résidant à l’étranger et de nombreux investissements sont liés à cet espace économique.
L’euro est partout. Il est dans les recettes de nos entreprises exportatrices. Il est dans les valises des touristes. Il est dans les transferts familiaux. Il est dans les réserves de change. Et il est aussi, indirectement, dans le coût de notre financement. C’est pourquoi une hausse des taux européens n’est jamais totalement neutre pour Tunis. Elle peut sembler être une décision prise à Francfort pour répondre à une inflation européenne. Mais elle modifie également l’environnement dans lequel la Tunisie doit chercher ses propres financements.
Le prix de l’argent redevient une réalité
Pendant longtemps, le monde s’était habitué à une anomalie : l’argent presque gratuit. Les taux étaient bas. Les liquidités abondantes. Les banques centrales intervenaient massivement sur les marchés. Cette époque nous avait presque fait oublier une vérité aussi vieille que la finance elle-même : l’argent a un prix.
Aujourd’hui, ce prix est de nouveau visible. Et pour un pays fortement endetté comme la Tunisie, cette nouvelle réalité est particulièrement inconfortable. Lorsque les rendements européens montent, les investisseurs deviennent naturellement plus exigeants. Pourquoi prendraient-ils davantage de risques dans un pays émergent si les placements considérés comme plus sûrs offrent eux-mêmes des rémunérations plus intéressantes ?
La Tunisie doit alors offrir une prime supplémentaire pour convaincre les investisseurs. C’est le fameux risque-pays. Et plus les taux internationaux montent, plus cette prime peut devenir lourde. Voilà pourquoi la décision de la BCE mérite notre attention. Pas parce que la Banque centrale européenne décide de notre politique économique. Mais parce qu’elle contribue à déterminer le monde financier dans lequel nous devons évoluer.
Pour Tunis, la dette devient une affaire de temps
Il y a quelque chose de particulièrement préoccupant dans cette nouvelle configuration. Une dette ne fait pas mal le jour où elle est contractée. Elle fait mal lorsqu’il faut la renouveler. C’est au moment du refinancement que le passé rencontre les conditions financières du présent. Si les taux sont bas, le renouvellement peut rester supportable. S’ils sont élevés, la facture augmente. Et pour la Tunisie, cette mécanique est fondamentale.
Le pays ne doit pas seulement regarder le montant de sa dette. Il doit également regarder sa structure, ses échéances, les monnaies dans lesquelles elle est libellée et surtout les conditions auxquelles il pourra la refinancer.
Dans un monde où le capital est devenu plus cher, chaque nouvelle échéance devient une question stratégique. Cela change complètement la manière de penser la politique budgétaire.
Le problème n’est plus simplement de savoir comment trouver de l’argent pour financer les dépenses de l’État. Il faut commencer à se demander comment réduire progressivement notre dépendance au financement.
La vulnérabilité tunisienne se trouve peut-être là
Il serait pourtant injuste de faire porter à la BCE la responsabilité de nos difficultés. Francfort défend les intérêts de la zone euro. La Banque centrale tunisienne doit défendre les intérêts de la Tunisie. Chaque pays fait avec ses propres contraintes. La véritable question est donc ailleurs.
Pourquoi une hausse de quelques dizaines de points de base en Europe peut-elle avoir autant d’importance pour nous ? Parce que notre économie demeure vulnérable aux conditions financières extérieures. Parce que nous avons besoin de devises. Parce que notre dette extérieure doit être remboursée. Parce que nous importons une partie importante de notre énergie et de nos biens d’équipement.
Parce que notre croissance reste insuffisamment forte pour créer naturellement les ressources dont nous avons besoin. Et surtout parce que nous n’avons pas encore suffisamment développé les moteurs capables de nous donner une véritable autonomie économique.
Le problème n’est pas l’euro. C’est notre dépendance
Cette distinction est essentielle. L’Europe peut augmenter ses taux. Le pétrole peut monter. Le dollar peut se renforcer. Les marchés peuvent devenir nerveux. Nous ne contrôlerons jamais ces variables. Ce que nous pouvons contrôler, en revanche, c’est notre capacité à y résister.
Une économie qui exporte davantage, qui attire des investissements productifs, qui améliore sa productivité et qui réduit son déficit énergétique est moins vulnérable aux décisions prises ailleurs. Une économie qui dépend fortement des importations et du financement extérieur devient, au contraire, très sensible au moindre changement de vent. C’est peut-être cela que la décision de la BCE devrait nous faire comprendre.
Notre véritable problème n’est pas que l’argent devienne cher. C’est que nous avons encore besoin de beaucoup trop d’argent que nous ne produisons pas nous-mêmes.
Le temps des accommodements touche à sa fin
Nous avons vécu pendant des années avec l’idée que les banques centrales finiraient toujours par intervenir. Lorsqu’un marché chutait, elles intervenaient. Lorsqu’une crise apparaissait, elles injectaient des liquidités. Lorsque les États avaient besoin de financer leurs déficits, les conditions monétaires facilitaient les choses.
Cette époque appartient désormais au passé. Les banques centrales doivent aujourd’hui choisir entre plusieurs risques : l’inflation, la croissance, la stabilité financière et la soutenabilité des dettes publiques. Et elles ne peuvent plus promettre de tout sauver en même temps.
Pour la Tunisie, cette nouvelle époque devrait être prise au sérieux. Car si l’argent reste durablement cher, nous ne pourrons plus repousser indéfiniment certaines questions : celle de l’efficacité de la dépense publique, celle de la rentabilité économique de l’endettement, celle de la compétitivité, celle des entreprises publiques, celle de l’énergie et, plus largement, celle de notre modèle de croissance.
Francfort nous envoie peut-être un message
La prochaine décision de la BCE portera officiellement sur 25 points de base. Mais son véritable message sera beaucoup plus large. Elle dira si les banques centrales considèrent que le monde de l’inflation maîtrisée et de l’argent bon marché est définitivement derrière nous. Pour la Tunisie, cette question dépasse largement les salles de réunion de Francfort.
Elle touche directement notre capacité à financer notre économie, à honorer nos engagements et à préserver notre stabilité. Et peut-être faut-il finalement regarder cette hausse annoncée non pas comme une mauvaise nouvelle venue d’Europe, mais comme un rappel.
Un rappel parfois inconfortable, mais salutaire : dans un monde où l’argent a retrouvé un prix, la souveraineté économique ne consiste pas seulement à pouvoir emprunter. Elle consiste surtout à pouvoir vivre avec moins besoin d’emprunter. C’est probablement là que se trouve, pour la Tunisie, le véritable enjeu des années qui viennent.
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Dr. Tahar El Almi,
Économiste-Economètre Universitaire
Professeur Associé.
Président-Fondateur de l’IAEF (ONG)
Institut Africain d’Economie Financière
Mob: 216 24675749.
Mail: tahar.elalmi@gmail.com
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