ZOOM – 2010-2025 — L’écho des occasions manquées, entre Washington, Bruxelles… et Tunis
Il est des décisions qui, loin des tribunes, changent la face du monde. Ainsi, la Réserve fédérale américaine (Fed), dans un geste à la fois audacieux et calculé, vient de rouvrir les vannes du quantitative easing. Quarante milliards de dollars par mois, créés ex nihilo, dissous dans les artères du marché américain comme un sérum vital destiné à empêcher la panne du cœur économique. La Fed n’écrit pas l’histoire, elle la fabrique à coups de milliards, assumant que la monnaie est un outil politique, un levier de puissance, et non un monument sacralisé par les orthodoxies.
Pendant ce temps, l’Europe tremble sur le quai de gare, pétrifiée à l’idée d’enfreindre ses dogmes. La Banque centrale européenne demeure immobile, prisonnière d’une interprétation théologique de ses statuts, comme si la monnaie devait être tenue à distance de la volonté humaine. L’abîme se creuse : à l’Ouest, des dirigeants qui acceptent que le financement de l’économie exige audace et responsabilité ; sur le Vieux Continent, des gouvernants qui voient encore dans la banque centrale un organisme suspect, dont la puissance doit être tenue en laisse.
Ce contraste transatlantique dit plus qu’une divergence technique : il révèle une différence de civilisation économique. Aux États-Unis, l’État et sa banque centrale avancent d’un même pas, convaincus que l’injection de liquidités n’est ni une trahison morale ni un risque existentiel; mais une manière d’assurer la continuité du pacte national. En Europe, l’idée même qu’une Banque centrale puisse soutenir la dépense publique provoque l’urticaire des élites politiques, figées entre une morale fiscale d’un autre âge et une compréhension étroite de la stabilité.
En Europe, l’idée même qu’une Banque centrale puisse soutenir la dépense publique provoque l’urticaire des élites politiques, figées entre une morale fiscale d’un autre âge et une compréhension étroite de la stabilité.
Vu de la Tunisie, ce débat semble se dérouler dans un autre monde. Pourtant, il nous concerne plus que jamais.
Depuis 2011, notre pays a traversé des crises successives, des gouvernements éphémères et des promesses de réformes continuellement reportées. Pendant que la Fed soutenait la croissance et maintenait l’activité, et que la BCE, malgré ses réticences, ouvrait graduellement la voie à des interventions inédites, notre Banque centrale a dû se battre sur une autre scène : celle de l’inflation importée, des déficits chroniques, du dinar assiégé et d’un système bancaire sous-capitalisé. Là où les grandes économies disposent de marges monétaires souveraines, la Tunisie, à peine sortie d’une décennie de bouleversements, se retrouve enfermée dans une logique défensive, le nez collé à la paroi du réel.
Les années 2010-2025 resteront sans doute comme celles des occasions manquées : ni relance concertée, ni vision stratégique; pas de réforme de la dépense publique et encore moins de refonte du financement de l’économie. Alors que d’autres injectaient des centaines de milliards pour soutenir l’entreprise, l’emploi et l’innovation, notre pays s’enfonçait dans l’austérité tacite, les arbitrages hésitants, le manque d’investissement public et l’émiettement budgétaire.
Les années 2010-2025 resteront sans doute comme celles des occasions manquées : ni relance concertée, ni vision stratégique; pas de réforme de la dépense publique et encore moins de refonte du financement de l’économie.
Nous observons l’Europe avec fascination, souvent avec envie, parfois avec agacement, mais nous semblons oublier que l’Union, malgré sa prudence excessive, mobilise des instruments dont nous ne disposons même pas. Notre débat national s’enlise dans des alternatives faussées : faut-il serrer le crédit pour préserver le dinar ou le relâcher pour sauver la croissance ? Faut-il réduire les dépenses au risque de casser la demande ou les soutenir en accroissant un déficit déjà insoutenable ?
Pendant que les économies matures s’autorisent à faire usage de leur système monétaire comme d’un bien collectif, nous, faute de vision, avons cédé à la fatalité. Notre dépendance externe nous prive de marges d’action. Mais cette dépendance n’est pas une fatalité. En effet, elle est la conséquence d’une décennie de gouvernance hésitante, de réformes abandonnées et d’une incapacité persistante à articuler politique budgétaire, monétaire et industrielle dans un récit cohérent.
Notre débat national s’enlise dans des alternatives faussées : faut-il serrer le crédit pour préserver le dinar ou le relâcher pour sauver la croissance ? Faut-il réduire les dépenses au risque de casser la demande ou les soutenir en accroissant un déficit déjà insoutenable ?
Le vrai drame tunisien n’est pas seulement l’absence d’argent, mais l’absence de volonté d’en créer au sens économique du terme : par l’investissement productif, l’innovation, la montée en gamme des secteurs exportateurs, la restructuration de l’État et la mise en confiance des citoyens et des marchés. La Fed agit parce que l’Amérique croit encore en son avenir. L’Europe hésite parce qu’elle doute d’elle-même. Et la Tunisie se fige parce qu’elle ne sait plus où elle va.
Le vrai drame tunisien n’est pas seulement l’absence d’argent, mais l’absence de volonté d’en créer au sens économique du terme : par l’investissement productif, l’innovation, la montée en gamme des secteurs exportateurs, la restructuration de l’État, et la mise en confiance des citoyens et des marchés.
Il est encore temps de reprendre la main. Mais le temps n’attendra pas. Dans un monde où les puissances se financent avec audace pour construire demain, rester immobile revient à choisir le déclin.
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* Dr. Tahar EL ALMI,
Economiste-Economètre.
Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,
Psd-Fondateur de l’Institut Africain D’Economie Financière (IAEF-ONG)
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