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Tunisie | Du souverainisme à la question numide, ou l’opposition aveugle

26. August 2026 um 07:48

Les récents articles** publiés dans Kapitalis font table rase du passé d’une manière somme toute radicale. De surcroît, l’idéologie souverainiste à la base de sa réflexion est assez insolite dans un pays par nature tolérant dont les élites se vantent volontiers d’être cosmopolites.

Dr Mounir Hanablia *

Je dis bien souverainiste, le nationalisme au Maghreb étant d’essence arabo- musulmane, comme si dans le contexte le sentiment de tunisianité était exclusif, opposable à toute autre appartenance. C’est déjà faire insulte à la double nationalité.

L’auteur des articles ne laisse donc d’autre choix que de remonter le cours de l’Histoire afin de relativiser le bien-fondé de ses thèses.

On veut bien admettre l’existence d’un souverainisme tunisien dont il serait le fondateur, sans la référence à la bataille de Legnano. Mais dans ce cas pourquoi le limiter à la borne 233 ou aux redevances gazières ? Il n’est venu à l’esprit de quiconque de réclamer la souveraineté sur la Sicile qui pendant deux siècles a fait partie de l’émirat aghlabide de Kairouan, Fatimide de Mahdia ou Ziride, ou bien sur le Mezzogiorno quand Bari était le chef-lieu d’un émirat.

Mais revenons à l’époque moderne et à l’indépendance de la Tunisie. Force est d’admettre dans la polémique engendrée par ses opinions que l’impulsion décisive en faveur de l’indépendance au Maghreb est bien constituée par le débarquement américain au Maroc qui aboutira à la défaite des Nazis en Tunisie en juin 1943, ainsi que la volonté clairement exprimée par le président Roosevelt et ses représentants, ou bien perçue comme telle par les leaders nationalistes, de liquider l’empire français. La suite est donc dans l’ordre normal des choses même si l’affrontement Est-Ouest la retarde inévitablement.

Le Vietnam en 1954, le Maroc et la Tunisie en 1956, obtiennent l’indépendance. Seule l’Algérie du fait de son statut de territoire français pose problème, l’armée de Challe et de Salan qui émerge de l’humiliation de Dien Bien Phu avec une terrible soif de revanche refuse de l’abandonner et envisage la constitution d’une Algérie européenne sécessionniste, un Israël français.

L’Algérie est bien une création de la France

Cependant en 1962, elle accède à l’indépendance dans le cadre des accords d’Evian et le Sahara lui est attribué. Ainsi ce pays, contrairement à ses voisins, ne disposait d’aucun Etat unitaire en 1830. C’est bien une création de la France dont la colonne vertébrale est constituée non par la bourgeoisie citadine comme en Tunisie, ni par le Palais comme au Maroc, mais par les ultimes détenteurs de la force seule à même de maintenir la cohésion de cet immense espace, les prétoriens.

A ce titre l’État algérien est bien le successeur en droite ligne de l’État colonial français forgé par les troupes de Bugeaud et du Duc d’Aumale.

Malgré un vernis de socialisme, la coopération entre la métropole et l’ex- colonie, pas plus qu’avec les Américains, ne se démentira jamais, en particulier au Sahara dans le domaine des essais nucléaires ainsi que les exploitations du gaz et des hydrocarbures.

Contrairement à ce que d’aucuns affirment actuellement, c’est sciemment que la frontière algéro-tunisienne a été délimitée par la puissance coloniale et dans son intérêt. Et le Président Bourguiba l’a bien compris. Il n’était en effet pas question d’assurer au pays contrôlant Bizerte et le détroit de Sicile la part d’hydrocarbures et de gaz qui lui eût assuré la puissance. 

Bourguiba et la question des frontières

Bourguiba toujours visionnaire admettra également en réglant la question de la frontière ne pas vouloir chez lui d’un problème numide, c’est-à-dire d’un irrédentisme des habitants des montagnes de l’Ouest qui acceptent mal le diktat de populations côtières se prévalant de l’unité nationale et qui brandissent le drapeau du pays voisin dans des manifestations de protestation contre une politique de développement inégalitaire. C’est d’ailleurs du bassin minier à l’Ouest que naîtra l’incendie qui jettera à bas le régime de Ben Ali. 

Cependant l’Algérie elle-même en butte à un irrédentisme kabyle soutenu par Israël peut difficilement tabler sur la partition de la Tunisie ; il lui en coûterait la sécession de toute sa partie orientale pour former une nouvelle Numidie forcément hostile.

Néanmoins des arguments souverainistes totalement étrangers à la nature de notre pays prennent pour cible le voisin de l’Ouest, jugé hégémoniste. L’Etat, le nôtre, est accusé de complaisance coupable dans ses rapports avec lui, notamment sur la question du gaz. L’Histoire est là pour rappeler que Carthage fut une colonie étrangère, que Massinissa le Roi des Numides a bien contribué à sa destruction, que l’Afrique du Nord a été dans son ensemble une province romaine, arabe, française, que l’armée française est arrivée en Tunisie en 1881 en provenance d’Algérie pour imposer le protectorat, et que les enfants de Hussein Ben Ali Turki n’ont dû qu’au Dey d’Alger d’être rétablis sur le trône de leur père.

A l’inverse, c’est bien sûr à nos frontières que l’ALN algérienne s’est constituée en vue de prendre le pouvoir, avec le total assentiment de la puissance coloniale sur le départ.

Aujourd’hui et de nouveau on tient rigueur à Bourguiba de l’avoir accepté pour fustiger l’ingratitude. Mais que vaut la gratitude en politique ? C’est tout juste si on ne précise pas qu’on eût dû aider le colonel Tahar Zbiri en fuite chez nous à prendre le pouvoir à Alger, ou bien que de là-bas Ahmed Ben Salah ou Nabil Karoui, pour ne pas dire Mohamed Mzali, eussent dû trouver l’aide fraternelle nécessaire à la chute de la tyrannie. Qu’à cela ne tienne ; c’est désormais dans le Hirak, pour ne pas dire le MAK, que nous devons selon nos souverainistes placer nos espoirs d’entretenir des relations apaisées et équilibrées. Mais les acteurs politiques peuvent se suivre sans se ressembler, les réalités géostratégiques elles sont immuables, ainsi que le prouve du Chah aux mollahs la volonté iranienne de maîtriser le nucléaire.

Peut-on remettre en question l’intégrité territoriale de son pays ?

Avant donc de parler de jugulaire, de goulot de bouteille, ou d’étranglement, ou de terrorisme importé avec un parti Ennahdha au pouvoir, il convient de savoir s’il est dans l’intérêt de la Tunisie d’avoir à ses portes un nouvel Etat numide soutenu de l’étranger doté d’une idéologie expansionniste et revancharde qui rogne sur son territoire et pour qui Carthage ne soit qu’un ramassis d’envahisseurs.

Si donc le pouvoir tunisien est déstabilisé par les grèves, les pannes, les pénuries, ou selon certains, l’incompétence, et que l’opposition pour parvenir à ses fins est capable de placer son destin entre les mains de ceux qui remettent en question l’intégrité territoriale de son propre pays, faut-il s’étonner que nos voisins envisagent des projets alternatifs exclusifs à l’écoulement du gaz ?

Dans le contexte conflictuel que nous connaissons qui frappe la mer Rouge et le Golfe Persique, arguer des difficultés techniques de l’entreprise pour en faire un simple outil de propagande ne tient compte ni de la volonté européenne de garantir son approvisionnement énergétique, ni de le sécuriser, ni de l’évolution constante des moyens techniques disponibles vers plus d’efficacité. C’est dire combien minutieusement l’opposition doit choisir le panier où placer ses œufs. 

* Médecin de libre pratique.

** L’auteur fait allusion aux articles de l’ambassadeur Elyes Kasri sur le Transmed et la nécessité pour la Tunisie de mieux défendre ses intérêts dans le passage par ses territoires de ce gazoduc transportant le gaz algérien vers l’Italie.    

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Tunisie | La fraternité n’est pas une politique étrangère

24. August 2026 um 09:40

«Mon Dieu, gardez-moi de mes amis. Quant à mes ennemis, je m’en charge !». Cet adage bien connu revêt tout son sens dans les relations internationales où l’ «amitié» et la «fraternité» cachent souvent, selon le rapport de force sous-jacent, une volonté de domination d’un côté et une résignation dans la soumission de l’autre. Dans le «monde arabe», comme partout ailleurs, les solidarités proclamées ne remplacent pas les intérêts. La Tunisie doit refonder sa politique étrangère sur la réciprocité, la souveraineté et les bénéfices concrets pour ses citoyens.

Ali Guidara *

La Tunisie gagnerait à se libérer d’un réflexe tenace : celui qui consiste à mythifier des relations dites «fraternelles» ou «amicales», indépendamment de leur bilan concret pour le pays.

La fraternité entre États n’est pas une catégorie stratégique. Elle ne garantit ni emplois, ni investissements durables, ni débouchés commerciaux, ni souveraineté. Elle sert trop souvent de décor rhétorique à des rapports de force bien réels et des soumissions inavouées.

Il faut le dire sans détour : derrière le vocabulaire de la fraternité arabe ou islamique, de la communauté de destin ou de l’identité partagée, certains pouvoirs de la région ont entretenu avec la Tunisie une relation ambiguë, parfois hostile. Ingérences politiques, pressions idéologiques, campagnes de dénigrement, tentatives d’influence financière ou médiatique : le pays a régulièrement été traité non comme un partenaire souverain, mais comme une anomalie qu’il fallait ramener dans le rang.

Cette hostilité s’est particulièrement manifestée chaque fois que la Tunisie a tenté d’avancer sur le terrain des libertés publiques, de l’égalité entre les femmes et les hommes, de la pluralité politique ou de la réforme sociale. À chaque progrès, les mêmes procès en «atteinte à l’identité arabo-musulmane» resurgissent. Mais de quelle identité parle-t-on exactement ?

Il ne s’agit pas de nier l’histoire, la langue, la culture et les références religieuses de la Tunisie. Elles font partie du pays. En revanche, il faut refuser que cette identité soit réduite à un programme politique autoritaire : une société où la femme serait éternellement mineure, où la religion servirait à légitimer l’hypocrisie sociale et le contrôle politique, où toute autonomie intellectuelle serait assimilée à une trahison. La Tunisie n’a pas à choisir entre son héritage et sa liberté. Elle n’a surtout pas à accepter que d’autres régimes définissent à sa place ce qu’elle entend devenir.

La Tunisie rangée dans le carcan du bloc autocratique

Ce même jeu de «fraternité de façade» s’est révélé avec une rare netteté lors du coup de force constitutionnel de Kaïs Saïed, le 25 juillet 2021, qui a suscité une grande satisfaction chez certains dirigeants arabes, clairement favorables à ce retour à l’autoritarisme. Des médias proches de ces régimes en ont fait le récit d’une victoire contre les Frères musulmans, alors qu’il s’agit bel et bien d’une confiscation du pouvoir et d’un verrouillage de l’appareil de l’État.

Cette prise de position doit être retenue pour ce qu’elle est : non une preuve d’amitié ou de fraternité, mais l’expression d’une préférence pour une Tunisie étouffée, gouvernée sans institutions indépendantes et rangée dans le carcan d’un bloc autocratique – la preuve, s’il en fallait une, que penser les relations internationales en termes d’amitié et de fraternité relève, au mieux, d’une naïveté politique ; au pire, d’une dangereuse illusion.

Depuis cette rupture, la légitimité du pouvoir en Tunisie demeure profondément contestée. Les consultations électorales organisées dans un contexte de verrouillage politique, d’exclusion ou d’emprisonnement d’adversaires, de restrictions contre les candidats potentiels et d’abstention massive ne peuvent conférer une légitimité au pouvoir actuel. Un scrutin ne tire pas sa validité de sa seule tenue administrative ; il suppose la liberté de concourir, d’informer, de critiquer et de choisir.

Cette réalité engage la responsabilité des futurs gouvernements tunisiens, une fois démocratiquement élus. Ils devront examiner l’ensemble des accords, engagements et arrangements conclus sous l’autorité issue du 25 juillet 2021. Il ne s’agit pas de prôner l’irresponsabilité diplomatique ou juridique, mais de rappeler une règle simple : aucun accord ne doit être considéré comme intouchable lorsqu’il a été négocié sans contrôle institutionnel effectif et sans mandat populaire crédible.

Les engagements contraires à l’intérêt national devront être annulés lorsque le droit le permet, ou renégociés avec fermeté lorsque cela est nécessaire. La continuité de l’État n’implique pas l’acceptation passive de décisions opaques, déséquilibrées ou contraires aux intérêts durables de la nation.

La politique extérieure tunisienne doit enfin reposer sur une logique d’intérêts plutôt que sur des slogans. Les priorités sont claires : consolider les relations avec les États qui offrent de véritables débouchés aux entreprises tunisiennes, accueillent une diaspora importante, investissent dans l’économie réelle et contribuent à la formation, à la recherche, aux infrastructures et à la mobilité des citoyens. Nos relations doivent être envisagées selon cette grille : quels bénéfices concrets pour la Tunisie, sa croissance, ses travailleurs, ses étudiants et sa souveraineté ?

Rompre avec la diplomatie des faux-semblants

Les relations avec les pays arabes doivent naturellement continuer lorsqu’elles servent ces objectifs. Mais elles ne doivent plus relever d’une loyauté automatique ni d’un imaginaire de fraternité obligatoire. Une relation qui ne produit ni échanges substantiels, ni coopération technologique, ni soutien fiable en période de crise, ni respect de la souveraineté tunisienne, n’a aucune raison d’occuper une place centrale dans la diplomatie du pays.

La même lucidité doit s’appliquer aux organisations régionales telles que la Ligue arabe. Lorsqu’elles se réduisent à des sommets cérémoniels, à des déclarations sans effet et à une solidarité de régimes préoccupés par leur survie, soumis à l’influence de leurs principaux bailleurs et plus soucieux de leurs intérêts que du sort des peuples, elles deviennent une dépense politique et financière sans rendement. La Tunisie n’a pas besoin de tribunes où l’on coordonne les silences face à la répression et les postures face aux crises. Elle a besoin d’alliances utiles, transparentes et respectueuses de son autonomie.

La rupture nécessaire n’est pas une rupture avec les peuples arabes, dont les aspirations à la dignité, à la liberté et à la justice rejoignent celles des Tunisiens. C’est une rupture avec la diplomatie des illusions : celle qui confond les peuples avec les régimes, l’identité avec l’obéissance, et la fraternité proclamée avec l’intérêt national.

La Tunisie n’a pas à demander la permission d’exister comme démocratie, comme État souverain et comme société libre, moderne et pluraliste. Elle doit choisir ses partenaires sur leurs actes, non sur leurs slogans.

* Docteur en politiques publiques.

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Transmed | Du mythe de la «jugulaire» à la réalité des chiffres

23. August 2026 um 08:32

En réponse à l’article intitulé «La Tunisie goulot énergétique de l’Europe et jugulaire de l’Algérie», et afin d’apporter ma contribution sur les enjeux énergétiques et stratégiques régionaux, j’ai tenu à proposer une analyse rigoureuse et documentée. Face aux postures alarmistes et aux contresens techniques qui cherchent à altérer la perception des relations entre nos deux pays, cette contribution s’attache à déconstruire les chiffres avec méthode, tout en réaffirmant la profondeur des liens fraternels et institutionnels qui unissent l’Algérie et la Tunisie.

Dr Abderrahmane Cherfouh *

En instrumentalisant la peur pour se tailler un costume de sauveur, Elyes Kasri accumule les contresens techniques, les contrevérités économiques et les manipulations politiques. Une remise au point méthodique s’impose.

1. L’illusion du corridor unique : l’Algérie, puissance multi-vectorielle

L’affirmation selon laquelle l’Europe et l’Algérie dépendraient de manière absolue du sol tunisien pour assurer leurs flux gaziers relève d’une méconnaissance des réalités industrielles. L’Algérie n’est nullement tributaire d’un réseau terrestre unique. Grâce au gazoduc Medgaz, qui la relie directement à l’Espagne sans passer par aucun pays tiers, et à ses méga-complexes de liquéfaction de Skikda et d’Arzew, elle dispose d’un accès maritime direct aux marchés mondiaux. Sa flotte de méthaniers navigue librement en Méditerranée et vers l’Atlantique, s’affranchissant de toute contrainte de transit.

Loin d’être une chimère ou un projet théorique, la dimension stratégique du Gazoduc Transsaharien (TSGP) est aujourd’hui une réalité opérationnelle. Les accords trilatéraux définitifs ayant été signés entre l’Algérie, le Niger et le Nigeria, et les travaux de chantier étant officiellement engagés sur le terrain, ce mégaprojet continental consacre définitivement l’Algérie comme le hub énergétique incontournable reliant l’Afrique subsaharienne à l’Europe.

2. Confusion entre exportations et production globale :

Pour bâtir sa théorie d’un rapport de force asymétrique, l’auteur opère un glissement chiffré trompeur. Il évoque un volume d’exportation de 52 milliards de mètres cubes (bcm) comme s’il s’agissait de la totalité de la ressource algérienne. C’est omettre que la production brute de l’Algérie oscille en réalité entre 100 et 135 milliards de mètres cubes par an. Plus de la moitié de cette ressource est consommée localement — alimentant 99 % de l’électricité algérienne — ou réinjectée dans les gisements pour en optimiser le rendement.

Surtout, s’agissant du TransMed : la redevance de transit en nature (5,25 %) perçue par Tunis couvre entre 60 % et 66 % de la consommation nationale tunisienne de gaz naturel. Parler de «serrer la jugulaire» ou menacer ce flux ne provoquerait pas la ruine d’Alger, mais la coupure immédiate du réseau électrique tunisien. L’interdépendance énergétique n’est pas une arme d’oppression : elle est le socle d’une sécurité partagée.

3. Un arbitrage industriel classique, non une «guerre psychologique»

Qualifier les études relatives au gazoduc sous-marin Galsi (vers la Sardaigne) d’«agression» ou de «guerre psychologique» destinée à faire capituler la Tunisie relève d’une rhétorique victimaire. Dans le secteur des hydrocarbures, la recherche de routes alternatives constitue la norme de gestion des risques pour un État qui investit 60 milliards de dollars afin de porter sa production à 200 milliards de m³. La faisabilité des conduites en eaux profondes est éprouvée — comme le prouve le Medgaz —, et attribuer des intentions machiavéliques à des études de planification industrielle traduit une déconnexion inquiétante avec la réalité des marchés.

4. Une menace pour la signature diplomatique de la Tunisie

Inviter les négociateurs tunisiens à exiger unilatéralement une hausse de la redevance (à 8 ou 10 %) en facturant la «protection militaire» des conduites terrestres repose sur une confusion juridique grave. La sécurisation des infrastructures sur son territoire relève de la souveraineté et de la sécurité nationale de la Tunisie, non d’un service marchand facturable à un tiers. Prôner la remise en cause des traités sous le ton de la sommation entacherait la signature de l’État tunisien auprès de ses partenaires internationaux et européens — à commencer par l’Italie —, pour qui la sécurité juridique des contrats est non négociable.

5. Démasquer les entrepreneurs de la discorde

Derrière l’usage d’un vocabulaire d’une rare violence («tenir par la jugulaire»«capitulation») se cache la véritable intention : saborder les relations fraternelles et historiques entre deux pays frères. Les entrepreneurs de la discorde, en rupture d’influence, tentent de sacrifier l’intérêt supérieur des deux peuples.

En cherchant à substituer au principe sacré du «Khawa-Khawa» (fraternité) la logique destructrice d’une «Adawa-Adawa» (animosité), ils offensent l’Histoire et la dignité de la diplomatie.

Les relations entre l’Algérie et la Tunisie ne se jouent pas dans une arène où l’un doit être lésé pour que l’autre triomphe. Elles reposent sur une solidarité organique, éprouvée par les épreuves de l’Histoire, un respect strict des souverainetés et une communauté de destin qu’aucun messianisme de circonstance ne saura altérer.

* Médecin, Canada.

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Greffe de cheveux | La question que la Tunisie n’a pas encore posée

23. August 2026 um 07:55

La Tunisie s’installe sur un marché du tourisme capillaire estimé à un milliard de dollars par an pour la seule Turquie. Elle en importe aussi le vide réglementaire : nul ne sait, aujourd’hui, qui est habilité à tenir l’instrument. Trois mesures simples permettraient d’y répondre avant qu’un scandale ne s’en charge.

Dr Khalil El Cadhi *

Il y a une question simple que personne ne pose à un patient qui rentre d’une greffe de cheveux : qui tenait l’instrument ?

Elle paraît absurde. Pour une appendicectomie, personne ne se la poserait — on sait que c’est un chirurgien. Pour la restauration capillaire, la réponse est devenue incertaine, et cette incertitude est en train de devenir un problème de santé publique. Y compris chez nous.

Un marché d’un milliard de dollars, et presque aucune donnée

Une étude publiée en 2025 dans Aesthetic Plastic Surgery par une équipe de la Mayo Clinic estime que la seule Turquie génère environ un milliard de dollars par an sur le tourisme capillaire, Istanbul en étant l’épicentre. Les auteurs décrivent un secteur porté par des prix très inférieurs, des forfaits tout compris, et un marketing numérique agressif qui minimise les risques. Ils décrivent aussi trois choses moins souvent citées : le rôle croissant de techniciens non supervisés, des pratiques de substitution où le patient ne rencontre pas le praticien qu’on lui a promis, et ce qu’ils appellent un «trou noir de données» — l’absence quasi totale de standardisation, de contrôle et de déclaration des complications. Personne ne compte. Les seuls chiffres qui remontent sont ceux des systèmes de santé d’origine, qui prennent en charge les patients au retour.

La Tunisie s’installe sur ce marché. Elle en a les moyens : un corps médical formé, des prix compétitifs, une proximité avec l’Europe. Elle en importe aussi, mécaniquement, les zones grises.

Ce que la greffe est réellement

Il faut redire ce que recouvre le mot. Une greffe par extraction folliculaire — la technique dite FUE, aujourd’hui majoritaire — consiste à prélever un à un plusieurs milliers de follicules sur une zone donneuse, puis à les réimplanter dans des incisions de moins d’un millimètre, selon un angle, une profondeur et une densité qui déterminent le résultat pour le restant de la vie du patient.

Ce n’est pas un soin esthétique. C’est un acte chirurgical, avec anesthésie locale, saignement, risque infectieux et risque nécrotique.

Un chapitre de référence publié en 2023 dans Facial Plastic Surgery par Kenneth Williams et Shady El-Maghraby le formule sans détour : le prélèvement en FUE exige une longue courbe d’apprentissage, une endurance physique et une coordination œil-main supérieure à la moyenne. Les auteurs constatent que les taux de complications sont supérieurs à la moyenne dans deux situations — lorsque le médecin lui-même est insuffisamment formé, et lorsque l’acte est délégué de façon irrégulière à des personnes non habilitées et non formées.

C’est exactement la seconde situation qui s’est industrialisée.

Le prix d’une chaîne de montage

En 2024, un chirurgien plasticien d’Istanbul, Fatih Ceran, a publié dans Aesthetic Plastic Surgery la plus grande série de complications documentée à ce jour sur ce point précis : dix-huit patients ayant développé une nécrose de la zone receveuse après greffe.

Les chiffres méritent d’être lus lentement. Âge moyen : 36 ans. Tous avaient été opérés en une seule séance, avec en moyenne 3 899 unités folliculaires implantées. Les facteurs de risque relevés étaient banals et connus : tabagisme chez deux tiers d’entre eux, hypertension, diabète. Tous ont nécessité une prise en charge chirurgicale par débridement. Et surtout : cicatrices et échec de greffe chez la totalité des patients.

Une nécrose du cuir chevelu ne se rattrape pas. Le tissu cicatriciel ne porte plus de cheveux, et il consomme définitivement une zone receveuse que le patient n’a qu’une fois.

Une autre étude turque, publiée la même année dans le Journal of Craniofacial Surgery, rappelle que l’ischémie du lit receveur est liée aux lésions tissulaires causées par les instruments et au nombre de greffons par centimètre carré. Autrement dit : la densité et la vitesse ne sont pas des arguments commerciaux neutres. Ce sont des variables cliniques.

Le consensus des sociétés savantes

La position des sociétés professionnelles est constante. Dans une revue publiée en 2022 dans Der Hautarzt, Andreas Finner écrit que les risques médicaux d’une pratique «à la chaîne» de cette chirurgie par du personnel non habilité et non médecin — telle que rapportée aussi bien dans des cliniques nationales que dans le tourisme médical — ne doivent pas être sous-estimés.

L’International Society of Hair Restoration Surgery, qui regroupe plus de 1 100 praticiens dans 70 pays, mène depuis plusieurs années une campagne de sensibilisation sur la chirurgie capillaire illicite. Sa position tient en une phrase : l’acte est médical, et il relève d’un médecin.

Ce que je vois en consultation

Je reçois régulièrement des patients qui viennent pour une reprise. Ce ne sont pas des cas rares ni des exceptions statistiques : c’est devenu une part identifiable de mon activité, et je ne suis pas le seul praticien de la région dans ce cas.

Ce qui frappe dans ces consultations n’est pas la technique employée. C’est que beaucoup de ces patients sont incapables de me dire qui les a opérés. Ils ont vu un commercial avant l’intervention, parfois un médecin quelques minutes le jour même, et des opérateurs dont ils ignorent la qualification pendant les six à huit heures qu’a duré la séance. Ils n’ont pas de compte rendu opératoire. Ils ne savent pas combien de greffons ont été prélevés, ni sur quelle surface.

Un patient qui ne peut pas nommer son opérateur ne peut ni se plaindre, ni être suivi, ni être réparé correctement.

Trois choses que la Tunisie pourrait décider

Rien de ce qui précède n’appelle une interdiction. La restauration capillaire est une chirurgie utile, aux résultats durables, et la Tunisie a les compétences pour la pratiquer au meilleur niveau. Ce qui manque n’est pas la compétence, c’est le cadre.

Trois mesures, aucune coûteuse.

Qualifier l’acte. Dire explicitement que le prélèvement et l’implantation folliculaires sont des actes médicaux, et qu’ils engagent la responsabilité d’un médecin inscrit à l’Ordre. Cela ne prive personne d’un métier : le rôle d’assistance existe, il est légitime, il est encadré ailleurs. Il faut simplement dire où passe la ligne.

Rendre l’opérateur identifiable. Un compte rendu opératoire remis au patient, nommant le médecin responsable, la technique, le nombre de greffons et la surface traitée. C’est le minimum exigé pour n’importe quel autre acte chirurgical. Il n’y a aucune raison que celui-ci fasse exception.

Compter. Le «trou noir de données» décrit par l’équipe de la Mayo Clinic n’est pas une fatalité. Un recueil des complications, même simple, même déclaratif, permettrait de savoir ce que produit réellement ce marché — et donnerait aux praticiens sérieux de ce pays l’argument qui leur manque aujourd’hui.

La Tunisie a construit sa réputation médicale sur la qualité, pas sur le volume. Le tourisme capillaire est en train de tester cette réputation. Il vaudrait mieux poser la question maintenant, pendant qu’on peut encore y répondre par une règle, plutôt que dans quelques années par un scandale.

* Chirurgien de la restauration capillaire, Djerba, Full Member de l’International Society of Hair Restoration Surgery.

Site web de l’auteur.

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La Tunisie, goulot énergétique de l’Europe et jugulaire de l’Algérie

22. August 2026 um 11:22

L’agitation cyclique autour du Galsi Pipeline, le projet de gazoduc sous-marin algéro-italien censé contourner la Tunisie par la Sardaigne, est l’arme maîtresse d’une guerre psychologique menée contre la Tunisie qui traverse une crise énergétique passagère. Elle vise à persuader l’opinion publique tunisienne que le pays est remplaçable et susceptible d’être soumis à «la sanction énergétique» quitte à «vivre dans le noir» afin de donner un alibi suffisant aux adeptes de la capitulation contractuelle. La présente analyse vise à déconstruire ce narratif de l’effacement par les faits, en démontrant que la Tunisie dispose, au contraire, d’un levier d’interdépendance majeure pour exiger un rééquilibrage global de ses partenariats. (Carte : Principaux gisements d’hydrocarbures au Maghreb et pipelines transméditerranéens).  

Elyes Kasri *

1. La valeur stratégique décuplée du TransMed face aux crises mondiales

Le rôle de pivot énergétique de la Tunisie n’est plus seulement régional, il est devenu névralgique à l’échelle mondiale. La convergence de trois crises géopolitiques majeures a décuplé la valeur stratégique du réseau terrestre trans-tunisien (TransMed) pour l’ensemble du continent européen :

– l’onde de choc de la guerre en Ukraine : la rupture historique et définitive des approvisionnements en gaz russe a privé l’Europe de sa principale source d’énergie fossile. Dans cette quête absolue de diversification, l’Afrique du Nord, et particulièrement l’axe Algérie-Tunisie-Italie, est devenue l’alternative immédiate la plus fiable pour sécuriser l’Europe du Sud et le cœur industriel de l’Union européenne;

– la paralysie des détroits de Bab el-Mandeb et d’Ormuz : les tensions militaires dans le golfe d’Aden et le golfe Persique ont gravement compromis la sécurité des routes maritimes globales. Le transit du gaz naturel liquéfié (GNL) en provenance du Qatar et d’autres fournisseurs du Golfe par méthaniers est soumis à des goulots d’étranglement permanents, à des détours maritimes pharaoniques (via le Cap de Bonne-Espérance) et à une explosion des coûts d’assurance ;

– le TransMed comme sanctuaire d’approvisionnement : face à l’insécurité des détroits et à la fin du gaz russe, le TransMed s’impose comme une infrastructure géographiquement immunisée contre les crises du Moyen-Orient. Ce pipeline terrestre offre un flux continu, direct et insensible aux blocus maritimes, propulsant le sol tunisien au rang de corridor de sécurité absolue pour la survie énergétique de l’Europe.

2. La centralité du TransMed dans l’économie algérienne :

L’examen des indicateurs macroéconomiques sectoriels démontre la dépendance de l’Algérie envers ce réseau terrestre trans-tunisien, faisant du gazoduc Enrico Mattei (TransMed) le véritable poumon financier du régime d’Alger :

– le poids des hydrocarbures dans les recettes algériennes : les hydrocarbures représentent 93 % à 95 % des recettes d’exportation de l’Algérie et alimentent le budget de l’État algérien à hauteur de plus de 60 % via la fiscalité pétrolière ;

– la part du TransMed dans les exportations de gaz algérien : selon les bilans énergétiques compilés, l’Algérie exporte environ 52 milliards de mètres cubes (bcm) de gaz naturel par an. Le TransMed en achemine à lui seul entre 22 et 25 bcm directement vers l’Italie, soit près de 45 % à 50 % de la totalité des exportations gazières algériennes, et plus de 70 % de son gaz acheminé par pipeline;

– valorisation financière pour Alger : au cours moyen du gaz sur le marché européen (TTF), le flux transitant par le sol tunisien génère pour l’Algérie des revenus directs estimés entre 10 et 12 milliards de dollars par an. Une interruption ou une réduction structurelle de ce flux provoquerait un choc budgétaire immédiat et ingérable pour la paix sociale algérienne suffisamment fragile et menacée par un Hirak qui couve sous les cendres.

3. L’irréalisme technique et le péril sécuritaire du Galsi :

Selon les données techniques validées par les registres officiels du Global Energy Monitor (mis à jour en juillet 2024), le projet Galsi est une impossibilité industrielle et financière à court et moyen terme:

– profondeur abyssale : le tracé maritime (565 km de section offshore) impose une pose de conduites à une profondeur record de 2 885 mètres sous la mer Méditerranée, ce qui représente une complexité d’ingénierie exceptionnelle;

– capacité limitée : le Galsi a été configuré pour un débit maximal de 8 milliards de m³ par an. Il ne pourrait donc absorber qu’un quart du flux du TransMed (capacité de 32 milliards de m³), rendant tout contournement total physiquement impossible ;

– impasse financière et réglementaire : estimé initialement à 3 milliards de dollars, sa réévaluation dépasse aujourd’hui 5 à 6 milliards de dollars. Dans le cadre du Green Deal de l’Union Européenne et du gel des financements fossiles lourds par les institutions bancaires internationales, sa levée de fonds est irréalisable, maintenant le projet au statut officiel de projet «mis de côté» (shelved), comme le confirme l’étude technique de l’Eurasia Review ;

– le fardeau critique de la vulnérabilité sous-marine : au-delà des barrières financières, l’impératif de sécurité internationale condamne les alternatives purement offshores ;

– le précédent Nord Stream 1 et 2 : le sabotage spectaculaire des gazoducs Nord Stream en mer Baltique (septembre 2022) a définitivement démontré la vulnérabilité intrinsèque des infrastructures sous-marines profondes face aux attaques asymétriques, au terrorisme d’État ou aux actes de guerre hybride. En haute mer, la surveillance constante et la protection physique de milliers de kilomètres de conduites immergées sont matériellement impossibles ;

– l’avantage du tracé terrestre tunisien : face à ce péril sous-marin, le corridor trans-tunisien offre une résilience stratégique inégalée, soulignée dans l’étude sectorielle de l’Observatoire Méditerranéen de l’Énergie. Un tracé terrestre permet un accès immédiat pour la maintenance, une surveillance continue par satellite et par patrouilles, ainsi qu’un contrôle souverain permanent, garantissant à Rome et à Alger une continuité de flux qu’aucune conduite immergée ne peut promettre.

4. Argumentaire pour une réévaluation à la hausse des redevances de transit :

Le taux actuel de la redevance tunisienne (5,25 %, prélevé majoritairement en nature) est obsolète et dérisoire. La Tunisie est légitimement en position d’exiger une réévaluation substantielle (objectif : 8 % à 10 %) :

– le coût de la sécurisation : la Tunisie assure à ses frais exclusifs la protection militaire et technologique de 400 km de conduites terrestres et de stations de compression critiques (Cap Bon). Ce service de sécurité environnementale et industrielle, qui protège l’approvisionnement européen contre les risques de déstabilisation, devrait être intégré dans le coût du transit ;

– l’indexation sur la prime de substitution : si l’Algérie devait substituer le TransMed par du transport de GNL par voie marine pour livrer l’Italie, le coût de l’infrastructure portuaire et maritime augmenterait le coût de livraison de 25 % à 30 %. La redevance tunisienne actuelle est donc une décote majeure et une concession exorbitante accordée par la Tunisie à Alger ;

– valorisation budgétaire actuelle : les recettes de cette redevance sont passées à plus de 1,8 milliard de dinars tunisiens (TND) par an. Ce gaz couvre entre 60 % et 66 % des besoins de consommation en gaz naturel de la Tunisie, ce qui prouve la valeur critique de cet actif dans notre équilibre énergétique national.

5- Pour une diplomatie de l’interdépendance active et équitablement profitable

Céder à la panique face à l’alternative Galsi relève d’une asymétrie psychologique savamment entretenue par des officines étrangères à travers la cinquième colonne de la «khawakhawanomanie» ambiante, et non d’une contrainte technique réelle.

La Tunisie détient une carte maîtresse mondiale : la sécurité, la viabilité et la supériorité stratégique terrestre de l’autoroute énergétique tunisienne vers l’Europe dans un monde marqué par la fermeture des détroits et les crises climatiques.

La Tunisie est incontestablement le verrou énergétique d’une Europe qui paie au prix fort le boycott du gaz russe et l’instabilité qui prévaut, sans perspective de stabilisation à court et à moyen termes, dans les détroits d’Ormuz et Bab El Mandeb.

Elle tient également le régime algérien par la jugulaire, car en dépit de toutes les fanfaronnades, ce régime se trouve confronté à une population frustrée et prête à en découdre ne pourra pas se passer à moyen et même à long terme du Transmed et des recettes financières et des garanties sécuritaires offertes par le transit par la Tunisie plus qu’aucun autre itinéraire.

Il appartient aux négociateurs tunisiens d’exploiter ce nœud vital pour redresser les torts asymétriques hérités de l’histoire — qu’il s’agisse des redevances énergétiques, de la spoliation de l’Albien ou du développement de nos infrastructures critiques de transport et de logistique — et arracher un accord digne, global et protecteur des intérêts supérieurs de la Nation.

Le célèbre philosophe allemand Emmanuel Kant (1724-1804) a bien dit que «la liberté est le droit de ne pas être soumis à la fatalité extérieure».

* Ancien ambassadeur.

Note de la rédaction : On a dû réduire cet article de près de la moitié de son volume, tout en l’allégeant de son appareil critique (références, sources, etc.)

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Le cimetière de Sousse totalement à l’abandon

22. August 2026 um 09:41

Il y a quelques jours , je me suis rendu au cimetière de Houmet Swiss, à Sousse, et j’ai été attristé, voire indigné, par l’état dans lequel je l’ai trouvé. La saleté est malheureusement ce qui m’a le plus frappé : feuilles mortes jonchant les allées, arbres et végétation manifestement peu entretenus, détritus éparpillés çà et là… À cela s’ajoutent des tombes qui, plusieurs mois après les inhumations, ne sont toujours pas construites, ainsi qu’un cercueil abandonné sur place.

Mohamed Sadok Lejri

Un tel état d’abandon est difficilement compatible avec le respect que nous devons à nos morts et à leurs familles.

Je n’étais d’ailleurs pas le seul à déplorer cette situation *. Plusieurs personnes venues se recueillir sur les tombes de leurs proches partageaient exactement le même constat. Nous en avons discuté ensemble, avec le sentiment commun que ce lieu de mémoire mériterait davantage d’attention et d’entretien.

Pour ne rien arranger, les fleurs que les familles déposent sur les tombes de leurs proches disparus disparaissent en moins de 24 heures…

Un ouvrier présent sur place m’a expliqué que le cimetière était actuellement dépourvu de «mouqawel», c’est-à-dire de la personne chargée de superviser l’entretien du cimetière et les opérations d’inhumation, depuis l’éviction du dernier responsable, il y a environ quatre mois.

Il m’a également fait part des difficultés liées au manque d’effectifs. Le cimetière ne disposerait actuellement que de quatre ouvriers maçons et de deux ouvriers chargés de les assister. Il y a une quinzaine d’années, ils étaient pourtant quatorze à travailler au cimetière de Swiss.

Plus préoccupant encore, les quatre ouvriers maçons ne sont réunis au complet que deux jours par semaine ; à savoir : jeudi et vendredi. Le reste du temps, une partie de l’effectif est affectée à d’autres cimetières, notamment ceux de Hay Laaouina et d’Oued Kharroub, où la charge de travail est également importante en raison de l’étendue des lieux et de la forte densité de la population.

Ces explications permettent certes de mieux comprendre les difficultés auxquelles sont confrontés les ouvriers, mais elles ne peuvent laisser indifférent face à l’état actuel du cimetière.

Il serait donc souhaitable que la municipalité de Sousse se penche, dans les meilleurs délais, sur la situation du cimetière de Houmet Swiss, afin de renforcer les moyens humains qui lui sont consacrés, d’assurer son entretien régulier et de remédier aux différents problèmes qui s’y posent.

Nos morts méritent le respect et leurs familles doivent venir se recueillir dans un lieu propre, digne et convenablement entretenu. Veiller à la dignité de nos cimetières, c’est aussi veiller à la dignité de ceux qui nous ont quittés et au respect de ceux qui leur rendent visite.

Désengagement de la municipalité et incurie des riverains

* Nous reproduisons ci-dessous le poste sur le même sujet qu’un autre Soussien, Noureddine Ali, a posté sur sa page Facebook, le 19 août 2026…

Il y a quelques jours, sur facebook, Anouar El Fani et Mohamed Sadok Lejri alias Pierrot le fou dénonçaient, chacun de son côté, l’état d’abandon et de délabrement du cimetière de Sousse. Je m’y suis rendu aujourd’hui pour me recueillir sur la tombe de mes parents. Effectivement, le cimetière offre un spectacle de désolation qui tranche avec la dignité que l’on attend d’un lieu de recueillement. Dès l’entrée, une végétation sauvage et envahissante impose sa loi : ronces, herbes folles et arbustes épineux ont colonisé les allées, rendant la circulation entre les tombes malaisée, parfois même impossible à moins de courir le risque de se fouler la cheville ce qui a failli m’arriver.

Les inscriptions de nombreuses sépultures s’effacent peu à peu sous la mousse et les lichens. Le sol, par endroits, disparaît sous un tapis de détritus accumulés au fil des années : sacs plastiques déchirés, bouteilles vides, gravats de construction et déchets divers jonchent les abords comme le cœur même du cimetière, apportés là par le vent ou par l’incurie de riverains peu scrupuleux. Aucun entretien régulier ne semble avoir été assuré depuis longtemps, et l’abandon dans lequel se trouve ce patrimoine funéraire témoigne d’une négligence collective aussi affligeante qu’inquiétante pour la mémoire des défunts qui y reposent.

Face à ce constat désolant, les services municipaux font preuve d’une atonie frappante. L’absence d’entretien régulier, le manque de gardiennage et l’inaction des autorités locales traduisent un désengagement manifeste envers le respect dû aux défunts et le patrimoine de la ville et laissent le site vulnérable au vandalisme et au vol, au point que déposer des fleurs sur une tombe relève désormais du défi.

La municipalité se limite à des interventions ponctuelles et superficielles, souvent uniquement après de vives protestations citoyennes. L’absence d’un gardiennage permanent et vigilant ou d’une brigade dédiée à l’entretien des espaces sacrés laisse le champ libre à l’abandon total du site. Ce n’est pourtant pas une fatalité, il suffit de se rendre au cimetière de Hamam-Sousse pour constater la différence.

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Conseil supérieur de l’éducation | Entre expertise pédagogique et efficience macroéconomique

20. August 2026 um 09:50

Le débat relancé ces derniers jours sur la gouvernance de l’école — opposant la légitimité des choix populaires à l’exigence d’une expertise à long terme — pose la bonne question, mais s’arrête au milieu du gué. Oui, les grandes nations éducatives ont sanctuarisé leur école contre les fluctuations politiques au profit des experts. Mais en Tunisie, le Conseil supérieur de l’éducation ne doit pas être une simple académie de réflexion pédagogique : il doit s’imposer comme une instance d’ingénierie macroéconomique et de souveraineté nationale.

Abdelwaheb Ben Moussa *

Face à l’érosion continue du modèle éducatif public, la réponse ne peut plus être purement administrative ou incantatoire. Pour restaurer la confiance et stopper la fuite des cerveaux, le Conseil supérieur de l’éducation doit articuler son action autour de trois ruptures stratégiques majeures.

Le premier rôle macroéconomique de cette instance est de traiter l’impact direct du déclin de l’école publique sur le budget des ménages. L’explosion du recours aux cours particuliers et au secteur privé constitue une véritable taxe de défaillance qui asphyxie la classe moyenne tunisienne.

Mobiliser l’ingénierie financière pour la modernisation des infrastructures

En sanctuarisant la qualité des enseignements au sein même de l’école publique, l’institution agit directement comme un bouclier de pouvoir d’achat. Chaque dinar économisé par les familles sur le soutien scolaire informel est un dinar restitué à la consommation et à l’épargne nationale.

On ne peut exiger des performances de premier plan mondial avec des infrastructures obsolètes. Attendre les seuls arbitrages du budget de l’État pour rénover l’école est une impasse financière.

Le Conseil supérieur de l’éducation doit devenir le catalyseur de nouveaux modèles de financement public-privé. En s’appuyant sur des mécanismes d’obligations à impact social, l’écosystème financier national peut être associé au financement de la numérisation et de la mise à niveau des établissements, en conditionnant l’investissement à des indicateurs mesurables de réussite.

L’intelligence artificielle et l’alignement sur les métiers de souveraineté

L’expertise prônée par les modèles les plus performants repose sur une capacité d’anticipation des compétences de demain. L’école publique doit rompre avec la reproduction des programmes du passé pour intégrer massivement les outils de l’intelligence artificielle et des sciences de la donnée dès le secondaire.

Il s’agit de transformer l’école publique en une usine à talents capables de porter la souveraineté numérique de la Tunisie, tout en créant un écosystème d’excellence capable de retenir nos ingénieurs et nos compétences sur le sol national.

La question n’est donc plus seulement de savoir qui décide du système éducatif, mais vers quel modèle de société nous orientons nos ressources. Le Conseil supérieur de l’éducation dispose d’une opportunité historique : dépasser le corporatisme pour devenir l’architecte du renouvellement du capital humain tunisien.

* Ingénieur informatique, cadre de banque.

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Les monarchies du Golfe face à un Iran «vainqueur»

19. August 2026 um 08:05

Une «victoire» iranienne dans la guerre contre les Etats-Unis serait une démonstration que l’on peut défier la première puissance mondiale, encaisser ses frappes, perdre son Guide suprême, et demeurer debout. Pour les monarchies du Golfe, cette démonstration-là vaudrait toutes les défaites, et imposent d’avoir une stratégie pour vivre à côté d’un Iran vainqueur de la première puissance mondiale. Ce qui se joue au-delà de l’avenir du Golfe, c’est la crédibilité des alliances américaines, la sécurité énergétique mondiale, le destin du pétrodollar, la place de la Chine et, peut-être, la forme même du premier véritable ordre post-américain du XXI siècle.

Yahya Ould Amar *

Les grandes ruptures de l’histoire ont ceci de commun qu’elles furent, la veille encore, jugées impossibles. La chute de Saïgon, celle du Mur de Berlin, le retrait américain de Kaboul, à chaque fois, l’ordre établi semblait éternel jusqu’à l’instant où il cessa de l’être. Les Etats sérieux doivent toujours anticiper ce qu’ils feraient si l’impensable advient.

Posons donc l’hypothèse si l’Iran, au terme de la guerre qui l’oppose aux États-Unis et à Israël depuis février 2026, sortait «vainqueur» ? L’Iran est vainqueur s’il reste debout et ne perd pas ou reconstitue ses programmes balistique et nucléaire en gardant sa capacité de nuisance démontrée sur le détroit d’Ormuz — face à une Amérique qui, lassée du coût, de l’enlisement et de l’impopularité intérieure, se retire sans avoir obtenu la capitulation qu’elle exigeait.

La victoire iranienne est une démonstration que l’on peut défier la première puissance mondiale, encaisser ses frappes, perdre son Guide suprême, et demeurer debout.

Pour les monarchies du Golfe, cette démonstration-là vaudrait toutes les défaites, et impose d’avoir une stratégie pour vivre à côté d’un Iran vainqueur de la première puissance mondiale. Ce qui se joue au-delà de l’avenir du Golfe, c’est la crédibilité des alliances américaines, la sécurité énergétique mondiale, le destin du pétrodollar, la place de la Chine et, peut-être, la forme même du premier véritable ordre post-américain du XXIᵉ siècle.

Depuis le pacte scellé en 1945 sur le croiseur Quincy entre Roosevelt et Ibn Saoud, l’architecture de sécurité du Golfe repose sur une équation , celle du pétrole contre la protection. Cette équation s’est fissurée bien avant 2026. Les frappes sur Abqaiq en 2019, restées sans riposte américaine, avaient déjà enseigné à Riyad que le parapluie fuyait. Le retrait d’Afghanistan avait montré que l’Amérique savait partir. La guerre actuelle — où les capitales du Golfe elles-mêmes ont été touchées par les salves iraniennes précisément parce qu’elles abritent des bases américaines — a transformé le doute en certitude que la protection américaine est inexistante et devenue un facteur de risque.

Un retrait américain consommerait trois faillites simultanées

La faillite du garant. Une garantie de sécurité ne vaut que par la croyance qu’on lui accorde. Un Iran vainqueur détruirait cette croyance, dans le Golfe et de Taipei à Varsovie. Les monarchies du Golfe découvrent qu’elles ont financé pendant des décennies, à coups de centaines de milliards d’achats d’armements quasiment inutiles, une assurance dont le sinistre révèle qu’elle ne couvrait rien.

La faillite du modèle économique régional incarné par la Vision 2030 saoudienne, la diversification émiratie, et le hub qatari. Tous ces projets présupposent une chose que nul ne songeait à écrire tant elle allait de soi — la paix.  Aujourd’hui après le défaut de la protection américaine, on sait que, désormais, rien ne pourrait se construire sous la menace des drones. Les fonds souverains peuvent absorber un choc pétrolier ; ils ne peuvent pas absorber la fuite durable du capital humain expatrié, qui est la véritable matière première des économies post-pétrolières du Golfe. Un Iran vainqueur, maître du tempo sur Ormuz, détiendrait un droit de veto permanent sur le développement de ses voisins.

La faillite démographique et confessionnelle, avec un Bahreïn à majorité chiite, la province orientale saoudienne — celle-là même où gît le pétrole et vit la communauté chiite —, la communauté chiite du Koweït, la victoire de Téhéran réactiverait des lignes de faille internes que des décennies de prudence avaient assoupies. La subversion redeviendrait moins coûteuse que la guerre, et infiniment plus difficile à dissuader.

Le dilemme du survivant : trois stratégies pour un monde sans garant

Les monarchies du Golfe ne peuvent envisager une autonomie stratégique. En effet cette dernière repose partout et toujours sur trois socles — la science, le nombre, l’usine — et les monarchies n’en possèdent aucun.

Le socle scientifique d’abord, une dissuasion se conçoit avant de se fabriquer. Elle suppose des générations de physiciens, de chimistes, de métallurgistes, un tissu de recherche fondamentale patiemment sédimenté. La bombe pakistanaise elle-même, si pauvre que fût le pays, sortit de décennies de formation d’ingénieurs. Les monarchies, elles, achètent la technologie, elles ne la produisent pas — universités récentes, brevets rares, laboratoires peuplés de chercheurs sous contrat qui repartiront comme ils sont venus. Un État qui importe ses savants importe aussi leur loyauté, et nul ne bâtit un secret d’État sur des visas de travail.

Le socle démographique ensuite. L’Arabie saoudite aligne une vingtaine de millions de citoyens, les Émirats un million à peine sur dix millions d’habitants, le Qatar moins encore. Ces sociétés sous-peuplées, où le national est parfois minoritaire sur son propre sol, ne peuvent ni lever des armées de masse, ni encaisser des pertes, ni militariser leur économie sans la confier à d’autres. Leurs forces reposent déjà sur des techniciens étrangers jusque dans les cockpits et les salles de maintenance. On ne fait pas la guerre en profondeur avec une démographie de comptoir.

Le socle industriel enfin, une industrie d’armement est le sommet d’une pyramide — machine-outil, métallurgie fine, chimie, électronique, réseaux de sous-traitants. Les économies rentières du Golfe n’ont pas construit la base et prétendent ériger le sommet. Même la bombe achetée n’y changerait rien. Une dissuasion louée obéit à son bailleur — la dépendance migrerait de Washington vers Islamabad sans s’abolir. Et la géographie achève l’argument.

Face à ce paysage, les monarchies disposeraient de trois stratégies qui ne s’excluent pas et qui peuvent se combiner. Mais chacune a son prix.

La première est la finlandisation négociée. La Finlande de la guerre froide avait compris qu’on ne déménage pas sa géographie, elle acheta sa liberté intérieure au prix d’une déférence extérieure envers Moscou. La version des monarchies existe déjà, c’est la politique d’Oman depuis un demi-siècle, c’est la reprise du dialogue saoudo-iranien parrainée par Pékin en 2023. Poussée à son terme, elle signifierait un démantèlement des bases américaines, une exigence que Téhéran a déjà formulée – neutralité proclamée dans les conflits impliquant l’Iran, coopération économique en gage de bonne volonté. En contrepartie, la fin des actes de guerre iraniens contre les monarchies du Golfe. C’est la stratégie du roseau. Son prix est la souveraineté diplomatique ; son gain, la survie du modèle économique. Pour des régimes dont la légitimité repose sur la prospérité plus que sur la puissance, le calcul n’est pas absurde.

La deuxième consiste à remplacer un garant défaillant par un portefeuille de garants. C’est la voie déjà engagée, et la plus conforme au génie marchand du Golfe, ne plus dépendre d’un protecteur unique, mais diversifier la sécurité comme on diversifie un portefeuille de fournisseurs. La Chine, premier client du pétrole du Golfe et de l’Iran, a un intérêt existentiel à la libre circulation dans Ormuz. Elle est le seul acteur que Téhéran ne peut se permettre d’étrangler. Le pacte de défense saoudo-pakistanais a déjà esquissé l’adossement à une puissance nucléaire musulmane, mais la dissuasion élargie ne vaut que ce que vaut son garant — Islamabad, qui calibre son arsenal contre l’Inde et survit sous perfusion financière, ne sacrifiera jamais Karachi pour sauver Riyad, et une garantie à laquelle l’adversaire ne croit pas ne protège personne. La Turquie vend ses drones et son savoir-faire, l’Inde sa marine et son marché, la France et la Corée leurs armements sans conditionnalité politique. Israël, enfin, garant paradoxal — le seul qu’on n’ait pas à payer, car contenir l’Iran relève pour lui de la survie et non du service rendu.

Aucun de ces acteurs ne remplacera la Ve flotte américaine ; ensemble, ils tissent un filet de dissuasion diffuse — pas la certitude d’une riposte à une éventuelle agression, mais la certitude, pour l’agresseur, de se fâcher avec tout le monde à la fois. Le prix de cette stratégie est sa lenteur et son ambiguïté ; son gain, l’irréversibilité, un portefeuille ne se retire pas d’un coup, contrairement à un protecteur.La troisième est l’interdépendance.

Reste l’arme du capital. Quatre mille milliards de dollars de fonds souverains ne dissuadent pas un missile, mais ils achètent des intérêts. Investir massivement en Iran même — dans son économie exsangue, ses infrastructures détruites, sa reconstruction inévitable — serait le judo stratégique ultime en transformant le vainqueur en débiteur, faire de la prospérité iranienne un otage de la paix régionale. Une communauté de l’énergie, de l’eau et des infrastructures incluant l’Iran est l’idée la plus contre-intuitive et peut-être la plus féconde. Son prix est un courage politique dont l’histoire offre peu d’exemples. Son gain est la seule paix qui dure, c’est-à-dire celle qui rapporte.

La variable israélienne

Le paradoxe d’une victoire iranienne est qu’elle ferait d’Israël un vaincu stratégique — supérieur sur le champ de bataille, orphelin sur le seul théâtre qui compte, celui de la garantie américaine.

Toute la doctrine israélienne depuis Ben Gourion repose sur deux piliers, la supériorité militaire qualitative et l’adossement à une grande puissance. Un retrait américain sur fond d’échec briserait le second et, à terme, éroderait le premier, car la supériorité qualitative est elle-même fille du réapprovisionnement, du renseignement et du veto américains.

Israël se retrouverait dans la situation qu’il redoute depuis 1948 : seul face à son environnement. Sa réponse la plus probable, à moins d’un accord de paix sur les territoires occupés, serait la fuite en avant. Frappes préventives unilatérales et récurrentes contre tout programme iranien, sortie assumée de l’ambiguïté nucléaire pour restaurer par la terreur ce que l’alliance ne garantit plus, réactivation de la vieille «doctrine de la périphérie» — Azerbaïdjan, Kurdes, Inde, et les fonds marins du renseignement. Un Israël sans garant serait plus dangereux qu’un Israël protégé, c’est le pays dont la vulnérabilité maximise l’agressivité. Il deviendrait l’acteur dont l’intérêt objectif est qu’aucun ordre post-américain ne se stabilise, car tout ordre stabilisé consacrerait la centralité iranienne.

Les accords d’Abraham parrainés par les Etats-Unis reposaient sur un syllogisme désormais caduc, même protecteur, même ennemi, donc même camp. Si le protecteur se retire et que l’ennemi triomphe, le syllogisme s’inverse, l’association ouverte avec Israël, hier police d’assurance complémentaire, deviendrait une provocation gratuite envers le nouveau fort iranien. Les monarchies ne rompraient pas — Israël demeure irremplaçable en trois domaines : le renseignement sur l’Iran, la cyberdéfense, et la technologie. Mais elles feraient ce que les cités marchandes ont toujours fait de leurs liaisons compromettantes, elles les rendraient clandestines. Retour à la situation d’avant 2020 — coopération sécuritaire profonde et déni public — avec cette différence que le mouvement se ferait cette fois à front renversé, hier on cachait Israël pour ménager la rue arabe, demain on le cacherait pour ménager Téhéran. La normalisation ne mourrait pas ; elle retournerait dans la pénombre d’où elle était sortie. Seule exception envisageable, si les monarchies choisissaient la stratégie de l’interdépendance (notre troisième stratégie), elles auraient intérêt à y inclure Israël à terme — non par affection, mais parce qu’un ordre régional dont Israël est exclu est un ordre qu’Israël fera tout pour le défaire.

Un Iran «vainqueur» des États-Unis n’aurait ni les moyens ni, en réalité, l’intérêt de faire la guerre à Israël. La victoire par épuisement laisse le vainqueur exsangue, son axe régional décimé, sa reconstruction prioritaire. Certes, depuis 1979, l’ennemi israélien est la pièce maîtresse de la légitimité révolutionnaire en Iran ; un régime recomposé, fragilisé de l’intérieur par les protestations et la succession, aurait plus que jamais besoin de l’ennemi comme ciment. L’Iran choisirait donc la posture qui a fait ses preuves et qui est ni paix, ni guerre totale — l’attrition calibrée, le seuil nucléaire entretenu comme épée de Damoclès permanente, la reconstitution patiente de l’axe. Il s’installerait ainsi entre Israël et lui un équilibre de la terreur : deux puissances du seuil ou de la bombe, sans lignes rouges négociées, sans téléphone rouge, sans le demi-siècle d’apprentissage qui rendit supportable la dissuasion soviéto-américaine. La guerre froide du Golfe serait plus froide que l’originale — et plus inflammable.

De ce triangle découle, pour les monarchies du Golfe, une quatrième stratégie en devenant les courtiers de cette dissuasion sans règles. Qatar et Oman parlent déjà aux deux camps ; les fonds du Golfe seront indispensables à la reconstruction iranienne comme à l’économie israélienne coupée de ses marchés. Celui qui tient les canaux et les capitaux tient la médiation. Le rôle historique des monarchies dans l’après-guerre ne serait ni de choisir Israël ni de choisir l’Iran, mais d’écrire entre eux les règles que Washington et Moscou mirent des décennies à inventer : lignes directes, codes de conduite, seuils notifiés. La pax americana morte, il n’y aurait pas de pax iranica ni de pax israeliana — il pourrait y avoir une «pax pecuniaria», garantie par ceux qui financent les deux camps.

Ce que le Golfe déciderait, le monde le subirait

On aurait tort de lire ce qui précède comme une affaire régionale. Le choix que feraient les monarchies dessinerait l’ordre mondial de la seconde moitié du siècle, par trois canaux au moins.

Le canal monétaire. Le recyclage des pétrodollars est l’un des piliers discrets de l’hégémonie du billet vert. Des monarchies qui ne croient plus à la protection américaine finiront par se demander pourquoi elles continuent de facturer, d’épargner et de prêter dans la monnaie d’un protecteur défaillant. La facturation partielle en yuan, déjà testée, passerait du symbole à la structure. La fin du pacte du Quincy serait, à terme, un événement monétaire mondial.

Le canal énergétique.Un Ormuz sous condominium irano-golfien, avec la Chine en garant tacite, signifierait que 20 % du pétrole mondial circule désormais sous un régime de sécurité dont l’Occident est absent. L’Europe, qui n’a pas de politique pour ce théâtre, en serait réduite au statut de spectatrice de son propre approvisionnement.

Le canal de l’exemple. Enfin et surtout, un Golfe qui réussirait sa transition — d’un ordre de protection vers un ordre de transaction — offrirait au monde le premier prototype fonctionnel du système post-américain, pas un nouvel hégémon remplaçant l’ancien, mais un concert d’assurances croisées, de dépendances mutuelles et de garanties multiples. Le XIXe siècle avait inventé l’équilibre des puissances ; le Moyen-Orient pourrait inventer l’équilibre des interdépendances.

Enfin, l’Iran, sans le conquérir, aurait contraint le Golfe à changer de monde. Les monarchies, longtemps protégées par la puissance américaine et enrichies par l’ordre qu’elle garantissait, devraient apprendre à survivre au milieu d’un réseau de dépendances croisées — ménager Téhéran sans s’y soumettre, conserver Israël sans l’exhiber, attirer Pékin sans remplacer une tutelle par une autre, mobiliser Islamabad, Ankara, Delhi ou Paris sans croire qu’aucun d’eux deviendra le nouveau Washington, et surtout transformer leur puissance financière en instrument de paix. Si elles y parvenaient, la disparition de la pax americana déboucherait sur quelque chose d’inédit, un ordre fondé sur la transaction, moins sur l’hégémonie que sur l’interdépendance, une véritable pax pecuniaria. Et c’est précisément pourquoi l’issue de cette crise dépasserait de loin Ormuz, ce que les monarchies du Golfe inventeraient pour survivre à l’Amérique pourrait bien devenir, demain, la manière dont le monde apprendrait à vivre après elle.

* Economiste, banquier et financier.

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La Tunisie et le spectre du sous-développement

18. August 2026 um 11:37

Le désordre et l’improvisation qui gagnent l’action publique tunisienne ne sont plus de simples accidents de parcours : à force de s’y habituer, le pays risque de basculer dans le sous-développement. Face à l’inertie du sommet de l’État, un sursaut citoyen et une gouvernance locale enfin imputable sont nécessaires pour rétablir la situation.

Ali Guidara *

Il suffit de traverser une ville tunisienne un jour ordinaire pour mesurer l’ampleur du glissement. Ruptures d’approvisionnement de certains produits, chantiers publics à l’abandon, feux de circulation ignorés, trottoirs envahis, déchets qui s’accumulent dans de nombreux espaces, même devant des administrations publiques : ce désordre diffus n’est plus un accident du quotidien, il est devenu le décor permanent d’un pays qui semble avoir perdu la maîtrise de ses propres rouages.

L’indiscipline et le laisser-aller se sont banalisés à tous les étages, du citoyen qui brûle un feu rouge ou qui jette ses poubelles sur la voie publique au fonctionnaire qui classe un dossier sans jamais le traiter. Derrière ces signes se profile un spectre bien plus grave : celui du sous-développement.

Un pays qui s’ampute de ses forces vives

Ce délitement se lit aussi dans les chiffres et dans les regards. La confiance dans l’avenir du pays s’est effondrée – c’est sans doute là l’échec le plus grave qu’une nation puisse connaître. Cette érosion se traduit par un phénomène que les autorités préfèrent ignorer : l’exode. Des milliers de jeunes, souvent parmi les plus qualifiés, choisissent chaque année la voie légale de l’émigration ou celle, tragique, de la traversée clandestine. Médecins, ingénieurs, informaticiens et autres partent ailleurs parce qu’ils ne voient plus, chez eux, de place pour leurs compétences ni de garanties pour leur avenir. Un pays qui exporte sa jeunesse la plus formée s’ampute lui-même de ses forces vives, et nourrit, un peu plus chaque année, le spectre qui plane sur son avenir.

À l’origine de cette spirale, il y a une réalité qui saute aux yeux depuis des années : l’incompétence et l’absence de décision qui caractérisent l’action publique, mais aussi un climat de découragement social et bureaucratique.

Au sommet de l’État, les décisions elles-mêmes se raréfient ; elles cèdent la place à un discours dogmatique, répétitif et stérile, qui tient lieu de politique.

Un navire dans la tempête

Pendant ce temps, les nominations aux postes publics obéissent davantage à des logiques d’allégeance qu’à des critères de compétence. L’administration, censée être l’ossature de l’État, s’est transformée en labyrinthe où chaque dossier devient un parcours d’obstacles. Ce n’est pas seulement un problème de personnes : c’est un vide de méthode et de vision. Gouverner sans décider, se réfugier dans le verbe plutôt que dans l’action, revient à laisser un navire déjà pris dans la tempête sans personne à la barre.

Le véritable danger n’est pourtant pas la crise elle-même – les nations traversent des crises et s’en relèvent. Le danger, c’est l’accoutumance à ce qui devrait rester intolérable. C’est le moment où le désordre cesse de choquer, où la saleté devient normale, où l’absence d’action au sommet n’étonne plus personne.

Cette normalisation silencieuse est le véritable seuil de bascule vers le sous-développement : non plus une difficulté conjoncturelle que l’on affronte avec détermination, mais un état permanent auquel on s’adapte avec résignation. Le sous-développement n’est pas seulement affaire de statistiques économiques et sociales ; c’est une dégradation qui touche les institutions, l’éducation, la santé, l’aménagement du territoire, et jusqu’à la manière dont un peuple se pense lui-même. Il s’installe rarement par une rupture brutale : il progresse par petites capitulations, par habitudes prises, par exigences abandonnées.

Un pays qui s’habitue à mal fonctionner cesse, un jour, de chercher à bien fonctionner – et ce jour-là, le déclin cesse d’être un accident pour devenir une trajectoire. C’est ainsi que le pays s’enfonce dans un retard qu’il peine chaque jour davantage à combler.

Le sursaut ne peut être que collectif

Face à ce spectre, il serait vain d’attendre un sauvetage venu d’en haut. Les dernières années l’ont montré : les solutions promises par le sommet de l’État tardent, se diluent ou ne viennent tout simplement pas. C’est pourquoi le sursaut ne peut être que collectif, populaire, et d’abord local. Il appartient aux citoyens eux-mêmes de reprendre en main un pays qui leur appartient, de redevenir exigeants envers leurs institutions comme envers eux-mêmes, de refuser que le laisser-aller devienne une culture.

Ce sursaut suppose que chaque citoyen accepte de devenir, à son échelle, comptable de lui-même : de son quartier, de sa consommation, de son civisme, de son vote, de son engagement associatif. Aucune administration, si bien dotée soit-elle, ne peut se substituer à cette responsabilité individuelle et collective.

Ce sursaut nécessite aussi un cadre institutionnel : une gouvernance locale imputable – une urgence plus que jamais vitale pour sauver le pays. C’est cette architecture qui mettra gouvernés et gouvernants devant leurs responsabilités respectives.

Il ne s’agit pas d’un slogan décentralisateur de plus, mais d’un changement de méthode : donner aux collectivités locales et à leurs élus les moyens et la responsabilité réelle de gérer ce qui les concerne directement – propreté, transport, sécurité de proximité, développement économique local – avec une gestion transparente et des mécanismes de contrôle, en coordination avec les autres échelons de l’État.

Dotées de véritables leviers économiques et institutionnels, ces collectivités pourraient bâtir des pôles compétitifs capables même d’attirer investisseurs et talents, plutôt que de les voir s’en aller. C’est à cette échelle, la plus proche du quotidien, que la confiance peut se reconstruire, que les résultats deviennent visibles et que la gestion devient évaluable. C’est aussi une solution pour mobiliser les compétences dans la prise de décision et la gestion des affaires, et pour écarter l’improvisation et l’amateurisme de la chose publique.

Une approche ascendante, du bas vers le haut, n’est pas un renoncement à l’État central : c’est la condition pour qu’il redevienne crédible. Cela suppose toutefois une rupture précise : les collectivités locales ne doivent pas dépendre d’un ministère de l’Intérieur dont la vocation n’a jamais été celle du développement territorial, et dont la nature et le fonctionnement, hérités des républiques centralisatrices d’une autre époque, sont aujourd’hui dépassés, voire nuisibles. La nomination des gouverneurs et des délégués, calquée sur le modèle préfectoral français, en est l’illustration la plus criante : des responsables désignés par décret, sans la moindre légitimité électorale, redevables au seul pouvoir central.

Il est d’ailleurs regrettable de constater que la gestion des collectivités locales a été transférée à nouveau sous tutelle du ministère de l’Intérieur depuis 2021, renforçant la logique sécuritaire du régime.

Il n’y a pas de sauveur, prenez-vous en charge !

Tant que l’action publique restera pensée loin du terrain, dans les seuls cercles d’un pouvoir central, a fortiori sous un régime autocratique opaque et sans contre-pouvoirs, elle continuera de se heurter à l’indifférence ou à la défiance des citoyens. À l’inverse, une gouvernance locale représentative, évaluée par ses résultats, peut redonner du sens à l’action publique et, progressivement, restaurer la confiance perdue. Ce sursaut par le bas ne dispense pas, pour autant, d’une refondation au sommet de l’État, qui, elle, demeure plus que jamais nécessaire.

Le sous-développement ne s’installe pas toujours brutalement. Il s’infiltre par l’habitude, par la résignation, par l’attente d’un sauveur. La Tunisie n’est pas condamnée à ce destin, mais elle ne l’évitera pas en attendant que la solution tombe d’en haut. Elle l’évitera le jour où les Tunisiens décident de devenir les architectes de leur propre destin et les responsables de leurs propres choix.

Docteur en politiques publiques.

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Pourquoi les Tunisiens bloquent-ils sur l’égalité successorale ?

18. August 2026 um 07:37

Le 13 août, comme chaque à la même date, la Tunisie a célébré la légende d’un homme seul, Habib Bourguiba, qui aurait un jour décrété la libération de la femme et refermé, d’un trait de plume, des siècles de patriarcat. Ce n’est pas faux. Mais c’est incomplet. Et c’est cette part manquante qui mérite d’être regardée en face, soixante-dix ans après. (Photo: Bourguiba enlève le voile d’une femme en pleine rue).

Ilyes Bellagha

Le 13 août 1956, moins de cinq mois après l’indépendance, Bourguiba promulgue le Code du statut personnel. Il abolit la polygamie et la répudiation unilatérale, impose le consentement mutuel au mariage, relève l’âge légal du mariage, ouvre l’école aux filles. Rien, dans le monde arabe de l’époque ne ressemble à ce geste. Il ne s’agissait pas d’une réforme prudente : Bourguiba s’attaque au même moment à l’institution religieuse de la mosquée Zitouna, dissout l’enseignement religieux autonome, nationalise les habous ou biens de mainmorte. C’est un homme qui frappe où ça fait mal, sans détour ni ménagement pour les bastions traditionnels.

Reste un point, un seul, que Bourguiba n’a jamais touché : l’héritage. La femme tunisienne hérite aujourd’hui encore, par défaut, de la moitié de la part d’un homme de même rang. L’explication convenue veut que Bourguiba ait attendu une caution des autorités religieuses qui ne serait jamais venue — comme si la timidité, chez cet homme-là, avait soudain pris le pas sur l’audace. L’explication ne tient pas seule. Elle ne tient pas face à la Zitouna abolie, aux habous nationalisés, à une répudiation supprimée contre l’avis de tout le corps théologique du pays.

Il y a une explication plus dure, et plus cohérente avec l’homme politique qu’il était : Bourguiba a frappé ce qui ne le touchait pas, et laissé intact ce qui touchait sa propre base. Le Néo-Destour s’est construit sur la petite et moyenne bourgeoisie du Sahel, propriétaire terrienne et oléicole — le vivier même de ses cadres, de sa famille politique, de son propre clan. La Zitouna n’était pas son socle ; le patrimoine foncier sahélien, si.

Ce n’est pas une thèse abstraite. Une étude de terrain menée par Kalthoum Kennou, Ismahan Ben Taleb et Soumaya Sandli — magistrate, sociologue et avocate — auprès de sept gouvernorats, dont Monastir, la ville natale du père de l’indépendance, documente noir sur blanc le mécanisme : pression familiale pour renoncer à sa part (le «tanaazul»), rôle actif de la mère elle-même dans ce renoncement, subterfuges des frères, terre systématiquement réservée aux mâles «pour que le nom ne sorte pas du clan». Le mécanisme n’est pas propre au Sahel seul — il traverse le pays. Mais il n’épargne pas Monastir. La ville qui a donné son libérateur à la femme tunisienne n’a jamais cessé, sur ce point précis, de la déposséder.

Deux renoncements, un même mur

En 2018, Béji Caïd Essebsi rouvre le dossier et dépose un projet d’égalité successorale. Le geste est salué comme audacieux — il ne l’est qu’à moitié. Le patronyme même du président porte la trace d’une autre histoire de classe : l’ancien président descend d’Ismaïl Caïd Essebsi, mamelouk d’origine sarde élevé à la cour beylicale au XIXe siècle jusqu’à devenir caïd-gouverneur, lignée absorbée par alliances matrimoniales dans l’aristocratie beldi de Tunis. Contrairement à Bourguiba, l’assise de BCE n’est pas agraire ni sahélienne : c’est une bourgeoisie urbaine, administrative, dont le patrimoine n’est pas la terre du bled mais la position dans l’appareil d’État. Proposer l’égalité ne lui coûtait rien socialement — ce n’était ni son foncier ni celui de sa base qui allait se redistribuer. L’audace du geste a le prix de sa légèreté : BCE meurt en 2019, le texte ne franchit jamais le Parlement, et personne n’en hérite politiquement.

Kaïs Saïed, lui, ne fait même pas ce geste. Dès sa campagne de 2019, il affiche son opposition à l’égalité successorale, position qu’il n’a jamais révisée depuis. Le calcul diffère de celui de Bourguiba comme de celui de BCE : sa légitimité ne tient ni à un patrimoine de classe ni à une caution religieuse institutionnelle négociée, mais à une assise populaire diffuse et conservatrice à laquelle il ne veut offrir aucun motif de rupture. Il ne cède rien aux courants intégristes — mais ne leur retire rien non plus : il évite strictement le terrain.

Ce calcul n’a rien de paranoïaque. En Tunisie, le rapport au sacré ne se loge pas seulement dans la pratique affichée — il survit, en sourdine, jusque dans la transgression elle-même. Il n’est pas rare d’entendre, après un rot au détour d’une bière, un «hamdoullah» ou un «Allah yesamah» machinal, comme si le corps demandait pardon avant même que l’esprit n’ait eu le temps de s’en soucier.

Cette religiosité réflexe, qui déborde largement le clivage pratiquant/non-pratiquant, est précisément ce qu’aucun dirigeant, depuis Bourguiba, n’a plus eu les moyens politiques d’affronter de front. Bourguiba avait la légitimité fondatrice d’un homme qui venait d’arracher l’indépendance, et convoquait lui-même les oulémas pour discuter d’ijtihad. Ni BCE ni Saïed ne disposent plus de ce capital : l’un s’éteint avant d’avoir eu à l’engager, l’autre choisit de ne jamais l’exposer.

Ce silence n’est pas que politique, il est aussi démographique. En 1956, le taux d’urbanisation tunisien n’atteignait que 40 % : la majorité de la population vivait encore de la terre, et l’héritage foncier structurait l’existence matérielle des familles. En 2014, ce taux dépasse déjà 67 % — il approche aujourd’hui 72 %, selon le recensement de 2024. Une majorité de Tunisiens, surtout depuis 2011, ont grandi et vécu en ville, souvent locataires ou primo-accédants d’un logement modeste, sans terre agricole ni patrimoine familial substantiel à transmettre. Le sujet même de l’héritage — la terre, l’olivier, le douar — a cessé d’être une préoccupation matérielle concrète pour l’essentiel de la population, devenant un débat de principe porté surtout par les classes moyennes et supérieures urbaines qui détiennent encore un patrimoine réel.

Cette dilution matérielle explique en partie l’absence de mobilisation populaire massive sur la question, dans un sens comme dans l’autre : presque personne n’a plus intérêt objectif à provoquer un affrontement dont l’enjeu concret s’est largement retiré du quotidien.

Depuis 2018, le débat resurgit régulièrement sous la forme d’un «double régime» : l’égalité par défaut, avec possibilité de choisir l’ancien système. L’idée se veut prudente. Elle est en réalité incohérente. Un État, par essence, ne propose pas : il impose. La loi n’est loi que parce qu’elle s’applique de façon identique à tous les citoyens placés dans une situation identique — sans option à la carte. Bourguiba lui-même n’a jamais demandé le consentement collectif pour abolir la polygamie, pourtant explicitement autorisée par le texte coranique. Il a tranché. Aucun double régime n’a été proposé aux hommes qui auraient voulu rester polygames. Le même État qui a eu le pouvoir souverain d’abolir la polygamie et les peines corporelles sans consultation a, de la même main, le pouvoir de trancher l’égalité successorale par la loi, sans option — au nom du même principe qu’il a déjà appliqué ailleurs.

Le folklore du jour et le silence de l’année

Chaque 13 août, la classe politique tunisienne redécouvre la femme le temps d’un discours. Les uns brandissent des portraits de prisonnières politiques pour habiller un combat qui, le reste de l’année, ne parle jamais du dossier de l’héritage. Les autres célèbrent le folklore officiel, cortèges et hommages, sans toucher au fond. Entre les deux, le dossier réel — celui du patrimoine, de la terre, de l’autonomie économique — reste orphelin. Aucun parti, y compris ceux qui s’étaient prononcés en 2018 en faveur de l’initiative Essebsi, ne porte aujourd’hui ce combat sur la durée. Il resurgit une fois par an, agité comme un symbole, puis rangé jusqu’au 13 août suivant.

Le mythe du 13 août n’est pas un mensonge. C’est une moitié de vérité qui s’est arrêtée là où elle dérangeait le plus près de chez elle. Soixante-dix ans après, la question n’est plus de célébrer ou de démolir Bourguiba. Elle est de finir ce qu’il a commencé — et de ne plus attendre, pour cela, une caution qui n’est jamais venue.

* Architecte.

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La France dans les «griffes du Crif»

17. August 2026 um 10:51

Les autorités françaises ne se rendent pas compte qu’elles jouent avec le feu en tolérant l’influence disproportionnée du lobby pro-israélien qui fragilise sa politique étrangère et pèse lourdement sur le débat public, risquant de provoquer une fracture sociétale démesurée, porteuse de grands ressentiments et de graves troubles. (Photo : Macron au dîner du Crif : la plupart des politiques français croient devoir être adoubés par le lobby sioniste pro-israélien).

Ridha Ben Slama *

Plusieurs observateurs s’accordent sur un fait : la France s’auto-sabote et s’affaiblit à cause de décisions et de politiques menées par ses propres dirigeants. Il y a un travail de sape des acquis qui est effectué pour diviser et mettre en pièce la cohésion sociétale. En effet, la société française fait face à un sentiment prononcé de polarisation et d’érosion du modèle républicain issu du Conseil national de la Résistance. Entre précarisation du travail, tensions institutionnelles et débats identitaires, de nombreux observateurs et citoyens pointent une dégradation du «vivre ensemble», alimentée par des choix économiques et politiques perçus comme des reculs de la solidarité nationale.

«Mêlez-vous de vos affaires», pourrait dire un énergumène d’extrême droite et désormais prosioniste. «Ne vous en faites pas, nos affaires on s’en occupe», lui rétorquerait un Tunisien averti, «ce qui se passe en France nous concerne autant que ceux qui vivent sur son sol et je vais vous le démontrer».

Le sort de nos concitoyens en France nous concerne

Sachez que le nombre total de Tunisiens en France s’élève entre 728 000 et 1 380 000 personnes, selon l’Office des Tunisiens à l’étranger (OTE). Environ 347 000 Tunisiens nés en Tunisie résident en France selon les données de l’INSEE. Si l’on élargit ce périmètre pour englober l’ensemble des expatriés, incluant les descendants de la deuxième et troisième génération ainsi que les binationaux, le nombre de Tunisiens et de personnes d’origine tunisienne en France dépasse donc largement le 1 million de personnes.

Il convient de noter aussi qu’il y a environ 21 000 Tunisiens qui se sont installés légalement en France au cours de l’année 2025, principalement pour des motifs professionnels (notamment via des programmes comme Thamm+ de l’Ofii) et étudiants.

La communauté tunisienne représente ainsi la 4e plus grande communauté globale en France (derrière l’Algérienne, la Marocaine et la Portugaise). On compte environ 16 000 étudiants tunisiens et plus de 3 500 professionnels de santé tunisiens (médecins titulaires et en cours d’équivalence) inscrits ou en exercice dans le système de santé français. Ces deux catégories illustrent la forte mobilité hautement qualifiée de la communauté tunisienne.

Le parcours des Tunisiens en France se démarque par une ultra-spécialisation. Les choix se concentrent massivement sur deux pôles : les Sciences/Ingénierie (34,9 %) et Médecine/Santé (28,7 %), un des taux d’orientation médicale les plus élevés parmi toutes les nationalités étrangères. Surtout que la France fait face à une pénurie médicale structurelle qu’elle compense en grande partie grâce aux praticiens à diplôme hors Union européenne (Padhue), où la Tunisie occupe une place majeure.

Le Conseil national de l’Ordre des médecins (Cnom) comptabilise près de 1 600 médecins tunisiens pleinement titulaires en France. Ils forment le 2e plus grand contingent de médecins nés hors UE (10,4 % du total), juste derrière l’Algérie. Les statistiques du Cnom indiquent qu’environ 2 000 médecins tunisiens supplémentaires se trouvent actuellement en France sous des statuts transitoires (internes, praticiens attachés associés), dans l’attente de la validation de leurs procédures d’équivalence. Le phénomène s’est considérablement intensifié, entre 2021 et 2025, plus de 6 000 médecins ont quitté la Tunisie, la France demeurant de loin leur première destination en Europe. Sans parler des autres métiers et professions qui sont exercés dans divers secteurs de l’économie française.

De ce fait, le sort de nos concitoyens «au pays des lumières» nous importe au plus haut niveau. Le sujet revêt une importance capitale et une valeur absolue pour nous. Surtout dans cet environnement devenu délétère, marqué par des dérives surgis de l’inquisition, des dynamiques de «procès d’intention» ou de lynchages dans les médias détenues par quelques personnages fortunés et sur les réseaux sociaux, où la nuance est souvent absente.

Une atmosphère générale étouffante

Une poignée de milliardaires contrôlent près de 90 % de la presse française ainsi qu’une grande partie de l’audiovisuel(1) diffusant des campagnes injustes, des «débats» calomnieux contre tous ceux qui s’opposent au génocide commis à Gaza (plus de 73 000 Palestiniens tués, dont au moins 21 500 enfants et plus de 183 000 blessés, dont plus de 46 500 enfants) et aux crimes commis par l’entité sioniste ainsi qu’au racisme ambiant savamment alimenté.

La haine de l’autre se propage en France, où tout ce qui vient du Maghreb est stigmatisé… Ces paisibles travailleurs sont la cible quotidienne depuis l’élection à la présidence de Sarkozy, le délinquant condamné… Dans presque tous ces médias, le relent d’ignorance, de haine et les insultes publiques sont réitérées sur les antennes à l’égard d’une certaine catégorie de personne, tous étant assimilés à tort et à travers à des terroristes en herbe, cela vient nourrir la stupidité ambiante jusque dans le cadre professionnel de ces personnes. Pour preuve les condamnations répétées de certaines chaines à des amendes pour incitation à la haine, ce qui n’existait pas ou très peu avant l’élection de Sarkozy.

La hantise de l’immigration leur pend au nez comme de la morve ! Là où il y avait respect et reconnaissance, il n’y a plus que diatribes et invectives pour «chauffer» l’opinion en perspective des élections.

D’une manière assez étrange, on retrouve aussi sur ces chaines incriminées, des profils surréalistes de supplétifs, quelques personnages répugnants issues de l’immigration qui sont plus zélées que leurs employeurs, sans réelle conviction ni principes…

Pour toutes ces raisons et d’autres encore, l’atmosphère générale répugnante en France nous interpelle face à la montée des extrémismes et des actes xénophobes qui se multiplient.

Les enjeux des prochains scrutins ne peuvent aucunement justifier ni absoudre la dégradation du débat public et ses retombées sur nos concitoyens. Aucune stratégie électorale ne légitime les attaques contre une catégorie de la population qui vit sur le sol français. Les manipulations ou les baisses de niveau dans les débats dans la vie politique, foulent au pied les règles démocratiques qui doivent primer dans la compétition vers les urnes.

La France, un pays sous occupation israélienne

Quels sont donc les principaux instigateurs de cette détérioration de l’environnement politique ? Et quels sont leurs chevaux de bataille ?

Essentiellement le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) et d’autres organisations sionistes, qui sont devenus les aiguilleurs de la sphère politique. Ces organismes exercent une influence directe sur le gouvernement français (certains ministres) et à l’Assemblée Nationale (dont la présidente est Yaël Braun-Pivet, «soutien inconditionnel» à Israël selon ses dires) les médias et même la justice. Ce Crif non seulement exprime un soutien actif à l’entité sioniste et ses crimes abjects, mais il exerce une influence quasi totale sur l’État français. Tout cela sous le subterfuge de «lutte contre l’antisémitisme et l’apologie du terrorisme»! Ce lobby(2) exerce une pression marquée sur la classe politique et les médias pour imposer notamment des projets de loi, dont la proposition de loi Yadan, déposée en 2024 par la députée Caroline Yadan, et qui vise «officiellement» à renforcer la lutte soi-disant contre «les nouvelles formes d’antisémitisme» en vue de museler la liberté d’expression. Discutée à l’Assemblée nationale française en avril 2026 puis finalement retirée avant l’aboutissement de son examen. Le texte pénalise les slogans propalestiniens et restreint la critique de la politique israélienne, prévoyant des mesures contre tous ceux qui manifestent la moindre position contre le génocide à Gaza et les exactions contre les Palestiniens.

Ce «Conseil» se retrouve au centre des critiques concernant sa stratégie de communication et son poids attesté sur les orientations de la politique intérieure et étrangère de la France.

Le fameux dîner du Crif est un évènement annuel qui est à l’instar d’un tribunal politique ou un passage obligé où une grande partie de la classe politique française vient se sustenter et par la même occasion prêter allégeance, sous peine d’être ostracisée ou accusée de «complaisance avec les antisémites».

Avec des méthodes basées sur l’inquisition et l’intimidation de tous ceux qui soutiennent les Palestiniens et en première ligne les personnes issues de l’immigration, la France apparait désormais comme un pays sous occupation israélienne. Il y a même des relents de l’occupation nazi et du régime de Vichy (1940-1944) qui représentent incontestablement l’une des périodes les plus sombres, oppressantes et douloureuses de l’histoire moderne de la France.

Cette atmosphère si particulière et étouffante s’explique par la combinaison de plusieurs facteurs majeurs : une répression policière et idéologique omniprésente, une extrême droite disséminée dans les partis de la droite et même au parti dit «socialiste» et un harcèlement pour tous ceux qui évoqueraient le génocide à Gaza ou exprimeraient leur soutien au peuple palestinien sous occupation.

Au temps de l’Occupation allemande et du régime de Vichy, la population subissait à la fois la traque de la Gestapo nazie et celle de la Milice française (créée par Vichy), instaurant un climat de délation et de suspicion généralisée. Le régime de Vichy était une dictature policière qui a activement collaboré avec l’occupant et procédé à la déportation de dizaines de milliers de personnes et persécuté ses propres citoyens.

Les tensions policières ou sociales (emploi, logement…) actuelles se déploient dans un État de droit prétendument protecteur, doté de contre-pouvoirs juridiques. Le sentiment d’étouffement actuel est réel pour beaucoup, mais il provient d’une crise de confiance dans les institutions et d’un système bureaucratique dévoyé.

En entretien pour un emploi, les ressources humaines (plutôt devenues inhumaines) demandent systématiquement si la personne est OQTF (obligation de quitter le territoire français) suivant le diktat ambiant, symptomatique d’un grand retournement. Poser des questions directes sur une mesure d’éloignement ou sur l’origine d’une personne en dehors des critères stricts des compétences et du droit au travail s’apparente à une pratique discriminatoire prohibée par le Code du travail (article L1221-6).

Le Crif, une «deuxième ambassade d’Israël»

Il faut bien souligner que des voix critiques (chez les intellectuels avisés) reprochent au président du Crif, Yonathan Arfi, d’avoir institutionnalisé un «brouillage sémantique». Le Crif est accusé de faire pression pour l’interdiction de manifestations pro-palestiniennes et d’assimiler systématiquement l’antisionisme et la critique des massacres à Gaza à de l’antisémitisme. Des analystes en géopolitique, à l’instar de Pascal Boniface (directeur de l’Iris), estiment que le Crif agit désormais comme une «deuxième ambassade d’Israël». Ils dénoncent le fait que l’organisation soutienne de manière inconditionnelle la ligne dure de Benyamin Netanyahou, coupant les ponts avec les mouvements pacifistes israéliens.

Même Sciences Po Paris a été la cible de ce lobby. Les étudiants qui ont bloqué l’amphithéâtre Emile Boutmy pour protester contre le génocide à Gaza et les crimes en territoires occupés ont été poursuivis et vilipendés.

Pour tous ceux qui observent ce qui se déroule sous nos yeux, ces milieux sionistes recourent à la stratégie du contre-feu. Ils désignent un faux danger comme diversion : antisémitisme, terrorisme… Ils créent une fausse urgence pour capter l’attention, faire regarder ailleurs, ce qui permet d’accomplir leurs forfaits et s’incruster davantage dans les rouages de l’État français(3) (les sayanim sont ceux qui collaborent avec le Mossad dans le domaine de l’espionnage ou de la désinformation).

Les contre-feux décrivent cette stratégie de diversion classique où un coupable crée une fausse alerte pour détourner l’attention et accomplir son méfait en toute impunité. En psychologie et en communication, ce procédé s’apparente à de la manipulation. L’attention générale se focalise instantanément sur une supposée menace désignée. Mais le véritable coupable se positionne en victime ou en témoin civique. La confusion ambiante paralyse la vigilance des observateurs. C’est une stratégie militaire qui consiste à allumer un incendie pour en éteindre un autre et tenir l’opinion en haleine contre les adversaires des exactions et crimes commis.

Ce qu’il convient de préciser pour écarter tout confusion, c’est que le judaïsme est une religion millénaire, tandis que le sionisme est un mouvement politique ultra né à la fin du XIXe siècle visant la création et le soutien d’un État national juif.

Évidemment, tous les juifs ne partagent pas cette cécité politique, dans tous les pays où ils sont citoyens ou en Israël même. Ceux-là s’opposent au sionisme pour des raisons politiques, éthiques ou en faveur des droits des Palestiniens, contre le génocide perpétré et tous les crimes commis contre ces derniers. On peut citer de nombreuses personnalités comme Sophie Bessis et Edgar Morin… Ils incarnent parfaitement cette tradition d’intellectuels juifs francophones qui, au nom de valeurs universalistes, anticoloniales et éthiques, ont développé une position critique vis-à-vis du sionisme et de la politique de l’État d’Israël.

Dans d’autres pays aussi, des intellectuels juifs ne cessent de dénoncer les crimes commis par cette entité, comme Noam Chomsky, Shlomo Sand, Judith Butler, Daniel Boyarin… Des structures historiques comme l’Union juive française pour la paix (UJFP) ou de nouveaux collectifs comme Tsedek ! interviennent régulièrement dans les médias indépendants pour dissocier la judéité de la politique de l’État d’Israël.

L’idée d’une «emprise» sur la France reflète la tension autour de la recomposition des blocs politiques, où la question de la souveraineté, de l’identité et des alliances internationales est devenue un vecteur de clivage radical. De nombreux artistes ont vu leurs expositions, concerts ou lectures déprogrammés. Des ONG et des mouvements de solidarité dénoncent une judiciarisation excessive et des interdictions administratives visant à restreindre le militantisme propalestinien. 

Certains artistes (techniciens, influenceurs, jeunes comédiens) font état d’une forme d’autocensure par crainte de perdre des contrats ou d’être perçus comme «clivants» par les marques ou les producteurs. Les tensions culturelles touchent tous les bords politiques. Par exemple, des artistes aux positions jugés neutres subissent également de virulents appels au boycott de la part de mouvements extrémistes. De nombreux artistes et personnalités de la culture ont subi des pressions, des exclusions, du harcèlement en ligne ou la perte de leurs contrats pour avoir pris position ou évoqué la situation à Gaza. Pour la plupart des célébrités établies, plusieurs professionnels ont vu leur carrière ou leurs fonctions lourdement impactées par la censure ou des mesures de rétorsion.

Le passé antisémite de l’extrême droite française était affirmé, aujourd’hui une convergence devient un sujet d’analyse pour les politologues et les observateurs. Les gouvernements successifs de Benjamin Netanyahou, alliés à des partis sionistes religieux et d’extrême droite, partagent avec les mouvements extrémistes européens une vision du monde axée sur le rejet du multiculturalisme et la brutalité sécuritaire. Le Rassemblement National de Le Pen a adopté un soutien inconditionnel aux opérations israéliennes, présenté comme «un rempart contre l’islamisme radical» ! Des enquêtes médiatiques mettent en lumière l’action de réseaux douteux menés par des figures comme René Tayb agissant à la normalisation des relations entre les institutions sionistes et le Rassemblement National, un glissement que les intellectuels lucides décrivent comme un piège politique mortifère.

Ironie de l’histoire, cette organisation est plus sioniste que les sionistes purs et durs. Fait invraisemblable, les exactions de l’entité sioniste ont fini par faire réagir même l’ambassadeur américain en Israël, Mike Huckabee, pourtant fervent défenseur de Natanyahu et de la colonisation en Cisjordanie, qui a dénoncé récemment le siège de maisons palestiniennes à Qusra (4) par des colons comme un «acte de terreur». «Les actions de ceux derrière cet acte de terreur horrible, visant à intimider et à harceler cette famille, sont répugnantes», écrit-il sur X, estimant qu’«aucun prétexte ne justifiait ce comportement de voyou» !

Est-ce un signe annonciateur d’un renversement des postions à l’égard de la cause palestinienne et d’Israël qui devient une entité paria pour les opinions publiques d’une grande partie de pays ? L’utilisation ouverte de la notion d’«État paria» par des figures politiques au sein même d’Israël, comme Yaïr Golan, qui comparent explicitement la trajectoire du pays à celle de l’Afrique du Sud de l’apartheid le confirme.

Quant aux autorités françaises, elles ne se rendent pas compte qu’elles jouent avec le feu en tolérant l’influence disproportionnée de cette organisation qui fragilise la politique étrangère de la France et pèse lourdement sur le débat public, risquant de provoquer une fracture sociétale démesurée, porteuse de grands ressentiments et de graves troubles.

* Ecrivain.

Notes :

1- Vincent Bolloré (Canal+, CNews, C8, Europe 1 et le Journal du Dimanche (JDD), avec une ligne éditoriale marquée à droite) ; Bernard Arnault (Les Échos et Le Parisien, ainsi que Paris Match et Radio Classique) ; Rodolphe Saadé (groupe BFMTV et RMC, La Provence) ; Patrick Drahi (Libération et la chaîne i24News) ; Xavier Niel (Le Monde, L’Obs, Nice-Matin) ; Dassault (Le Figaro-Le Figaro Magazine) ; Martin Bouygues (TF1, TMC, TFX et LCI) ; Daniel Kretinsky et Mathieu Pigasse (Marianne ou Télérama).

2- “Le lobby d’Israël et la politique française” publié initialement sur CounterPunch par Evan Jones et repris par Jean-François Goulon sur le site de Mediapart.

3- Le printemps des Sayanim, Jacob Cohen, L’Harmattan, mars 2010.

4- Sur une colline isolée du village de Qusra, deux familles palestiniennes sont terrées chez elles, terrorisées. Jour et nuit une dizaine de colons lancent des pierres et bloquent l’accès à leur maison. Impossible pour eux d’entrer ou de sortir (RFI).

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Comment naissent et meurent les partis politiques

16. August 2026 um 08:30

Les fondations d’une idée collective, la cohésion, le leadership et la discipline du premier noyau ; ou comment naissent les partis politiques et pourquoi certains réussissent-ils à s’imposer durablement alors que d’autres disparaissent rapidement ou restent confinés à un rôle marginal ? L’histoire récente de la Tunisie montre que la survie d’un parti ne dépend pas seulement des élections ou de la popularité de ses dirigeants, mais surtout de la solidité de son noyau fondateur, de sa cohésion interne et de sa capacité à préserver une vision commune. Derrière chaque formation politique durable se trouve une première équipe soudée autour d’une idée, capable de résister aux divisions et aux épreuves. À l’inverse, les rivalités personnelles, l’absence de stratégie claire et les fractures internes conduisent souvent à l’affaiblissement des partis.

Zouhaïr Ben Amor *

Toute grande construction collective commence souvent par quelque chose de remarquablement simple : une idée portée avec suffisamment de conviction par une personne pour qu’elle cesse d’être seulement une conviction individuelle et commence à devenir une proposition faite aux autres. Avant les structures, les statuts, les bureaux, les commissions, les programmes et les manifestations publiques, il y a presque toujours un commencement humain. Un homme ou une femme formule une vision, la défend, la raconte, la précise, puis cherche autour de lui quelques personnes capables de comprendre cette vision et surtout de croire qu’elle mérite d’être transformée en action collective.

C’est à ce moment extrêmement précoce que se joue une partie essentielle de l’avenir du mouvement. Une idée peut rester une belle intuition individuelle, ou devenir progressivement une force organisée. Entre les deux, il existe une étape souvent négligée : la constitution du premier noyau. Une dizaine de personnes, parfois moins, parfois davantage, qui acceptent de consacrer du temps, de l’énergie et une partie de leur crédibilité personnelle à une idée encore fragile. Ce premier cercle n’est pas encore une organisation pleinement constituée. Il en est plutôt la matrice.

La tentation est alors grande de considérer que la première nécessité est l’unité absolue. Il faut, pense-t-on, que chacun soit fidèle au fondateur, que personne ne cherche à devenir son concurrent, qu’aucune rivalité ne divise le groupe et que toutes les décisions soient prises collectivement avant d’être présentées à l’extérieur. Cette intuition contient une part importante de vérité : un groupe naissant qui passe son énergie à se quereller sur les personnes avant même d’avoir défini son projet risque effectivement de disparaître avant d’avoir commencé.

Mais cette nécessité de cohésion ne doit pas être confondue avec l’obligation de penser tous de la même manière. C’est précisément ici que commence le véritable problème du leadership collectif. La solidarité peut être une force extraordinaire ; transformée en conformisme, elle peut devenir une faiblesse. Les travaux d’Irving Janis sur le «groupthink» montrent qu’un groupe très cohésif peut parfois rechercher tellement l’unanimité qu’il finit par réduire son examen critique des décisions et par écarter les alternatives importantes (Janis, 1972).

Le premier noyau doit donc être conçu comme un lieu de confiance, mais aussi comme un lieu de réflexion. Sa première mission n’est pas simplement de protéger le leader : elle est de protéger l’idée contre les improvisations, les ambitions personnelles, les malentendus et les erreurs collectives.

1er cercle : transformer une conviction individuelle en projet commun

Lorsqu’une idée commence à attirer quelques personnes, la première difficulté consiste à passer du langage de la conviction personnelle à celui du projet collectif. Le fondateur peut avoir une intuition claire, mais ceux qui le rejoignent n’ont pas nécessairement compris cette intuition de la même façon. Ils peuvent être attirés par des aspects différents du projet, lui attribuer des objectifs différents ou imaginer des méthodes contradictoires.

Il faut donc un temps de maturation. Le groupe doit parler longuement. Il doit étudier. Il doit poser des questions parfois inconfortables. Il doit revenir sur les mêmes sujets jusqu’à ce que les notions essentielles soient suffisamment précises pour être partagées par tous.

Cette période peut sembler improductive à ceux qui veulent immédiatement passer à l’action. Elle est pourtant fondamentale. Une organisation qui se construit trop rapidement risque de découvrir ses contradictions lorsque la pression extérieure sera déjà forte. À l’inverse, un groupe qui prend le temps de clarifier ses objectifs acquiert une forme de solidité intellectuelle.

Il faut alors distinguer deux types d’accord. Le premier est l’accord sur les finalités : pourquoi sommes-nous ensemble ? Quelle transformation voulons-nous produire ? Quelles valeurs ne voulons-nous pas abandonner ? Quels principes doivent demeurer même lorsque les circonstances changent ?

Le second concerne les moyens : comment atteindre ces objectifs ? Sur ce terrain, l’accord peut être moins immédiat. Il peut même être souhaitable que plusieurs solutions soient examinées avant qu’une décision commune soit adoptée.

C’est cette distinction qui permet de préserver simultanément l’unité et l’intelligence collective. Un groupe peut être parfaitement uni autour d’une finalité tout en discutant vivement des moyens d’y parvenir. La contradiction n’est alors pas une maladie du groupe ; elle constitue une étape normale de sa maturation.

La solidarité véritable ne signifie donc pas : «nous sommes obligés d’être d’accord sur tout». Elle signifie plutôt : «nous pouvons être en désaccord sur certains moyens sans devenir des adversaires». Cette nuance est essentielle.

La fidélité au fondateur et la fidélité à l’idée

Dans les premières étapes, le fondateur joue naturellement un rôle particulier. C’est lui qui a formulé l’intuition initiale, qui a probablement pris les premiers risques et qui a commencé à convaincre les autres. Son autorité est donc souvent davantage une autorité d’origine qu’une autorité institutionnelle.

Il est logique que les premiers membres lui accordent une confiance particulière. Ils connaissent son parcours, sa motivation et la cohérence de son engagement. Dans un groupe très jeune, cette confiance peut même être indispensable pour éviter la dispersion.

Mais une question fondamentale apparaît rapidement : les membres sont-ils fidèles à la personne ou à l’idée ?

La différence peut sembler théorique. Elle ne l’est pas.

Si la fidélité porte exclusivement sur la personne, l’organisation risque de devenir dépendante d’un individu. Toute critique du leader pourra être interprétée comme une trahison. Toute proposition alternative pourra apparaître comme une tentative de prise de pouvoir. Le groupe risque alors de transformer une confiance légitime en personnalisation excessive de l’autorité.

Si, au contraire, la fidélité première porte sur l’idée, le fondateur conserve une place centrale tout en restant lui-même soumis aux principes qui ont permis au groupe de se constituer.

La meilleure fidélité est ainsi celle qui dit : «je te fais confiance parce que je crois à ce que nous construisons ensemble», et non : «je suis obligé d’approuver tout ce que tu dis parce que tu es le fondateur».

Cette distinction est particulièrement importante lorsque le mouvement grandit. Une organisation capable de survivre à son fondateur possède généralement une structure intellectuelle et institutionnelle plus robuste qu’une organisation entièrement construite autour d’une personnalité.

Rivalité personnelle : le danger qui peut détruire un groupe avant sa naissance

Dans un petit groupe, les ambitions individuelles peuvent rapidement devenir un problème. Lorsque dix personnes se réunissent autour d’une même idée, chacune possède son histoire, son caractère, ses compétences et ses aspirations. Certaines peuvent naturellement prendre davantage de place dans les discussions. D’autres peuvent être plus à l’aise avec le public, la communication, l’organisation ou les relations extérieures.

Il serait cependant dangereux de transformer toute différence de compétence en compétition pour le pouvoir.

La rivalité personnelle détourne l’attention de la mission. Au lieu de demander «comment faire avancer notre projet ?», les membres commencent à se demander «qui est le plus important ?», «qui parle au nom du groupe ?», «qui est le plus proche du fondateur ?», «qui pourrait lui succéder ?».

À partir de là, les discussions peuvent devenir des luttes de position.

La solution n’est pas nécessairement de supprimer toute possibilité de désaccord ou d’interdire toute expression personnelle. Il faut plutôt créer une culture dans laquelle la reconnaissance ne dépend pas de la conquête d’un rang. Une personne peut avoir de l’influence sans devenir le rival d’une autre.

Cette distinction entre influence et pouvoir est fondamentale. Un membre particulièrement compétent peut devenir une référence dans un domaine précis sans être transformé en «numéro deux». Il peut coordonner un travail, présenter une proposition, représenter temporairement le groupe ou diriger une commission sans que cela signifie qu’il constitue une alternative au leader.

Le groupe doit donc apprendre très tôt à distinguer les responsabilités fonctionnelles des positions de succession.

Faut-il éviter de désigner un «numéro deux» ?

L’idée de ne pas créer immédiatement un numéro deux répond à une préoccupation compréhensible : empêcher la formation précoce de deux camps. Dans un groupe encore fragile, une personnalité présentée comme le successeur naturel ou comme l’adjoint permanent peut involontairement devenir un centre de gravité concurrent.

Mais cette prudence doit être maniée avec intelligence.

L’absence de «numéro deux» ne doit pas signifier l’absence de délégation. Une organisation incapable de distribuer les responsabilités finit par épuiser son dirigeant et par créer une dépendance dangereuse à son égard.

Il est donc préférable, dans certains contextes, de ne pas construire trop tôt une hiérarchie personnelle, mais de construire des responsabilités clairement définies. Une personne peut être responsable de l’organisation, une autre de la communication, une autre de l’analyse, une autre des relations avec les membres, sans qu’aucune ne soit officiellement présentée comme le rival ou le successeur du fondateur.

Cette architecture possède un avantage : elle permet aux compétences de se développer sans transformer immédiatement les compétences en compétition politique.

Mais elle doit également prévoir une question essentielle : que se passe-t-il si le leader devient indisponible ? Une organisation sérieuse doit pouvoir fonctionner même lorsque son fondateur n’est pas présent. La cohésion ne peut pas reposer sur la présence physique permanente d’une seule personne.

La véritable force d’un fondateur est donc peut-être moins de fabriquer un groupe qui ne peut fonctionner sans lui que de créer progressivement un groupe capable de poursuivre son projet avec lui, puis éventuellement sans lui.

L’unanimité : une apparence de force qui peut devenir une faiblesse

L’idée selon laquelle « aucune note discordante ne doit apparaître » mérite une réflexion particulière.

À l’extérieur, l’unanimité donne effectivement une impression de puissance. Un groupe qui parle d’une seule voix paraît discipliné, déterminé et sûr de lui. Dans certaines circonstances, cette cohérence publique est nécessaire. Une organisation qui expose constamment ses désaccords internes peut donner l’impression de ne pas savoir ce qu’elle veut.

Cependant, l’unanimité publique ne nécessite pas nécessairement l’unanimité intellectuelle.

Le groupe peut discuter librement à huis clos, examiner plusieurs scénarios, identifier les risques et entendre les objections, puis adopter une décision commune. Une fois cette décision prise, chacun peut la défendre publiquement comme position collective.

Cette méthode est très différente de celle qui consiste à interdire le désaccord dès le début.

La première produit une décision collective après confrontation des arguments. La seconde produit parfois une décision avant même que les arguments contradictoires aient été entendus.

C’est précisément le problème étudié par Janis : lorsque la cohésion et la pression à la conformité deviennent excessives, les membres peuvent s’autocensurer et confondre le silence avec l’accord.

Le silence est donc ambigu. Un groupe silencieux peut être profondément uni. Mais il peut aussi être composé de personnes qui ont des doutes qu’elles n’osent pas exprimer.

La vraie cohésion se reconnaît davantage à la capacité de traverser le désaccord qu’à son absence.

Étudier ensemble avant d’agir ensemble

Le premier noyau doit consacrer une partie importante de son énergie à l’étude. Une idée politique, sociale ou associative ne peut pas durablement reposer sur l’enthousiasme de ses fondateurs.

Il faut connaître le terrain sur lequel cette idée doit s’appliquer. Il faut comprendre les obstacles, les attentes, les forces susceptibles de soutenir le projet et celles qui peuvent s’y opposer. Il faut examiner l’histoire des expériences comparables, leurs réussites mais aussi leurs échecs.

Surtout, il faut accepter de rechercher les informations qui contredisent les convictions initiales.

C’est peut-être l’un des exercices les plus difficiles pour un groupe fondateur. Lorsque plusieurs personnes ont investi émotionnellement dans une idée, elles cherchent spontanément les informations qui la confirment. Or une organisation sérieuse doit parfois faire exactement l’inverse : chercher les arguments qui pourraient démontrer que son hypothèse est incomplète.

Cette discipline intellectuelle peut être institutionnalisée. Pour chaque grande décision, le groupe peut demander : quelles sont les objections les plus fortes ? Quelle hypothèse pourrait nous conduire à l’échec ? Quelles informations nous manquent ? Que disent ceux qui ne partagent pas notre vision ?

Cette méthode n’affaiblit pas le leadership. Elle lui donne au contraire une base plus solide.

L’adversité comme révélateur de la qualité du noyau

Tout groupe paraît solide lorsque personne ne l’attaque. La véritable épreuve arrive lorsque les critiques apparaissent, lorsque les adversaires se mobilisent, lorsque certains membres sont découragés ou lorsque les premières difficultés montrent les limites du projet.

C’est dans ces moments que le premier noyau révèle sa qualité.

Un groupe fondé uniquement sur l’enthousiasme peut se disperser rapidement. Un groupe fondé sur une compréhension profonde de son projet peut au contraire utiliser l’adversité pour renforcer sa cohésion.

Mais là encore, il existe une différence entre solidarité et fermeture.

Face à l’opposition, un groupe peut être tenté de considérer toute critique extérieure comme hostile et toute critique intérieure comme suspecte. Cette attitude procure momentanément un sentiment de protection. Pourtant, elle peut conduire à l’isolement intellectuel.

Les recherches sur le groupthink soulignent justement que l’isolement du groupe, combiné à une forte pression de conformité et à un leadership trop directif, peut réduire la qualité de l’examen des alternatives (Janis, 1982).

La résistance à l’adversité doit donc être construite autrement. Le groupe doit pouvoir dire : «nous sommes solidaires entre nous, mais nous ne sommes pas incapables d’entendre une critique».

Cette attitude demande davantage de maturité que la simple fermeture.

Une discipline collective, mais pas une obéissance aveugle

Toute organisation a besoin de discipline. Sans elle, les décisions collectives restent théoriques. Si chacun agit selon son humeur personnelle, aucun projet durable ne peut être construit.

La discipline signifie alors respecter les décisions régulièrement adoptées, tenir ses engagements, protéger la confiance interne, éviter les conflits personnels inutiles et ne pas transformer chaque divergence en crise.

Mais la discipline n’est pas l’obéissance aveugle.

Une organisation mature doit posséder des mécanismes permettant à un membre de signaler une erreur grave sans être immédiatement considéré comme un traître. Elle doit pouvoir distinguer la critique constructive du sabotage, l’ambition personnelle de la compétence, la divergence stratégique de la volonté de destruction.

Cette distinction est difficile, mais elle est indispensable.

Le leader lui-même a intérêt à l’existence de cette culture. Un entourage qui approuve toujours son jugement peut lui donner une impression de sécurité tout en le privant d’informations essentielles. Des recherches expérimentales ont notamment montré que des dirigeants très directifs peuvent réduire la discussion des solutions alternatives, tandis qu’un leadership encourageant la participation favorise davantage leur examen (Leana, 1985).

Le dirigeant fort n’est donc pas celui qui ne tolère aucune contradiction. C’est celui qui peut écouter une contradiction sans perdre son autorité.

Le temps comme instrument de construction

Une erreur fréquente des mouvements naissants consiste à vouloir immédiatement apparaître comme une organisation achevée. On cherche un nom, un logo, des fonctions, une communication, une présence publique, parfois même une structure complexe, alors que l’idée elle-même n’a pas encore été suffisamment travaillée.

Or le premier noyau a besoin de temps.

Il doit apprendre à se connaître. Il doit découvrir les forces et les limites de chacun. Il doit observer comment les membres réagissent lorsqu’une décision leur déplaît. Il doit savoir qui reste lorsque l’enthousiasme initial disparaît.

La durée joue alors le rôle d’un filtre.

Certains viennent parce que l’idée leur paraît séduisante. D’autres restent parce qu’ils ont véritablement intégré le projet. Certains recherchent une position. D’autres recherchent une mission. Avec le temps, ces motivations deviennent visibles.

C’est pourquoi une organisation ne devrait pas avoir peur d’une phase relativement longue de maturation. Une décennie de confiance ne se fabrique pas en quelques réunions, et une culture collective ne se décrète pas par un règlement intérieur.

La force d’un noyau n’est pas son uniformité, mais sa confiance

Au fond, le problème revient à une question simple : qu’est-ce qui rend un premier noyau réellement solide ?

Ce n’est pas uniquement le nombre de ses membres. Ce n’est pas seulement leur proximité avec le fondateur. Ce n’est même pas leur capacité à répéter le même discours.

Sa force réside dans la confiance.

La confiance signifie que chacun sait que les autres ne transformeront pas une divergence en règlement de comptes. Elle signifie que les ambitions individuelles ne détruiront pas la mission commune. Elle signifie également que le fondateur peut entendre une objection sans soupçonner immédiatement une conspiration.

Un groupe de dix personnes qui se font confiance peut être plus efficace qu’une organisation de cent personnes divisée en factions.

Mais la confiance exige des règles morales et organisationnelles. Elle exige la loyauté, la confidentialité lorsque celle-ci est légitime, la parole tenue, le respect des décisions et l’absence de manipulation des autres membres.

Elle exige surtout une conception du pouvoir comme responsabilité.

Si le fondateur considère le groupe comme sa propriété personnelle, la relation finit par devenir fragile. Si les membres considèrent le fondateur comme un obstacle à leur propre ascension, la rivalité finit également par apparaître.

Entre ces deux extrêmes existe une conception plus saine : le fondateur est le dépositaire initial d’une idée, tandis que les premiers membres sont les gardiens de sa cohérence et de son développement.

Construire une organisation capable de durer

Une idée ne devient durable que lorsqu’elle dépasse les personnes qui l’ont lancée.

C’est probablement le paradoxe ultime du leadership fondateur. Le meilleur fondateur est celui qui parvient à transmettre une vision suffisamment forte pour qu’elle ne disparaisse pas avec lui.

Cela suppose de former les membres, de développer leurs compétences, de documenter les décisions importantes, de clarifier les principes et de créer progressivement des mécanismes permettant la continuité.

Il ne faut donc pas confondre l’absence de rivalité avec l’absence de relève. Une organisation qui refuse toute émergence de nouvelles compétences par peur de voir apparaître un concurrent risque de fabriquer sa propre fragilité.

Le premier noyau doit plutôt devenir une école de responsabilité. Chacun doit pouvoir apprendre à prendre des décisions, à organiser, à communiquer, à analyser et à assumer les conséquences de ses choix.

Dans cette perspective, le fondateur ne perd rien en formant des personnes capables. Au contraire, il augmente la valeur de son propre travail.

Une idée véritablement forte n’a pas besoin que tous ses membres soient faibles autour du leader pour que celui-ci demeure fort. Elle a besoin que les membres deviennent suffisamment solides pour porter ensemble le projet.

Ainsi apparaît une conception plus profonde de la solidarité : nous ne sommes pas solidaires parce que nous sommes identiques ; nous sommes solidaires parce que nous avons choisi une même direction et que nous avons accepté de construire ensemble les moyens de l’atteindre.

Le premier noyau peut alors devenir une force remarquable. Il connaît ses principes, il connaît ses limites, il sait discuter avant de décider et il sait se rassembler après la décision. Il ne gaspille pas son énergie dans les rivalités personnelles. Il protège son projet contre les ambitions individuelles sans étouffer les compétences. Il soutient son leader sans transformer cette confiance en culte de la personnalité.

C’est probablement là que se trouve la différence entre un cercle de fidèles et une véritable organisation.

Un cercle de fidèles dépend d’une personne. Une organisation durable dépend d’une culture.

La première peut être puissante pendant un temps. La seconde peut survivre aux crises, aux changements de circonstances et même aux générations.

L’histoire des organisations montre ainsi que la cohésion est une condition importante de l’action collective, mais qu’elle ne suffit pas à garantir la qualité des décisions. Une cohésion excessive peut même produire l’effet inverse lorsqu’elle transforme le désaccord en faute morale et le silence en preuve d’unanimité. Les travaux consacrés au groupthink ont précisément attiré l’attention sur ce paradoxe : le groupe peut être très uni et pourtant prendre de mauvaises décisions parce que la recherche de l’accord a pris le dessus sur l’examen critique (Janis, 1972).

Le véritable défi du premier noyau est donc de construire une solidarité assez forte pour résister aux divisions personnelles, mais assez intelligente pour laisser circuler les arguments. Il faut une loyauté suffisamment profonde pour empêcher les ambitions de détruire le projet, mais suffisamment mature pour reconnaître qu’un membre loyal peut aussi dire : « je pense que nous nous trompons ».

C’est peut-être même la forme la plus élevée de loyauté.

Car approuver constamment le leader est facile. Lui dire, au moment nécessaire, qu’une décision mérite d’être reconsidérée demande davantage de courage.

Une organisation naissante doit donc rechercher non pas l’unanimité permanente, mais l’unité consciente. Elle doit apprendre à distinguer le débat interne de la division, la critique de la trahison, la compétence de la rivalité et l’autorité de l’autoritarisme.

Le premier noyau est alors bien davantage qu’un groupe de personnes réunies autour d’un fondateur. Il devient le laboratoire dans lequel se construit une culture politique, sociale ou associative. Les premières habitudes deviennent les habitudes futures. La manière dont les membres se parlent au commencement préfigure souvent la manière dont l’organisation traitera ses désaccords lorsqu’elle sera devenue beaucoup plus grande.

C’est pourquoi les premières réunions ont une importance disproportionnée par rapport à leur taille. Dix personnes peuvent sembler insignifiantes face à une société entière. Pourtant, c’est souvent parmi ces dix personnes que se dessinent les règles invisibles qui détermineront la vie future du mouvement.

Il faut donc prendre le temps de bâtir.

Bâtir la confiance.

Bâtir la discipline.

Bâtir la connaissance.

Bâtir la loyauté.

Bâtir le respect du fondateur sans confondre l’homme avec l’idée.

Bâtir surtout une capacité collective à décider sans se déchirer.

Et, peut-être plus important encore, bâtir une organisation qui n’a pas peur de la discussion parce qu’elle possède une identité suffisamment solide pour ne pas s’effondrer au premier désaccord.

Une idée durable ne naît pas seulement lorsqu’un homme ou une femme réussit à convaincre dix personnes. Elle naît lorsque ces dix personnes découvrent progressivement qu’elles peuvent transformer une conviction individuelle en responsabilité commune. Le fondateur allume l’étincelle ; le premier noyau doit apprendre à protéger la flamme. Mais protéger une flamme ne signifie pas l’enfermer dans une boîte hermétique. Une flamme a besoin d’oxygène pour continuer à brûler.

Il en va de même pour une idée collective.

La cohésion lui donne sa force. Le débat lui donne son intelligence. La discipline lui donne sa continuité. La confiance lui donne sa durée.

C’est dans cet équilibre, beaucoup plus difficile à atteindre que l’unanimité apparente, que se trouve probablement le véritable fondement d’une organisation capable de traverser l’adversité sans perdre ni son âme ni sa capacité de penser.

* Universitaire.

Bibliographie

Janis, I. L. (1972). Victims of Groupthink: A Psychological Study of Foreign-Policy Decisions and Fiascoes. Houghton Mifflin.

Janis, I. L. (1982). Groupthink: Psychological Studies of Policy Decisions and Fiascoes. Houghton Mifflin.

Leana, C. R. (1985). “A Partial Test of Janis’ Groupthink Model: Effects of Group Cohesiveness and Leader Behavior on Defective Decision Making.” Journal of Management, 11(1), 5–18.

Paul ‘t Hart, P. (1994). Groupthink in Government: A Study of Small Groups and Policy Failure. Johns Hopkins University Press.

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Quand les Tunisiennes réécrivent Beauvoir

15. August 2026 um 07:47

Le 13 août 2026, la Tunisie a célébré les 70 ans du Code du statut personnel, promulgué le 13 août 1956, quelques mois après l’indépendance et près d’un an avant la proclamation de la République. Tout a été dit sur le caractère exceptionnel de ce texte et sur l’audace de Bourguiba, qui s’est attaqué à des règles que l’on croyait intangibles. Mais cette année, quelque chose trouble la célébration.

Monia Kallel *

Jamais peut-être la fête du 13-Août n’aura suscité autant de controverses. La femme tunisienne est à nouveau sommée de se justifier : sur ses acquis, ses vêtements, son corps. Les gardiens de la morale, de plus en plus décomplexés, ne se contentent plus de regarder : ils prescrivent.
Dans le même temps, les voix qui réclament une révision du CSP se font plus audibles, et de plus en plus radicales. Mais le plus inquiétant n’est peut-être pas que le CSP soit ouvertement remis en question. C’est que la contestation se déplace, gagne du terrain, change de visage — et qu’elle trouve parfois des alliées parmi celles-là mêmes qui ont bénéficié de ses avancées.

Le corps féminin, territoire à surveiller

Il y a d’abord cette campagne virulente autour des vêtements des femmes. Le corps féminin redevient un territoire à surveiller, à commenter, à corriger. On ne dit plus seulement à la femme ce qu’elle doit faire : on lui dit comment elle doit être vue.

Le moralisme se mêle au prosélytisme. On le perçoit aussi dans ces voix qui réclament le retour à ce qui fut, en 1956, l’une des ruptures les plus audacieuses avec la tradition juridique : la polygamie. Celle-ci redevient un sujet de discussion ; même des députés s’en mêlent.

Et puis il y a l’autre front, plus fort encore : celui qui conteste l’égalité dans l’héritage. Là, la situation devient presque vertigineuse. Car ce ne sont pas seulement les adversaires traditionnels des droits des femmes qui la contestent. De nombreux «modernistes», hommes et femmes, s’opposent à cette revendication. Et lorsqu’une responsable féministe affirme que l’égalité dans l’héritage doit désormais être au cœur du combat, elle se retrouve au centre d’une cabale qui dépasse largement la discussion juridique. Voilà le paradoxe.

Les femmes tunisiennes sont légitimement fières du CSP. Elles savent ce qu’il a changé dans leur vie et dans celle de leurs mères et de leurs grands-mères. Elles célèbrent l’audace de Bourguiba lorsqu’il a transgressé, interprété le texte, contextualisé, fait entrer le droit dans une société nouvelle.

Mais lorsqu’il s’agit de l’héritage, lorsqu’il s’agit de franchir un pas de plus, certaines invoquent soudain la règle «claire et nette» du texte religieux. Comme si l’histoire, l’évolution, le temps devaient s’arrêter exactement là où commencent nos hésitations et nos craintes. Comme si la famille tunisienne de 2026 était encore celle de 1956. Elle ne l’est évidemment plus. La structure de la famille a changé. Le rôle économique des femmes a changé. Leur niveau d’instruction, leur accès au travail, leur contribution aux revenus familiaux, leur espérance de vie, leur place dans l’espace public ont changé. La société elle-même a changé.

Pourquoi donc l’histoire serait-elle convoquée pour justifier certaines transgressions et congédiée lorsqu’il faudrait en accomplir une nouvelle ?

C’est peut-être là le paradoxe le plus profond de notre rapport aux droits des femmes. Nous aimons les droits lorsqu’ils nous arrivent sur un plateau d’argent. Nous les célébrons lorsqu’un État les inscrit dans la loi. Nous sommes fières lorsque l’histoire nous les offre. Mais sommes-nous prêtes à nous battre pour ceux qui ne sont pas encore acquis ? C’est une autre affaire.

Des droits jamais vraiment acquis

En 1949, Simone de Beauvoir écrivait : «N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis.» La Tunisie pourrait ajouter aujourd’hui quelque chose à cette phrase. Les droits des femmes sont d’autant plus fragiles lorsqu’ils ont été accordés par un pouvoir qui, même lorsqu’il se voulait progressiste, demeurait un pouvoir masculin.

Le CSP est l’une des grandes réussites de ce que l’on a appelé le féminisme d’État. Mais le féminisme d’État comporte une ambiguïté fondamentale : il peut faire gagner aux femmes plusieurs décennies en quelques années, mais il ne leur apprend pas nécessairement à devenir les sujets politiques de leurs propres droits.

Le CSP de 1956 n’est pas le produit d’une évolution spontanée de la société tunisienne : il est le résultat d’une volonté politique extraordinairement forte. Bourguiba a assumé une lecture politique et réformatrice de l’islam. Et nous continuons à en parler comme si le zaïm était encore là.

C’est peut-être notre problème. Le «sauveur» est une figure tenace. Chez les conservateurs, il prend parfois la forme du religieux qui vient expliquer aux femmes comment être de bonnes musulmanes. Chez les modernistes, il peut prendre celle du dirigeant éclairé qui vient expliquer aux femmes comment être libres. Dans les deux cas, le mécanisme est étrangement proche.

Bourguiba est justement célébré parce qu’il a osé. Mais qui, après Bourguiba, osera ? Et surtout : pourquoi faudrait-il encore attendre qu’un homme ose à notre place ?

C’est ici que la réflexion de Simone de Beauvoir, si précieuse, paraît à la fois prophétique et incomplète.

Il ne suffit pas de rester vigilantes. Il faut devenir actrices de la construction, de la défense et de l’extension de nos droits.
Car un droit que personne ne porte politiquement devient rapidement un droit que d’autres peuvent redéfinir. Et un droit dont les principales bénéficiaires ne se sentent pas responsables peut finir par paraître étranger à celles-là mêmes qu’il protège.

Que sommes-nous prêtes à conquérir ?

Voilà pourquoi la bataille actuelle ne se résume pas au CSP. Le CSP traversera probablement cette tempête. Il a traversé bien d’autres vents contraires. Et l’égalité successorale finira, tôt ou tard, par devenir une réalité, parce que les sociétés changent, parce que les familles changent, parce que les femmes changent, et parce que le droit ne peut indéfiniment prétendre que le monde est demeuré celui d’hier.

La vraie question est ailleurs. Sommes-nous capables de défendre ce que nous avons reçu et de conquérir ce que nous n’avons pas encore reçu ? Sommes-nous capables de passer du statut de bénéficiaires à celui de citoyennes qui savent que les droits ne sont pas des cadeaux ?

Le 13 août ne devrait donc pas être seulement la fête d’une femme à qui l’État a donné des droits. Il devrait être le jour où les Tunisiennes se demandent ce qu’elles sont prêtes à faire pour que ces droits deviennent réellement les leurs. Car il existe une autre manière de perdre ses droits que de les voir supprimer par une loi. C’est de renoncer à les défendre.

Ennahdha peut renaître de plusieurs manières. Ce parti conservateur peut renaître d’une crise politique, d’une crise économique, d’une poussée religieuse. Mais il peut aussi renaître d’une abdication beaucoup plus silencieuse : celle des femmes elles-mêmes.

Après le 13 août, la question n’est plus seulement : que nous a-t-on donné ? Mais : que sommes-nous prêtes à défendre et à conquérir ?

* Ecrivaine.

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Tribune | Tunisie. Déficit de civisme ou effritement du lien social ?

14. August 2026 um 10:58
L’incivisme n’est plus un cas isolé, il prend des proportions si dramatiques que cela conduit au reniement du contrat social et à l’acceptation passive de l’immoralisme. En bref Le civisme connaît un déclin en Tunisie depuis une quinzaine d’années. Les…

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Sociétés communautaires | Mirage ou solution miracle ?

13. August 2026 um 12:27

Il est permis de penser que la part du lion des prêts sur l’honneur, sans taux d’intérêts ni garantis ni frais de dossier, instaurés par les dépositions de la loi n°2024-41 du 02 Août 2024 qui a donné lieu au décret d’application n°2026-148  du 23 Juillet 2026 (voir mon article : Le «Mardi noir» à la Bourse de Tunis) et qui prévoit l’attribution d’un crédit à la consommation de 5000 dinars aux ménages, d’un prêt sur l’honneur de 10000 dinars aux promoteurs de petits projets et d’un prêt sur l’honneur de 25000 dinars aux PME et sociétés communautaires, ira en fait à ces dernières, si chères à notre président, et qui n’arrivent pas à décoller malgré un arsenal juridique et des avantages fiscaux très favorables, faute de financement. On peut aussi imaginer que, la mise en place d’un mécanisme de financement de ces sociétés communautaires, sans aucune charge et avec le maximum de facilités et le minimum de bureaucratie, en affectant par la force de la loi 8% des bénéfices réalisés par les banques à la réalisation cet objectif, constitue dans l’esprit de notre président, la motivation principale derrière la publication de ce décret. (Photo : Kaïs Saïed avec les potières de Sejnane, en août 2025).

Dr Sadok Zerelli *

En effet, depuis 2022, les sociétés communautaires occupent une place centrale dans la vision économique du président Kaïs Saïed. Présentées comme un nouveau modèle de développement fondé sur l’économie sociale et solidaire, elles ambitionnent de transformer les citoyens, notamment les jeunes et les habitants des régions marginalisées, en acteurs directs de la création de richesse. Elles reposent sur un principe simple : les membres d’une même communauté s’associent pour exploiter collectivement les ressources locales et partager équitablement les bénéfices.

Cette initiative soulève cependant une question fondamentale : les sociétés communautaires constituent-elles une véritable innovation capable de revitaliser l’économie tunisienne ou ne représentent-elles qu’un mirage économique fondé davantage sur l’idéalisme que sur les réalités du marché ?

Pour répondre objectivement à cette question, je vais adopter, comme à mon habitude, une approche d’ordre universitaire, loin de toute considération de politique politicienne de soutien ou d’opposition au président Saïed.

Un arsenal juridique très favorable

Les sociétés communautaires en Tunisie reposent principalement sur les textes législatifs suivants :

1. Le décret-loi n° 2022-15 du 20 mars 2022 relatif aux sociétés communautaires. Il s’agit du texte fondateur qui définit les objectifs des sociétés communautaires, leurs modalités de création, leur organisation et leur gouvernance et les droits et obligations des associés. 

2. Le décret présidentiel n° 2022-498 du 19 mai 2022, qui approuve les statuts-types des sociétés communautaires locales et régionales. Il fournit un modèle officiel de statuts que les fondateurs doivent adapter lors de la création de leur société. 

3. Le décret-loi n° 2025-3 du 2 octobre 2025, qui a modifié plusieurs dispositions du décret-loi de 2022. Il a notamment revu la classification des sociétés communautaires, leur composition et certaines règles de fonctionnement afin de faciliter leur développement. 

À ces textes s’ajoutent plusieurs arrêtés ministériels et circulaires publiés en 2025 et 2026, ainsi que la création d’un Secrétariat d’Etat chargé de la promotion des sociétés communautaires.

Un projet porteur d’espoir

Le principal mérite de ce modèle est de replacer le citoyen au cœur du développement économique. Contrairement à l’entreprise privée classique, où le profit constitue l’objectif principal, la société communautaire poursuit également des objectifs sociaux : création d’emplois, réduction des inégalités régionales, valorisation des ressources locales et renforcement de la solidarité.

Dans plusieurs régions de l’intérieur, où le chômage dépasse largement la moyenne nationale, ce modèle peut contribuer à mobiliser une main-d’œuvre souvent inactive. L’agriculture, la pêche, l’artisanat, les énergies renouvelables ou encore le tourisme écologique offrent des domaines où ces structures pourraient développer une véritable valeur ajoutée.

Par ailleurs, les sociétés communautaires favorisent un sentiment d’appartenance et de responsabilité collective. Les bénéfices demeurent sur le territoire et peuvent être réinvestis dans le développement local plutôt que d’être transférés vers les grands centres urbains.

Les limites d’un modèle ambitieux

Malgré ses intentions louables, la réussite des sociétés communautaires dépend de plusieurs conditions qui demeurent aujourd’hui incertaines.

Le premier obstacle concerne le financement. La plupart des communautés disposent de peu de capitaux propres. Sans accès durable au crédit, à l’investissement ou aux garanties bancaires, de nombreux projets risquent de rester à l’état d’idée. On peut dire ou au moins espérer qu’avec la publication du décret n°2026-148 le 3 août dernier, cette difficulté va être surmontée. Mais, malheureusement, elle est loin d’être la seule.

En effet, le deuxième défi et non des moindres est celui de la gouvernance. Une entreprise collective exige une gestion transparente, des compétences en comptabilité, en marketing, en droit et en management. Certes, parmi les promoteurs de ces sociétés communautaires, on peut s’attendre à un grand nombre de diplômes de l’enseignement supérieur et chômeurs depuis de longues durées, mais peut-on se rappeler les connaissances acquises sur les bancs de l’université après 10 ou 15 ans de chômage ? Personnellement j’en doute fort

Le troisième obstacle réside dans la compétitivité. Une entreprise, quelle que soit sa forme juridique, doit vendre ses produits ou ses services sur un marché concurrentiel. Les sociétés communautaires devront donc répondre aux exigences de qualité, de productivité, d’innovation et de rentabilité qui s’imposent à toutes les entreprises.

Enfin, l’environnement économique tunisien demeure marqué par une croissance faible, une inflation persistante, des difficultés d’accès au financement et une bureaucratie parfois décourageante. Ces contraintes touchent autant les sociétés communautaires que les entreprises privées.

Des réalisations en deçà des espérances

Les chiffres disponibles invitent à la prudence. En mars 2025, environ 160 sociétés communautaires avaient été créées, dont 77 % étaient des sociétés locales orientées principalement vers l’agriculture. Quelques mois plus tard, en août 2025, leur nombre atteignait 255, mais seulement 55 étaient effectivement entrées en activité, soit environ 22 % du total. Le nombre de participants est toutefois passé de 4 000 à 16 550 en moins d’un an, ce qui témoigne d’un intérêt croissant pour cette formule.

Ces chiffres traduisent un paradoxe. D’un côté, l’adhésion populaire progresse ; de l’autre, la majorité des sociétés créées restent au stade administratif. Cette situation montre que créer une entreprise est une chose, la rendre économiquement viable en est une autre.

Une solution miracle ?

Pour revenir au titre de cet article, qualifier les sociétés communautaires de «solution miracle» serait excessif. Aucun modèle économique, à lui seul, ne peut résoudre les problèmes structurels de la Tunisie : faible croissance, chômage élevé, endettement public, déficit commercial, faiblesse de l’investissement et perte de compétitivité.

Les sociétés communautaires peuvent constituer un outil parmi d’autres, mais elles ne remplaceront ni les investissements privés, ni les investissements étrangers, ni les réformes de l’administration, de la justice, de l’éducation ou de la fiscalité.

Leur succès dépendra également de leur capacité à attirer des compétences, à développer des partenariats avec les banques, les universités et les collectivités locales, ainsi qu’à intégrer les nouvelles technologies.

Conclusion : les sociétés communautaires représentent une idée séduisante, porteuse d’une vision plus inclusive du développement. Elles traduisent une volonté de réduire les fractures territoriales et de redonner aux citoyens un rôle actif dans la création de richesse.

Cependant, entre l’idéal et la réalité, l’écart demeure considérable. Sans financement suffisant, sans compétences de gestion, sans environnement économique favorable et sans mécanismes rigoureux de gouvernance, elles risquent de devenir des structures symboliques plus que de véritables moteurs de croissance.

La véritable question n’est donc pas de savoir si les sociétés communautaires sont un mirage ou une solution miracle. Elle est de déterminer si la Tunisie sera capable de réunir les conditions économiques, institutionnelles et humaines nécessaires pour transformer une idée généreuse en réussite durable.

L’avenir de ce modèle dépendra donc moins des textes juridiques que de sa capacité à créer des entreprises rentables, innovantes et bien gérées. Si ces conditions sont réunies, les sociétés communautaires pourront devenir un instrument utile du développement régional. Dans le cas contraire, elles risquent d’alimenter une nouvelle vague de désillusions et de déceptions, dans un pays qui en a déjà connu beaucoup et dont la population est, le moins qu’on puisse dire, à bout de ses nerfs, comme le montrent les manifestations publiques de ces dernières semaines.

* Economiste et consultant international.

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