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Sociétés communautaires | Mirage ou solution miracle ?

13. August 2026 um 12:27

Il est permis de penser que la part du lion des prêts sur l’honneur, sans taux d’intérêts ni garantis ni frais de dossier, instaurés par les dépositions de la loi n°2024-41 du 02 Août 2024 qui a donné lieu au décret d’application n°2026-148  du 23 Juillet 2026 (voir mon article : Le «Mardi noir» à la Bourse de Tunis) et qui prévoit l’attribution d’un crédit à la consommation de 5000 dinars aux ménages, d’un prêt sur l’honneur de 10000 dinars aux promoteurs de petits projets et d’un prêt sur l’honneur de 25000 dinars aux PME et sociétés communautaires, ira en fait à ces dernières, si chères à notre président, et qui n’arrivent pas à décoller malgré un arsenal juridique et des avantages fiscaux très favorables, faute de financement. On peut aussi imaginer que, la mise en place d’un mécanisme de financement de ces sociétés communautaires, sans aucune charge et avec le maximum de facilités et le minimum de bureaucratie, en affectant par la force de la loi 8% des bénéfices réalisés par les banques à la réalisation cet objectif, constitue dans l’esprit de notre président, la motivation principale derrière la publication de ce décret. (Photo : Kaïs Saïed avec les potières de Sejnane, en août 2025).

Dr Sadok Zerelli *

En effet, depuis 2022, les sociétés communautaires occupent une place centrale dans la vision économique du président Kaïs Saïed. Présentées comme un nouveau modèle de développement fondé sur l’économie sociale et solidaire, elles ambitionnent de transformer les citoyens, notamment les jeunes et les habitants des régions marginalisées, en acteurs directs de la création de richesse. Elles reposent sur un principe simple : les membres d’une même communauté s’associent pour exploiter collectivement les ressources locales et partager équitablement les bénéfices.

Cette initiative soulève cependant une question fondamentale : les sociétés communautaires constituent-elles une véritable innovation capable de revitaliser l’économie tunisienne ou ne représentent-elles qu’un mirage économique fondé davantage sur l’idéalisme que sur les réalités du marché ?

Pour répondre objectivement à cette question, je vais adopter, comme à mon habitude, une approche d’ordre universitaire, loin de toute considération de politique politicienne de soutien ou d’opposition au président Saïed.

Un arsenal juridique très favorable

Les sociétés communautaires en Tunisie reposent principalement sur les textes législatifs suivants :

1. Le décret-loi n° 2022-15 du 20 mars 2022 relatif aux sociétés communautaires. Il s’agit du texte fondateur qui définit les objectifs des sociétés communautaires, leurs modalités de création, leur organisation et leur gouvernance et les droits et obligations des associés. 

2. Le décret présidentiel n° 2022-498 du 19 mai 2022, qui approuve les statuts-types des sociétés communautaires locales et régionales. Il fournit un modèle officiel de statuts que les fondateurs doivent adapter lors de la création de leur société. 

3. Le décret-loi n° 2025-3 du 2 octobre 2025, qui a modifié plusieurs dispositions du décret-loi de 2022. Il a notamment revu la classification des sociétés communautaires, leur composition et certaines règles de fonctionnement afin de faciliter leur développement. 

À ces textes s’ajoutent plusieurs arrêtés ministériels et circulaires publiés en 2025 et 2026, ainsi que la création d’un Secrétariat d’Etat chargé de la promotion des sociétés communautaires.

Un projet porteur d’espoir

Le principal mérite de ce modèle est de replacer le citoyen au cœur du développement économique. Contrairement à l’entreprise privée classique, où le profit constitue l’objectif principal, la société communautaire poursuit également des objectifs sociaux : création d’emplois, réduction des inégalités régionales, valorisation des ressources locales et renforcement de la solidarité.

Dans plusieurs régions de l’intérieur, où le chômage dépasse largement la moyenne nationale, ce modèle peut contribuer à mobiliser une main-d’œuvre souvent inactive. L’agriculture, la pêche, l’artisanat, les énergies renouvelables ou encore le tourisme écologique offrent des domaines où ces structures pourraient développer une véritable valeur ajoutée.

Par ailleurs, les sociétés communautaires favorisent un sentiment d’appartenance et de responsabilité collective. Les bénéfices demeurent sur le territoire et peuvent être réinvestis dans le développement local plutôt que d’être transférés vers les grands centres urbains.

Les limites d’un modèle ambitieux

Malgré ses intentions louables, la réussite des sociétés communautaires dépend de plusieurs conditions qui demeurent aujourd’hui incertaines.

Le premier obstacle concerne le financement. La plupart des communautés disposent de peu de capitaux propres. Sans accès durable au crédit, à l’investissement ou aux garanties bancaires, de nombreux projets risquent de rester à l’état d’idée. On peut dire ou au moins espérer qu’avec la publication du décret n°2026-148 le 3 août dernier, cette difficulté va être surmontée. Mais, malheureusement, elle est loin d’être la seule.

En effet, le deuxième défi et non des moindres est celui de la gouvernance. Une entreprise collective exige une gestion transparente, des compétences en comptabilité, en marketing, en droit et en management. Certes, parmi les promoteurs de ces sociétés communautaires, on peut s’attendre à un grand nombre de diplômes de l’enseignement supérieur et chômeurs depuis de longues durées, mais peut-on se rappeler les connaissances acquises sur les bancs de l’université après 10 ou 15 ans de chômage ? Personnellement j’en doute fort

Le troisième obstacle réside dans la compétitivité. Une entreprise, quelle que soit sa forme juridique, doit vendre ses produits ou ses services sur un marché concurrentiel. Les sociétés communautaires devront donc répondre aux exigences de qualité, de productivité, d’innovation et de rentabilité qui s’imposent à toutes les entreprises.

Enfin, l’environnement économique tunisien demeure marqué par une croissance faible, une inflation persistante, des difficultés d’accès au financement et une bureaucratie parfois décourageante. Ces contraintes touchent autant les sociétés communautaires que les entreprises privées.

Des réalisations en deçà des espérances

Les chiffres disponibles invitent à la prudence. En mars 2025, environ 160 sociétés communautaires avaient été créées, dont 77 % étaient des sociétés locales orientées principalement vers l’agriculture. Quelques mois plus tard, en août 2025, leur nombre atteignait 255, mais seulement 55 étaient effectivement entrées en activité, soit environ 22 % du total. Le nombre de participants est toutefois passé de 4 000 à 16 550 en moins d’un an, ce qui témoigne d’un intérêt croissant pour cette formule.

Ces chiffres traduisent un paradoxe. D’un côté, l’adhésion populaire progresse ; de l’autre, la majorité des sociétés créées restent au stade administratif. Cette situation montre que créer une entreprise est une chose, la rendre économiquement viable en est une autre.

Une solution miracle ?

Pour revenir au titre de cet article, qualifier les sociétés communautaires de «solution miracle» serait excessif. Aucun modèle économique, à lui seul, ne peut résoudre les problèmes structurels de la Tunisie : faible croissance, chômage élevé, endettement public, déficit commercial, faiblesse de l’investissement et perte de compétitivité.

Les sociétés communautaires peuvent constituer un outil parmi d’autres, mais elles ne remplaceront ni les investissements privés, ni les investissements étrangers, ni les réformes de l’administration, de la justice, de l’éducation ou de la fiscalité.

Leur succès dépendra également de leur capacité à attirer des compétences, à développer des partenariats avec les banques, les universités et les collectivités locales, ainsi qu’à intégrer les nouvelles technologies.

Conclusion : les sociétés communautaires représentent une idée séduisante, porteuse d’une vision plus inclusive du développement. Elles traduisent une volonté de réduire les fractures territoriales et de redonner aux citoyens un rôle actif dans la création de richesse.

Cependant, entre l’idéal et la réalité, l’écart demeure considérable. Sans financement suffisant, sans compétences de gestion, sans environnement économique favorable et sans mécanismes rigoureux de gouvernance, elles risquent de devenir des structures symboliques plus que de véritables moteurs de croissance.

La véritable question n’est donc pas de savoir si les sociétés communautaires sont un mirage ou une solution miracle. Elle est de déterminer si la Tunisie sera capable de réunir les conditions économiques, institutionnelles et humaines nécessaires pour transformer une idée généreuse en réussite durable.

L’avenir de ce modèle dépendra donc moins des textes juridiques que de sa capacité à créer des entreprises rentables, innovantes et bien gérées. Si ces conditions sont réunies, les sociétés communautaires pourront devenir un instrument utile du développement régional. Dans le cas contraire, elles risquent d’alimenter une nouvelle vague de désillusions et de déceptions, dans un pays qui en a déjà connu beaucoup et dont la population est, le moins qu’on puisse dire, à bout de ses nerfs, comme le montrent les manifestations publiques de ces dernières semaines.

* Economiste et consultant international.

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