Tunisie – Le lent naufrage industriel
Pendant que le débat public s’emballe sur la politique ou le numérique, une autre crise avance en silence. L’industrie manufacturière tunisienne ne s’est pas effondrée d’un coup. Elle s’effrite. Usine après usine, emploi après emploi, compétence après compétence. Un nouveau Policy Brief de l’ASECTU, signé par le Pr. Hatem Mhenni, met des chiffres et des mots sur ce que beaucoup pressentaient sans vouloir le nommer : une désindustrialisation structurelle, silencieuse et dangereuse pour la souveraineté économique du pays.
Il y a trente ans, la Tunisie était saluée comme un modèle industriel en Méditerranée. Ses usines de textile habillaient l’Europe, ses ateliers mécaniques alimentaient les chaînes automobiles du Vieux Continent, et ses zones industrielles côtières pulsaient au rythme d’une économie en montée. Ce récit, désormais, appartient au passé. Non pas parce qu’un choc brutal l’a brisé, mais parce qu’un effritement lent, presque invisible, l’a vidé de sa substance.
C’est ce que documente, avec une précision clinique, le Policy Brief publié par l’Association des Économistes Tunisiens (ASECTU) sous la plume du Pr. Hatem Mhenni, de ThEMA et de l’ESC Tunis. Son titre dit tout, en peu de mots : « Ni robotisée, ni protégée : l’industrie tunisienne en déclin ». Un diagnostic qui ne se veut pas alarmiste, mais qui refuse la complaisance.
Le recul en chiffres : ce que les statistiques révèlent
Le premier fait frappant est sa discrétion. Contrairement aux désindustrialisations spectaculaires des années 1980 en Europe du Nord, le déclin tunisien ne se signale pas par des fermetures brutales ou des mouvements sociaux massifs. Il progresse par accumulation de signaux faibles, et c’est précisément ce qui le rend redoutable.
Les données de l’INS et de la Banque mondiale dressent un tableau sans ambiguïté. La part de l’industrie dans le PIB, qui flirtait avec les 30% au milieu des années 1990, est tombée à 23,5% en 2023. Moins spectaculaire encore : la fabrication proprement dite est passée d’un peu plus de 17% à 15% du PIB sur la même période. Chaque point de pourcentage perdu, c’est une capacité productive qui disparaît, des emplois qui ne se reconstituent pas ailleurs, des savoir-faire qui s’éteignent faute de transmission.
La période 2019-2022 a particulièrement aggravé la situation. Entre crise sanitaire, instabilité politique et ralentissement des échanges mondiaux, 433 usines ont fermé leurs portes, dont 138 dans le textile, 73 dans l’agroalimentaire, 42 dans le BTP et les matériaux de construction. Chaque fermeture est une cicatrice dans le tissu productif local, rarement compensée par un projet équivalent.
-17% : Chute des investissements industriels au premier trimestre 2024 par rapport à la même période de l’année précédente. Un signal de désengagement profond, touchant aussi bien les nouveaux projets que les dépenses de modernisation.
Et ce n’est pas un accident conjoncturel. Au premier trimestre 2024, les investissements industriels déclarés ont reculé de 17% sur un an, selon l’APII. Ce chiffre interpelle d’autant plus qu’il ne reflète pas seulement un ralentissement des nouveaux projets, il traduit également un désintérêt pour la modernisation du tissu existant. Une usine qui n’investit pas dans sa mise à niveau est une usine qui prépare sa propre obsolescence.
Le coût social : régions sacrifiées, classe moyenne fragilisée
La désindustrialisation n’est pas une abstraction macroéconomique. Elle a des visages, des adresses et des codes postaux. Dans les régions de l’intérieur -Kasserine, Gafsa, Le Kef, Siliana -, l’industrie n’était pas simplement un secteur : elle était le pourvoyeur d’emplois stables dans des zones où l’agriculture se mécanisait et où les services restaient embryonnaires. Lorsqu’elle se rétracte, c’est tout un écosystème local qui vacille.
Car l’emploi industriel n’est jamais isolé. Il entraîne avec lui des activités de services – logistique, maintenance, restauration collective, transport de personnels. Selon certaines estimations citées dans le Policy Brief, chaque poste industriel sup primé emporte dans sa chute deux à trois emplois indirects. Dans des bassins déjà fragilisés, cet effet multiplicateur à rebours peut désarticuler des communautés entières.
Le résultat est visible dans les statistiques du chômage. Chez les jeunes diplômés des régions intérieures, les taux dépassent parfois les 30%, nourrissant deux dynamiques qui s’alimentent mutuellement : la montée de l’emploi informel, précaire, sans couverture sociale, et l’émigration. Celle-ci ne se dirige plus seulement vers l’Europe, mais aussi vers les grandes villes tunisiennes, creusant encore davantage les inégalités territoriales.
Derrière ces parcours individuels brisés, c’est la classe moyenne dans son ensemble qui se fragilise. Or, la classe moyenne est, pour une économie, bien plus qu’un agrégat statistique : elle est le premier consommateur du marché intérieur, le principal vivier de l’entrepreneuriat et le garant de la stabilité politique. Quand elle s’effiloche, ce sont les fondations du contrat social qui tremblent.
![]()
Une dépendance aux importations qui s’emballe
La désindustrialisation ne creuse pas seulement des plaies sociales. Elle déséquilibre aussi la balance des paiements avec une constance inquiétante. Selon la Banque centrale de Tunisie, les importations de biens manufacturés ont bondi de 22% depuis 2020. Dans le même temps, les exportations industrielles stagnent, et demeurent concentrées à hauteur de 70% sur deux filières, l’électronique et le textile, exposant le pays aux soubresauts de la demande européenne et aux ruptures des chaînes d’approvisionnement mondiales.
Ce n’est pas un simple déséquilibre comptable. C’est un signe de dépendance structurelle croissante. Une économie qui n’assemble plus, qui ne transforme plus, qui sous-traite sa valeur ajoutée à l’étranger, perd progressivement sa capacité à maîtriser ses choix de développement. Le Pr. Mhenni n’hésite pas à nommer ce risque : c’est une question de souveraineté économique. Le tourisme, souvent présenté comme la roue de secours de l’économie, représente certes 12% du PIB, mais c’est un secteur cyclique, exposé aux crises géopolitiques, sanitaires et sécuritaires. Miser sur lui comme substitut à l’industrie, c’est construire sur du sable. Quant aux services non échangeables, leur croissance relative ne crée pas de devises et ne génère que des effets d’entraînement limités sur le reste de l’économie.
Trois scénarios, une seule voie raisonnable
Face à ce diagnostic, le Policy Brief présente trois options de politique publique. La première, le maintien du statu quo, est décrite avec une franchise presque cruelle : elle évite les ruptures immédiates, au prix d’une aggravation silencieuse de tous les déséquilibres. La deuxième option prône une stratégie industrielle ciblée, avec une sélection de filières prioritaires – automobile, agroalimentaire, pharmaceutique, énergies renouvelables – et un soutien affirmé à la modernisation du tissu existant.
La troisième, complémentaire de la précédente, propose une industrialisation territorialisée : des pôles industriels régionaux, dotés d’incitations différenciées et d’infrastructures adaptées, pour corriger les fractures spatiales du développement. La conclusion de l’auteur ne laisse guère de place à l’ambiguïté : seule une stratégie volontariste, articulant ces deux dernières options, est à la hauteur du défi. Elle suppose un État stratège, capable de fixer des priorités, de mobiliser les acteurs et de tenir le cap dans la durée. Elle exige aussi de rompre avec deux illusions tenaces : celle selon laquelle les services pourraient remplacer l’industrie, et celle selon laquelle la sous-traitance à faible valeur ajoutée constitue encore un modèle d’avenir. L’enjeu est de taille.
Moderniser les PME industrielles, aligner la formation professionnelle et les cursus STEM sur les besoins réels des filières, faciliter l’accès à la certification internationale, créer des zones industrielles intelligentes dans les régions de l’intérieur, envisager un fonds souverain industriel, autant de chantiers qui supposent une coordination et une vision que les politiques publiques fragmentées des dernières décennies n’ont pas su produire.
Un signal d’alarme, pas une fatalité
Ce qui rend la lecture de ce Policy Brief à la fois austère et nécessaire, c’est le refus de tout fatalisme. La Tunisie, rappelle l’auteur, dispose encore d’atouts réels : un capital humain relativement qualifié, un tissu entrepreneurial qui a survécu aux crises, une tradition industrielle vivace dans plusieurs territoires, et une position géographique stratégique, au carrefour de l’Europe, de l’Afrique et de la Méditerranée.
Ces atouts ne sont pas éternels. Le capital humain qualifié émigre. Les entrepreneurs désespèrent. Les traditions industrielles s’éteignent quand personne n’investit pour les transmettre. La fenêtre d’opportunité se rétrécit à mesure que la désindustrialisation s’approfondit. C’est en ce sens que le diagnostic de l’ASECTU doit être entendu non comme un bilan post-mortem, mais comme un appel à l’action, urgent, documenté, et politiquement assumé.
Repenser l’industrie tunisienne aujourd’hui, c’est aussi répondre à une exigence sociale fondamentale : offrir à une jeunesse éduquée et impatiente une perspective d’emploi digne, dans un pays qui produit, qui transforme, qui innove. Pas simplement un pays qui regarde passer les flux économiques mondiaux depuis les marges.
*Cet article est à lire également dans le magazine L’Economiste maghrébin, n°939 du 25 février au 11 mars 2026.
————————————-
Hatem Mhenni
Professeur d’économie, ThEMA-ESC Tunis
Auteur du Policy Brief : « Ni robotisée, ni protégée : l’industrie tunisienne en déclin », ASECTU / Savoirs Éco, 2025. BM
La Rédaction
L’article Tunisie – Le lent naufrage industriel est apparu en premier sur Leconomiste Maghrebin.
