Dévaluation stratégique du dollar | Le retour du Plaza Accord ?
LâĂ©conomie amĂ©ricaine se trouve aujourdâhui Ă un point de rupture historique. Entre une dette fĂ©dĂ©rale vertigineuse, des taux dâintĂ©rĂȘt Ă©levĂ©s, un dĂ©ficit budgĂ©taire hors de contrĂŽle et une inflation persistante, les marges de manĆuvre de la premiĂšre puissance mondiale sâamenuisent. Incapable de corriger ses dĂ©sĂ©quilibres par les outils budgĂ©taires classiques, lâadministration Trump serait tentĂ©e de recourir Ă des leviers monĂ©taires non conventionnels : affaiblissement volontaire du dollar, restructuration sĂ©lective de la dette, voire lancement dâun crypto-dollar souverain. Mais ces choix â aux implications gĂ©opolitiques majeures â feraient peser un risque systĂ©mique inĂ©dit sur lâĂ©conomie mondiale, en particulier sur celles des pays du Sud Global.
Yahya Ould Amar *

Ce basculement stratĂ©gique, inspirĂ© de lâhĂ©ritage du Plaza Accord, signale une redĂ©finition potentielle de lâordre Ă©conomique global, dans un climat politique amĂ©ricain profondĂ©ment fragmentĂ©, oĂč la cohĂ©rence doctrinale et la discipline institutionnelle font dĂ©faut.
La conjonction dâun niveau Ă©levĂ© des taux dâintĂ©rĂȘt, dâune inflation persistante et dâun endettement public historique â Ă©valuĂ© Ă 36 500 milliards de dollars, dont 28 900 milliards arriveront Ă Ă©chĂ©ance au cours du mandat de Trump â rĂ©duit drastiquement la flexibilitĂ© budgĂ©taire de lâadministration amĂ©ricaine.
Ă ce fardeau sâajoutent un dĂ©ficit annuel de prĂšs de 1900 milliards de dollars et une charge dâintĂ©rĂȘt estimĂ©e Ă prĂšs de 900 milliards de dollars par an. Or, avec un taux dâintĂ©rĂȘt moyen actuel sur la dette fĂ©dĂ©rale de 2,7 %, la dette arrivant Ă maturitĂ© devra ĂȘtre refinancĂ©e Ă des conditions moins favorables, Ă des taux dĂ©passant les 4%. Cette dynamique entraĂźnera une hausse mĂ©canique du service de la dette, qui pourrait passer de 900 milliards Ă plus de 1500 milliards de dollars par an dans les toutes prochaines annĂ©es, exacerbant le risque dâeffet boule de neige sur les finances publiques.
Economie sous contrainte, géopolitique sous pression
Dans ce contexte, les choix politiques, Ă©conomiques et gĂ©ostratĂ©giques de Washington seront nĂ©cessairement subordonnĂ©s Ă une contrainte de soutenabilitĂ© budgĂ©taire croissante, forçant lâadministration Trump Ă arbitrer entre stabilitĂ© financiĂšre, ambition gĂ©opolitique et impĂ©ratifs de croissance.
Certes, un ratio dâendettement public avoisinant aujourdâhui les 130% du PIB ne constitue pas, en soi, un facteur dĂ©clencheur immĂ©diat de crise dans un monde oĂč le dollar demeure la principale monnaie de rĂ©serve et oĂč la demande pour les obligations du TrĂ©sor amĂ©ricain reste soutenue. Ce seuil ne devient vĂ©ritablement critique quâau-delĂ de 250%, niveau Ă partir duquel la confiance des marchĂ©s, Ă lâĂ©gard des Ătats-Unis, pourrait vaciller, compliquant le financement des dĂ©ficits et contraignant la Federal Reserve (FED) â la Banque centrale amĂ©ricaine â Ă des choix douloureux entre inflation, croissance et stabilitĂ© monĂ©taire.
Ă ces vulnĂ©rabilitĂ©s Ă©conomiques majeures sâajoutent des contraintes institutionnelles structurelles et une incertitude politique grandissante, nourrie par le caractĂšre encore incertain des rĂ©sultats de la politique Ă©conomique menĂ©e Ă lâapproche des Ă©lections de mi-mandat, prĂ©vues dans un an et huit mois. Ce scrutin, qui renouvellera lâensemble des 435 siĂšges de la Chambre des reprĂ©sentants ainsi quâun tiers des 100 siĂšges du SĂ©nat, pourrait profondĂ©ment reconfigurer les Ă©quilibres du pouvoir lĂ©gislatif et, partant, la capacitĂ© de lâexĂ©cutif Ă mettre en Ćuvre son agenda.
Le prĂ©sident Trump ne dispose ni dâun contrĂŽle effectif sur le CongrĂšs (Ă©lection de John Thune Ă la tĂȘte des sĂ©nateurs rĂ©publicains, au dĂ©triment de Rick Scott, le prĂ©fĂ©rĂ© de Trump), ni dâun ascendant incontestĂ© sur lâensemble de son parti, limitant de facto sa capacitĂ© Ă abroger des textes structurants tels que lâInflation Reduction Act â IRA (de nombreux Ătats rĂ©publicains bĂ©nĂ©ficient directement des investissements de lâIRA).
Cette fragilitĂ© politique est aggravĂ©e par une Ă©quipe Ă©conomique fragmentĂ©e, oĂč coexistent sans cohĂ©rence doctrinale des profils technocratiques, des faucons protectionnistes et des reprĂ©sentants des intĂ©rĂȘts financiers de Wall Street.
En lâabsence de vision stratĂ©gique unifiĂ©e en raison des clivages idĂ©ologiques et dâun pilotage institutionnel stabilisateur, les orientations Ă©conomiques de lâadministration Trump pourraient non seulement accentuer la volatilitĂ© macroĂ©conomique dans le monde, mais aussi perturber lâĂ©quilibre financier international, dans un contexte oĂč la prĂ©visibilitĂ© et la cohĂ©rence des politiques publiques deviennent des actifs critiques.
La doctrine Trump : vers un affaiblissement monétaire assumé
Face Ă la dĂ©rive de lâendettement, les rĂ©ponses classiques â relĂšvement des impĂŽts, rĂ©duction des dĂ©penses discrĂ©tionnaires, retour Ă une stricte discipline budgĂ©taire â apparaissent insuffisantes, voire inopĂ©rantes. Le total des recettes fiscales fĂ©dĂ©rales sâĂ©lĂšve Ă environ 5 000 milliards de dollars par an, un niveau structurellement insuffisant au regard des besoins budgĂ©taires actuels. MĂȘme en envisageant une hausse thĂ©orique de 50% des impĂŽts, hypothĂšse Ă©conomiquement irrĂ©aliste et politiquement inapplicable, le dĂ©sĂ©quilibre fondamental des finances publiques amĂ©ricaines ne serait pas rĂ©sorbĂ©.
Faute de marges budgĂ©taires et conscient de la position centrale du dollar dans lâordre monĂ©taire international offrant une latitude unique dont aucun autre pays ne dispose, lâattention de lâĂ©quipe Ă©conomique de Trump se dĂ©place alors vers les leviers monĂ©taires et commerciaux.
Dans la vision qui semble se dessiner, Trump attribue lâĂ©rosion de lâĂ©conomie amĂ©ricaine Ă un dollar structurellement surĂ©valuĂ©, consĂ©quence directe de son statut de monnaie de rĂ©serve mondiale, qui attire les capitaux internationaux mais pĂ©nalise la compĂ©titivitĂ© industrielle des Ătats-Unis. Ce dĂ©sĂ©quilibre, amplifiĂ© selon lui par les subventions injustes accordĂ©es Ă lâindustrie dans des pays comme la Chine, aurait conduit Ă la dĂ©sindustrialisation, Ă lâexplosion des importations et Ă la perte dâemplois â un diagnostic quâil conviendrait toutefois de nuancer : le taux de chĂŽmage amĂ©ricain demeure proche de 4%, soit un quasi plein emploi, et lâĂ©conomie regorge dâemplois de qualitĂ© dans les secteurs non industriels Ă haute valeur ajoutĂ©e notamment les technologies de pointe.
Ă cela sâajoute, dans sa lecture, le rĂŽle stratĂ©gique des Ătats-Unis en tant que garant de la sĂ©curitĂ© mondiale, qui engendre un fardeau militaire croissant, financĂ© par une dette publique soutenable uniquement grĂące Ă la primautĂ© du dollar.
Dans ce cadre, Trump considĂšre quâun affaiblissement volontaire du dollar, combinĂ© Ă une limitation des importations et Ă un rĂ©Ă©quilibrage du partage des dĂ©penses de dĂ©fense avec les alliĂ©s, permettrait de restaurer lâappareil productif national. Ceux qui refuseraient ces nouvelles rĂšgles du jeu seraient, selon cette doctrine, privĂ©s de la protection sĂ©curitaire amĂ©ricaine.
Cependant, cette analyse fondĂ©e sur la seule apprĂ©ciation du dollar apparaĂźt aujourdâhui discutable. Si le billet vert a connu dâimportantes fluctuations, lâindice du dollar (DXY), mesurĂ© face Ă un panier de six grandes devises, se situe actuellement autour de 104, un niveau dĂ©prĂ©ciĂ© par rapport Ă celui de janvier 1971, oĂč il culminait Ă 120.
DĂ©valuer pour dominer : lâhĂ©ritage du Plaza
Cette vision nâest pas sans rappeler lâAccord du Plaza de 1985, lorsque les Ătats-Unis, rejoints par la France, le Japon, lâAllemagne de lâOuest et le Royaume-Uni, avaient coordonnĂ© leurs efforts pour provoquer une dĂ©prĂ©ciation du dollar, jugĂ© alors excessivement fort. Ce prĂ©cĂ©dent historique rĂ©sonne aujourdâhui avec une acuitĂ© particuliĂšre, tant il semble offrir une grille de lecture intellectuelle aux orientations actuelles de la politique Ă©conomique et stratĂ©gique amĂ©ricaine. Lâaffaiblissement dĂ©libĂ©rĂ© du dollar, loin dâĂȘtre une simple tactique conjoncturelle, sâinscrit de plus en plus clairement dans une doctrine cohĂ©rente visant Ă restaurer la compĂ©titivitĂ© industrielle, rĂ©Ă©quilibrer les charges gĂ©opolitiques et redĂ©finir les rapports de force commerciaux et sĂ©curitaires.
Dans le contexte actuel de marchĂ©s financiers hautement interconnectĂ©s et dominĂ©s par des acteurs privĂ©s, tenter de piloter le niveau du dollar via une intervention concertĂ©e ou unilatĂ©rale serait infiniment plus complexe quâĂ lâĂ©poque du Plaza Accord oĂč la majoritĂ© des monnaies Ă©taient encore administrĂ©es par les banques centrales et les marchĂ©s financiers jouaient un rĂŽle beaucoup plus marginal dans les Ă©conomies.
Pour mĂ©moire, le volume des transactions sur le seul marchĂ© des changes Ă©quivaut, en Ă peine deux semaines, Ă lâintĂ©gralitĂ© du produit intĂ©rieur brut mondial annuel. Ce simple ordre de grandeur illustre Ă quel point les Ătats ou banques centrales, malgrĂ© leur puissance nominale, pĂšsent peu face Ă la profondeur, la vitesse et la masse de feu des marchĂ©s financiers internationaux. Toute tentative de manipulation monĂ©taire ou dâintervention unilatĂ©rale sây heurte Ă des dynamiques systĂ©miques largement hors de portĂ©e du contrĂŽle public.
Les droits de douane
Les droits de douane instaurĂ©s par lâadministration Trump apparaissent vraisemblablement comme le prĂ©lude Ă une stratĂ©gie plus large visant Ă refaçonner lâĂ©conomie par le biais dâune dĂ©valuation progressive du dollar, amorcĂ©e dĂšs son arrivĂ©e au pouvoir. En combinant un retrait mĂ©thodique des engagements multilatĂ©raux, des pressions accrues sur les partenaires traditionnels â notamment europĂ©ens, canadiens, mexicains â ainsi que des incitations fiscales ciblĂ©es en faveur de lâinvestissement productif domestique, Trump initie une dynamique de dĂ©saffection relative envers le dollar.
Vers une restructuration de la dette américaine?
Dans ce contexte, une mesure encore hypothĂ©tique mais de plus en plus discutĂ©e Ă Washington serait une restructuration explicite de la dette publique amĂ©ricaine. Celle-ci pourrait prendre la forme, entre autres, dâune taxation des coupons obligataires perçus par les non-rĂ©sidents, dâune rĂ©duction unilatĂ©rale des taux faciaux des obligations du TrĂ©sor amĂ©ricain. Une telle Ă©volution remettrait en cause lâintĂ©gritĂ© perçue dâun pilier central de lâarchitecture financiĂšre mondiale : la dette souveraine amĂ©ricaine, dont moins dâun tiers est actuellement dĂ©tenue par des entitĂ©s Ă©trangĂšres, mais qui demeure le principal actif de rĂ©serve Ă lâĂ©chelle planĂ©taire. Le risque majeur rĂ©side dans le reflux des capitaux Ă©trangers hors des Titres du TrĂ©sor qui provoquerait une hausse brutale des taux dâintĂ©rĂȘt amĂ©ricains, se rĂ©percutant instantanĂ©ment sur les taux de rĂ©fĂ©rence internationaux.
Dans la logique doctrinale de lâĂ©quipe Trump, une telle restructuration de la dette publique ne pourrait quâĂȘtre suivie dâune intervention massive sur les marchĂ©s des changes. Faute de consensus international, notamment avec les alliĂ©s et partenaires des Etats-Unis, la stratĂ©gie amĂ©ricaine pourrait alors basculer vers des mesures unilatĂ©rales coercitives, visant Ă restreindre les flux de capitaux entrants ou Ă taxer les achats Ă©trangers de titres du TrĂ©sor amĂ©ricain. Si de telles actions contribueraient mĂ©caniquement Ă affaiblir le dollar, elles exerceraient en revanche une pression haussiĂšre sur les taux dâintĂ©rĂȘt amĂ©ricains, allant Ă rebours des objectifs de relance Ă©conomique et de soutenabilitĂ© budgĂ©taire.
Une autre option envisagĂ©e serait dâimposer aux dĂ©tenteurs Ă©trangers une conversion forcĂ©e de leurs titres en obligations du TrĂ©sor Ă trĂšs longue maturitĂ© â 50 ou 100 ans â, peu liquides, mais adossĂ©es Ă des lignes de swap de court terme mises en place par la RĂ©serve fĂ©dĂ©rale (FED). Ce mĂ©canisme, reposant sur des accords bilatĂ©raux entre la FED et dâautres banques centrales, permettrait Ă ces derniĂšres dâobtenir des dollars contre leur propre monnaie, avec engagement de rachat Ă une Ă©chĂ©ance convenue, au mĂȘme taux de change, majorĂ© dâun intĂ©rĂȘt. Cette architecture viserait Ă lisser les tensions de liquiditĂ©, tout en forçant une extension de la duration de la dette dĂ©tenue par les non-rĂ©sidents.
Un fonds souverain pour peser sur la valeur du dollar
ParallĂšlement, lâadministration pourrait Ă©galement envisager la crĂ©ation dâun fonds souverain amĂ©ricain, financĂ© par endettement ou rĂ©allocation budgĂ©taire, dont lâobjectif serait de procĂ©der Ă des achats massifs dâactifs Ă©trangers pour peser structurellement sur la valeur du dollar. Ce levier financier pourrait ĂȘtre combinĂ© Ă des instruments de pression gĂ©opolitique â notamment tarifaires ou militaires â pour inciter, voire contraindre, des partenaires stratĂ©giques tels que lâEurope, le Canada, le Japon, TaĂŻwan, la CorĂ©e du Sud ou lâArabie Saoudite Ă souscrire Ă des titres de dette Ă trĂšs long terme â 50 ou 100 ans.
Lâinflation comme outil dâĂ©rosion discrĂšte
Moins visible mais historiquement redoutablement efficace, lâapproche qui consisterait Ă laisser lâinflation autour de 4% Ă©roder progressivement la valeur rĂ©elle des dettes. Cette stratĂ©gie peut ĂȘtre pilotĂ©e de maniĂšre indirecte par des choix politiques : en exerçant une pression sur la RĂ©serve fĂ©dĂ©rale pour quâelle baisse ou limite les relĂšvements de taux, en nommant des gouverneurs favorables Ă une politique monĂ©taire accommodante, et en façonnant un discours public centrĂ© sur la croissance et lâemploi. Trump a dĂ©jĂ demandĂ© Ă la FED de faire baisser son taux directeur (Federal Funds Rate).
Monnaie digitale adossée aux titres du Trésor à échéance
Plus audacieuse, mais porteuse dâun potentiel stratĂ©gique considĂ©rable, lâintroduction dâune monnaie digitale souveraine amĂ©ricaine adossĂ©e aux titres du TrĂ©sor Ă maturitĂ©s longues : 50 ou 100 ans â un crypto-dollar officiel â reprĂ©senterait une vĂ©ritable innovation de rupture dans lâordre monĂ©taire international.
Conçue comme un instrument exclusivement garanti par la dette fĂ©dĂ©rale Ă trĂšs long terme, et accessible aux banques centrales Ă©trangĂšres via un rĂ©seau sĂ©curisĂ©, cette devise numĂ©rique consoliderait le rĂŽle des obligations du TrĂ©sor sur 50 ou 100 ans en tant que collatĂ©ral de rĂ©fĂ©rence Ă lâĂ©chelle mondiale. Un tel dispositif constituerait un levier inĂ©dit de projection de la puissance monĂ©taire amĂ©ricaine Ă lâĂšre numĂ©rique.
Dollar faible entre soulagement géopolitique et risque systémique
Toutefois, affaiblir significativement le dollar reviendrait sans doute Ă un renchĂ©rissement des prix Ă lâimportation aux Etats-Unis mais aussi Ă une remontĂ©e brutale des taux dâintĂ©rĂȘt domestiques avec un risque systĂ©mique de panique des marchĂ©s financiers sâils venaient Ă douter de la solvabilitĂ© ou de la fiabilitĂ© du TrĂ©sor amĂ©ricain. Une telle rupture de confiance dĂ©graderait profondĂ©ment la crĂ©dibilitĂ© du dollar en tant que monnaie de rĂ©serve mondiale et rendrait Ă terme insoutenable le service de la dette fĂ©dĂ©rale.
Certes, ces scĂ©narios comportent des risques majeurs mais lâhistoire Ă©conomique est sans appel : les grandes crises systĂ©miques surviennent non parce quâaucune solution nâexiste, mais parce que les dirigeants refusent dâembrasser la complexitĂ© et dâagir Ă temps. Lâinaction Ă©quivaudrait Ă exposer lâĂ©conomie mondiale Ă une crise Ă©vitable, dont le fardeau pĂšserait de maniĂšre disproportionnĂ©e sur les pays les plus vulnĂ©rables. Mais comment espĂ©rer bĂątir un consensus international Ă©quilibrĂ© lorsque lâadministration amĂ©ricaine actuelle rĂ©cuse les principes mĂȘmes du multilatĂ©ralisme?
Enfin, une politique amĂ©ricaine visant Ă affaiblir le dollar sâaccompagnerait vraisemblablement dâun apaisement des tensions gĂ©ostratĂ©giques, notamment en mer de Chine ou au Moyen-Orient, afin de maintenir un climat de faible risque systĂ©mique.
En Ă©vitant de dĂ©clencher un effet refuge vers leurs propres actifs, les Ătats-Unis chercheraient Ă limiter lâapprĂ©ciation involontaire de leur monnaie. Si le coĂ»t dâune telle stratĂ©gie est portĂ© Ă lâĂ©chelle globale, ses retombĂ©es, dans cette perspective, pourraient paradoxalement favoriser la stabilitĂ© internationale et contribuer Ă une forme de paix systĂ©mique, au moins temporairement.
Choc pour les Ă©conomies du Sud Global
Si la vision de Trump, stratĂ©giquement plausible, venait Ă concrĂ©tiser une politique amĂ©ricaine dâaffaiblissement coordonnĂ© ou pas du dollar, les Ă©conomies du Sud Global seraient en premiĂšre ligne. Loin dâĂȘtre un simple ajustement monĂ©taire, ce projet reprĂ©senterait une rupture majeure dans lâarchitecture Ă©conomique mondiale, dont les consĂ©quences se feraient sentir bien au-delĂ des frontiĂšres amĂ©ricaines.
La dĂ©pendance structurelle des Ă©conomies du Sud au dollar â en tant que monnaie de facturation, dâendettement et de rĂ©serve â les rend particuliĂšrement vulnĂ©rables Ă toute dĂ©valuation du billet vert. Une telle Ă©volution provoquerait une apprĂ©ciation artificielle de nombreuses monnaies locales, dĂ©tĂ©riorant leur compĂ©titivitĂ© Ă lâexport et rĂ©duisant la valeur rĂ©elle des rĂ©serves en dollars des pays. Dans les pays fortement dollarisĂ©s, cela se traduirait par une instabilitĂ© monĂ©taire aiguĂ«, une pression accrue sur les taux de change et des sorties de capitaux dĂ©stabilisatrices.
Resserrement financier au détriment du développement
En parallĂšle, lâun des axes clĂ©s de cette vision reposerait sur lâĂ©viction des investisseurs Ă©trangers des obligations du TrĂ©sor amĂ©ricain pour faire baisser la demande en dollar, via des mesures fiscales ou rĂ©glementaires. Ce retrait forcĂ© ferait mĂ©caniquement grimper les taux dâintĂ©rĂȘt amĂ©ricains, avec un effet domino immĂ©diat sur les taux mondiaux. Pour les pays en dĂ©veloppement, cela signifierait un accĂšs plus coĂ»teux et plus restreint aux marchĂ©s internationaux de capitaux, une contrainte budgĂ©taire renforcĂ©e, et des arbitrages douloureux entre service de la dette et investissement dans les prioritĂ©s nationales.
Ă cela sâajouteraient les retombĂ©es dâun climat commercial globalement plus conflictuel, caractĂ©risĂ© par le retour aux logiques bilatĂ©rales, les mesures de rĂ©torsion et la fragmentation des chaĂźnes dâapprovisionnement â autant de facteurs qui affaibliraient lâintĂ©gration des pays du Sud dans le commerce mondial.
Fragmentation monétaire et recul du multilatéralisme
Enfin, au-delĂ de lâimpact financier immĂ©diat, la vision de Trump remettrait profondĂ©ment en question les fondements du multilatĂ©ralisme Ă©conomique. En substituant aux rĂšgles collectives une logique de rapports de force, les Ătats-Unis fragiliseraient davantage encore des institutions dĂ©jĂ sous tension, comme lâOMC, le FMI ou la Banque mondiale â prĂ©cisĂ©ment celles oĂč les pays du Sud peuvent encore faire entendre leur voix. Sur le plan monĂ©taire, la perte de confiance dans le dollar pourrait contraindre ces pays Ă diversifier leurs ancrages, sans quâaucune alternative crĂ©dible (euro, yuan, monnaies rĂ©gionales) ne soit vĂ©ritablement prĂȘte. Ce processus, sâil est prĂ©cipitĂ©, risque dâaboutir Ă une fragmentation monĂ©taire dĂ©sordonnĂ©e, propice aux crises de change et Ă lâĂ©rosion des rĂ©gulations financiĂšres nationales.
Stratégie de positionnement
Au-delĂ de la sphĂšre diplomatique, la rĂ©ponse du Sud Global doit ĂȘtre financiĂšrement structurante. Il sâagit dâaccĂ©lĂ©rer la diversification des ancrages monĂ©taires par la mise en place de mĂ©canismes rĂ©gionaux robustes : paniers de devises pour le commerce intra-Sud, fonds de rĂ©serves multilatĂ©raux, et accords de swap entre banques centrales du Sud.
SimultanĂ©ment, le dĂ©veloppement de marchĂ©s de capitaux rĂ©gionaux devient un levier indispensable pour rĂ©duire la dĂ©pendance au dollar : cela implique le renforcement des bourses rĂ©gionales, la crĂ©ation ou la consolidation dâagences de notation indĂ©pendantes, et un soutien accru aux banques publiques de dĂ©veloppement. Cette stratĂ©gie vise Ă accroĂźtre la souverainetĂ© financiĂšre, Ă amortir les chocs liĂ©s Ă la hausse des taux internationaux, et Ă offrir aux Ă©conomies du Sud une capacitĂ© de financement endogĂšne, plus prĂ©visible et mieux adaptĂ©e Ă leurs prioritĂ©s structurelles. Il sâagit de bĂątir une architecture Ă©conomique plus rĂ©siliente, fondĂ©e sur la coopĂ©ration Sud-Sud, lâinnovation monĂ©taire et la rĂ©duction des asymĂ©tries systĂ©miques.
En somme, la doctrine Ă©mergente autour dâun dollar affaibli, dâun repli fiscal et dâun dĂ©sengagement multilatĂ©ral marque une rupture avec lâordre Ă©conomique qui a prĂ©valu depuis lâaprĂšs-guerre. Si cette stratĂ©gie offre, Ă court terme, une illusion de rĂ©industrialisation et de souverainetĂ© budgĂ©taire, elle ouvre en rĂ©alitĂ© la voie Ă une instabilitĂ© financiĂšre accrue, Ă une fragmentation monĂ©taire mondiale et Ă une remise en cause des Ă©quilibres multilatĂ©raux.
Pour les Ă©conomies du Sud Global, lâenjeu est vital : il ne sâagit plus seulement de sâadapter, mais de construire une rĂ©ponse proactive et coordonnĂ©e, afin de prĂ©server leur souverainetĂ© Ă©conomique et dâĂ©viter dâĂȘtre les victimes collatĂ©rales dâune nouvelle Ăšre de dĂ©sordre financier international.
* Economiste, banquier et financier.
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