Lâauteur de cet article, un Ă©conomiste spĂ©cialiste en thĂ©orie monĂ©taire et expert international, considĂšre que la derniĂšre dĂ©cision prise par la Banque centrale de Tunisie (BCT) de rĂ©duire son taux directeur de 50%, va certes dans le bon sens, mais est de loin trop timide pour provoquer une reprise de confiance des investisseurs et une vĂ©ritable bouffĂ©e dâoxygĂšne pour les opĂ©rateurs Ă©conomiques. Lâarticle se termine par la proposition de mesures monĂ©taires choc afin de relancer la croissance Ă©conomique et sortir lâĂ©conomie du marasme quâelle connaĂźt depuis plusieurs annĂ©es. Son analyse, objective et basĂ©e sur les enseignements de la science Ă©conomique, ne prĂ©sage rien de bon si un tel Ă©lectrochoc dâordre monĂ©taire nâest pas dĂ©cidĂ© dans les plus brefs dĂ©lais, y compris sâil le faut par un dĂ©cret prĂ©sidentiel, pour remettre lâĂ©conomie tunisienne sur les rails de la croissance Ă©conomique et de la crĂ©ation d empois et de richesses.
Dr. Sadok Zerelli
Tous les opĂ©rateurs Ă©conomiques, mĂȘmes des observateurs et experts comme moi-mĂȘme, attendaient avec impatience que la BCT se dĂ©cide enfin Ă desserrer lâĂ©tau quâelle maintenait sur les opĂ©rateurs Ă©conomiques avec un taux directeur quâelle a augmentĂ© Ă huit reprises depuis la promulgation de la loi de 2016 qui lui accorde lâautonomie de dĂ©cision, et lâa portĂ© jusquâĂ 8%, niveau auquel il se situe depuis deux ans. Ni la nomination dâun nouveau gouverneur, qui nâa fait que reconduire la politique de son prĂ©dĂ©cesseur, ni les pressions exercĂ©es par le PrĂ©sident de la RĂ©publique lui-mĂȘme qui, bien que juriste de formation, a bien compris le caractĂšre nocif dâun taux directeur aussi Ă©levĂ© et lâinefficacitĂ© de la politique monĂ©taire menĂ©e par la BCT, sous le prĂ©texte de lutter contre lâinflation, nây ont rien fait
Finalement, la montagne a accouchĂ© dâune souris et la BCT a bien voulu baisser son taux directeur de 50%, le ramenant de 8% Ă 7,5%, comme si cette baisse infime va changer grand-chose dans le comportement des agents Ă©conomiques et permettre de relancer les investissements, la crĂ©ation dâemplois et la croissance Ă©conomique qui stagne depuis plusieurs annĂ©es entre 1% et 2%, justement depuis que la BCT mĂšne cette politique monĂ©taire trĂšs restrictive basĂ©e sur une spirale dâaccroissement de son taux directeur, dans lâespoir dâarriver Ă maĂźtriser lâinflation, objectif quâelle a lamentablement Ă©chouĂ© Ă atteindre puisque celle-ci avait plafonnĂ© Ă 11,3% et quâelle demeure encore aujourdâhui relativement Ă©levĂ©e (7% en 2024, pour un taux de croissance du PIB qui nâa pas dĂ©passĂ© 1,4% pour la mĂȘme annĂ©e, soit une baisse du pouvoir dâachat gĂ©nĂ©ral et du niveau de vie de la population de 5,6% pour cette seule annĂ©e).
Plus dĂ©cevant encore est le fait que la BCT a baissĂ© par le mĂȘme communiquĂ© le taux de rĂ©munĂ©ration de lâĂ©pargne de 50% aussi, le ramenant de 7% Ă 6,5% et annihilant ainsi du mĂȘme coup le peu dâeffet que pourrait avoir la baisse de 50% de son taux directeur.
En tant quâĂ©conomiste universitaire ayant enseignĂ© pendant des annĂ©es la thĂ©orie monĂ©taire et expert international ayant plus de vingt ans dâexpĂ©rience dans une trentaine de pays africains pour le compte de grands bailleurs de fonds (BAD, BEI, Banque Mondiale, UEâŠ), je dĂ©nonce dans le prĂ©sent article la timiditĂ© voire lâinefficacitĂ© de cette dĂ©cision pour relancer les investissements et sortir lâĂ©conomie nationale de sa torpeur et je propose Ă la fin de mon analyse les mesures choc dâordre monĂ©taire quâil faudrait prendre, Ă mon avis, pour provoquer un vĂ©ritable soubresaut et remettre notre Ă©conomie sur le chemin de la croissance et de la crĂ©ation dâemplois et de richesses.
En introduction, je voudrais faire remarquer Ă lâattention de mes fidĂšles lecteurs et lectrices qui ont dĂ©jĂ lu un ou plusieurs de mes prĂ©cĂ©dents articles sur ce mĂȘme sujet (au moins une bonne quinzaine publiĂ©s depuis trois ou quatre ans dans Kapitalis) que la plupart des idĂ©es et arguments que je prĂ©sente dans le prĂ©sent article ne sont pas vraiment nouveaux, mais quitte Ă me rĂ©pĂ©ter, jâen reprends un certain nombre pour argumenter le prĂ©sent article et convaincre les plus sceptiques et les plus hauts responsables du pays de lâinefficacitĂ© et de la nuisance de la politique monĂ©taire que la BCT mĂšne depuis 2016, et de la pertinence des mesures que je propose Ă la place.
Pour la facilité de compréhension de mon analyse, je vais la présenter, dans le langage le plus simple et accessible au grand public, idée par idée ou argument par argument.
Argument 1 / La premiĂšre fonction dâun Institut dâEmission est de financer lâactivitĂ© Ă©conomique
Fixer et inscrire dans le statut mĂȘme de la BCT que sa premiĂšre mission est la lutte contre lâinflation comme lâont fait les dĂ©putĂ©s qui ont Ă©laborĂ© et votĂ© cette loi de 2016 est une preuve de leur ignorance totale des enseignements de la science Ă©conomique et des mĂ©canismes de base de financement dâune Ă©conomie. Je leur rappelle que la thĂ©orie monĂ©taire est une discipline universitaire qui sâenseigne dans toutes les facultĂ©s de sciences Ă©conomiques du monde et dont certains spĂ©cialistes ont obtenu le prix Nobel en Ă©conomie pour leurs travaux de recherche dans ce domaine. Ne sâimprovise pas Ă©conomiste qui veut, surtout spĂ©cialiste en Ă©conomie monĂ©taire, une des disciplines parmi les plus complexes et difficiles de la science Ă©conomique, en particulier nos ex-lĂ©gislateurs en herbe.
Ces ex-dĂ©putĂ©s amateurs en politique auraient dĂ» savoir que la premiĂšre responsabilitĂ© de la BCT est dâabord de veiller Ă la solvabilitĂ© de lâensemble du systĂšme bancaire (en imposant Ă chaque banque de dĂ©tenir un minimum de rĂ©serves obligatoires pour faire face Ă des demandes de retraits de dĂ©pĂŽts), ensuite de mettre Ă la disposition de lâensemble des agents Ă©conomiques, y compris lâEtat, assez de liquiditĂ©s pour leur permettre de financer leurs activitĂ©s Ă travers ce quâon appelle le processus de refinancement des banques commerciales (achat et vente de titres de crĂ©ance publics et privĂ©s sur le marchĂ© monĂ©taire, ce quâon appelle des opĂ©rations dâopen market ). Sa responsabilitĂ© dans la lutte contre lâinflation nâarrive quâen troisiĂšme position et se limite au contrĂŽle de la masse monĂ©taire en circulation et la fixation du taux directeur qui sert de base de calcul du taux du marchĂ© monĂ©taire (TMM) qui lui-mĂȘme sert de base de calcul des taux dâintĂ©rĂȘt dĂ©biteurs que les banques appliquent Ă leurs clients (TMM + une marge bĂ©nĂ©ficiaire de 4 Ă 5 points selon les banques, soir 12 Ă 13% pour un taux directeur de 8%).
En matiĂšre de politique monĂ©taire, ce qui est fondamental de savoir et que les responsables de notre banque centrale semblent ignorer, est que le taux directeur dâune banque centrale est LA variable de base qui dĂ©termine lâĂ©quilibre macroĂ©conomique gĂ©nĂ©ral dans une Ă©conomie, en assurant lâĂ©quilibre simultanĂ© sur le marchĂ© des biens et services (tel que lâĂ©pargne est Ă©gale Ă lâinvestissement) et lâĂ©quilibre sur le marchĂ© monĂ©taire (tel que lâoffre de monnaie est Ă©gale Ă la demande de monnaie). Selon le niveau du taux directeur de la banque centrale, cet Ă©quilibre gĂ©nĂ©ral peut correspondre Ă un Ă©quilibre de plein emploi sans chĂŽmage ou un Ă©quilibre de sous-emploi avec chĂŽmage involontaire, comme câest le cas en Tunisie oĂč la croissance Ă©conomique nâa jamais Ă©tĂ© aussi faible et le chĂŽmage aussi Ă©levĂ© que depuis que la BCT a enclenchĂ© cette spirale infernale et stupide dâaccroissement de son taux directeur (Je renvoie Ă ce sujet les responsables de notre BCT aux travaux de recherche et au modĂšle du type keynĂ©sien IS/LM dĂ©veloppĂ© par Hicks et pour lesquels il a reçu le Prix Nobel en Ă©conomie).
Argument 2 / Lâinflation nâest pas seulement un phĂ©nomĂšne monĂ©taire
Il nâest pas nĂ©cessaire dâĂȘtre un Ă©minent Ă©conomiste ni lâun de ces «professeurs des universitĂ©s» en sciences Ă©conomiques qui nâont que le titre et qui ne publient jamais aucun article, pour savoir quâil existe quatre causes principales dâinflation, sur trois desquelles le taux directeur de la BCT ne peut avoir aucun effet. Cette rĂ©alitĂ© explique pourquoi, malgrĂ© les huit accroissements successifs auxquels la BCT a procĂ©dĂ© depuis sept Ă huit ans jusquâĂ le porter 8% depuis deux ans, celle-ci nâa jamais rĂ©ussi Ă la ramener au niveau oĂč elle Ă©tait avant lâadoption de la loi de 2016 (4%) et lâinflation reste Ă©levĂ©e encore aujourdâhui (7% pour 2024, aprĂšs avoir atteint mĂȘme 11,3% en 2022/2023).
Je dois faire remarquer Ă ce sujet que la baisse relative de lâinflation quâon enregistre depuis deux ans nâest pas due au succĂšs de la politique monĂ©taire du taux directeur, comme les responsables de la BCT sâen vantent, mais Ă baisse de la demande intĂ©rieure en raison du blocage des salaires et de la baisse du pouvoir dâachat dâun cĂŽtĂ©, et de la dĂ©tente des cours du pĂ©trole et des matiĂšres premiĂšres sur le marchĂ© international de lâautre.
La premiĂšre cause de lâinflation en Tunisie est le dĂ©sĂ©quilibre entre lâoffre et la demande sur chacun des marchĂ©s de biens ou services. Lorsque lâoffre globale (production locale plus importations,) diminue ou reste stable, alors que la demande globale (consommation intĂ©rieure plus exportation) augmente, les prix sâĂ©lĂšvent pour ajuster lâoffre Ă la demande.
Ce phĂ©nomĂšne est aggravĂ© par lâopacitĂ© des circuits de distribution et les spĂ©culateurs qui y sĂ©vissent Ă tous les niveaux.
Compte tenu du stress hydrique en Tunisie, de la baisse de la production agricole et des contraintes dâimportations posĂ©es par la BCT pour prĂ©server les rĂ©serves en devises pour pouvoir payer les Ă©chĂ©ances de la dette extĂ©rieure, on peut considĂ©rer que cette premiĂšre cause est responsable dâau moins 30% ou 40% de lâinflation globale, sur laquelle le niveau du taux directeur ne peut avoir aucun effet.
Pire, en rendant le crĂ©dit plus cher pour les entreprises qui veulent investir et accroĂźtre leur production pour satisfaire la demande, on peut accuser cette politique du taux directeur Ă©levĂ© de gĂ©nĂ©rer et alimenter lâinflation au lieu de la combattre.
La deuxiĂšme cause de lâinflation est celle importĂ©e Ă travers notre commerce extĂ©rieur et qui est dĂ» Ă lâaccroissement des cours du pĂ©trole et certaines matiĂšres premiĂšres et produits agricoles sur le marchĂ© international, aggravĂ© par la dĂ©prĂ©ciation lente et continue du taux de change du dinar, qui est une rĂ©sultante directe du dĂ©ficit de notre balance des paiements.
Il est Ă©vident que le taux directeur de la BCT est impuissant pour lutter contre cette deuxiĂšme source de lâinflation qui est loin dâĂȘtre nĂ©gligeable compte de tenu de la grande ouverture de notre Ă©conomie
La troisiĂšme cause est lâaccroissement des coĂ»ts de production des entreprises, salaires, matiĂšres premiĂšres, taxes, etc. LĂ encore, en augmentant les taux dâintĂ©rĂȘt et les charges de financement des entreprises les obligeant Ă les rĂ©percuter sur leurs prix de vente si elles ne veulent pas faire faillite, on peut accuser la politique du taux directeur Ă©levĂ© de la BCT de contribuer Ă crĂ©er de lâinflation au lieu de la combattre.
Il ne reste donc plus Ă mon sens que 10 ou 20% dâinflation qui est dâorigine strictement monĂ©taire que la BCT pourrait combattre en augmentant son taux directeur dans lâespoir que cela va rĂ©duire les crĂ©dits accordĂ©s par les banques et donc la masse monĂ©taire en circulation, si les conditions de rĂ©ussite de cette politique sont remplies, ce qui est loin dâĂȘtre le cas comme je vais lâexpliquer par la suite.
Argument 3 / Les conditions de rĂ©ussite dâune politique de type monĂ©tariste ne sont pas rĂ©unies en Tunisie
Lâex-Gouverneur, qui est Ă lâorigine de la loi dâindĂ©pendance de la BCT et qui lâa dirigĂ©e jusquâĂ son remplacement il y moins dâun an, a appliquĂ© sur recommandation du FMI (selon ses dires) et probablement sans le savoir (encore moins pour le nouveau qui nâest mĂȘme pas un Ă©conomiste spĂ©cialiste en Ă©conomie monĂ©taire mais en Ă©conomie de lâĂ©nergie) une politique monĂ©taire de type monĂ©tariste basĂ©e sur les enseignements de la thĂ©orie quantitative de la monnaie dont le chef de file est lâAmĂ©ricain Milton Friedmann.
Cette thĂ©orie repose sur une fameuse «Equation de Cambridge » qui stipule que lorsque la masse monĂ©taire en circulation baisse suite Ă une augmentation du taux directeur (ou des rĂ©serves obligatoires imposĂ©es aux banques, une autre politique monĂ©taire alternative), le niveau gĂ©nĂ©ral des prix baisse automatiquement pour le mĂȘme niveau de la production (PIB) si la vitesse de circulation de la monnaie reste constante Ă court terme (nombre de fois oĂč un dinar change de mains durant une pĂ©riode de temps donnĂ©e,)
Or, en Tunisie cette condition fondamentale pour la rĂ©ussite dâune politique monĂ©taire de type monĂ©tariste nâest pas remplie Ă cause de lâimportance du secteur informel ou de ce quâon appelle lâĂ©conomie souterraine (54% du PIB selon certains experts) oĂč le volume et le nombre de transactions sâaccroĂźt Ă chaque fois que la BCT Ă©lĂšve son taux directeur, obligeant davantage dâopĂ©rateurs Ă©conomiques Ă recourir Ă des financements hors des circuits bancaires classiques. Les Ă©conomistes appellent cela les mĂ©canismes de transmission entre lâĂ©conomie rĂ©elle et lâĂ©conomie monĂ©taire, qui sont dâautant plus faibles en Tunisie que, selon une Ă©tude de Fich Solutions, seuls 35% des Tunisiens disposent dâun compte courant bancaire ou postal.
Argument 4 | LâinefficacitĂ© de la politique dâ«ajouter de lâeau, ajouter de la semoule»
Ce proverbe tunisien illustre bien Ă mon sens la politique monĂ©taire appliquĂ©e par la BCT depuis quâelle est indĂ©pendante, qui consiste Ă lutter contre lâinflation par un accroissement de son taux directeur qui lui-mĂȘme contribue Ă crĂ©er davantage dâinflation (en rendant plus cher les crĂ©dits pour les entreprises qui veulent investir ou accroĂźtre leur production et en les obligeant Ă rĂ©percuter lâaccroissement de leurs charges de financement sur leurs prix de vente si elles ne veulent pas faire faillite), ce qui engendre un autre accroissement du taux directeurâŠ
Argument 5 | La baisse simultanĂ©e du taux de rĂ©munĂ©ration de lâĂ©pargne de 50% annule les effets possibles de la baisse de 50% du taux directeur
Dans lâun de mes articles, jâavais expliquĂ©, analyse des agrĂ©gats macro-Ă©conomiques Ă lâappui, que le problĂšme numĂ©ro un de lâĂ©conomie tunisienne, Ă lâorigine de tous les autres (faiblesse des investissements, de la croissance Ă©conomique, accroissement du chĂŽmage, de lâinflation, dĂ©ficit de la balance des paiements, dĂ©prĂ©ciation du dinar, baisse du niveau de vie, etc.) est la faiblesse de lâĂ©pargne nationale qui est passĂ©e de 27% du PIB en 2010 Ă 6% actuellement . Une des causes principales est que depuis que lâinflation sâest emballĂ©e, soit pratiquement depuis 2017, le taux de rĂ©munĂ©ration de lâĂ©pargne est restĂ© presque le mĂȘme rĂ©duisant ainsi le taux de rĂ©munĂ©ration rĂ©el de lâĂ©pargne.
Or, les mĂ©nages ne sont pas dupes et mĂȘme ceux qui nâont jamais mis les pieds dans une Ă©cole, comprennent instinctivement quâils nâont pas intĂ©rĂȘt Ă Ă©pargner parce quâils seront perdants en termes de pouvoir dâachat.
Pire, dans un contexte inflationniste comme celui que nous connaissons depuis plusieurs annĂ©es, lorsque les opĂ©rateurs Ă©conomiques nâont pas confiance dans la capacitĂ© des autoritĂ©s monĂ©taires pour maĂźtriser lâinflation, ils ont tendance Ă accĂ©lĂ©rer leurs consommations Ă court terme parce quâils anticipent une inflation plus grande dans le futur (dâaprĂšs la thĂ©orie des anticipations rationnelles de Lucas) .
Câest exactement ce qui se passe en Tunisie oĂč la consommation intĂ©rieure ne diminue pas malgrĂ© lâaugmentation continue du taux directeur de la BCT et en consĂ©quence des taux dâintĂ©rĂȘt dĂ©biteurs appliquĂ©s par les banques commerciales Ă leurs clients. La seule rĂ©sultante certaine de cette politique monĂ©taire est une baisse de lâĂ©pargne et un accroissement de lâendettement des mĂ©nages et des entreprises.
Dans ce sens, je peux lâaffirmer sans me tromper que la dĂ©cision de baisser de 50% le taux de rĂ©munĂ©ration de lâĂ©pargne va Ă contre sens et annule les effets possibles sur le comportement des agents Ă©conomiques de sa dĂ©cision de rĂ©duire son taux directeur de 50% aussi.
La seule explication que personnellement je trouve (il y a toujours une explication derriĂšre chaque dĂ©cision, il suffit de bien chercher) est que la BCT tient Ă garder intacte la marge bĂ©nĂ©ficiaire des banques qui provient de la diffĂ©rence entre le taux de rĂ©munĂ©ration des dĂ©pĂŽts dâĂ©pargne quâelles reçoivent et le taux dâintĂ©rĂȘt dĂ©biteur quâelles appliquent Ă leurs clients. A partir du moment oĂč elles seront obligĂ©es de rĂ©percuter la baisse de 50% du taux directeur sur leurs taux dâintĂ©rĂȘts dĂ©biteurs, la baisse de 50% du taux de rĂ©munĂ©ration de lâĂ©pargne leur permet de prĂ©server leurs marges bĂ©nĂ©ficiaires. Pour moi, câest une preuve de plus que notre banque centrale est au service des lobbies bancaires avant dâĂȘtre au service de lâĂ©conomie nationale
Argument 6 | La politique monétaire alternative
A supposer que lâĂ©cole de pensĂ©e monĂ©tariste Ă laquelle semblent adhĂ©rer consciemment ou pas lâex comme le nouveau gouverneur de notre BCT soit juste (beaucoup dâĂ©conomistes, comme moi-mĂȘme, nâen sont pas convaincus â voir mon article oĂč je prĂ©sente les diffĂ©rentes Ă©coles de pensĂ©es Ă©conomiques et intitulĂ© « Quel modĂšle de dĂ©veloppement Ă©conomique pour la Tunisie de Kais SaĂŻed ?» ), Ă savoir quâil suffit de contrĂŽler la masse monĂ©taire en circulation pour contrĂŽler lâinflation, les Ă©conomistes monĂ©taristes eux-mĂȘmes, Friedmann en premier lieu, mentionnent clairement quâil existe un autre moyen pour arriver Ă contrĂŽler la masse monĂ©taire en circulation : le taux de rĂ©serves obligatoires que les banques commerciales sont tenues de dĂ©tenir, par des circulaires de la banque centrale
Il faut savoir Ă ce sujet quâen Tunisie, environ 80% de la masse monĂ©taire en circulation est sous forme de monnaie scripturale, câest-Ă -dire de monnaie crĂ©Ă©e par les banques commerciales Ă lâoccasion des crĂ©dits quâelles accordent Ă leurs clients. Or, on dĂ©montre mathĂ©matiquement, que le processus de crĂ©ation monĂ©taire par les banques commerciales est une suite algĂ©brique qui converge vers lâinverse du taux de rĂ©serves obligatoires. Cela veut dire quâaugmentant par circulaire le taux moyen des rĂ©serves obligatoires des banques commerciales par exemple de 5% seulement, rĂ©duit automatiquement de 20 fois leur capacitĂ© de crĂ©er de la monnaie scripturale et gonfler ainsi la masse monĂ©taire en circulation.
La question que tout un chacun(e) se pose est : puisque câest si facile et plus efficace, pourquoi la BCT nâapplique-t-elle pas cette politique des rĂ©serves obligatoires? La seule rĂ©ponse que jâai est que si elle le fait, les banques commerciales vont pouvoir accorder beaucoup moins de crĂ©dit et donc gagner beaucoup moins de bĂ©nĂ©fices alors quâen augmentant son taux directeur, les banques commerciales vont faire beaucoup plus de bĂ©nĂ©fices, surtout Ă cause de cet article 25 de la loi de 2016 qui interdit au TrĂ©sor dâemprunter directement auprĂšs de la banque centrale et lâoblige Ă Ă©mettre des bons du TrĂ©sor dont le taux de rĂ©munĂ©ration est dâautant plus Ă©levĂ© que le taux directeur de la BCT est Ă©levĂ©. Câest aussi simple et aussi choquant que cela. Un Ă©conomiste qui enseigne et vit au Canada, Moktar Lamari pour ne pas le nommer, dont les analyses et conclusions rejoignent totalement les miennes, parle de «vampirisation» de lâĂ©conomie nationale par le lobby bancaire avec la BCT Ă sa tĂȘte, un terme que je nâai jamais entendu ou lu mais que je reprends Ă mon compte.
Argument 7 | Opacité des décisions de la BCT
Aujourdâhui, la mode parmi les hauts responsables de lâEtat est de se cacher derriĂšre telle ou telle commission, tel ou tel conseil dâadministration ou structure administrative pour Ă©chapper Ă leurs responsabilitĂ©s et ne pas subir les consĂ©quences de leurs dĂ©cisions. Cela permet aussi de donner lâimpression au public que câĂ©tait la bonne dĂ©cision Ă prendre puisquâelle a Ă©tĂ© dĂ©battue et votĂ©e souvent Ă lâunanimitĂ© des membres de cette structure administrative ou CA.
Dans le cas de la BCT, aussi bien lâex que le nouveau gouverneur excellent dans cet art dilatoire de responsabilitĂ© et commencent toujours la moindre dĂ©claration par : le CA a dĂ©cidé⊠comme sâils ne sont eux-mĂȘmes que les porte-paroles de leur CA et non pas des Gouverneurs payĂ©s 120 000 dinars par an avec Mercedes, chauffeur, etc., pour tracer et assumer la responsabilitĂ© de la politique monĂ©taire Ă mener dans le pays.
A propos de ce mystĂ©rieux CA de la BCT, il faut savoir que la liste, les CV, et lâexpĂ©rience de ses membres nâest jamais Ă©tĂ© publiĂ©e. Câest dĂ©jĂ une entorse de taille Ă la transparence des dĂ©cisions prises par ce fameux CA. Tout ce quâon sait est quâils sont une vingtaine, souvent des directeurs gĂ©nĂ©raux dâadministration nommĂ©s par leur ministre de tutelle pour reprĂ©senter leurs dĂ©partements ministĂ©riels au sein du CA de la BCT, en plus de trois Ă©conomistes universitaires nommĂ©s par le Gouverneur lui-mĂȘme ou sur sa proposition. A ce sujet, deux remarques sâimposent.
La premiĂšre est que les diffĂ©rents directeurs gĂ©nĂ©raux dâadministration, membres du CA de la BCT, peuvent ĂȘtre trĂšs compĂ©tents dans leurs domaines respectifs (agriculture, industrie, commerce, transport, etc.) mais nâont certainement pas une formation en Ă©conomie monĂ©taire suffisante pour savoir quelles sont les fondements thĂ©oriques de la politique monĂ©taire quâils ont en train dâappliquer, quelles autres politiques monĂ©taires possibles pour maĂźtriser lâinflation, quel est le rĂŽle et lâimpact du taux directeur non seulement sur lâinflation mais aussi sur le niveau auquel sâĂ©tablit lâĂ©quilibre macroĂ©conomique gĂ©nĂ©ral, Ă quelles conditions lâĂ©quation de Cambridge, quâils sont en train dâappliquer et dont ils nâont certainement jamais entendu parler, pourrait-elle rĂ©ussirâŠ
La deuxiĂšme remarque est que les trois Ă©conomistes universitaires qui sont censĂ©s Ă©clairer leur collĂšgues non Ă©conomistes sur les enseignements de la thĂ©orie monĂ©taire et les diffĂ©rentes politiques monĂ©taires possibles pour lutter contre lâinflation selon les diffĂ©rentes Ă©coles de pensĂ©e Ă©conomique (monĂ©tariste, keynĂ©sienne, nĂ©olibĂ©rale), sont nommĂ©s dâune façon opaque par le gouverneur sur la base dâaffinitĂ©s dâidĂ©es quand ce nâest pas de relations personnelles. Personnellement, cela mâintĂ©resse beaucoup de savoir Ă travers la lecture de leurs publications scientifiques (au cas oĂč ils en ont, ce qui nâest souvent pas le cas), sâils appartiennent bien chacun Ă lâune de ces trois Ă©coles et procĂšdent bien Ă des dĂ©bats contradictoires avant de proposer Ă leurs collĂšgues ou au gouverneur de prendre telle ou telle dĂ©cision. Le philosophe allemand Hegel ne disait-il pas que câest seulement de la contradiction que naĂźt la vĂ©ritĂ©?
Argument 8 / Benchmark
Admettons que je ne comprends rien Ă lâĂ©conomie monĂ©taire et que Hicks ne mĂ©ritait pas le Prix Nobel en Ă©conomie qui lui a Ă©tĂ© dĂ©cernĂ© pour ses travaux de recherche sur lesquels je me base dans mes analyses, montrant sans Ă©quivoque le lien entre le taux directeur dâune banque centrale et le niveau auquel sâĂ©tablit le niveau du PIB et donc le taux de croissance Ă©conomique dâun pays, il y a quand mĂȘme des comparaisons internationales (benchmark) qui parlent dâelles-mĂȘmes.
Je ne vais pas citer des pays dĂ©veloppĂ©s comme la Grande-Bretagne ou le Japon ou les Etats-Unis⊠des pays desquels des annĂ©es lumiĂšres nous sĂ©parent tant en termes de transparence de leurs politiques monĂ©taires que de compĂ©tence des gouverneurs de leurs banques centrales et des rĂ©sultats quâils arrivent Ă obtenir, mais de pays proches et de taille et niveau de dĂ©veloppement proches de la Tunisie.
Au Maroc, un pays oĂč lâĂ©conomie est basĂ©e essentiellement sur les phosphates, lâagriculture et le tourisme, comme la nĂŽtre, le taux directeur de la banque centrale est de 2,25%, le taux dâinflation annuelle pour lâannĂ©e 2024 est de 0,8% (ce nâest pas une erreur de frappe, je dis bien 0,8% par an et non pas par mois comme chez nous) et le taux de croissance Ă©conomique est de 3,5% avec 3,9% attendu pour 2025 selon le FMI (contre, je le rappelle, un taux directeur de 7,5% selon la derniĂšre dĂ©cision de la BCT, un taux dâinflation officiel en 2024 de 7% et un taux de croissance de 1,4% en Tunisie).
Dans les huit pays de lâUnion Ă©conomique et monĂ©taire ouest-africaine (UEMOA) qui partagent une monnaie commune, le «franc CFA» et une politique monĂ©taire gĂ©rĂ©e par la Banque centrale des Ătats de lâAfrique de lâOuest (BCEAO : BĂ©nin, Burkina Faso, CĂŽte dâIvoire, CĂŽte dâIvoire, GuinĂ©e-Bissau, Mali, Niger, SĂ©nĂ©gal et Togo), le taux directeur actuel est de 3,5%, le taux dâinflation en glissement annuel sâest Ă©tabli Ă 2,6% en dĂ©cembre 2024 et le taux de croissance du PIB rĂ©el pour la mĂȘme annĂ©e 2024 sâest Ă©tablit Ă 6,2%.
Est-ce que ces dirigeants des banques centrales africaines, auxquels on a tendance Ă se croire supĂ©rieurs parce quâon a la peau plus claire, sont plus compĂ©tents que les nĂŽtres? Il y a lieu de le croire. En tout cas, moi je le crois sur la base de leurs performances en matiĂšre de bonne gouvernance Ă©conomique par rapport Ă celles de nos responsables.
Conclusion
Pour cet article, jâai deux conclusions, lâune est sĂ©rieuse et professionnelle et lâautre est humoristique.
Sur le plan professionnel, je considĂšre dâaprĂšs ma formation dâĂ©conomiste, mon suivi rĂ©gulier de tous les indicateurs et agrĂ©gats macro-Ă©conomiques et mon expĂ©rience internationale, que notre Ă©conomie est non seulement malade mais elle est mĂȘme mourante (je ne lui donne pas plus de trois ou quatre ans de survie, avant la banqueroute de lâEtat, le dĂ©faut de paiement et le passage devant les crĂ©anciers des clubs de Paris pour nĂ©gocier le rĂ©Ă©chelonnement la dette publique et celui de Londres pour la dette privĂ©e, avec Ă la clĂ© une explosion sociale Ă cĂŽtĂ© e laquelle la rĂ©voltĂ© du pain de1980 et la rĂ©volution de 2011 apparaĂźtront comme des incidents mineurs).
Or, quand quelquâun est mourant, le seul espoir de le sauver est un Ă©lectrochoc. Dans le cas de notre Ă©conomie, cet Ă©lectrochoc doit consister Ă mon avis en une baisse de 4 points du taux directeur pour le ramener Ă 3,5%, simultanĂ©ment quâune augmentation de 4 points du taux moyen de rĂ©serves obligatoires des banques pour limiter drastiquement leur capacitĂ© Ă crĂ©er de la monnaie et une augmentation de 2 points du taux de rĂ©munĂ©ration de lâĂ©pargne pour le porter Ă 8,5% et encourager lâĂ©pargne, source de lâinvestissement, de la crĂ©ation dâemplois et de croissance Ă©conomique.
Je parie publiquement tous mes diplĂŽmes obtenus de trois des meilleurs universitĂ©s du monde (Sorbonne, et Dauphine en France et MIT aux Etats-Unis) et mes vingt ans dâexpĂ©rience internationale dans une trentaine de pays, que dans dĂ©lai six mois au maximum, les opĂ©rateurs Ă©conomiques reprendront confiance, les investissements et la croissance Ă©conomique seront relancĂ©s et le sang recommencera Ă couler dans les veines de notre Ă©conomie. Si le Gouverneur de la BCT et son CA ne veulent pas prendre ces mesures, câest au prĂ©sident KaĂŻs SaĂŻed, premier responsable du pays et du sort de son Ă©conomie, de le faire par dĂ©cret prĂ©sidentiel sâil le faut .
Ma conclusion dâordre humoristique est basĂ©e sur un article que jâavais publiĂ© il y a deux ans environ dans cette mĂȘme magazine Kapitalis intitulĂ© «La politique monĂ©taire de la BCT jugĂ©e par lâIA » . Dans cet article, jâavais reproduit la rĂ©ponse intĂ©grale de ChatGPT 4 Ă la question que je lui avais posĂ©e dâĂ©valuer la politique monĂ©taire suivie par notre banque centrale. Jâavais Ă©tĂ© frappĂ© et mĂȘme impressionnĂ© par la pertinence de sa rĂ©ponse, la profondeur de son analyse et la perspicacitĂ© de ses conclusions qui rejoignaient totalement les miennes. Il a reconnu que la politique monĂ©taire suivie par la BCT est dâordre monĂ©tariste, basĂ©e sur la thĂ©orie quantitative de la monnaie et lâĂ©quation de Cambridge dont il a reproduit la formule exacte et expliquĂ© la signification de chacun des paramĂštres ainsi que les hypothĂšses sous-jacentes pour son succĂšs. Il a identifiĂ© que ces hypothĂšses ne se vĂ©rifient pas en Tunisie Ă cause de lâimportance du secteur informel qui affaiblit le mĂ©canisme de transmission entre lâĂ©conomie rĂ©elle et lâĂ©conomie monĂ©taire⊠Ainsi, sans avoir jamais mis les pieds en Tunisie (puisquâil nâen a pas !), il semble connaĂźtre la structure de lâĂ©conomie tunisienne et la sociologie de sa population mieux que les responsables de notre BCT qui y vivent!
DâoĂč mâest venue lâidĂ©e de proposer au PrĂ©sident Kais SaĂŻed de nommer comme Gouverneur de la BCT Monsieur ChatGPT (ou Mme lâIA, pour ne pas ĂȘtre accusĂ© de sexisme). Lui au moins, il nâaurait pas besoin dâun salaire annuel de 120 000 dinars, dâune Mercedes avec chauffeur, dâune autre voiture pour sa femme et ses enfants (puisquâ il nâen a pas) et de billets en classe affaires pour ses allers et retours Ă Washington ou Davos. Les opĂ©rateurs Ă©conomiques seront contents puisquâ ils auront moins dâintĂ©rĂȘt Ă payer sur leur crĂ©dit, la croissance Ă©conomique reprendra, les chĂŽmeurs trouveront du travail et le budget de lâEtat fera lâĂ©conomie du salaire et avantages du Gouverneur. Que demande le peuple ?
PS : Ceux et celles que la morositĂ© de lâactualitĂ© Ă©conomique, politique et culturelle dans notre pays dĂ©prime comme elle me dĂ©prime, peuvent visiter mon blog «PoĂšmes de la vie» pour y lire des poĂšmes dâordre mĂ©taphysique oĂč je laisse mon esprit voyager dans le temps et lâespace Ă la recherche de sĂ©rĂ©nitĂ© et de sens de notre passage Ă©phĂ©mĂšre sur cette belle planĂšte quâon appelle la Terre, un grain de sable dans lâimmensitĂ© de lâuniversâŠ
Lâarticle La dĂ©cision de la BCT de baisser son taux directeur de 50 points ou quand la montagne accouche dâune souris ! est apparu en premier sur Kapitalis .