Monnaie – Chronique d’une indépendance sous tension
Il est des moments où les certitudes économiques se fissurent sous la pression de l’histoire. La monnaie, que l’on croyait neutre, technique, presque froide, redevient soudain un instrument profondément politique. La récente inflexion des projections de la Banque centrale européenne n’est pas un simple ajustement statistique : elle révèle une transformation plus profonde, presque philosophique, du rôle des banques centrales dans un monde désormais dominé par les chocs géopolitiques. La guerre au Moyen-Orient, en ravivant le spectre d’une inflation énergétique, agit comme un révélateur brutal : l’indépendance monétaire, longtemps érigée en dogme, se heurte aujourd’hui à la réalité d’un monde instable où l’économie ne peut plus être pensée hors du politique.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes, mais ils ne disent pas tout. Une inflation attendue à 2,6 % en 2026, une croissance ramenée à 0,9 % : derrière ces données se dessine une tension fondamentale, presque tragique, entre deux impératifs contradictoires. Stabiliser les prix ou soutenir l’activité ? Agir ou attendre ? La BCE se retrouve enfermée dans ce dilemme classique, mais exacerbé par la nature même du choc.
Car cette inflation n’est pas le produit d’un excès de demande. Elle est importée, énergétique, géopolitique. Elle échappe, en grande partie, aux leviers traditionnels de la politique monétaire. En ce sens, elle met en échec l’héritage intellectuel de Milton Friedman, pour qui l’inflation relevait avant tout d’un phénomène monétaire. Le réel, une fois encore, déborde la théorie.
Dans cette configuration, relever les taux revient à agir sur les symptômes plutôt que sur les causes. C’est contenir la demande intérieure sans pouvoir infléchir le prix du pétrole ou du gaz. C’est, en somme, accepter une forme de sacrifice économique au nom de la crédibilité monétaire.
Mais peut-on encore parler de crédibilité lorsque les instruments apparaissent impuissants face à l’origine du choc ? La question, longtemps théorique, devient aujourd’hui concrète.
Banques centrales : entre indépendance proclamée et dépendance réelle
Depuis plusieurs décennies, l’indépendance des banques centrales s’est érigée en principe presque intangible. Elle était censée assurer la discipline monétaire, prémunir contre les dérives inflationnistes des gouvernements et stabiliser les anticipations. Les travaux de Robert Barro, bien connus de nos étudiants, ont conféré à cette doctrine une base théorique robuste : pour être crédible, la politique monétaire devait être affranchie des aléas et des cycles politiques.
Mais l’histoire récente a profondément ébranlé cette architecture. La crise financière de 2008, puis la pandémie, ont transformé les banques centrales en acteurs centraux de la stabilisation économique. Elles ont injecté des liquidités massives, soutenu les marchés, parfois même financé indirectement les États. Loin d’être des institutions neutres, elles sont devenues des piliers du système.
Aujourd’hui, avec le retour des chocs géopolitiques, une nouvelle étape est franchie. La BCE ne réagit plus seulement à des déséquilibres économiques internes ; elle doit intégrer des variables exogènes, imprévisibles, souvent violentes. Elle devient, malgré elle, un acteur du monde.
Les anticipations des grandes institutions financières – J.P. Morgan, Barclays, Morgan Stanley – traduisent cette mutation. Elles ne se contentent plus d’analyser des fondamentaux économiques; elles tentent d’anticiper des décisions prises dans un environnement saturé d’incertitudes politiques. Le calendrier des hausses de taux, désormais envisagé dès avril avec des prolongements en juin, juillet ou septembre, devient lui-même tributaire d’événements qui échappent à la sphère économique.
Dans ce contexte, l’indépendance apparaît comme une fiction utile mais incomplète. Elle existe dans les statuts, mais elle se heurte aux contraintes du réel.
Le langage des banquiers centraux : une rhétorique de l’incertitude
Les mots ont changé. Ils sont devenus plus prudents, mais aussi plus chargés. Lorsque François Villeroy de Galhau (3*) évoque un conflit « plus long, plus intense », il ne se contente pas de décrire une situation géopolitique : il prépare les esprits à une inflexion monétaire. Le discours des banquiers centraux, autrefois technique, s’est mué en un exercice d’équilibriste, où chaque phrase doit à la fois rassurer et alerter.
Cette évolution n’est pas anodine. Elle traduit une transformation profonde du rôle des banques centrales dans la formation des anticipations. Comme l’a montré Paul Krugman (4*), la politique monétaire est aussi une politique des attentes. Or, dans un monde incertain, ces attentes deviennent elles-mêmes instables.
La BCE doit ainsi naviguer entre deux écueils : agir trop tôt et risquer de casser la croissance, ou agir trop tard et perdre le contrôle de l’inflation. Ce dilemme, déjà présent en 2022, revient aujourd’hui avec une intensité accrue. Mais cette fois, l’institution semble déterminée à ne pas répéter les hésitations du passé.
L’onde de choc européenne et ses résonances tunisiennes
Pour la Tunisie, cette séquence européenne n’est pas un simple épisode lointain. Elle constitue une onde de choc aux multiples canaux de transmission, économiques, financiers et sociaux.
Le premier de ces canaux est monétaire. Un resserrement des taux en zone euro tend à renforcer l’attractivité de la devise européenne, ce qui exerce une pression sur le dinar. Dans un pays où les équilibres extérieurs sont fragiles, cette dynamique peut rapidement se traduire par une dépréciation, alimentant à son tour l’inflation importée.
Le second canal est financier. La hausse des taux européens renchérit le coût du capital à l’échelle mondiale. Pour une économie comme la Tunisie, déjà confrontée à des contraintes de financement, cela signifie un accès plus difficile et plus coûteux aux marchés internationaux. La dette devient plus lourde, les marges de manœuvre budgétaires plus étroites.
Mais c’est peut-être par le canal réel que l’impact sera le plus durable. Une croissance européenne affaiblie réduit la demande adressée aux exportations tunisiennes. Elle pèse sur le tourisme, sur les investissements, sur l’ensemble des flux qui relient la Tunisie à son principal partenaire économique.
À cela s’ajoute la question énergétique. La hausse des prix du pétrole et du gaz, amplifiée par les tensions géopolitiques, frappe directement une économie dépendante des importations. Elle alimente l’inflation, creuse le déficit extérieur et fragilise le pouvoir d’achat.
Ainsi, la Tunisie se retrouve à la croisée des vulnérabilités : monétaire, financière, commerciale et énergétique.
Repenser l’indépendance à l’échelle nationale : le cas tunisien
Dans ce contexte, le débat sur l’indépendance des banques centrales prend une dimension particulière. La Banque centrale de Tunisie, comme ses homologues, est confrontée à une équation complexe : contenir l’inflation sans étouffer une économie déjà fragile.
Mais la question dépasse le cadre strict de la politique monétaire. Elle renvoie à la cohérence globale du « policy mix ». Comme le souligne Olivier Blanchard (5*), la coordination entre politique monétaire et politique budgétaire est devenue essentielle dans un monde marqué par des chocs multiples.
Pour la Tunisie, cela implique de sortir d’une approche fragmentée des politiques économiques. La lutte contre l’inflation ne peut reposer uniquement sur les taux d’intérêt. Elle nécessite une stratégie plus large, intégrant la politique énergétique, la politique industrielle et la gestion des équilibres extérieurs.
L’indépendance de la banque centrale, dans ce cadre, ne doit pas être remise en cause, mais repensée. Non pas comme une séparation stricte, mais comme une articulation intelligente entre différentes sphères de décision.
Vers une économie de l’incertitude permanente
Au fond, ce que révèle la séquence actuelle, c’est l’entrée dans une nouvelle ère. Une ère où les chocs ne sont plus exceptionnels mais permanents, où l’incertitude devient la norme, où les frontières entre « économie » et « géopolitique » s’effacent.
Dans ce monde, les banques centrales ne peuvent plus se contenter d’être des gardiennes de la stabilité des prix. Elles doivent devenir des institutions capables d’absorber les chocs, d’orienter les anticipations, de participer à la résilience globale des économies.
Mais cette transformation a un prix : celui de la fin de l’illusion de neutralité. La politique monétaire est, et restera, profondément politique.
Pour la Tunisie, l’enjeu est clair. Il ne s’agit pas seulement de s’adapter aux décisions de la BCE, mais de construire une capacité interne de résistance et d’anticipation. Cela suppose des réformes structurelles, mais aussi une réflexion renouvelée sur le rôle de l’État, des institutions et des politiques économiques.
Car dans un monde incertain, la véritable indépendance n’est peut-être pas celle des banques centrales, mais celle des économies elles-mêmes.
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(2*) Robert Joseph Barro est un macroéconomiste américain, né le 28 septembre 1944 à New York et professeur d’économie à l’université Harvard. Barro est connu pour ses contributions en macroéconomie, notamment ses travaux sur la croissance économique et les effets des politiques fiscales. Il est considéré comme un économiste de tendance libérale classique voire libertarien, influençant les débats économiques contemporains.
(3*) François Villeroy de Galhau est né le 24 février 1959 à Strasbourg. Il est un ancien élève de l’ENA et inspecteur des finances, ayant rejoint la direction du Trésor en 1988.
(4*) Paul Krugman né le 28 février 1953, est un économiste américain renommé et professeur à l’Université de Princeton, connu pour ses contributions à la théorie du commerce international. Krugman écrit sur des sujets économiques variés tels que la distribution des revenus, la fiscalité, la macroéconomie et il est éditorialiste au New York Times. En plus de ses travaux académiques, Paul Krugman a reçu le Prix Nobel d’économie pour ses avancées dans la compréhension des échanges internationaux.
(5*) Olivier Blanchard est un économiste français né le 27 décembre 1948. Il est principalement connu pour ses contributions à la macroéconomie, et pour avoir été l’économiste en chef du Fonds monétaire international entre 2008 et 2015.
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* Dr. Tahar EL ALMI,
Economiste-Economètre.
Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,
Psd-Fondateur de l’Institut Africain
D’Economie Financière (IAEF-ONG)
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