Ciprian Mihali: « Nous voulons faire de l’espace francophone un lieu d’amorçage des projets »
L’espace francophone traverse aujourd’hui une période de transformation profonde. Nos sociétés font face non seulement à des crises isolées, mais aussi à une accumulation de défis sécuritaires, climatiques et environnementaux. Dans ce contexte, la Francophonie doit se réinventer afin de promouvoir une vision plus inclusive, plus visible et plus efficace, ancrée dans ses fondations culturelles et linguistiques. Cela intervient à l’occasion de la visite en Tunisie de Ciprian Mihali, conseiller personnel du président de la Roumanie pour la Francophonie. Interview.
La Francophonie, justement, pour l’OIF, quels sont les défis à relever ? Vous avez évoqué plusieurs points, notamment la diplomatie économique, l’aspect culturel. Mais pour faire avancer aujourd’hui les intérêts de la Francophonie, que faut-il faire ?
Ciprian Mihali: Il faut d’abord que le nouveau ou la nouvelle, même si nous espérons bien le nouveau secrétaire général, soit la voix de toute la Francophonie, et pas seulement celle d’une organisation politique qu’est l’OIF. La famille francophone compte aujourd’hui beaucoup plus d’organisations que l’OIF. Bien sûr, il y a les opérateurs, mais il y a aussi les organisations de la société civile, les organisations patronales, les organisations de femmes, les organisations de jeunes, partout dans l’espace francophone. Il faut que toutes ces voix puissent être entendues dans les décisions concernant nos sociétés.
Nous défendons aussi une nouvelle vision de la Francophonie, beaucoup plus politique. Elle doit devenir un acteur important sur la scène internationale, capable de porter la voix de plus de 50 pays et de défendre les intérêts égaux de pays de tailles différentes, mais unis dans une même famille.
Il faut donc une Francophonie plus politique, mais aussi plus pragmatique, capable de dépasser les beaux discours pour prendre des décisions concrètes en faveur du bien-être de nos sociétés. Elle doit regagner la confiance de nos peuples. La Francophonie sera efficace lorsque nos femmes, nos hommes, nos jeunes et toutes les générations y trouveront une voix qui les représente et défend leurs intérêts.
Une stratégie économique fondée sur la synergie
Il y a eu plusieurs missions économiques, notamment à Djibouti et au Cambodge. Dans la mesure où le candidat roumain Dacian Cioloș est élu à la tête de l’OIF, quelle vision économique comptez-vous porter ?
Ciprian Mihali: Le candidat roumain au poste de secrétaire général de la Francophonie, M. Dacian Cioloș, a une stratégie économique très claire. Elle part d’un constat : l’écart entre nos ambitions et nos moyens reste important. Les crises internationales ont réduit nos marges d’action, alors que nos ambitions demeurent fortes.
Il faut donc réduire ce décalage en associant non seulement les acteurs étatiques, mais aussi le secteur privé, les grandes institutions internationales, les banques, les entreprises, les agences de développement et les acteurs de la coopération. L’idée est de faire de la Francophonie un espace de synergie où différentes ressources, compétences et capacités financières peuvent se rencontrer et travailler ensemble.
Nous voulons aussi faire de l’espace francophone un lieu d’amorçage des projets. Les grands projets de développement nécessitent des ressources importantes, et l’OIF peut jouer un rôle de catalyseur. Si l’OIF contribue à ce premier appui, elle peut rendre ces projets accessibles, même à des pays qui n’ont pas toujours les moyens d’y accéder directement.
Enfin, il faut renforcer le lien entre la formation et l’employabilité. Nos sociétés souffrent d’un décalage entre une formation souvent de bonne qualité et un marché du travail très exigeant. L’OIF peut aider à combler ce manque en travaillant avec les associations patronales, les universités, les entreprises, les banques et la presse.
Comment faire face à la concurrence du monde anglophone, notamment en Afrique, alors que la langue chinoise prend aussi de plus en plus de place ?
Il ne s’agit pas de renverser la donne. Nous ne sommes pas dans une compétition avec l’anglais, mais dans une forme de concurrence positive, fondée sur l’attractivité. Les jeunes générations sont très pragmatiques. Elles sont souvent anglophones, mais lorsque le français peut leur offrir un avantage sur le marché, elles y reviennent.
Le français peut constituer un atout différenciant. Dans un monde où tout le monde parle anglais, il faut savoir se distinguer. Les soft skills, comme on dit en anglais, peuvent aussi venir du français. Cette langue peut offrir, au Kenya, au Ghana, en Europe, en Asie ou en Amérique latine, un avantage qui aide les jeunes à mieux construire leur avenir.
Votre présence aujourd’hui vise-t-elle à obtenir le soutien de la Tunisie ? Quels sont les objectifs de cette visite ?
C’est d’abord une visite très symbolique, une visite d’appréciation de la contribution de la Tunisie à la grande famille francophone. La Tunisie a toujours été présente. Elle a une sensibilité forte pour la Francophonie et pour le multilatéralisme.
Sur le plan bilatéral, nous pouvons saluer l’excellente relation durable entre nos deux pays à travers les époques. J’ai eu aujourd’hui une rencontre au ministère des Affaires étrangères, une excellente rencontre avec les autorités tunisiennes. Nous nous félicitons réciproquement de la qualité de nos relations.
Nous comptons bien sûr sur le soutien de la Tunisie pour cette candidature. Mais nous évoquons aussi nos dossiers communs et cherchons à développer nos actions. Je viens en tant que porte-parole du président de la Roumanie, avec un message d’amitié, d’encouragement et de solidarité aux autorités et au peuple tunisien.
Pouvez-vous donner un aperçu des dossiers qui seront au centre de la coopération entre la Tunisie et la Roumanie ?
Il s’agit d’abord de dossiers économiques. Une mission économique tunisienne est prévue en Roumanie à la fin de l’année 2025, et une mission économique roumaine aura lieu en Tunisie dans les prochains jours.
Les échanges entre nos deux pays sont aussi importants dans les domaines de l’éducation et de la formation, notamment dans le secteur médical, mais aussi dans les secteurs technologique et de l’ingénierie. Nos échanges économiques sont d’excellente qualité, avec des chiffres impressionnants pour deux pays de taille moyenne comme la Roumanie et la Tunisie.
Il existe également des dossiers culturels. Notre ambassade travaille beaucoup à renforcer la connaissance mutuelle entre nos deux pays. Nous avons récemment participé à la Foire du Livre avec un stand assuré par l’Institut culturel roumain. Plusieurs dossiers sont donc actifs et peuvent encore être développés. Je suis convaincu que cette excellente relation bilatérale va continuer et que nous nous retrouverons aussi ensemble dans la grande famille francophone.
Le mot de la fin ?
Que cette belle lumière tunisienne nous guide dans nos parcours et dans nos décisions.
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