Dans une étude récente intitulée « Règles d’origine UE–Tunisie : enjeux économiques et portée de la ratification », l’Institut Arabe des Chefs d’Entreprises (IACE) analyse les répercussions critiques de l’adoption de la convention révisée sur les règles d’origine préférentielles pan-euro-méditerranéennes (PEM).
Cette ratification, qui vient pérenniser les assouplissements appliqués de manière transitoire depuis mars 2025, est présentée comme le rempart indispensable contre le rétablissement de barrières tarifaires qui menaçaient directement la compétitivité du site Tunisie. En sécurisant ce nouveau cadre juridique, la Tunisie modernise son Accord d’association de 1995 et s’aligne sur les standards de ses concurrents régionaux. Evitant ainsi un décrochage économique majeur sur son principal marché d’exportation.
Une flexibilité accrue pour le cumul d’origine
L’analyse de l’IACE met en lumière une transformation profonde des mécanismes de l’origine locale, désormais régis par une souplesse renforcée pour l’obtention de l’exonération des droits de douane. Le pivot de cette réforme réside dans l’élargissement du cumul de l’origine à un vaste réseau de partenaires du processus de Barcelone, incluant notamment le Maroc, l’Égypte, la Jordanie et la Turquie. Cette évolution permet aux industriels tunisiens d’intégrer des matières premières provenant de ces pays tout en conservant le statut de « produit originaire » lors de l’exportation vers l’Union européenne. Pour le secteur textile, les simplifications sont majeures : des opérations de coupe et de confection sont désormais jugées suffisantes pour garantir l’accès en franchise de droits. Levant ainsi des verrous techniques qui pesaient historiquement sur la fluidité des échanges.
Un bouclier tarifaire pour le secteur textile
L’étude souligne l’urgence de cette stabilisation réglementaire au regard de la fragilité des indicateurs sectoriels observés en 2025. Le secteur du textile et de l’habillement, qui emploie 150 000 personnes et génère 3 milliards de dinars de recettes nettes annuelles, a vu sa valeur ajoutée reculer de 2 % sur les neuf premiers mois de 2025.Tandis que les exportations s’inscrivaient en baisse de 1,8 %. Sans la ratification de cette convention avant l’échéance de la période transitoire au 31 décembre 2025, les produits tunisiens auraient subi de plein fouet un droit de douane de 12 % à l’entrée du marché européen dès le 1er janvier 2026. Cette protection tarifaire retrouvée est d’autant plus cruciale que des pays voisins, comme le Maroc, disposaient déjà d’un avantage compétitif grâce à des périodes de transition prolongées.
Vers une intégration économique approfondie
En conclusion de ses travaux, l’IACE insiste sur la portée multidimensionnelle de cette ratification qui dépasse la simple gestion des flux de marchandises. Outre la sécurisation des quotas spécifiques, notamment pour le denim, le nouveau cadre introduit des simplifications administratives renforcées et consolide le partenariat stratégique entre la Tunisie et l’Union européenne. En adaptant ses instruments commerciaux aux réalités des chaînes de valeur globales, la Tunisie renforce sa résilience industrielle et pose les jalons d’une intégration économique plus profonde. Ce passage aux règles PEM révisées constitue, selon l’Institut, un levier fondamental pour préserver l’appareil productif national et soutenir la dynamique d’investissement dans un environnement euro-méditerranéen en pleine mutation.
La question du plein emploi en Tunisie est trop souvent abordée par le haut : chiffres macroéconomiques, réformes financières, plans d’austérité ou promesses d’investissements étrangers. Elle est rarement pensée à partir du quotidien, de ce qui touche chaque citoyen dans ses gestes les plus simples. Or, s’habiller est l’un de ces gestes universels, répétitifs, constants, et pourtant profondément politiques. Et si s’habiller tunisien pourrait aider à retrouver le plein emploi, la dignité économique et l’empreinte culturelle ?
Zouhaïr Ben Amor *
Pendant plusieurs décennies, la Tunisie a su se vêtir elle-même. Cette réalité, aujourd’hui presque oubliée, n’était ni marginale ni archaïque : elle constituait un véritable système économique intégré, capable de faire travailler des dizaines de milliers de personnes, de structurer les villes et les villages, et d’ancrer la production dans la culture locale. La mémoire de cette époque n’est pas une nostalgie : elle est un gisement de solutions.
La thèse défendue dans cet article est simple mais exigeante : la souveraineté vestimentaire peut devenir un levier central du plein emploi en Tunisie, tout en restaurant une dignité économique, une cohérence culturelle et une ambition africaine.
Quand la Tunisie s’habillait elle-même
Il fut un temps où la Tunisie produisait l’essentiel de ce qu’elle portait. Les tissus sortaient d’usines nationales, parmi lesquelles la célèbre Sogitex, symbole d’une industrie textile publique protégée et structurante. Ces tissus étaient ensuite transformés localement : robes, jupes, costumes, draps, manteaux. Dans chaque quartier, dans chaque rue presque, travaillaient des couturières et des tailleurs.
Ce modèle reposait sur plusieurs piliers solides : une industrie textile nationale protégée ; un artisanat de confection dense et diffus; un commerce de proximité; et une culture du sur-mesure et de la réparation.
Même les chaussures, souvent peu confortables mais accessibles, étaient tunisiennes. Les espadrilles, imparfaites mais bon marché, permettaient à chacun de se chausser dignement. Les importations étaient limitées aux accessoires : boutons, fermetures éclair, mercerie. La valeur ajoutée, elle, restait locale.
Ce choix n’était pas accidentel. Il relevait d’une politique économique consciente, fondée sur la protection des industries naissantes, comme l’ont fait avant nous l’Europe, les États-Unis ou le Japon (Chang, 2002).
Le rôle structurant du protectionnisme intelligent
Contrairement au discours dominant actuel, le protectionnisme n’est pas un gros mot. Il devient nocif lorsqu’il est aveugle et permanent. Mais lorsqu’il est temporaire, ciblé et stratégique, il constitue un outil de développement essentiel (Rodrik, 2011).
Dans le cas tunisien, la protection du textile a permis : la montée en compétence de la main-d’œuvre ; la stabilisation de l’emploi urbain et féminin ; et la constitution d’un tissu industriel et artisanal cohérent.
Le textile est un secteur intensif en main-d’œuvre, particulièrement adapté à un pays à forte démographie active et à faible capital. En abandonnant cette protection sans stratégie de substitution, la Tunisie a exposé son industrie à une concurrence internationale écrasante, souvent fondée sur des coûts sociaux et environnementaux insoutenables.
La double destruction : malls et friperies
Aujourd’hui, deux modèles dominent l’habillement en Tunisie, et tous deux sont destructeurs de souveraineté.
Les malls ou l’importation du prestige:les centres commerciaux proposent des produits importés, souvent haut de gamme, inaccessibles à la majorité. Ils drainent les devises, créent peu d’emplois qualifiés et participent à une dépendance culturelle, où l’élégance est perçue comme nécessairement étrangère.
Les friperies ou l’illusion de l’accessibilité :à l’autre extrême, les friperies offrent des vêtements à bas prix, mais au coût caché immense. Elles détruisent la production locale, inondent le marché de vêtements usagés venus du Nord et transforment la Tunisie en décharge textile mondiale (Niinimäki et al., 2020).
Entre le luxe importé et la seconde main massive, l’industrie nationale n’a plus d’espace pour respirer.
Définition et portée de la souveraineté vestimentaire
Par analogie avec la souveraineté alimentaire (Patel, 2009), la souveraineté vestimentaire peut se définir comme la capacité d’un pays à produire majoritairement, sur son territoire, des vêtements accessibles, adaptés culturellement, socialement et économiquement à sa population.
Il ne s’agit ni d’autarcie ni de repli identitaire. Il s’agit de maîtrise : maîtrise des chaînes de valeur, des emplois, des savoir-faire, des normes.
La dépendance vestimentaire est une fragilité stratégique. Un pays incapable d’habiller sa population dépend entièrement de flux extérieurs, soumis aux crises, aux ruptures logistiques et aux rapports de force internationaux.
Gandhi et le vêtement comme acte politique
L’exemple de Mahatma Gandhi est ici central. En promouvant le khadi, tissu filé et tissé localement, Gandhi ne prônait pas le retour au passé, mais un acte de désobéissance économique face à l’industrie textile britannique. Le vêtement devenait un symbole de dignité, d’autonomie et de résistance (Roy, 1999).
La leçon est universelle : se vêtir n’est jamais neutre. C’est choisir un système économique plutôt qu’un autre.
Le textile comme moteur du plein emploi
Relancer une filière textile intégrée permettrait d’absorber une partie massive du chômage, de créer des emplois féminins stables, de revitaliser les régions, et de réhabiliter les métiers manuels.
Chaque dinar investi dans le textile crée plus d’emplois que dans les secteurs capitalistiques. Le plein emploi ne viendra pas des technologies importées seules, mais de secteurs à forte intensité humaine, enracinés localement (ILO, 2018).
Habiller l’Afrique : une ambition réaliste
La Tunisie ne doit pas penser petit. L’Afrique est le continent de demain : croissance démographique, urbanisation, émergence d’une classe moyenne. La demande en vêtements adaptés, abordables et de qualité y est immense.
Grâce à sa position géographique, son savoir-faire et son histoire textile, la Tunisie peut devenir une plateforme vestimentaire africaine, à condition de reconstruire d’abord son marché intérieur.
Azzedine Alaïa et le génie tunisien du vêtement
La preuve que la Tunisie possède un talent exceptionnel dans l’art d’habiller est incarnée par Azzedine Alaïa. Parti de Tunisie, devenu l’un des plus grands couturiers à Paris, Alaïa n’a jamais renié son rapport charnel au tissu, à la coupe, au corps.
Son parcours démontre que l’excellence tunisienne peut être universelle sans être déracinée. Il est l’illustration parfaite de ce que pourrait devenir une filière nationale ambitieuse : une alliance entre artisanat, créativité et modernité.
Se vêtir pour se redresser
La souveraineté vestimentaire n’est ni un slogan ni une utopie. Elle est un choix de société. Elle engage l’emploi, la culture, l’environnement, la dignité.
S’habiller tunisien, ce n’est pas seulement consommer autrement. C’est produire autrement, penser autrement, transmettre autrement. C’est redonner un sens au travail, une valeur au geste, une cohérence à l’économie.
Comme hier, dans les rues d’Ez-Zahra et d’ailleurs, la Tunisie peut à nouveau se vêtir elle-même – et, ce faisant, se remettre debout.
Bibliographie indicative
Chang, H.-J. (2002). Kicking Away the Ladder. Anthem Press.
Rodrik, D. (2011). The Globalization Paradox. Oxford University Press.
Patel, R. (2009). Food Sovereignty. Journal of Peasant Studies.
Niinimäki, K. et al. (2020). The Environmental Price of Fast Fashion. Nature Reviews Earth & Environment.
Roy, A. (1999). The Politics of the Spinning Wheel. Oxford India.
International Labour Organization (2018). Employment-intensive industries and development.
La société turque VANTELA, active dans l’industrie textile, a exprimé son intention d’investir en Tunisie à l’issue d’une rencontre tenue le 24 novembre au siège de FIPA-Tunisia. Le CEO du groupe, Mahmut Vanli, a été reçu par le directeur général de l’Agence, Jalel Tebib, accompagné de l’équipe promotionnelle chargée de l’attraction des IDE.
L’annonce intervient alors que le secteur textile en Tunisie enregistre une dynamique de croissance soutenue.
Opportunités discutées et signaux d’engagement
La réunion s’est inscrite dans une démarche de consolidation des partenariats économiques tuniso-turcs et d’exploration de nouvelles perspectives industrielles. Les échanges ont porté sur le climat d’affaires, les incitations accordées aux investisseurs, les dispositifs d’accompagnement et les avantages comparatifs du site tunisien, notamment une main-d’œuvre qualifiée, une logistique compétitive et une proximité immédiate avec le marché européen.
À l’issue de la rencontre, les dirigeants de VANTELA ont officialisé leur volonté de lancer un projet d’implantation et ont déjà engagé les premières formalités administratives avec l’appui opérationnel des services de FIPA-Tunisia. L’Agence a, de son côté, mis en avant les réformes destinées à simplifier l’installation des entreprises étrangères et à renforcer l’attractivité industrielle du pays.
Un secteur textile en reprise vigoureuse
FIPA-Tunisia s’est félicitée de l’intérêt croissant des sociétés turques pour la Tunisie et a réaffirmé son engagement à accompagner les investisseurs à chacune des étapes de réalisation des projets. L’Agence souligne que la Tunisie demeure une plateforme productive compétitive en Méditerranée, en particulier dans les chaînes de valeur textiles destinées à l’export.
Les responsables de VANTELA ont, quant à eux, insisté sur la pertinence du positionnement tunisien, considérant qu’il constitue un relais stratégique pour développer des capacités de production orientées vers les marchés européens et africains, dans un contexte de recomposition des chaînes mondiales d’approvisionnement.
Le tissu industriel tunisien du textile-habillement connaît une embellie confirmée par les chiffres des neuf premiers mois de 2025. Les investissements directs étrangers du secteur ont bondi de 27,9%, passant de 135,9 millions de dinars en 2024 à 173,8 millions de dinars sur la même période en 2025. Cette tendance consolide le textile parmi les filières exportatrices clés du pays et renforce l’intérêt des opérateurs internationaux.
La ministre de l’Industrie, Fatma Thabet Chiboub, a présidé à Tunis la cérémonie marquant le 19ᵉ anniversaire du pôle Monastir–El Fejja en présence de représentants européens et d’acteurs du secteur. L’événement a permis de rappeler le rôle désormais structurant de ce cluster, qui réunit 56 entreprises, près de 11 000 emplois et un ensemble d’infrastructures techniques dédiées à l’industrie textile.
Un pôle qui dépasse la simple vocation industrielle
Au fil des années, Monastir–El Fejja a étendu ses missions. Le site ne se limite plus à accueillir des unités de production : il abrite des laboratoires d’essais, un centre de ressources technologiques, une plateforme d’innovation et des services d’accompagnement destinés aux industriels. Ces outils soutiennent 203 entreprises ayant acquis des lots industriels, dont 28 en cours de lancement, dans un contexte où la montée en gamme devient indispensable alors que les exportations textiles dépassent les 39 milliards de dinars malgré les difficultés internationales.
L’ancrage européen reste déterminant
La Tunisie maintient une présence solide sur plusieurs segments du marché européen, avec environ 9,7 millions de pièces professionnelles exportées et une part supérieure à 8 % dans le denim. Cet ancrage dépend de plus en plus de la capacité des entreprises à aligner leurs procédés sur les normes techniques, sociales et environnementales exigées par l’Union européenne. Le pôle contribue à cette mise à niveau en facilitant les démarches de certification et l’adaptation aux réglementations, alors que les dérogations douanières accordées jusqu’en 2029 prolongent la compétitivité du secteur dans la région.
Une transition vers l’industrie 4.0 encore inégale mais engagée
Selon les responsables du pôle, 50 entreprises ont amorcé leur modernisation vers des procédés plus automatisés et connectés. Cette transition, qui correspond aux principes de l’industrie 4.0 — intégration du numérique, traçabilité en temps réel et meilleure maîtrise énergétique — s’opère dans un environnement qui regroupe déjà 56 entreprises actives, 203 acquisitions de terrains industriels et 28 nouvelles unités en préparation. Les évolutions observées incluent l’utilisation de systèmes numériques de suivi, des procédés plus précis et une gestion plus efficace des ressources, éléments devenus indispensables dans un marché où les donneurs d’ordre exigent davantage de rapidité, de fiabilité et une mesure précise de l’empreinte environnementale. Le rythme de modernisation reste variable selon les capacités d’investissement, mais il s’inscrit clairement dans les attentes techniques et environnementales du marché européen.
Compétences pour atteindre 5 milliards en 2030
Le pôle joue également un rôle dans la formation et le renouvellement des compétences. Il a accompagné 60 startups, dont 90 % sont encore en activité, créant un environnement où se côtoient ingénieurs textiles, techniciens, laboratoires et plateformes industrielles. Cette dynamique contribue à diffuser des pratiques liées au contrôle qualité, à la certification et à la gestion numérique des procédés. Elle s’inscrit dans les objectifs fixés par le secteur, qui vise 5 milliards d’euros d’exportations à l’horizon 2030, un cap qui suppose un renforcement des capacités humaines autant qu’une modernisation technique continue.
Selon les chiffres publiés par l’Agence de promotion de l’industrie et de l’innovation (APII), les exportations industrielles tunisiennes ont atteint 38,2 milliards de dinars entre janvier et août 2025, soit une hausse de 2,5% par rapport à la même période de 2024. Le secteur textile-habillement arrive en tête, tandis que les intentions d’investissement industriel et de services confirment une dynamique soutenue.
Le textile en tête des exportations
Avec 7,4 milliards de dinars, le secteur textile, habillement, cuir et chaussure domine les exportations industrielles tunisiennes. Il est suivi par l’industrie agroalimentaire (4,1 milliards de dinars) ; l’industrie chimique (2,5 milliards de dinars) ; les industries mécaniques et électriques (2 milliards de dinars).
Les intentions d’investissement déclarées auprès de l’APII s’élèvent à 1,2 milliard de dinars, destinés à financer plus de 1900 projets. À terme, ces investissements devraient permettre la création de plus de 20.000 emplois dès l’entrée en production des nouvelles unités.
Du côté des services, les investissements déclarés atteignent 783,3 millions de dinars, avec 7031 projets et 35.661 nouveaux postes d’emploi prévus, confirmant la vitalité de ce secteur.