Conséquences de la guerre d’Iran sur l’économie mondiale
Après la crise financière de 2008, celle de 2020 liée à la pandémie de coronavirus, celle de 2022 liée à la guerre d’Ukraine, voici la crise liée à la guerre d’Iran. Une crise qui se répand comme une traînée de poudre qui est en passe d’affecter tous les pays et tous les secteurs. Pour le moment, les opérateurs économiques qui commencent à en pâtir espèrent qu’elle ne durera pas longtemps mais nul ne peut prédire l’issue de ce conflit dangereux. Alors que les séquelles des précédentes crises se font encore ressentir, la guerre d’Iran pourra donner à l’économie mondiale le coup de grâce que tout le monde redoute. (Photo : Un avion de transport Airbus Beluga survole les réservoirs de stockage d’une usine de gaz de pétrole liquéfié à Pinto, près de Madrid, le 5 mars. Photographe : Oscar Del Pozo/AFP/Getty Images).
Imed Bahri
Les ports du Golfe sont devenus des cibles militaires, tandis que le détroit d’Ormuz, voie de passage vitale, est de facto fermé, entraînant une forte hausse des prix du carburant et du transport maritime. Les navires ne peuvent plus accéder à une plateforme de conteneurs qui traite un volume de fret supérieur à celui du port de Rotterdam et relie quatre continents. L’arrêt du fret aérien nécessitera également du temps pour décongestionner toute la marchandise qui s’est accumulée, les compagnies aériennes locales s’efforçant de reprendre leurs vols au plus vite.
Tel est le tableau dressé par Brendan Murray et Laura Curtis dans Bloomberg de la situation qui prévaut dans les pays du Golfe et qui est en train d’affecter l’économie mondiale.
L’escalade du conflit entre l’alliance américano-israélienne et l’Iran met à rude épreuve les chaînes d’approvisionnement mondiales faisant craindre une flambée des prix inédite depuis la pandémie de coronavirus.
Pour les entreprises liées à la région, les risques incluent des pénuries de composants essentiels, une augmentation des coûts et une réduction des marges bénéficiaires. Si ces tensions se répercutent sur les commerces de détail, les consommateurs pourraient subir des difficultés supplémentaires alors que beaucoup peinent déjà à faire face à la hausse du coût de la vie.
Les marchés financiers –actions, obligations et valeurs refuges comme le dollar américain– reflètent également ces craintes d’inflation et les risques qu’elles représentent pour les ménages et les entreprises.
Ces défis apparaissent encore plus aigus dans les pays qui peinent encore à se remettre des déficits budgétaires engendrés par la pandémie de Covid-19, des problèmes liés au marché du travail et d’une faible croissance économique.
Kristalina Georgieva, directrice générale du FMI, a déclaré à Bloomberg lors d’un entretien à Bangkok : «L’économie mondiale a fait preuve d’une résilience remarquable, choc après choc, mais cette résilience est de nouveau mise à l’épreuve et de nombreux pays entrent dans une nouvelle phase d’incertitude à mesure que leurs réserves s’épuisent».
Elle a ajouté que les banques centrales doivent se montrer plus prudentes et que les autorités budgétaires doivent faire preuve d’une grande prudence dans l’utilisation des mesures de relance budgétaire, compte tenu du niveau d’endettement élevé de nombreux pays.
«Chaque nouveau choc, qui s’ajoute au précédent, place le monde dans une situation encore plus difficile», a affirmé la DG du FMI.
L’économie numérique touchée
Les frappes militaires ne ciblent plus seulement les infrastructures commerciales traditionnelles, elles affectent également les fondements de l’économie numérique, tels que les centres de données. Trois centres de données exploités par Amazon aux Émirats arabes unis et à Bahreïn ont été endommagés par des frappes de drones.
De nombreux économistes estiment actuellement que l’impact global sur le PIB mondial pourrait être limité et inégal selon les pays mais cette évaluation pourrait évoluer si le conflit persiste.
Un autre facteur contribuant à l’incertitude qui plane sur le commerce mondial est l’absence de visibilité sur la politique tarifaire que Washington pourrait adopter.
L’impact de la guerre sur l’économie américaine
Aux États-Unis, Christopher Waller, membre de la Réserve fédérale, a déclaré que les consommateurs seraient confrontés à un choc inflationniste avec la hausse des prix des carburants.
Cette déclaration intervient avant la publication d’un rapport du Département du Travail américain montrant que les entreprises ont procédé à des suppressions d’emplois inattendues en février et que le taux de chômage a augmenté aux Etats-Unis, signe d’un marché du travail fragile.
La crise énergétique
L’analyse de Bloomberg Economics indique que le principal frein à l’économie mondiale provient des marchés de l’énergie car environ un cinquième des approvisionnements mondiaux de pétrole et de gaz naturel liquéfié transite par le détroit d’Ormuz.
Des pays asiatiques comme la Chine, l’Inde, la Corée du Sud et le Japon figurent parmi les plus gros acheteurs de pétrole du Golfe.
Concernant les régions les plus vulnérables aux répercussions, Neil Shearing, économiste en chef de Capital Economics, a déclaré que l’Asie, la zone euro et le Royaume-Uni étaient plus à risque que les États-Unis.
Oxford Economics a revu à la baisse ses prévisions de croissance économique pour le Royaume-Uni en 2026, arguant qu’un conflit avec l’Iran entraînerait une hausse de l’inflation et des factures d’énergie des ménages.
Parallèlement, les responsables de la Banque centrale européenne ont indiqué suivre de près la situation, anticipant une éventuelle nouvelle vague d’inflation.
Entreprises : prudence ou résilience
«Le monde est soumis à une pression considérable, c’est indéniable», a déclaré Stefan Hartung, PDG de Bosch, premier équipementier automobile mondial. Il a toutefois souligné que ces difficultés pourraient être temporaires, de nombreuses entreprises ayant renforcé leur résilience depuis le début de la pandémie de coronavirus.
«Lorsque les capacités de transport sont réduites, il faut agir comme lors de la crise de la Covid-19. Je ne prévois pas de pénuries généralisées dans le secteur. À long terme, une stabilisation est envisageable», rassure-t-il.
L’impact au-delà du pétrole
L’administration Trump s’efforce d’atténuer la crise d’approvisionnement énergétique qui a fait grimper les prix de l’essence aux États-Unis à des niveaux records depuis le début de sa présidence.
Témoignant des inquiétudes liées à cette crise énergétique, Washington a temporairement autorisé l’Inde à accroître ses achats de pétrole russe.
Cependant, les préoccupations économiques mondiales dépassent le cadre du pétrole, du gaz et des carburants. Bloomberg Economics estime qu’environ 7% des exportations mondiales d’engrais, 6% des métaux précieux, 5,3% de l’aluminium et de ses produits dérivés et 4,4% du ciment et des minéraux non métalliques sont acheminées par les ports du Golfe Persique et sont désormais menacées de perturbation.
«Il s’agit d’un événement majeur, non seulement pour le Moyen-Orient, mais aussi pour les chaînes d’approvisionnement mondiales et l’économie mondiale», a déclaré Jan Rendbo, PDG de la compagnie maritime danoise D/S Norden. Il a indiqué qu’un navire affrété par sa compagnie s’apprêtait à quitter le Golfe après avoir déchargé une cargaison de céréales en Arabie saoudite lorsque l’Iran a ordonné aux navires de faire demi-tour.
«Plus ce conflit s’éternise, plus nous sommes inquiets de ses conséquences pour le monde. Nous constatons que les entreprises prennent du recul et réduisent peut-être leurs achats de matières premières en attendant que la situation s’éclaircisse», a-t-il ajouté.
Explosion des coûts de transport et de voyage
Les coûts de transport dans la région devraient augmenter fortement. Le fabricant allemand de pneumatiques Continental a averti que la guerre pourrait impacter ses ventes et ses bénéfices en faisant grimper les coûts et en perturbant ses opérations. Le PDG Christian Kotz a déclaré : «Nous sommes au tout début de cette crise mais elle a déjà engendré une grande incertitude».
À court terme, les tarifs du fret aérien via les plateformes aéroportuaires du Moyen-Orient pourraient doubler, voire tripler, selon Xeneta, après la mise hors service de près de 18% de la capacité mondiale de fret aérien.
Perturbations du trafic aérien
Les secteurs du tourisme et des voyages d’affaires sont également touchés. L’aéroport londonien d’Heathrow, le plus fréquenté d’Europe, a annulé près de 300 vols depuis le début du conflit et d’autres perturbations sont à prévoir. Le PDG de l’aéroport Thomas Woldbye a indiqué que l’ampleur des pertes quotidiennes n’était pas encore connue. Il a ajouté : «Nous ne parlons pas encore de sommes astronomiques mais si la situation perdure, nous devrons réévaluer la situation».
Reprise partielle des vols
Certaines compagnies aériennes ont commencé à reprendre leurs activités, de manière limitée.
• Etihad Airways a annoncé la reprise d’un programme de vols restreint entre Abou Dhabi et plusieurs destinations en Europe, en Inde, aux États-Unis et au Moyen-Orient.
• Emirates prévoit de reprendre ses vols après une suspension temporaire.
• Qatar Airways a annoncé qu’elle assurera un nombre limité de vols vers Doha au départ de Londres, Paris, Madrid, Rome, Francfort et Bangkok.
Crise du transport maritime
Le secteur du transport maritime est confronté à des défis encore plus importants, car il est difficile de modifier rapidement les itinéraires des navires et il reste plus vulnérable aux attaques.
Selon les données de Vizion, les réservations quotidiennes de fret vers les ports situés à l’est du détroit d’Ormuz ont chuté de 81% en seulement deux jours cette semaine.
Actuellement, une centaine de porte-conteneurs sont bloqués dans le Golfe, incapables de le quitter en raison de risques sécuritaires, malgré la promesse de Trump de garantir leur passage avec une escorte navale.
Des dizaines d’autres navires attendent de pouvoir entrer dans le Golfe ou ont été déroutés vers des ports alternatifs, ce qui sature les capacités portuaires et accroît le risque d’engorgement dans d’autres ports.
Congestion portuaire mondiale
De grandes compagnies maritimes telles que MSC Mediterranean Shipping et Maersk ont suspendu les réservations sur les lignes maritimes entre l’Asie et le Moyen-Orient ainsi que sur les lignes reliant cette région à l’Europe.
Par conséquent, la congestion s’étend rapidement dans les ports asiatiques, les navires déchargeant leurs cargaisons à destination du Moyen-Orient dans le port sûr le plus proche.
Le taux de congestion au port de Nhava Sheva en Inde –le plus grand port à conteneurs du pays– a atteint 64%, contre seulement 10% le 1er mars.
La congestion augmente également à Singapour et à Colombo, où elle a déjà dépassé les 40%.
Selon les analystes, certains ports secondaires, comme Dar es Salam en Tanzanie, connaissent des temps d’attente de plus de cinq jours par navire.
Impact sur les industries et le secteur de la santé
La fermeture des principales installations pétrochimiques et de raffinage du Golfe a eu des répercussions qui dépassent le cadre des marchés des carburants, affectant les chaînes d’approvisionnement pharmaceutiques, le conditionnement des produits médicaux et les produits de santé
Le PDG de DHL, Tobias Meyer, a déclaré: «La situation est sans aucun doute difficile. Elle va créer des engorgements dans les jours et les semaines à venir, tant pour le fret aérien que maritime». Il a ajouté que l’entreprise a commencé à utiliser sa flotte de camions pour transporter des marchandises vers les aéroports encore en activité.
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