Eclairage – Quand la stabilité ne suffit plus à raconter la vie des gens
Les indicateurs financiers se calment, mais les vies, elles, restent sous tension. En Tunisie, la baisse de l’inflation et les discours de stabilité donnent l’impression d’un retour à l’ordre, sans que le quotidien des ménages ne s’allège réellement. Entre prix toujours élevés, pouvoir d’achat fragilisé et perspectives incertaines, se creuse un décalage silencieux : celui d’une économie qui se stabilise dans les indicateurs, mais pas encore dans la réalité vécue.
Dans un bureau d’administration, dans un taxi en fin de journée, dans une file d’attente au marché, ou autour d’un café où l’on refait le monde par habitude plus que par espoir, le même constat revient, sous des formes différentes : “les prix ne montent plus comme avant, mais rien ne devient vraiment plus facile”.
Cette phrase, simple, presque banale, dit beaucoup plus que des rapports économiques entiers. Elle résume une situation où la désinflation ne se traduit pas immédiatement par un mieux-être. Les prix ralentissent, mais le niveau atteint reste élevé. Les revenus, eux, n’ont pas suivi. Et surtout, la confiance ne s’est pas reconstruite.
C’est ici que la mécanique économique rencontre la réalité humaine. Les modèles parlent d’équilibre. Les gens parlent de souffle.
Le grand tournant des banques centrales : la fin d’une illusion de maîtrise totale
Depuis plusieurs décennies, l’économie mondiale a vécu avec une idée dominante : la stabilité peut être produite par la politique monétaire. Les banques centrales étaient devenues les chefs d’orchestre silencieux de la croissance, capables d’ajuster les cycles économiques à travers les taux d’intérêt et la gestion de la liquidité. Mais cette vision s’est progressivement fissurée, comme le rappellent les débats récents autour des limites de ces instruments. Même les institutions les plus puissantes reconnaissent aujourd’hui, parfois avec prudence, que la mécanique s’est complexifiée.
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Les économistes résument cette rupture avec une formule forte : les banques centrales ne sont plus omnipotentes. Elles ont gagné la bataille contre l’inflation dans de nombreuses économies, mais elles peinent à faire renaître une croissance solide et inclusive. Ce constat a quelque chose de profondément déroutant. Car il revient à admettre que l’on peut maîtriser un symptôme sans guérir la maladie.
En Tunisie, cette tension est palpable. La politique monétaire joue son rôle de stabilisation, mais elle ne peut pas, à elle seule, recréer de l’emploi, relancer l’investissement ou redonner confiance aux acteurs économiques.
Une économie qui refroidit quand elle cherche à se stabiliser
Il existe une sensation très concrète dans l’économie tunisienne actuelle : celle d’un refroidissement progressif de l’activité. Les entreprises ne disparaissent pas, mais elles avancent plus lentement. Les projets ne sont pas abandonnés, mais repoussés. Les recrutements existent encore, mais deviennent prudents, sélectifs, limités. Les ménages continuent de consommer, mais avec une vigilance permanente, comme si chaque dépense était une décision stratégique.
Cette prudence généralisée n’est pas forcément visible dans les statistiques globales, mais elle structure profondément la dynamique économique. Et c’est ici que le paradoxe devient frappant : la stabilité des prix, recherchée et obtenue au prix d’efforts importants, coexiste avec une forme d’instabilité ressentie dans la vie quotidienne. Une stabilité qui ne réchauffe pas l’économie finit par ressembler à une stabilité froide, presque administrative, détachée du vécu social.
Minsky, Prebisch, Keynes : des débats anciens pour une réalité très actuelle
Les débats théoriques évoqués prennent une résonance particulière dans le contexte tunisien. Keynes rappelait que l’économie peut parfaitement atteindre un équilibre durable… mais un équilibre de sous-emploi. Autrement dit, une société peut être stable tout en restant bloquée en dessous de son potentiel.
Hyman Minsky, de son côté, insistait sur une idée encore plus dérangeante : les périodes de stabilité elles-mêmes peuvent générer des fragilités futures, notamment à travers l’accumulation de dettes et de déséquilibres invisibles.
Quant à Raúl Prebisch, il mettait en lumière une autre dimension essentielle pour les économies comme la Tunisie : les structures productives et les dépendances extérieures comptent autant, sinon plus, que les équilibres monétaires.
Ces trois lectures convergent vers une même idée : une économie ne se résume jamais à sa stabilité apparente. Dans le cas tunisien, cela signifie que la question n’est pas seulement de savoir si l’inflation baisse, mais si l’économie est capable de produire de la valeur, de l’emploi et de l’espoir.
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Le quotidien économique : là où la théorie rencontre la fatigue
Dans une petite entreprise de Sfax, un patron hésite à embaucher. Pas parce qu’il n’a pas de travail, mais parce qu’il ne sait pas comment évoluera son coût de financement, ni quelle sera la demande dans six mois. À Tunis, un jeune diplômé envoie des candidatures sans réponse. À Kairouan, une famille ajuste ses dépenses en fonction des prix du marché, sans certitude sur le mois suivant. Ces scènes ne font pas la une des rapports économiques, mais elles constituent pourtant le véritable baromètre de l’économie.
La macroéconomie parle de stabilisation. La microéconomie humaine parle d’adaptation permanente. Et cette adaptation, lorsqu’elle devient durable, finit par transformer la psychologie collective. On ne parle plus de projets, mais de survie. On ne parle plus d’investissement, mais de prudence. On ne parle plus d’avenir, mais de gestion du présent.
Le piège discret de l’équilibre appauvri
C’est ici qu’apparaît le concept le plus inquiétant : celui d’un équilibre appauvri. Un pays peut parfaitement stabiliser ses indicateurs macroéconomiques tout en voyant sa dynamique interne s’éroder progressivement. L’inflation est maîtrisée, mais la croissance reste faible. Le budget est contrôlé, mais l’investissement recule. La monnaie est stabilisée, mais le tissu productif s’affaiblit.
Dans ce type de configuration, le danger n’est pas brutal. Il est lent, diffus, presque imperceptible. On s’habitue à une croissance faible. On normalise un chômage élevé. On accepte une migration des talents comme une évidence. Et peu à peu, ce qui était une crise devient un état normal. C’est peut-être là le point le plus sensible pour la Tunisie aujourd’hui : la capacité à ne pas confondre stabilisation et transformation.
Quand la stabilité devient une fin en soi
Une économie en bonne santé n’est pas une économie parfaitement stable. C’est une économie dynamique, capable d’absorber des chocs, de créer de nouvelles activités, de redistribuer des opportunités. Le problème survient lorsque la stabilité devient l’objectif ultime, au détriment de tout le reste.
Dans cette logique, la politique économique peut finir par se réduire à une gestion de contraintes : contenir l’inflation, stabiliser le change, limiter les déséquilibres budgétaires. Tout cela est nécessaire, mais insuffisant. Car une société ne vit pas uniquement de stabilité. Elle vit de projection, d’ambition, de mobilité sociale. Sans cela, même une économie stabilisée peut devenir psychologiquement fragile.
Une économie qui doit redevenir une promesse
La question centrale, aujourd’hui, n’est donc pas uniquement technique. Elle est profondément humaine. Comment faire en sorte que l’économie tunisienne ne soit pas seulement un système stabilisé, mais un système porteur de perspectives ? Comment recréer une dynamique où un jeune diplômé ne pense pas immédiatement à partir ? Où une entreprise ne renonce pas à grandir ? Où une famille ne vit pas chaque mois dans une logique d’ajustement permanent ?
C’est là que les politiques économiques doivent retrouver une dimension plus large que la seule gestion des équilibres. Elles doivent redevenir des politiques de transformation.
In fine, derrière les équilibres, la vie
Les débats économiques, des critiques de la crise des banques centrales aux remises en cause des modèles orthodoxes, convergent vers une même question centrale : que devient la politique économique lorsque ses instruments de stabilisation ne parviennent plus à générer de véritable développement ?
La Tunisie se trouve précisément à ce point de bascule. Les indicateurs peuvent se stabiliser. Mais si les vies, elles, restent sous pression, alors l’économie n’a pas encore trouvé son équilibre réel. Car au fond, une économie ne se juge pas seulement à sa capacité à maîtriser ses prix, mais à sa capacité à permettre à une société de respirer, de se projeter et de croire encore que l’avenir peut être un peu plus large que le présent.
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* Dr. Tahar EL ALMI,
Economiste-Economètre.
Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,
Psd-Fondateur de l’Institut Africain
D’Economie Financière (IAEF-ONG)
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