La guerre des illusions au Moyen-Orient
Il est des guerres qui naissent d’une nécessité stratégique, et d’autres qui prennent forme dans l’ombre des illusions. La campagne militaire américano-israélienne contre l’Iran qui s’est ouverte semble appartenir à cette seconde catégorie. À peine déclenchée, elle révèle déjà une accumulation de certitudes fragiles, de paris stratégiques hasardeux et de doctrines héritées d’un autre temps. Washington poursuit l’objectif d’une transformation politique imposée par la force en espérant provoquer un changement de régime à Téhéran, tandis qu’Israël agit au nom d’une refonte durable de son environnement régional.
Yahya Ould Amar *

Le Moyen-Orient a toujours été le théâtre de projets géopolitiques visant à le transformer ou le redessiner. La guerre actuelle met en lumière une chaîne d’illusions — américaines, israéliennes, régionales et même internationales — qui, combinées, transforment un calcul de puissance en un conflit dont nul ne semble aujourd’hui maîtriser les conséquences.
Comme jadis l’Empire perse — vaste puissance s’étendant de l’Inde à la Méditerranée — se dressa face à l’ambition d’Alexandre Le Grand, comme l’Empire ottoman résista aux entreprises britanniques, comme l’Amérique s’est heurtée aux montagnes afghanes, l’Orient rappelle sans cesse la même leçon, qu’il n’est pas un échiquier que l’on redessine à volonté. C’est une terre ancienne, faite d’empires, de peuples et de mémoires profondes — un sable mouvant qui finit toujours par engloutir ceux qui croient pouvoir le dompter.
Illusion américaine du changement de régime par la force
La première illusion est américaine. Elle s’inscrit dans une conviction que l’usage de la force provoque un changement politique rapide et fait naître spontanément des «démocraties» dociles.
Depuis l’Irak en 2003 jusqu’à la Libye en 2011, l’hypothèse implicite est la même, il suffit de frapper un régime autoritaire suffisamment fort pour le désorganiser, et les sociétés locales finiront par produire d’elles-mêmes un nouvel ordre politique plus favorable aux Etats-Unis.
Malgré les prétextes évoqués pour déclencher la guerre contre l’Iran, rien ne prouve que le président Trump se soucie de la démocratie ou du peuple iranien, ou des peuples d’autres pays opprimés par des autocrates ou des dictateurs dont certains comptent parmi ses amis.
L’idée que la décapitation du pouvoir iranien, combinée à des frappes massives et à une pression économique extrême – depuis près de cinquante ans – pourrait provoquer une crise interne majeure du régime, a constitué l’un des paris implicites de l’escalade.
Mais la réalité au Moyen Orient est presque inverse. Les sociétés confrontées à une attaque extérieure ont souvent tendance à se rallier à l’État, même lorsque ce dernier est contesté. En Iran, les premiers effets du conflit semblent confirmer ce schéma. Les bombardements n’ont pas provoqué l’effondrement du régime ; ils ont au contraire marginalisé l’opposition interne et renforcé le réflexe de défense nationale.
À cette première illusion s’en ajoute une seconde, plus lourde de conséquences, la croyance que la guerre peut rester un instrument politique contrôlable.
Toute stratégie militaire repose sur une hypothèse implicite de sortie. Or la confrontation actuelle révèle l’érosion profonde de la confiance iranienne dans tout processus de négociation avec les Etats-Unis. Les cycles répétés de pourparlers, brusquement interrompus par des actions militaires de Washington, ont laissé une empreinte durable, aux yeux de Téhéran, la parole américaine n’est plus crédible.
Dans ces conditions, toute tentative de dialogue peut être interprétée comme une manœuvre tactique plutôt que comme une véritable ouverture diplomatique.
Ainsi se met en place un mécanisme redouté, plus la guerre se prolonge, plus il devient difficile de trouver un interlocuteur crédible pour y mettre fin, les principaux dirigeants ayant été éliminés physiquement, le vide politique rend toute négociation non seulement improbable, mais suspecte par avance. Trump peut toujours siffler la fin de la partie, en déclarant «sa» victoire.
Illusion israélienne de remodeler le Moyen-Orient par la force
Du côté israélien, l’illusion est d’une autre nature, plus ancienne et plus ambitieuse. Elle relève d’une doctrine stratégique profondément ancrée, la conviction que le pays peut, par une série d’attaques militaires décisives portées aux autres, transformer durablement son environnement régional et «changer le visage du Moyen-Orient», selon la formule récurrente de Netanyahu. Cette vision remonte aux analyses formulées dans les années 1980 et 1990, depuis les réflexions d’Oded Yinon jusqu’au rapport A Clean Break. Elle repose sur l’idée que l’affaiblissement militaire de ce que certains qualifient d’«axe de la résistance» pourrait, à terme, ouvrir la voie à un nouvel équilibre régional plus favorable à Israël.
Dans cette lecture, le Moyen-Orient demeure marqué par la fragilité de structures étatiques souvent issues des héritages coloniaux et traversées par de profondes lignes de fracture ethniques, religieuses ou communautaires. L’hypothèse implicite est que l’exploitation ou l’accentuation de ces dynamiques internes pourrait contribuer à redessiner l’environnement géopolitique régional de manière à réduire durablement les menaces pesant sur la sécurité d’Israël.
Dans une telle logique, cela pourrait susciter l’inquiétude d’autres puissances régionales, qui pourraient redouter qu’une dynamique de recomposition ne finisse par affecter l’ensemble du Moyen-Orient.
Des États comme l’Égypte ou la Turquie, dont la stabilité repose sur des équilibres politiques et territoriaux complexes, pourraient difficilement rester indifférents à toute dynamique régionale qui banaliserait l’idée d’une recomposition des États du Moyen-Orient le long de lignes identitaires ou confessionnelles.
Pourtant, cette ambition porte en elle des risques abyssaux et des limites structurelles, car la supériorité technologique et aérienne peut briser des armées, paralyser des infrastructures et éliminer des chefs ; elle ne refaçonne pas les nations ni les âmes. Le risque majeur est celui du boomerang stratégique, un Iran humilié mais uni dans le martyre, un Hezbollah régénéré, une radicalisation régionale qui alimentera de nouvelles générations de résistance asymétrique.
Les limites sont plus profondes encore, les bombardements n’ont jamais, depuis la Seconde Guerre mondiale, renversé durablement un régime déterminé ni fait naître l’ordre espéré. Ils durcissent au contraire les sociétés, transforment les dictatures en symboles nationaux et épuisent l’agresseur lui-même.
L’histoire géopolitique est impitoyable, aucun empire n’a jamais réussi à imposer durablement sa volonté à l’Orient, par la seule force des armes.
Car frapper l’Iran aujourd’hui, c’est réveiller la Perse éternelle, celle qui a vu passer Cyrus, Darius, les Sassanides, les Safavides… et qui sourit encore devant les empires éphémères.
Le Moyen-Orient n’est pas seulement un espace stratégique ; c’est aussi un espace de mémoires, d’identités et de récits historiques profondément enracinés. Les guerres y modifient les équilibres de puissance, mais elles ne transforment pas les imaginaires collectifs qui structurent les sociétés.
Dans une région façonnée par des siècles de conflits et de rivalités, la paix n’est pas une concession mais l’expression la plus élevée de la stratégie. Les guerres peuvent déplacer des frontières, elles ne transforment jamais les sociétés. Seule la paix a la capacité de modifier les perceptions, de reconstruire les imaginaires politiques et de créer les conditions d’un ordre durable.
Dans un Moyen-Orient épuisé par les cycles de violence, la véritable audace est bien de rendre enfin possible la prochaine paix.
Illusion du parapluie sécuritaire américain
La guerre révèle également les failles d’un autre pilier de l’ordre régional, la sécurité garantie par des alliances avec les Etats-Unis. Depuis plusieurs décennies, les monarchies du Golfe ont construit leur stabilité autour d’un partenariat sécuritaire étroit avec les États-Unis, complété par l’acquisition de systèmes de défense avancés mais technologiquement bridés par rapport à ceux fournis à Israël.
Ce modèle repose sur une double hypothèse que la présence américaine dissuade les adversaires, et la technologie peut neutraliser la plupart des menaces, ce qui n’a pas été observé lors de l’attaque israélienne sur le Qatar en 2025. Mais la guerre actuelle expose les failles de cette architecture. Les bases américaines installées dans la région constituent certes un instrument de dissuasion, mais elles deviennent aussi des cibles dans un conflit ouvert. Quant aux systèmes antimissiles, ils restent confrontés à une limite de saturation ou de stock disponible localement ou produit aux Etats-Unis. Dans une guerre prolongée mêlant drones, missiles balistiques et attaques asymétriques, la défense technologique se révèle bien vulnérable que coûteuse.
Une autre illusion se dissipe à mesure que le conflit se prolonge qui est celle d’une guerre régionale maîtrisable. Les marchés financiers ont immédiatement réagi aux premières frappes par une volatilité brutale et des pertes massives, révélant la sensibilité extrême de l’économie mondiale à toute perturbation dans une région qui concentre encore une part importante de l’approvisionnement énergétique mondial. Les premières estimations évoquent déjà des pertes de plusieurs milliers de milliards de dollars sur les marchés internationaux dans les premiers jours du conflit, sans compter les impacts sur la croissance et l’inflation.
Dans un système économique profondément interconnecté, une guerre régionale au Moyen-Orient devient rapidement un choc systémique pour l’ensemble de l’économie mondiale.
La guerre, qui semblait au départ un calcul stratégique régional, devient ainsi un facteur d’instabilité systémique.
Illusion confessionnelle et mémoire des quatorze siècles
Une autre illusion, plus ancienne et profondément enracinée, tient à la lecture confessionnelle du Moyen-Orient. Depuis quatorze siècles, la fracture entre sunnites et chiites nourrit l’imaginaire politique et alimente périodiquement, dans les Etats sunnites du Moyen Orient, la crainte d’une influence iranienne s’exerçant à travers les communautés chiites présentes. Ces dernières vivent pourtant depuis des siècles au cœur de ces sociétés — du Liban à l’Irak, du Koweït à l’Arabie Saoudite — où les loyautés nationales, sociales et politiques se révèlent bien plus complexes que ne le suggère la seule grille confessionnelle. Mais l’attaque récente de bases américaines et autres lieux dans le Golfe par l’Iran a ravivé des peurs anciennes, réveillant le spectre d’un clivage qui traverse l’histoire islamique depuis près de quatorze siècles. Ainsi, derrière l’affrontement géopolitique ressurgissent des inquiétudes historiques qui continuent de façonner les perceptions stratégiques de la région.
Illusion iranienne
Il serait toutefois erroné de considérer que seules les Etats-Unis et Israel nourrissent des illusions stratégiques, l’Iran lui-même fonde sa stratégie sur un pari inverse, celui de la résilience. Depuis plusieurs décennies, la doctrine militaire iranienne repose sur la conviction qu’un adversaire technologiquement supérieur peut être épuisé dans une guerre longue, grâce à la profondeur territoriale, à la dispersion des infrastructures et à l’usage de moyens asymétriques. Cette stratégie n’est pas sans rationalité. Mais elle comporte elle aussi des dangers telles que la destruction progressive des infrastructures et la pression économique interne. La résilience peut prolonger une guerre mais ne garantit pas nécessairement une victoire.
Illusion de la protection Russe ou chinoise
Une autre illusion selon laquelle la Chine ou la Russie pourraient offrir aux États menacés un véritable contrepoids face à la puissance occidentale.
Depuis une décennie, l’affirmation de Pékin et le retour militaire de Moscou ont nourri l’idée que l’érosion de l’hégémonie américaine ouvrirait un nouvel espace pour ces puissances. Mais l’expérience récente invite à la prudence. De l’Irak à la Libye, de la Syrie au Venezuela, et aujourd’hui à l’Iran, le soutien des grandes puissances rivales de Washington reste diplomatique, économique ou technologique. Lorsque le risque d’une confrontation directe avec les États-Unis apparaît, les solidarités proclamées cèdent toujours devant les calculs stratégiques.
La guerre actuelle rappelle cependant une réalité constante que la Chine et la Russie ne risquent jamais une confrontation directe pour défendre des partenaires lorsque leurs intérêts vitaux ne sont pas en jeu. Ces partenariats ou alliances sont souvent solides dans les discours et beaucoup plus incertaines lorsque les risques d’escalade deviennent existentiels.
Illusion de l’Onu comme gardienne de la paix
Mais la désillusion la plus profonde concerne un autre pilier de l’ordre international contemporain, la croyance que le droit international et les institutions multilatérales pouvaient offrir une protection minimale aux États.
Depuis 1945, l’architecture construite autour de l’Onu portait l’ambition d’un système où la force serait, sinon abolie, du moins encadrée par des règles collectives. Pour les États l’existence d’un droit international, d’instances de médiation et d’un Conseil de sécurité chargé de préserver la paix représentait l’espoir d’un monde où la puissance brute ne serait plus l’unique arbitre des conflits. Or les guerres du XXIe siècle ont révélé l’écroulement de cet édifice normatif.
Les résolutions paralysées par les rivalités entre grandes puissances, les vetos successifs qui neutralisent toute action collective, ont neutralisé les mécanismes de sécurité conduisant à une Onu devenue simple observateur des crises. Là où les États les plus fragiles espéraient trouver un bouclier juridique, ils découvrent aujourd’hui un système incapable de contraindre les puissances lorsqu’elles décident d’agir.
Aux yeux du Sud global, le droit international n’apparaît plus comme une protection effective mais comme un langage moral incapable de résister aux logiques de puissance. Quant à l’Onu, elle ressemble aujourd’hui à une architecture diplomatique héritée d’un monde disparu.
L’une des conséquences les plus inquiétantes de cette évolution est le retour progressif d’un système international où la sécurité repose avant tout sur la capacité des États à se défendre eux-mêmes. Dans ce monde qui réapparaît, les garanties juridiques se révèlent inopérantes, les alliances incertaines et les institutions internationales impuissantes.
Lorsque les rapports de force deviennent l’arbitre des crises, l’ordre international cesse d’être véritablement juridique pour redevenir essentiellement militaire.
Au fond, les guerres fondées sur des illusions commencent souvent par la promesse d’une victoire rapide ou d’un nouvel ordre régional. Elles se terminent plus fréquemment par des compromis tardifs, négociés après des destructions immenses et des équilibres encore plus fragiles.
Le Moyen-Orient, qui a déjà vu passer tant d’empires et de projets géopolitiques, pourrait bien rappeler une fois de plus à ceux qui prétendent le transformer que la puissance militaire peut briser des États, mais qu’elle ne suffit jamais à refaçonner durablement les sociétés.
* Economiste, banquier et financier.
L’article La guerre des illusions au Moyen-Orient est apparu en premier sur Kapitalis.