L’avenir n’attend pas, mais certains persistent à le regarder avec une angoisse profonde, comme si le progrès était une menace et non une promesse. On en vient à se demander si les grands esprits de notre époque ne sont pas terrifiés par le monde qu’ils ont pourtant contribué à penser. La technologie avance à pas de géant, l’intelligence artificielle et la robotique redessinent le paysage du travail, mais voilà que certains économistes semblent vivre dans un univers parallèle où les machines attendraient docilement l’aval des professeurs pour exister.
Daron Acemoglu, figure respectée et auréolée d’un Nobel, suggère une vision qui ressemble étrangement à une nostalgie assumée. Il prône des réformes fiscales destinées à décourager une automatisation jugée excessive, imagine des consultations obligatoires des salariés avant toute implantation technologique dans l’entreprise, comme si l’innovation devait désormais demander la permission pour franchir les portes des usines et des bureaux. C’est, en somme, une tentative de dompter un fleuve impétueux en plantant quelques roseaux sur ses rives. Une lutte contre une marée qui emporte tout, un pari impossible, comme celui de contenir l’océan avec une digue de sable fraîchement moulée à la main.
La grande illusion d’Acemoglu!
Le raisonnement n’est pas dénué de noblesse. Il prétend ralentir le progrès afin d’épargner les travailleurs que la logique économique et l’efficacité technologique tendent à marginaliser. Mais il repose sur une grande illusion : celle de croire qu’il existe un juste milieu contrôlable entre l’homme et la machine, une automatisation qu’on pourrait calibrer comme un thermostat en hiver. Qui déterminerait ce que signifie « trop automatiser » ? Quelles institutions décideraient où se situe la frontière morale, sociale, ou économique du progrès acceptable ? Les technologies n’obéissent pas aux ministères, mais aux courbes d’apprentissage, aux effets d’échelle, aux incitations économiques, et à l’implacable concurrence mondiale. Taxer une transition ne la rend pas plus humaine : elle la rend seulement plus lente, plus coûteuse et, souvent, plus inefficace.
Dans le fond, Acemoglu propose un renversement complet de la logique économique moderne : abaisser artificiellement la productivité du capital dans le seul but de préserver celle du travail humain. C’est demander à un marathonien de s’alourdir d’un sac de sable afin de laisser une chance au marcheur. L’histoire du progrès n’a jamais été écrite dans ces termes.
On peut dès lors imaginer, avec un sourire, les décisions qu’il aurait défendues au début du XXᵉ siècle. Aurait-il limité la vitesse des voitures au trot du cheval ? Institué des taxes punitives sur les moteurs thermiques pour protéger les palefreniers ? Exigé des consultations préalables auprès des éleveurs d’étalons avant que Ford ne lance son modèle T ?
Qui regrette l’ère des carrioles ?
On peut dès lors imaginer, avec un sourire, les décisions qu’il aurait défendues au début du XXᵉ siècle. Aurait-il limité la vitesse des voitures au trot du cheval ? Institué des taxes punitives sur les moteurs thermiques pour protéger les palefreniers ? Exigé des consultations préalables auprès des éleveurs d’étalons avant que Ford ne lance son modèle T ? L’industrie équestre a été balayée, et pourtant, personne aujourd’hui ne regrette l’ère des carrioles et des ferronnières. Ce qui est disruptif ne demande jamais la permission de l’ordre établi.
L’un des aspects les plus déroutants de la proposition d’Acemoglu réside précisément dans cette idée d’associer les salariés à la validation des innovations qui pourraient les remplacer. Un tel mécanisme reviendrait à instaurer dans toutes les organisations une bureaucratie paralysante, des comités permanents d’évaluation, des procédures sans fin, des vetos implicites, bref une machine lourde chargée de freiner toutes les autres. Imagine-t-on les dactylographes statuant sur l’introduction des ordinateurs, les archivistes votant sur l’arrivée des bases de données, ou les projectionnistes de cinéma approuvant le numérique ? Si l’humanité avait adopté cette logique, elle en serait probablement encore à discuter de l’avenir de l’imprimerie.
La réalité est simple et brutale : l’automatisation n’est pas un choix politique. C’est une loi gravitationnelle de l’économie moderne. La compétition mondiale la stimule, les avancées exponentielles en IA l’alimentent, et la quête des entreprises pour survivre la rend inexorable.
La réalité est simple et brutale : l’automatisation n’est pas un choix politique. C’est une loi gravitationnelle de l’économie moderne. La compétition mondiale la stimule, les avancées exponentielles en IA l’alimentent, et la quête des entreprises pour survivre la rend inexorable. On ne ralentit pas une marée avec un décret, pas plus qu’on ne modifie la trajectoire du vent en votant une taxe.
Mais où se situe le débat tunisien?
S’obstiner à protéger le travail humain tel qu’il existe équivaut à maintenir vivant un monde en train de disparaître. L’enjeu réel n’est pas de contenir l’automatisation, mais de repenser la manière dont la valeur est créée et distribuée. Une société où il faudra garantir des revenus et une stabilité sociale sans forcément passer par le salariat traditionnel. Une fiscalité orientée non plus vers l’emploi mais vers les flux de valeur. Une redistribution qui permette à tous de bénéficier des gains d’efficacité générés par les machines. Une éducation tournée vers l’analyse, la créativité, les compétences humaines non substituables, et non plus vers la compétition contre des algorithmes.
C’est là que se joue le débat tunisien, même si la transition technologique y avance moins vite qu’ailleurs : non dans le refus du monde qui arrive, mais dans la capacité à y inscrire notre société, nos talents et notre modèle économique. La Tunisie ne peut pas se permettre de rester sur le quai tandis que le train du progrès mondial s’éloigne. Il lui faut accompagner la mutation, préparer les jeunes aux métiers qui n’existent pas encore, construire un filet de sécurité qui protège sans figer, encourager l’innovation plutôt que la suspecter.
La Tunisie ne peut pas se permettre de rester sur le quai tandis que le train du progrès mondial s’éloigne. Il lui faut accompagner la mutation, préparer les jeunes aux métiers qui n’existent pas encore, construire un filet de sécurité qui protège sans figer, encourager l’innovation plutôt que la suspecter.
L’erreur d’Acemoglu est de regarder le travail, quand c’est la société tout entière qui devrait être observée. Chercher à ralentir l’avenir pour préserver le présent, c’est forcément perdre les deux. Le seul futur viable est celui qui accueille le progrès et le redistribue, plutôt que celui qui le refuse et s’épuise à combattre ses conséquences.
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** Acemoglu, économiste turco-américain, est l’une des figures majeures de la recherche économique contemporaine.Le 14 octobre 2024, Acemoglu et Robinson ont été décorés du prix Nobel, ces derniers ayant coécrit de multiples ouvrages et ayant une pensée économique proche. Nous étudierons la pensée de ces deux hommes, que vous avez peut-être déjà croisés en cours d’ESH, puisque ce sont des auteurs fondamentaux sur plusieurs chapitres, notamment sur la question du développement des économies émergentes.
https://misterprepa.net/acemoglu-institutions-developpement-economique/
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* Dr. Tahar EL ALMI,
Economiste-Economètre.
Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,
Psd-Fondateur de l’Institut Africain
D’Economie Financière (IA
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