« On ne s’habitue pas à l’injustice », le poignant témoignage de la fille de Mourad Zeghidi
Alors que la barre symbolique des 800 jours de détention vient d’être franchie, la fille du journaliste Mourad Zeghidi livre un récit bouleversant : Entre diplômes gâchés par l’absence, chaleur suffocante à la prison de Mornaguia et dignité intacte d’un père, retour sur un combat d’honneur et de liberté.
Ci dessous la lettre de Inès Zeghidi :
800 jours que Papa est derrière les barreaux, privé de sa liberté pour des mots. Presque 2 ans et demi. Au total, il est condamné à plus de 4 ans de prison.
Toute la patience du monde n’aura jamais réussi à rendre cela acceptable. On ne s’habitue pas à l’injustice. On ne normalise pas qu’un homme soit emprisonné pour ce qu’il a dit.
Les jours passent, les saisons changent. Ma sœur a obtenu son diplôme, j’ai eu le mien. Pourtant, il n’y avait rien à célébrer : il manquait celui à qui nous voulions dédier ces moments.
En ces journées où chacun cherche un peu d’ombre pour échapper au soleil et à la chaleur, une pensée à celles et ceux qui n’ont pas ce choix. Une pensée particulière pour les détenus d’opinion et leurs familles. Vendredi, il faisait 48 degrés à la prison de Mornaguia. Ma peau brûlait pendant que je marchais sous le soleil de la prison. Quel danger représentent nos détenus pour leur faire, eux et leurs familles, subir une chaleur digne de l’enfer ?
Pourtant hier, l’Espagne a donné une belle leçon d’humanité au monde. Elle nous redonne aussi, à nous, un peu d’espoir et d’imagination. Elle rappelle qu’il est possible de réussir sans renoncer à ses principes ; de dire non au racisme, de soutenir la lutte du peuple palestinien, et de faire vivre une démocratie exigeante, à contre-courant de la tendance mondiale.
En sortant du parloir vendredi, Papa m’a dit qu’il défendrait sa liberté et son honneur en étant un mélange de Mhaissi, Bouazizi, Edgar Davids et Gennaro Gattuso. De la détermination, du courage, et une fidélité intacte à ses convictions. Lui qui était si fier d’avoir contribué à faire venir Gattuso à Tunis en 2015, seulement trois mois après les attentats du Bardo.
Aucune campagne de diffamation, aucune insinuation, aucune demi-vérité ne pourra enlever à mon père ce qu’il est : un homme qui aime son pays au point d’en payer le prix. « La Tunisie mérite quelques sacrifices », me répète-t-il souvent. La semaine dernière, il me demandait avec préoccupation « fi tounes kassou edhaw lyoum zeda ? » comme si c’était pas lui qui était en prison.
800 jours. Et pas un seul où nous accepterons que cela devienne normal.
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