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Ben Guerdane pleure ses morts en mer : le portrait d’une Tunisie qui s’en va

30. August 2026 um 09:53

Douze (12) morts, un rescapé et deux disparus parmi les victimes, tous sont presque originaires de Ben Guerdane. Tous avaient embarqué dans l’espoir d’atteindre l’autre rive, avant que leur embarcation ne sombre au large des côtes tunisiennes.

Dans cette ville frontalière du sud-est du pays, la nouvelle n’a pas seulement endeuillé des foyers. Elle a mis à nu, une fois de plus, les ressorts d’un phénomène que la répétition des drames n’a jamais suffi à endiguer. Le renforcement des contrôles policiers le long du littoral et l’intensification de la coopération sécuritaire entre les autorités tunisiennes ont certes fait reculer les départs sans pour autant les endiguer. C’est le constat que dresse Ali Kemis, chercheur en sciences politiques et activiste au sein du mouvement citoyen « 18/18 » à Zarzis. Selon lui, cette approche purement sécuritaire produit un effet inverse de celui recherché. Elle ne décourage pas les candidats à l’exil, elle accroît la dangerosité de leur voyage. La raréfaction des embarcations disponibles et le verrouillage des accès maritimes obligent les migrants à prendre des risques toujours plus inconsidérés, avec pour conséquence directe un effondrement de leurs chances d’atteindre les côtes européennes en vie. Ce paradoxe sécuritaire s’inscrit dans un terreau que Kemis décrit comme celui d’une région à bout de souffle.

Ben Guerdane, une économie de frontière étranglée

Pour Ali Kemis, la décision de prendre la mer, qu’elle soit prise par des mineurs ou de jeunes adultes, est le produit d’une absence totale de perspectives d’avenir, nourrie par la dégradation continue des conditions de vie et l’effondrement des services publics de base. Il prend Ben Guerdane comme cas emblématique, une ville qui vivait traditionnellement du commerce transfrontalier avec la Libye voisine et qui subit de plein fouet, depuis cinq ans, des fermetures de frontières répétées.

Cette rupture des flux commerciaux a provoqué une double précarité économique et industrielle. Faute d’investissements publics dans l’éducation et la santé, et en l’absence de projets de développement locaux, la jeunesse de la région se retrouve économiquement exclue. Cette lecture locale rejoint un diagnostic plus large formulé par Cherif Khraifi, secrétaire général de l’Union des diplômés chômeurs (UDC), qui parle d’une véritable « migration du désespoir » directement liée aux défaillances économiques du pays.

Face à cette impasse locale, les voies légales d’émigration vers l’Europe demeurent totalement hermétiques. Ali Kemis dénonce des procédures de demande de visa qui s’apparentent à des barrières insurmontables en raison de critères drastiques, de démarches complexes et de conditions financières hors de portée des classes populaires.

Face à cette impasse locale, les voies légales d’émigration vers l’Europe demeurent totalement hermétiques. Ali Kemis dénonce des procédures de demande de visa qui s’apparentent à des barrières insurmontables en raison de critères drastiques, de démarches complexes et de conditions financières hors de portée des classes populaires. C’est cette impossibilité absolue d’obtenir un visa légal qui pousse les jeunes à miser leur propre vie dans des traversées clandestines. Les visages de cette migration irrégulière renvoient à des réalités familiales déchirantes. Parmi les naufragés et les disparus figurent souvent des jeunes qui constituaient l’unique soutien de leur famille, ou plusieurs membres d’une même fratrie embarqués sur le même bateau, comme à Ben Guerdane.

Un phénomène qui a changé de visage

C’est précisément cette évolution du profil des candidats au départ qu’insiste à souligner Cherif Khraifi. Pour lui, la société tunisienne est aujourd’hui confrontée à une situation aberrante. Des jeunesn qui devraient normalement se trouver sur les bancs de l’école ou de l’université, choisissent délibérément d’affronter la Méditerranée, alors même que le risque de naufrage est extrêmement élevé et qu’une arrivée sur l’autre rive rime souvent avec détention, clandestinité prolongée ou exploitation par des réseaux mafieux.

Cette dynamique a profondément évolué ces dernières années. Si l’émigration clandestine concernait historiquement les populations les plus marginalisées, elle touche aujourd’hui de larges franges de la société tunisienne, en raison de la paralysie économique générale. Des cadres, des professionnels qualifiés et des fonctionnaires de la classe moyenne n’hésitent plus à embarquer avec leurs familles entières, incapables de subvenir à leurs besoins face à la flambée des prix et à la détérioration générale des conditions de vie.

Le système décourage les étudiants, qui constatent que des années d’efforts académiques ne débouchent sur aucun avenir professionnel. Les incitations de l’État à l’auto-entrepreneuriat se révèlent inefficaces, car le climat général des affaires, l’instabilité politique et le manque d’infrastructures découragent même les investisseurs disposant de capitaux.

Le chômage de longue durée, qui s’étend parfois sur deux décennies et frappe de manière disproportionnée les femmes, est devenu une véritable impasse psychologique et sociale. Le système décourage les étudiants, qui constatent que des années d’efforts académiques ne débouchent sur aucun avenir professionnel. Les incitations de l’État à l’auto-entrepreneuriat se révèlent inefficaces, car le climat général des affaires, l’instabilité politique et le manque d’infrastructures découragent même les investisseurs disposant de capitaux. Cet échec de l’insertion économique par les voies institutionnelles trouve un écho dans les constats du sociologue Abdessatar Sahbani, qui documente à quel point l’entrepreneuriat local peut apparaître aux yeux des jeunes comme une option moins rationnelle que le départ.

La bureaucratie qui pousse vers la mer

Sahbani cite le cas d’un jeune a réuni la somme de 68 mille dinars pour financer une traversée clandestine. Un montant qui permettrait largement de créer une entreprise viable sur le sol tunisien. Mais les jeunes porteurs de projets se heurtent à un véritable mur avec des lenteurs bureaucratiques, des exigences de garanties bancaires inaccessibles et une corruption systémique où l’obtention du moindre droit exige le versement de pots-de-vin. Face à ce parcours décourageant, les jeunes finissent par percevoir la migration, pourtant extrêmement coûteuse et comparable à une roulette russe, comme une option plus rationnelle que l’entrepreneuriat national.

Cette défiance à l’égard de l’appareil d’État se retrouve dans le récit que fait Cherif Khraifi des relations entre les chômeurs diplômés et les pouvoirs publics. Il déplore l’inefficacité des nombreuses réunions tenues avec des responsables ministériels, des hauts fonctionnaires… qui n’ont débouché que sur des promesses non tenues, accentuant la frustration de ceux qui ne croient plus à la parole publique.

Cette désillusion est particulièrement vive face au « reniement » de la loi 38, qui prévoyait un recrutement exceptionnel pour les chômeurs de longue durée, et au sort similaire réservé à la loi 18. Pour les quelque trois cent mille diplômés chômeurs que compterait le pays, les concours publics, n’offrant que de rares dizaines de postes pour des milliers de candidats, ne représentent plus une option viable. Se sentant à moitié morts dans leur propre pays, beaucoup préfèrent risquer le tout pour le tout. Il alerte également sur une érosion plus profonde. L’idée que les études sont inutiles s’est propagée jusque chez les plus jeunes élèves, menaçant de détruire la valeur du travail et de la formation pour les générations futures. Face à ce constat, l’Union des diplômés chômeurs refuse d’encourager l’exode.

De la « Harqa » secrète au « projet de vie » collectif

C’est sur cette toile de fond que le sociologue Abdessatar Sahbani situe une rupture historique majeure survenue après la révolution de 2011. La migration a cessé d’être un acte strictement clandestin et individuel, mené dans le secret. Autrefois, le concept populaire de « Harqa » (brûler) désignait l’action de détruire ses papiers d’identité pour s’effacer volontairement dans l’anonymat absolu d’une terre étrangère. Aujourd’hui, la migration s’est métamorphosée en un véritable « projet de vie » collectif, transparent, activement soutenu par le cercle familial et le voisinage. Ce phénomène a pris une dimension communautaire inédite, illustrée de manière frappante par le départ simultané de sept membres d’une même famille à Ben Guerdane. Ce projet s’appuie désormais sur des réseaux de passeurs organisés, opérant au vu et au su de tous, bénéficiant parfois de complicités ou d’une passivité des autorités locales.

Aujourd’hui, la migration s’est métamorphosée en un véritable « projet de vie » collectif, transparent, activement soutenu par le cercle familial et le voisinage. Ce phénomène a pris une dimension communautaire inédite, illustrée de manière frappante par le départ simultané de sept membres d’une même famille à Ben Guerdane.

Sahbani distingue trois dynamiques migratoires distinctes dans la période postrévolutionnaire. La première est la migration irrégulière traditionnelle des classes populaires, composée de jeunes sans ressources ni visas, prêts à risquer leur vie en mer. La deuxième concerne la fuite des cerveaux qui touche les compétences nationales comme les médecins, ingénieurs et professeurs qui abandonnent des situations stables pour s’assurer un avenir meilleur à l’étranger. La troisième vague est idéologique, marquée par le départ de jeunes Tunisiens vers les zones de conflit en Syrie ou en Irak sous la bannière de Daesh, un phénomène pour lequel la Tunisie a compté parmi les plus grands pays émetteurs proportionnellement à sa population. Au-delà des seuls facteurs économiques, Sahbani insiste sur le poids de moteurs psychologiques profonds, au premier rang desquels une injustice profonde et une humiliation intériorisée face à l’impossibilité de réussir et de s’épanouir dans son propre environnement d’origine.

Cette perte de confiance dans le présent et l’avenir engendre une véritable pathologie sociale qu’il désigne par le concept de « consommateur suicidaire ». N’ayant plus l’espoir d’investir à long terme pour acquérir un logement ou fonder une famille, de nombreux Tunisiens dilapident leurs ressources au jour le jour dans les cafés, sorties et loisirs, préférant tout dépenser dans l’instant plutôt que de planifier un avenir qu’ils jugent définitivement obstrué.

Une frontière pour l’Europe, un silence dans les médias

Sur le plan international, Sahbani critique la politique européenne d’externalisation des frontières, qui consiste à repousser les contrôles de l’Italie, par exemple, vers le territoire tunisien. Cette stratégie fait de la Tunisie une zone tampon pour les migrants subsahariens, générant des crises de gestion complexes à l’échelle locale.

Le sociologue adresse enfin une critique sévère aux médias tunisiens, dont la couverture de la migration reste purement événementielle. La presse ne s’empare du sujet qu’à l’occasion de drames spectaculaires comme le naufrage de Zarzis, au lieu de produire un véritable travail d’investigation de fond, de recherche scientifique, ou de s’appuyer sur des œuvres artistiques et théâtrales pour explorer les racines du phénomène. Pour Sahbani, seule une refonte profonde des politiques éducatives, culturelles et administratives permettrait de restaurer la confiance de la jeunesse.

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Drame de Ben Guerdane | Rassemblement à Paris en solidarité avec les familles des victimes

29. August 2026 um 08:48

Après le drame de Ben Guerdane, des activistes tunisiens en France organisent un rassemblement de solidarité avec les familles des victimes sous le slogan «De Ben Guerdane à Paris : nos vies ont la même valeur», et ce, le dimanche 30 août à 14heures à la Fontaine des Innocents, Châtelet, Paris.

Quinze jeunes ont pris la mer à la recherche d’un avenir. Douze corps ont été retrouvés, deux jeunes sont toujours portés disparus et un seul a survécu, après deux jours et deux nuits en Méditerranée. 

Derrière ces chiffres, il y a des vies, des familles, des rêves et une jeunesse qui demande simplement le droit de vivre dignement et d’espérer. 

Cette mobilisation est une initiative citoyenne de Tunisiennes et Tunisiens résidant à l’étranger «Tunisiennes et Tunisiens contre le Racisme». Elle n’appartient à aucun parti et ne se place sous aucune bannière politique.

«Nous refusons de rester silencieux. Nous nous rassemblons pour défendre les droits humains, la dignité, l’égalité et le droit à la vie, et pour dire clairement notre refus de toutes les formes de racisme, de discrimination et de déshumanisation des personnes migrantes, quelles que soient leur origine, leur nationalité ou la couleur de leur peau», affirment les organisateurs dans un appel au rassemblement. Ils ajoutent : «Nous refusons que la Méditerranée continue d’être un cimetière. Nous refusons que la migration soit traitée uniquement à travers les frontières, les contrôles, les bateaux et les accords sécuritaires. Nous demandons des politiques qui donnent aux jeunes des perspectives : emploi, développement, dignité et voies de mobilité sûres et légales.»

«La responsabilité est partagée. La Tunisie comme l’Europe doivent assumer leurs responsabilités. La protection des frontières ne peut jamais avoir plus de valeur que la protection des vies humaines», affirment-ils encore, tout en appelant les Tunisiennes et Tunisiens de France, mais aussi toutes les citoyennes et tous les citoyens de Paris et de ses alentours qui partagent ces valeurs, les associations, les syndicats, les défenseurs des droits humains et toutes les personnes refusant le racisme et l’indifférence, à les rejoindre lors du rassemblement prévu dans la capitale française. «Parce qu’une vie tunisienne, africaine, européenne ou d’ailleurs a exactement la même valeur. Nos jeunes rêvent d’avenir : Tunisie et Europe, ne les condamnez pas à mourir. De Ben Guerdane à l’Europe, que la Méditerranée relie nos vies, qu’elle ne les engloutisse plus», concluent-ils.

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Migrants : SOS Méditerranée dénonce un harcèlement en mer

24. August 2026 um 10:02
L’ONG déplore une « intensification des menaces » en Méditerranée centrale, pointant du doigt des interceptions « de plus en plus violentes » d’embarcations. En bref SOS Méditerranée dénonce une intensification des menaces en Méditerranée centrale. L’ONG dit avoir recensé…

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Tunisie : 12 migrants morts dans un naufrage au large de Zarzis

24. August 2026 um 09:16
Dans la nuit de vendredi à samedi, une embarcation transportant seize personnes migrantes a fait naufrage au large de la Tunisie. L’immigration irrégulière fait encore des morts en Méditerranée. En bref Un bateau transportant 16 personnes migrantes a fait naufrage…

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Commémoration 30 ans après l’expulsion de l’église Saint-Bernard

21. August 2026 um 11:15
Une plaque commémorative sera dévoilée le 26 août. Il y a 30 ans, des sans-papiers avaient été expulsés de cette église parisienne, provoquant une forte mobilisation citoyenne. En bref Une plaque commémorative doit être dévoilée le 26 août devant l’église…

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Italie/Albanie : un accord migratoire incompatible avec le droit européen ?

21. August 2026 um 09:06
Un rapport d’Amnesty International révèle des atteintes aux droits des demandeurs d’asile dans le cadre de l’accord entre l’Italie et l’Albanie. L’ONG fustige l’externalisation de la gestion migratoire.     En bref L’Italie et l’Albanie ont conclu un accord prévoyant…

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Sebta et Melilla : l’OMDH pointe le désengagement européen

20. August 2026 um 10:09
Dans un rapport sur les récentes tentatives de passage vers Sebta et Melilla, l’Organisation Marocaine des Droits Humains (OMDH) pointe notamment le désengagement des États européens face à leurs obligations internationales en matière de gestion migratoire. En bref L’OMDH consacre…

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Sebta : de nouvelles interpellations après des messages de désinformation

17. August 2026 um 10:03
Après de nouvelles publications annonçant l’ouverture de la frontière le 15 août, des dizaines de migrants ont été interpellés aux abords de Sebta, dans le nord du Maroc. En bref Des dizaines de migrants arrêtés près de Sebta le 15…

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Lyon : la préfecture interdit un rassemblement anti-immigration

14. August 2026 um 12:00
La préfecture du Rhône a décidé d’empêcher une manifestation prévue dimanche. Il s’agit d’un mouvement lancé par des partis souverainistes identitaires européens. En bref La préfecture du Rhône interdit un rassemblement anti‑immigration. L’initiative « Save Europe Act » est portée…

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100 ans d’émigration marocaine : de l’exil à une diaspora d’influence

07. August 2026 um 10:22
Ils étaient quelques milliers à quitter le Maroc au début du XXe siècle. Un siècle plus tard, près de six millions de Marocains résidant à l’étranger (MRE) entretiennent toujours un lien fort avec leur pays d’origine. Du 8 au 11…

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