Femmes, boucs émissaires et mémoire révolutionnaire
La rumeur de la gifle ne se contente pas d’organiser les émotions du moment révolutionnaire. Elle laisse une empreinte durable sur la manière dont la révolution tunisienne est racontée, mémorisée et transmise. Cette empreinte est profondément genrée. Après avoir analysé la gifle comme dispositif symbolique puis comme menace pour la masculinité hégémonique, cette dernière partie examine les effets mémoriels et politiques de cette narration. Elle montre comment les femmes, pourtant actrices centrales de la révolution, se retrouvent reléguées à un rôle symbolique, voire sacrificiel, dans le récit dominant.
Dans la narration de la gifle, la femme n’apparaît pas comme un sujet politique autonome, mais comme un support symbolique. Elle devient le vecteur à travers lequel l’humiliation masculine est rendue visible et intelligible.
Ce déplacement est un mécanisme classique de réorganisation du conflit. Une violence institutionnelle diffuse est concentrée sur un corps identifiable, permettant au récit de produire un effet dramatique et mémorable. Comme l’a montré René Girard, la culture tend à projeter les tensions collectives sur des figures symboliquement chargées.
Ce processus a un double effet. D’une part, il neutralise l’action politique réelle des femmes, réduites à un rôle de déclencheur symbolique plutôt que de sujet politique. D’autre part, il personnalise une violence qui relève en réalité d’un système, donnant l’illusion d’un conflit interpersonnel et moral plutôt que structurel.
Mémoire révolutionnaire et invisibilisation des femmes
Les récits fondateurs ne reflètent pas seulement les événements : ils hiérarchisent les expériences et distribuent la légitimité. La centralité de la gifle dans la mémoire révolutionnaire tunisienne contribue à construire un imaginaire où la dignité masculine devient le principal critère de reconnaissance politique.
Comme l’a montré Joan Scott, le genre structure la production du sens historique. Dans ce cadre, les contributions féminines organisation des manifestations, solidarité, protection des espaces publics sont marginalisées, tandis que leur subjectivité politique est transformée en symbole plutôt qu’en action.
Cette sélection mémorielle naturalise la masculinité comme point de référence de la justice et de la dignité. Elle produit une mémoire partielle, qui perpétue les hiérarchies de genre au-delà du moment révolutionnaire lui-même.
Ce que la révolution raconte et ce qu’elle fait taire
L’analyse de la rumeur de la gifle comme construit genré révèle la manière dont les récits révolutionnaires organisent les émotions, hiérarchisent les expériences et reproduisent des rapports de pouvoir symboliques. Loin d’être un simple détail narratif, la gifle fonctionne comme une métaphore centrale de l’injustice, façonnée par les normes de la masculinité hégémonique.
Interroger ces récits, c’est refuser une mémoire révolutionnaire aveugle au genre. C’est rappeler que toute révolution se joue aussi dans la manière dont elle raconte ses origines et dans les voix qu’elle choisit d’amplifier ou de faire taire.
Entre honte et mobilisation : la gifle dans l’imaginaire révolutionnaire tunisien (1/3)
La gifle révélatrice : rupture de l’ordre genré et mobilisation sociale(2/3)
Sarah Daly, écrivaine tunisienne installée à Paris
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