La marche du monde n’attend personne. Et quand retentissent les tambours du changement, le pire tort est celui de l’atrophie. Et de ce tort, nous sommes coupables !
Depuis 2019, certains, de la Jordanie au Maroc, conçoivent stratégies et actions pour préparer leurs citoyens et leurs économies à la révolution industrielle et humaine de l’intelligence artificielle. Depuis février 2025, on nous promet une stratégie interministérielle sur l’IA. Voilà maintenant 7 mois (et 6 ans) de retard que nous accumulons sur la marche du monde.
Nul doute que cette réforme, même si de prime abord technocratique, exige une réflexion stratégique vu le nombre de parties qu’elle engage : ministères, secteur public, secteur privé, startups, citoyens des régions défavorisées, universités… Autant d’acteurs agacés dans la salle d’attente gouvernementale. De quoi délier les langues sournoises.
Prouvons-leur qu’ils ont tort !
Il faut l’avouer, quelques avancées ont déjà été obtenues. Le ministère de l’Enseignement supérieur a signé le plan quinquennal de la formation aux nouvelles technologies dans les universités.
Mais ce monde nouveau – et ma génération – appellent à des desseins plus ambitieux. L’ambition est ici le maître-mot. Il n’est, selon moi, de stratégie réussie sans stratégie ambitieuse, et sur le temps long. Cela s’explique par 3 raisons :
Potentiel gâché et Government Technologies
D’abord, si l’inverse venait à se produire, que l’on se restreignait dans son exécution, le plein potentiel de cette technologie ne serait pas exploité.
Ce sont de belles paroles, me diriez-vous, mais comment passer des mots aux réformes concrètes, avec les pressions budgétaires que nous connaissons et le manque d’infrastructures souveraines ?
Prenons l’exemple des technologies gouvernementales ou GovTechs. Elles consistent, entre autres, à remplacer des services administratifs, autrefois longs et mobilisant plusieurs fonctionnaires, par une API. Imaginez-vous obtenir vos papiers, même ceux qui nécessitaient autrefois une vérification humaine, depuis votre ordinateur, et en direct! Ces technologies fonctionnent aussi dans les régions défavorisées où le taux de digitalisation est plus faible, d’après une enquête menée au Myanmar et au Cambodge (Su, N. et al., 2025).
Cependant, nous ne sommes pas près de voir de telles technologies de sitôt. Elles requièrent des infrastructures dont la Tunisie, malgré des progrès notables, ne dispose pas tout de suite : un cloud souverain pleinement abouti, une loi régissant les différents contentieux éthiques liés à l’IA. D’où la nécessité de penser un projet sur 10 ans, au moins, afin d’inscrire les investissements dans l’objectif de réformer l’administration, et in fine l’État.
Un exemple qui peut sembler complexe, peut-être même ennuyeux, mais qui prouve que ces réformes, si elles sont bien pensées et exécutées, peuvent changer la vie de tous les citoyens.
De toute façon, l’opportunité est trop grande pour être ratée. Selon les prévisions les plus réalistes, notamment celles de Goldman Sachs, l’IA pourrait augmenter le PIB mondial de 7% sur 10 ans. Ce chiffre concerne bien sûr plus le secteur privé que le secteur public, mais cela nous mène vers notre deuxième point : l’État, pour un petit marché (comme le marché tunisien), doit faire plus que réguler ; il doit être un catalyseur pour le secteur privé, un État entrepreneur.
État entrepreneur et Venture Capital souverain
Mariana Mazzucato, économiste et professeur à University College London, théorise l’État entrepreneur comme « l’État qui ne fait pas que corriger des défaillances de marché, mais oriente, crée et façonne de nouveaux marchés en prenant des risques en amont là où le privé n’investit pas seul ». En effet, l’État tunisien doit se payer ce luxe. Il doit être le lien entre les différentes parties prenantes du projet qu’il entreprend. La méthodologie est simple : financer des innovations sociales, en assumer le risque entrepreneurial, puis conditionner ces aides (relocalisations, open source, partage de données).
Cette méthodologie se concrétise de plusieurs façons, mais deux en particulier peuvent être adaptées à la Tunisie. La première, la plus innovante, est celle d’un fonds de Venture Capital (VC) souverain tunisien. L’innovation est une belle romance, mais elle nécessite d’être entretenue financièrement. Sans capital, et sans capital l’accompagnant dans son risque, elle ne peut exister. Néanmoins, les VC classiques opèrent sur des horizons de 10 ans, avec des exits entre 5 et 9 ans. L’innovation, elle, sachant se faire désirer, prend en moyenne 15 à 20 ans. Donc, si l’État veut aider ses startups à innover et à croître, tout en restant localisées en Tunisie, il a intérêt à leur donner les moyens de le faire. Une solution pour résoudre ce problème serait un fonds souverain de 100 à 200 millions de dinars. Celui-ci serait géré par une structure semi-autonome, investissant dans des missions définies par le gouvernement (IA pour la santé, la justice, l’investissement dans les zones intérieures). Une telle initiative permettrait d’attirer des talents, de créer un effet de levier et un label pour des investisseurs privés, d’ancrer les startups tunisiennes dans les chaînes de valeur et de production locales et de ne pas les rendre seulement prestataires de l’Europe.
Une autre idée serait la co-conception, le co-développement et le co-déploiement de clouds souverains, d’algorithmes de détection de fraude administrative ou fiscale, ou encore de LLM arabo-français avec des partenaires privés. Les exemples internationaux commencent à pulluler, et beaucoup semblent réussir. Parmi eux, l’Inde apparaît comme un pays précurseur. IndiaAI, projet de supercalculateur, datasets et cloud souverain, permet à l’Inde de se positionner comme puissance émergente de l’intelligence artificielle. L’État tunisien devrait avoir le courage de prendre le risque, ô combien nécessaire, de permettre à plusieurs PME et startups de produire grâce à la commande publique et d’investir grâce au fonds souverain.
Vision
Toutes ces idées, et la vision qui les soutient, devraient nous interroger. Dans une Tunisie qui a eu trop tendance à oublier que sans direction, les petits pas nous perdent, nous nous sommes contentés de mesures technocratiques, sans avoir fait l’exercice de pensée qui consiste à imaginer la Tunisie de demain.
Quelle structure économique voulons-nous pour notre XXIe siècle ? Quelle place y ferons-nous pour nos jeunes, nos régions ? Quels secteurs seront les grands gagnants, et lesquels seront les perdants ? Nous avons, à travers cette loi, l’opportunité de créer une dynamique intellectuelle, d’instiguer le changement dans un pays qui en a besoin : pourquoi rater cette occasion? Cet article défend l’ambition et le temps long comme moteurs de toute réforme, et en particulier celle de l’IA, puisqu’ils sont les piliers de l’espoir en politique.
Cet espoir, la Tunisie semble l’avoir perdu. Il est possible de le retrouver.
En montrant à nos ingénieurs qu’on leur générera des opportunités, on les incitera à rester et à créer en Tu- nisie. Ils ne demandent que cela. En montrant à nos citoyens que l’on met en perspective pour la Tunisie un futur, et qu’ils peuvent s’y faire une place, on leur redonnera l’espoir de se mobiliser afin que, chacun à son échelle, participe à son essor.
On pourrait croire que ce projet de loi est anecdotique, qu’il est simplement l’aspect fugace d’une croissance capricieuse. On s’y tromperait. Ce délai est symptomatique d’une Tunisie qui ne rêve plus, et qui ne sait plus de quoi rêver.
Il y va du devoir de votre génération comme de la mienne d’exemplifier ensemble, par ce projet interministériel, une Tunisie nouvelle – en laquelle les gens croient – qui pense le long terme et qui fraye pour ses enfants une place dans la marche du monde.
Hatem Kharrat est étudiant à King’s College à Londres
Cet édito est disponible dans le mag de l’Economiste Maghrébin n 926 du 27 août au 10 septembre 2025
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