79 000 enfants supplémentaires sont tombés sous le seuil de pauvreté entre 2021 et 2023. Dans le Centre-Ouest, le taux de pauvreté a atteint 40% en 2023. Derrière les chiffres macroéconomiques du surendettement tunisien se cachent des réalités humaines et territoriales qui révèlent une fracture sociale profonde et des conséquences intergénérationnelles durables. C’est ce qu’on peut lire dans la dernière note de l’IACE intitulée « Le surendettement des ménages : une urgence nationale », publiée sur son site officiel le 26 mars 2026.
Le surendettement des ménages en Tunisie ne se lit pas uniquement dans les statistiques bancaires. Il se manifeste aussi dans la géographie du pays et dans le quotidien des familles les plus vulnérables, révélant des inégalités territoriales profondes et des conséquences sociales qui dépassent la seule question de la solvabilité.
L’analyse régionale dresse un tableau contrasté. Le Centre-Ouest concentre les indicateurs les plus alarmants : avec un taux de pauvreté de 37% en 2021, porté à 40% en 2023, et une dépense annuelle moyenne par personne de 3 614 dinars, la plus faible du pays, cette région illustre une forme extrême de vulnérabilité financière. Faute d’accès au système bancaire formel, les ménages y ont massivement recours au crédit informel à des taux usuraires pour couvrir des besoins essentiels, s’enfermant dans un cercle vicieux d’endettement difficile à briser.
À l’opposé, le Grand Tunis affiche le taux de pauvreté le plus faible du pays, à 4,7% en 2021, avec une dépense annuelle moyenne par personne atteignant 6 874 dinars. Mais cette apparente prospérité masque une vulnérabilité croissante des classes moyennes urbaines, exposées à un coût de la vie élevé en matière de logement, de transport et d’éducation, et dont l’endettement repose sur le crédit formel pour des biens durables ou immobiliers. Un choc économique ponctuel suffit à faire basculer ces ménages dans une fragilité financière que les indicateurs traditionnels ne capturent pas.
Entre ces deux extrêmes, d’autres régions illustrent des logiques d’endettement spécifiques. Le Nord-Est présente un taux de pauvreté élevé de 15,2% mais une dépense par personne modeste à 5 057 dinars, révélant une forme d’exclusion financière où les ménages, pauvres mais peu endettés, n’ont accès ni au système bancaire ni au microcrédit structuré. Le Sud-Ouest, avec un taux de pauvreté de 18,1% mais une dépense par personne relativement élevée à 4 847 dinars, dissimule quant à lui une précarité structurelle masquée par des transferts familiaux ou des revenus saisonniers.
Au niveau national, la situation sociale s’est significativement dégradée. Le taux de pauvreté est passé de 16,6% en 2021 à 18,4% en 2023, tandis que la pauvreté extrême atteignait 3,2% contre 2,9% deux ans plus tôt. L’impact est particulièrement sévère pour les familles nombreuses : les ménages de cinq à six personnes ont enregistré une hausse de leur taux de pauvreté de 2,8 points entre 2021 et 2023, contre seulement 1,1 point pour les ménages de trois à quatre personnes. Leur exclusion fréquente du système bancaire les oriente vers des prêts informels à taux usuraires, accélérant leur basculement dans un surendettement difficile à résorber.
Les conséquences intergénérationnelles sont particulièrement préoccupantes. Entre 2021 et 2023, 79 000 enfants supplémentaires sont tombés sous le seuil de pauvreté, portant le taux de pauvreté infantile à 28,4%, contre 26% en 2021. Le taux de pauvreté extrême des enfants a lui aussi progressé, passant de 5,1 à 5,8%, soit 21 000 enfants supplémentaires en situation de dénuement. Ces enfants, souvent issus de ménages surendettés, subissent des retards scolaires, une malnutrition latente et un stress familial chronique qui compromettent leur avenir économique, alimentant un cycle de précarité transgénérationnel.
Les disparités se lisent également dans la structure des dépenses. En 2021, l’écart entre la dépense annuelle moyenne par ménage, établie à 20 328 dinars, et la médiane, à 16 627 dinars, révèle une forte concentration des dépenses chez les 20% les plus aisés. Plus de la moitié des ménages tunisiens dépensent ainsi moins que la moyenne nationale, limitant drastiquement leur capacité à absorber un choc économique. Les disparités urbain-rural restent par ailleurs marquées, avec une dépense annuelle moyenne par personne de 6 141 dinars en milieu urbain contre 4 041 dinars en milieu rural, soit un écart de 52%, alors même que le taux de pauvreté rurale, à 24,8%, est près de deux fois supérieur à celui des zones urbaines.
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