La compensation, ou comment l’État subventionne sa propre stagnation
Onze milliards de dinars engloutis chaque année, un investissement public asphyxié et une croissance au point mort. Dans une analyse sans concession, des économistes consultés à cet effet alertent sur un système de compensation devenu inefficace, injuste et économiquement dangereux, et plaident pour une réforme progressive afin d’éviter une impasse budgétaire et sociale.
Ils estiment que le système tunisien de compensation est devenu budgétairement, économiquement et socialement insoutenable, et qu’il constitue aujourd’hui l’un des principaux freins à la croissance, à l’investissement public et à la création de richesse. Ils sont convaincus que la réforme de la compensation n’est plus une option idéologique, mais une nécessité vitale pour éviter l’enlisement durable de l’économie nationale.
Dans leur analyse, ils soulignent que « les dépenses de compensation atteignent désormais entre cinq et six points du produit intérieur brut, soit environ onze à douze milliards de dinars, dont près de neuf milliards concernent l’énergie et les carburants ». A titre de comparaison, assurent-t-ils, l’investissement public ne dépasse pas six milliards de dinars, ce qui crée une aberration économique majeure : l’État consacre presque deux fois plus de ressources à subventionner la consommation qu’à investir dans l’avenir.
A les entendre, « cette situation alimente un cercle vicieux où la faiblesse de l’investissement empêche la création de richesse et d’emplois, tandis que la consommation et les prix continuent d’augmenter plus vite que les revenus du travail», rendant ainsi l’équation macroéconomique intenable à moyen terme.
« Il vaut mieux apprendre à pêcher que donner du poisson »
Ils insistent également sur l’inefficacité et le mauvais ciblage du système actuel. Ils déplorent le fait que des individus fortunés, des touristes, des étrangers et même des organismes internationaux bénéficient indirectement de produits subventionnés, notamment les carburants, aux frais du contribuable tunisien. Selon eux, « ce détournement massif des subventions aurait pu être évité par un ciblage précis, comme cela a été mis en place en Inde ou dans d’autres pays émergents ».
Et ce n’est pas la seule tare de notre système de compensation. Ils citent également le gaspillage alimentaire comme symptôme de cette dérive, rappelant que « près de neuf cent mille baguettes de pain sont jetées chaque jour, conséquence directe d’un prix artificiellement bas qui encourage des comportements irrationnels de consommation ».
Sur le plan philosophique et social, tout le monde s’accorde à dire et admettre que « l’État à le devoir de protéger les citoyens, mais non de les assister indéfiniment ». Ils distinguent ainsi clairement la protection sociale — éducation, santé, services publics — de l’assistanat, considéré comme « économiquement irrationnel et socialement destructeur ». Comme quoi, « l’assistance perpétuelle enferme les populations dans la pauvreté au lieu de leur permettre d’en sortir ». Et de résumer cette vision par un proverbe chinois selon lequel « il vaut mieux apprendre à pêcher que donner du poisson ».
Les trois dumpings engendrés par le système de compensation
Revenant aux origines du système, les interlocuteurs expliquent que la compensation s’est construite dans les années 1970, dans le cadre d’un modèle d’industrialisation extravertie fondé sur un dumping généralisé : dumping social par des salaires très bas, dumping fiscal par une quasi-absence d’imposition et dumping énergétique grâce à des subventions massives. Mais les économistes interrogés tiennent à préciser que « cette stratégie visait à attirer les investissements étrangers destinés exclusivement à l’export tout en protégeant le marché intérieur, mais qu’elle a eu pour effet pervers d’écraser les prix agricoles. En maintenant artificiellement des prix bas pour garantir des salaires de subsistance, l’État a sacrifié le développement de l’agriculture, découragé les producteurs locaux et empêché toute modernisation du secteur primaire ».
Pour nombre d’économistes, la compensation a ainsi fonctionné comme une subvention indirecte aux entreprises industrielles, sans contrepartie en termes de montée en gamme, d’innovation ou de compétitivité réelle. Protégées à la fois de la concurrence étrangère et des importations, disent-ils, « les entreprises tunisiennes se sont installées dans une rente de situation qui a freiné l’investissement productif et limité la création de valeur ajoutée ». Les analystes font remarquer que ce modèle a pu fonctionner tant que la croissance était dynamique, lorsque la compensation ne représentait qu’un à deux pour cent du PIB, mais qu’il est devenu totalement inadapté dans un contexte de stagnation économique.
Des chèques-crédits…
Pour sortir de cette impasse, les économistes plaident pour une réforme progressive et méthodique, rejetant cependant toute suppression brutale des subventions qu’ils jugent cependant « socialement injuste et politiquement dangereuse ». Ils proposent « une libéralisation graduelle des prix, accompagnée de mécanismes de compensation ciblée, notamment sous forme de chèques-crédits versés directement aux ménages concernés, aux petits agriculteurs, marins-pêcheurs et artisans ». Ils précisent que « si la libéralisation du prix du pain entraîne un surcoût annuel d’environ soixante-dix dinars par famille, l’État peut parfaitement compenser cette charge de manière directe et transparente, comme cela a été fait lors de la pandémie de Covid-19 ».
Nos analystes insistent toutefois sur « la nécessité d’une ingénierie sociale fine », suggérant que « ces aides soient versées prioritairement aux femmes, afin d’éviter leur détournement », et qu’« un système de suivi permette d’identifier les bénéficiaires réels ». Pour étayer leurs dires, ils indiquent que « les expériences indiennes montrent que les populations savent faire preuve de discernement, certains ménages se retirant spontanément du dispositif lorsqu’ils estiment ne pas en avoir besoin, ce qui crée une forme d’autorégulation sociale ».
Les analystes étendent cette logique de ciblage à l’énergie, estimant que certaines catégories — petits entrepreneurs, artisans, autoentrepreneurs, agriculteurs dépendant du gasoil — doivent continuer à bénéficier d’un soutien spécifique. Ils comparent cette problématique à celle des « gilets jaunes » en France, où la hausse brutale des carburants avait pénalisé ceux qui n’avaient pas d’alternative.
L’avantage du ciblage
Sur le plan budgétaire, même tonalité, en affirmant que la réforme de la compensation pourrait dégager des marges considérables. En consacrant environ trois milliards de dinars à des compensations ciblées, l’État pourrait récupérer entre six et huit milliards de dinars, qui pourraient être réaffectés à l’investissement public. Ils rappellent que chaque dinar d’investissement public génère en moyenne trois à quatre dinars d’investissement privé, ce qui permettrait d’ajouter un à deux points de croissance et d’amorcer un cercle vertueux de création de richesse, d’emplois et de revenus.
De ce fait, ils mettent en garde contre « une vision purement sociale de l’action publique », estimant que subventionner massivement sans produire davantage conduit à l’impasse. On l’aura compris, sans création de richesse, l’État ne peut protéger personne durablement, car on ne peut redistribuer que ce qui a été produit. Les économistes jugent économiquement absurde de privilégier la consommation improductive plutôt que la construction d’écoles, d’hôpitaux, d’infrastructures ou d’autoroutes.
Trop d’impôt tue l’impôt
Abordant la question fiscale, notre sondage fait remarquer que la pression fiscale atteint déjà 24 à 25 % du PIB, un niveau insoutenable dans une économie stagnante. Avec l’idée que « l’État, faute de réformes structurelles, se met à taxer le patrimoine donc le stock tout en taxant fortement le flux et les revenus, ce qui appauvrit les citoyens et décourage l’investissement ». L’un des sondés rappelle la courbe de Laffer pour souligner que l’excès d’impôt finit par tuer l’impôt lui-même. Car, le refus de céder certains actifs publics non productifs conduit à une agression fiscale qui détruit le profit, donc l’investissement et l’emploi.
En outre, on retient l’alerte sur l’effondrement de l’investissement national. Avec ce rappel qu’en 2010, l’investissement représentait près de 25 % du PIB, contre moins de 10 % aujourd’hui, tandis que l’épargne est tombée à 4-5 %.
Résultat des courses : le plan de développement 2026-2030 ne pourra réussir sans une relance massive de l’investissement public, rendue possible par la réforme de la compensation mais aussi par une réduction des déséquilibres structurels, notamment une masse salariale publique excessive et peu productive.
In fine, l’idée qui prévaut est qu’en réalité la réforme de la compensation dépasse largement le cadre budgétaire. « Elle engage une vision de société, un modèle de développement et l’avenir économique du pays ». A cette précision près, sous forme de mise en garde, que « l’inaction coûtera toujours plus cher que la réforme, car retarder les décisions ne fait que rendre les ajustements futurs plus douloureux. La seule voie possible passe par la progressivité, la pédagogie, le dialogue social et un consensus national assumé ».
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