La réforme du Code des changes, annoncé depuis belle lurette mais toujours renvoyée aux calendes grecques (il devait être promulgué en 2022), revient régulièrement dans le débat économique tunisien. Pourtant, au-delà de la discussion technique, elle pose une question simple : le cadre actuel est-il encore adapté à une économie où les devises circulent désormais par les services numériques, le travail à distance et les plateformes internationales ?
Abdelwaheb Ben Moussa *
Adopté dans les années 1970, le Code des changes répondait à une réalité économique bien différente. La Tunisie devait alors protéger ses réserves en devises dans une économie fortement administrée et peu ouverte aux flux financiers internationaux. Le principe était clair : contrôler les sorties pour préserver l’équilibre macroéconomique.
Ce modèle a longtemps rempli sa fonction. Mais l’économie mondiale — et tunisienne — a profondément changé.
Une économie devenue immatérielle
Aujourd’hui, une part croissante des entrées de devises ne provient plus uniquement des exportations industrielles ou du tourisme, mais d’activités immatérielles : freelances travaillant pour l’étranger, développeurs informatiques, créateurs de contenus, startups numériques ou prestations de services à distance.
Ces flux sont rapides, fragmentés et souvent de faible montant unitaire, mais nombreux. Ils s’inscrivent mal dans un système administratif conçu pour autoriser individuellement des opérations commerciales classiques.
Le résultat est paradoxal : la réglementation ne supprime pas les flux économiques, mais peut parfois les déplacer vers l’informel ou vers des structures établies à l’étranger. L’État perd alors en visibilité statistique, tandis que la valeur créée localement échappe partiellement à l’économie formelle.
Du contrôle préalable à la supervision intelligente
La réforme du Code des changes ne signifie pas nécessairement une libéralisation totale. L’enjeu central consiste plutôt à faire évoluer la logique de régulation.
Dans plusieurs économies émergentes, les autorités ont progressivement remplacé les autorisations préalables systématiques par des mécanismes déclaratifs et un contrôle a posteriori fondé sur l’analyse des risques. Cette approche repose sur une idée simple : faciliter les opérations normales pour mieux concentrer les moyens de contrôle sur les situations réellement sensibles.
C’est ce que l’on peut appeler une «confiance régulée». L’État ne renonce pas à son rôle ; il change d’outils. La traçabilité numérique des transactions permet aujourd’hui un suivi plus efficace qu’un contrôle administratif lourd et généralisé.
Toute réforme comporte cependant des risques. La crainte d’une fuite accrue de capitaux ou d’une pression sur les réserves en devises demeure présente dans le débat public.
Ces préoccupations sont compréhensibles. Une ouverture mal calibrée pourrait fragiliser les équilibres macroéconomiques. Mais l’expérience internationale montre que la formalisation des flux peut aussi améliorer leur suivi et élargir l’assiette économique déclarée.
L’enjeu n’est donc pas l’ouverture contre le contrôle, mais la recherche d’un équilibre crédible entre fluidité économique et sécurité financière.
Un enjeu d’attractivité pour la Tunisie
Au-delà des aspects techniques, la réforme du Code des changes touche directement à l’attractivité du pays. Dans une économie mondiale où les talents et les services circulent rapidement, la simplicité des règles devient un facteur déterminant.
Un cadre plus lisible pourrait encourager :
- la domiciliation locale des activités numériques ;
- le retour de certaines opérations aujourd’hui réalisées depuis l’étranger ;
- l’intégration accrue des jeunes entrepreneurs tunisiens aux marchés internationaux.
La compétitivité ne dépend plus seulement du coût du travail ou des infrastructures physiques, mais aussi de la fluidité réglementaire.
Repenser la souveraineté économique
Longtemps, la souveraineté économique a été associée à la limitation des mouvements financiers. Aujourd’hui, elle pourrait davantage résider dans la capacité à comprendre, orienter et capter les flux économiques.
La question posée par la réforme du Code des changes est donc moins celle du niveau de libéralisation que celle de la cohérence du système. Une régulation adaptée aux réalités numériques pourrait renforcer à la fois la transparence économique et la confiance des acteurs.
Dans une économie où les flux ne s’arrêtent pas aux frontières administratives, la performance publique dépend de plus en plus de la capacité à accompagner les transformations plutôt qu’à tenter de les freiner.
Repères : avantages et risques possibles de la réforme
* Ingénieur en informatique, cadre supérieur du secteur bancaire public.
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