Consommer sans produire : l’impasse économique révélée par Ramadan
Le mois de Ramadan, nous y voilà. Il cristallise tous les paradoxes du pays. Le précepte religieux fait bon ménage avec les largesses du fait culturel. Le mois de la piété, du recueillement, de la sobriété est aussi le mois du relâchement, des dépassements budgétaires et des excès en tout genre. Du pain et des jeux ! Sans se soucier des défis économiques et de l’impératif financier. C’est, on l’aura compris, le mois le plus redouté par les autorités, qui craignent à raison une nouvelle flambée des prix à un moment où ils n’ont jamais été aussi élevés. De quoi raviver les tensions sociales, radicaliser les revendications salariales, aggraver paradoxalement la fracture sociale et mettre en lambeaux ce qui reste de cohésion sociale. Les opposants, en rupture de ban avec le pouvoir, en profitent pour jeter de l’huile sur le feu et semer les germes de la défiance.
A l’opposé, au niveau des états-majors gouvernementaux, branle-bas de combat pour prévenir, ou à défaut éteindre, les foyers d’incendie, attisés par la hausse des prix. Les pyromanes, ces spéculateurs sans aucun scrupule, sont passés maîtres dans l’art de la prédation et de l’extorsion de fonds d’où qu’ils viennent, sans aucun égard pour les plus démunis dont ils n’ont cure. Ils ont toujours une longueur d’avance sur les « contrôleurs » de l’Etat, bien peu nombreux, faiblement outillés et pas suffisamment protégés pour éradiquer ce fléau dont il faut chercher les origines dans les distorsions des mécanismes de production et des circuits de distribution. A défaut de combattre le mal à la racine en fluidifiant les chaînes de production et de commercialisation, on finit par le gérer pour limiter, au mieux, les dégâts.
A leur décharge, les départements concernés sont déjà à pied d’œuvre, mobilisés longtemps à l’avance pour faire face au pic de consommation du mois de Ramadan. Objectif : éviter toute forme de rupture de stock, pénuries et files d’attente qui ne présagent rien de bon. Exit les grands projets structurants, le vaste dessein national ! Le temps n’est plus à la réflexion stratégique pour repenser, réinventer un nouveau modèle de développement, de nouvelles lignes d’avantages comparatifs et recoller aux chaînes de valeurs mondiales. Dans l’intervalle, les investissements d’avenir s’effacent devant l’urgence du moment. Tout doit être fait pour satisfaire notre propension à consommer, au mépris d’un réel effort d’investissement digne de ce nom.
Anticiper et se préparer à une poussée de la demande de consommation en allumant tous les feux de la production est méritoire. Il l’est beaucoup moins s’il est relayé par un relâchement, une démobilisation et une chute de la productivité dont seraient victimes de grands pans de l’activité nationale. Du coup, la production, qui n’est pas au mieux de sa forme, fléchit avant même de se redresser, quand partout dans le monde les économies sont en mode accélération.
L’économie nationale, qui peine à décoller et à prendre de l’altitude, se retrouve périodiquement dans l’œil du cyclone, empêtrée dans des zones de turbulence et de dépression. Qui l’amputent d’une grande partie de sa croissance potentielle, de sa compétitivité et de sa capacité de rebond.
L’économie nationale, qui peine à décoller et à prendre de l’altitude, se retrouve périodiquement dans l’œil du cyclone, empêtrée dans des zones de turbulence et de dépression. Qui l’amputent d’une grande partie de sa croissance potentielle, de sa compétitivité et de sa capacité de rebond.
Consommer dans la limite de la raison et sans que personne ne soit rejeté sur le bord à la route ? Oui bien sûr. C’est même nécessaire, car il s’agit en fait de l’un des principaux moteurs de la croissance. Consommer pour mieux produire ? Il y a là une justification à la fois théorique et morale. A cette nuance près qu’il faut aussi produire pour consommer et pour dégager des excédents à l’export. C’est vital pour le maintien de nos équilibres macroéconomiques. Autrement, cela revient à vouloir vivre au-dessus de ses moyens, en cumulant endettement, perte d’autonomie et de souveraineté nationale.
Consommer pour le seul plaisir de consommer ne mène nulle part, sinon à la faillite et à un naufrage collectif. C’est un luxe qu’un pays, qui ne dispose d’aucune rente d’hydrocarbures, de ressources rares et de mannes célestes, ne peut se permettre. Notre résilience et notre capacité d’émerger se mesurent à la sueur du front, à notre intelligence collective, à notre ingéniosité et à nos facultés créatrices.
Le mois de Ramadan, pas moins que le gâchis des deux mois de farniente de juillet-août, ne doit pas servir de prétexte, quelles qu’en soient les raisons, pour chahuter la valeur travail, alors que le pays est en voie de reconstruction. L’exigence de productivité, de qualité et l’impératif de compétitivité des entreprises ne sont plus une option, mais une nécessité absolue. Elles doivent être gravées dans le marbre. Nous n’avons d’autre choix, au regard surtout de notre taille, que de nous intégrer pleinement, à force de compétitivité, dans les chaînes de valeur mondiales.
Le mois de Ramadan, pas moins que le gâchis des deux mois de farniente de juillet-août, ne doit pas servir de prétexte, quelles qu’en soient les raisons, pour chahuter la valeur travail, alors que le pays est en voie de reconstruction.
Exporter est une ardente obligation pour ne pas hypothéquer les générations futures, pour pouvoir financer nos investissements d’avenir, nos dépenses d’équipements collectifs et nos services publics aujourd’hui laissés en déshérence. Exporter encore et encore pour rembourser – autrement que par l’impôt devenu confiscatoire – notre montagne de dettes, qui nous prive d’oxygène et de respiration. Exporter enfin pour engranger et reconstituer nos réserves de change. Moralité : exporter, c’est plus qu’un simple vœu, qu’une rituelle rhétorique, c’est l’affirmation d’un engagement collectif de tous les instants. C’est un long et difficile combat dont il nous faut maîtriser les armes et les stratégies guerrières.
On ne va pas se mentir, le pays recule, à mesure que nos voisins, nos compétiteurs et l’ensemble de la région avancent à pas de géant. La Tunisie a perdu son rang et a laissé dépérir tout un pan de son potentiel de croissance. Le pays, qui disposait naguère de la plus grande concentration de capital humain, est victime depuis près de 15 ans d’une hémorragie de cerveaux sur une vaste échelle. On commence déjà à en payer le prix fort en termes de perte de créativité, d’inventivité technologique et de dynamisme industriel. Et pour cause ! L’investissement a fondu comme beurre sous le soleil. Notre capacité d’épargner, sans laquelle on ne pourrait bâtir un socle productif viable et durable, n’est plus qu’un lointain et vague souvenir. En 15 ans, le taux d’épargne s’est effondré, passant de près de 22% du PIB à moins de 6%. Le taux d’investissement suit la même trajectoire. Moins de 10% en 2025 contre plus de 24% en 2010, alors même qu’il était déjà en repli.
L’idée dans ces conditions de compter sur nous-mêmes est en soi bonne, mais le moment est mal choisi. D’autres politiques, dans l’immédiat, sont possibles et sans doute plus nécessaires que celles marquées par notre embrouille avec le FMI, qui ne nous impose rien que nous ne puissions décider et faire par nous-mêmes.
L’idée dans ces conditions de compter sur nous-mêmes est en soi bonne, mais le moment est mal choisi. D’autres politiques, dans l’immédiat, sont possibles et sans doute plus nécessaires que celles marquées par notre embrouille avec le FMI, qui ne nous impose rien que nous ne puissions décider et faire par nous-mêmes.
Le mois de Ramadan est à cet égard très symptomatique. Il crée une sorte d’effet miroir qui nous renvoie à notre propre réalité. Il amplifie les failles d’un mode de penser, de réagir et de produire qui ne sont plus de saison. Pour rappel, en 1970, c’est-à-dire hier dans l’histoire des nations, la Tunisie, la Chine, la Corée du Sud étaient quasiment sur la même ligne de départ, au même niveau de développement. Et à bien des égards, nos chances d’émergence étaient beaucoup plus grandes, en raison de notre décollage précoce et de notre ouverture sur le monde, avant qu’elles ne soient dévoyées et déviées de leur trajectoire. La Chine, devenue l’usine du monde, tout autant que la Corée ont choisi de travailler et de produire moins pour leur propre consommation que pour inonder le monde de leurs exportations à prix cassés. Ces deux pays, sans doute plus que bien d’autres, ont pu affiner leurs armes à l’export tous azimuts, aux dépens du marché local. Et développer une capacité d’épargne, d’investissement et de R/D qui les a propulsés sur le toit du monde des avancées technologiques.
Leurs entreprises, pourtant portées par l’Etat, ne connaissaient pas de zone de confort. Elles étaient en état de veille technologique permanente. Leur sobriété légendaire a fait le reste. La civilisation du bol de riz les a élevées au sommet de la puissance industrielle et technologique.
Comparaison, dira-t-on, n’est pas toujours raison. Peut-être. Mais elle peut être source de précieux enseignements. Certes, Confucius n’est pas passé près de chez nous, il aura peut-être changé la donne. Du temps où l’on avait le regard fixé sur l’autre versant de la Méditerranée. Nous étions fascinés par le mode de vie des grandes puissances européennes en pleine expansion. Tout en étant fermement attachés à nos habitudes de consommation légendaire. Le culte des dépenses l’a emporté sur celui de l’effort et de l’abstinence. Ce qui n’a pas contribué par le passé à poser les jalons de la prospérité, de la grandeur et de la souveraineté du pays.
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Cet éditorial est disponible dans le magazine L’Economiste maghrébin n°939, du 25 février au 11 mars 2026.
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