La Tunisie vient de présenter son projet de Plan de développement 2026-2030 avec l’intelligence artificielle en bandoulière — et pour la première fois de son histoire, elle a utilisé l’IA pour construire le plan lui-même. Signal fort de maturité technologique ? Incontestablement. Mais ce même projet révèle en creux une lacune que personne ne veut nommer clairement : la Tunisie n’a toujours pas de cadre juridique spécifique à l’IA, pas d’organe de gouvernance interministérielle et un taux de 20 000 cyberattaques annuelles qui progresse sans discontinuer. Déployer l’IA sans gouverner l’IA, c’est construire un gratte-ciel sur des fondations de sable. Il est temps de le dire.
Le paradoxe le plus dangereux de la transformation digitale tunisienne
Dans ma tribune du 12 mars 2026, j’identifiais le paradoxe tunisien dans sa dimension économique : un pays premier en Afrique en densité de développeurs, deuxième dans le monde arabe en maturité de l’IA, mais incapable de transformer ce capital humain en levier structurel de croissance inclusive.
Il existe un second paradoxe, plus silencieux et plus dangereux : la Tunisie déploie l’IA dans ses institutions publiques – 18 projets d’IA identifiés dans le programme de transformation digitale 2025-2026 – sans avoir construit le cadre institutionnel pour les gouverner, les sécuriser et les contrôler.
Ce n’est pas une critique de principe. C’est un constat factuel. La loi organique 2004-63 sur la protection des données personnelles date d’une époque où ChatGPT n’existait pas. Le Code du numérique contient des dispositions utiles mais parcellaires. Il n’existe à ce jour aucun texte spécifique régissant l’usage de l’intelligence artificielle dans la sphère publique tunisienne – lacune documentée par l’UNESCO et par les travaux de l’Institut tunisien des études stratégiques (ITES). Et pourtant, l’État déploie.
Une menace cyber qui ne pardonnera pas l’improvisation
Avant de parler de gouvernance de l’IA, parlons d’une réalité que les communiqués officiels euphémisent régulièrement : la Tunisie est sous attaque numérique permanente.
Les chiffres publiés par l’Agence nationale de cybersécurité sont sans équivoque : plus de 20 000 cyberattaques recensées entre 2024 et 2025, ciblant des institutions publiques, des entreprises privées et des organisations de la société civile. Une attaque toutes les 39 secondes. Plus de 413 000 incidents de sécurité déclarés par le tunCERT en 2024. Et le plus alarmant : les ransomwares ont progressé de 140 % entre 2023 et 2024, passant de 15 411 à 37 076 cas.
Ce contexte n’est pas une toile de fond abstraite. C’est la réalité dans laquelle la Tunisie s’apprête à déployer des systèmes d’intelligence artificielle dans ses administrations publiques, son système financier, ses infrastructures énergétiques et ses services de santé. Toute stratégie d’IA publique qui ne commence pas par une réponse à cette réalité n’est pas une stratégie – c’est une communication.
La Tunisie s’apprête à déployer des systèmes d’intelligence artificielle dans ses administrations publiques, son système financier, ses infrastructures énergétiques et ses services de santé. Toute stratégie d’IA publique qui ne commence pas par une réponse à cette réalité n’est pas une stratégie – c’est une communication.
L’ANCS, créée par le décret-loi n° 2023-17 en remplacement de l’ANSI, a engagé des réponses structurées : les labels de certification G-cloud et N-cloud pour l’hébergement souverain des données publiques constituent une avancée réelle. Mais la stratégie nationale de cybersécurité 2020-2025 arrive à échéance. Son renouvellement pour la période post-2025 n’est pas encore formalisé. Et aucun référentiel national de sécurité spécifique aux systèmes d’IA n’existe à ce jour.
Comparativement, la France s’est dotée d’un Référentiel Général de Sécurité adapté à l’IA, et le règlement européen AI Act impose des exigences de sécurité contraignantes pour les systèmes à haut risque. La Tunisie, elle, improvise.
L’architecture institutionnelle : ce qui existe, ce qui manque, ce qu’il faut construire
Soyons précis, car le débat sur la gouvernance de l’IA en Tunisie souffre trop souvent d’un excès de généralité qui masque les problèmes réels.
Ce qui existe : le MTC (ministère des Technologies de la communication) assume un rôle de pilotage stratégique et finalise, depuis novembre 2024, une stratégie nationale d’IA dont l’adoption formelle se fait toujours attendre. L’ANCS est l’autorité de référence pour la sécurité des systèmes. L’Association tunisienne d’intelligence artificielle (ATIA) et les pôles universitaires (ENIT, ENSI, Université de Tunis El Manar) constituent un vivier d’expertise technique indépendante. Ces fondations existent mais restent insuffisantes.
Ce qui manque : un organe de coordination transversal à l’échelle interministérielle. En l’absence d’un équivalent du AI Safety Institute britannique ou d’une autorité de régulation algorithmique à la française, chaque ministère déploie l’IA selon ses propres logiques, sans coordination, sans audit partagé, sans redevabilité commune. Le résultat prévisible : multiplication non coordonnée des initiatives, dépendance croissante à des solutions externes non certifiées, et opacité totale sur les décisions produites par des algorithmes qui affectent des milliers de citoyens.
En l’absence d’un équivalent du AI Safety Institute britannique ou d’une autorité de régulation algorithmique à la française, chaque ministère déploie l’IA selon ses propres logiques, sans coordination, sans audit partagé, sans redevabilité commune.
Ce qu’il faut construire, et vite : un Comité interministériel de gouvernance de l’IA, co-présidé par le MTC et la présidence du gouvernement; un référentiel national de sécurité des systèmes d’IA élaboré sous l’égide de l’ANCS; et un cadre juridique unifié qui remplace le patchwork actuel de textes parcellaires par un corpus cohérent adapté aux enjeux de l’IA.
Le contrôle : la question politique que personne ne pose
La gouvernance de l’IA pose une question qui dépasse la technique. Elle est politique, et il faut avoir le courage de la formuler clairement : l’État tunisien est-il prêt à accepter la transparence que l’IA impose ?
Car déployer l’IA dans l’administration, c’est accepter de documenter les données utilisées, de justifier les décisions automatisées, de permettre leur contestation par les citoyens, et d’ouvrir ses systèmes à des audits indépendants. C’est l’exact opposé de la culture administrative de l’opacité qui prévaut encore dans trop d’institutions.
Le Défenseur des droits français alertait en novembre 2024 sur les risques que fait peser l’algorithmisation de l’administration sur les droits des usagers, recommandant des décisions compréhensibles, accessibles et justifiables.
En Tunisie, deux signaux récents méritent d’être soulignés. D’une part, la Cour des comptes a engagé, fin 2025, un processus structuré d’intégration de l’IA – en commençant par la sensibilisation avant le déploiement, modèle de conduite du changement à généraliser. D’autre part, le Conseil de la presse a adopté en février 2026 une charte nationale pour l’IA dans le journalisme, avec un système de gradation des usages et une obligation de transparence. Premier cadre éthique sectoriel du genre en Tunisie.
Ces initiatives sont réelles et prometteuses. Elles restent isolées, sectorielles, non coordonnées. Il manque l’essentiel : un cadre de contrôle à trois niveaux – contrôle interne dans chaque institution, contrôle externe par des organes indépendants et contrôle citoyen avec droit de recours effectif. Sans ce triptyque, l’IA publique tunisienne sera aussi peu redevable que les administrations qu’elle est censée moderniser.
Ce que le projet de Plan 2026-2030 révèle malgré lui
Le projet de Plan de développement 2026-2030, examiné en Conseil ministériel le 2 décembre 2025 et en attente de transmission au Parlement pour adoption formelle, contient une information que ses rédacteurs n’ont probablement pas voulu mettre en évidence, mais qui constitue le diagnostic le plus honnête de l’état de la transformation digitale tunisienne : sur les 138 projets programmés pour 2025-2026, 99 concernent la modernisation des services administratifs, 18 portent sur l’IA… et seulement 12 concernent la cybersécurité et la confiance numérique.
Traduction : pour chaque projet de sécurité, il y a huit projets de déploiement. La Tunisie court plus vite qu’elle ne sécurise. Elle déploie plus vite qu’elle ne gouverne. Elle innove plus vite qu’elle ne contrôle. Ce déséquilibre n’est pas fatal — mais il est urgent de le nommer pour le corriger.
Et le fait que ce projet de plan attende encore son adoption parlementaire aggrave le constat : la Tunisie déploie ses 18 projets d’IA dans un double vide – sans cadre juridique spécifique à l’IA, et sans plan de développement formellement approuvé pour les inscrire. Ce n’est pas de l’audace. C’est de la fragilité institutionnelle.
Et le fait que ce projet de plan attende encore son adoption parlementaire aggrave le constat : la Tunisie déploie ses 18 projets d’IA dans un double vide – sans cadre juridique spécifique à l’IA, et sans plan de développement formellement approuvé pour les inscrire. Ce n’est pas de l’audace.
Le Maroc a engagé 750 millions de dollars dans « Digital Morocco 2030 » avec des axes clairs, des enveloppes budgétaires identifiées et un pilotage institutionnel dédié. L’Estonie a construit sa réputation non sur la vitesse de déploiement, mais sur la robustesse de son cadre de sécurité et de transparence (le même X-Road qui sécurise ses données gouvernementales depuis vingt ans). Le Rwanda a fait de la gouvernance de la donnée un axe stratégique national avant de lancer ses projets d’IA publique. La Tunisie, elle, improvise dans l’urgence, sans filet.
Quatre conditions pour que l’IA publique tunisienne ne soit pas un désastre annoncé
L’objectif n’est pas de freiner la transformation digitale. C’est précisément l’inverse : une gouvernance solide est la condition sine qua non pour que les 18 projets d’IA deviennent 180, que les 138 projets de modernisation produisent des résultats durables et que la Tunisie transforme enfin son capital humain exceptionnel en architecture institutionnelle à sa hauteur. Pour cela, quatre conditions s’imposent.
Première condition — Adopter sans délai la stratégie nationale d’IA et transmettre le projet de Plan au Parlement. ** L’un et l’autre attendent leur adoption formelle. Chaque mois de retard supplémentaire est un mois pendant lequel des projets publics d’IA se déploient sans cadre de référence ni légitimité institutionnelle. Ce n’est pas de la prudence, c’est de la procrastination stratégique dont la Tunisie ne peut plus se permettre le luxe.
Deuxième condition — Créer l’organe de gouvernance interministérielle manquant.** Un Comité interministériel de gouvernance de l’IA, co-présidé par le MTC et la présidence du gouvernement, avec mandat explicite de validation des projets IA publics, d’encadrement des données et de suivi de conformité. La gouvernance de l’IA ne peut pas être l’affaire d’un seul ministère.
Troisième condition — Ériger le Security by Design en norme contraignante. ** L’ANCS doit élaborer, en partenariat avec le secteur privé et les universités, un référentiel national de sécurité des systèmes d’IA applicable à tout projet public selon son niveau de criticité. Et la certification G-cloud/N-cloud doit devenir obligatoire pour tout projet IA porté par une institution publique, sans exception.
Quatrième condition — Instituer la transparence algorithmique comme droit civique. ** Tout système d’IA utilisé dans une décision administrative individuelle doit être documenté, son fonctionnement explicable, et son résultat contestable devant un agent humain habilité. Ce n’est pas une contrainte imposée à l’innovation – c’est la condition pour que les citoyens fassent confiance aux institutions qui les servent.
La Tunisie a déjà prouvé qu’elle pouvait innover. InstaDeep, vendue 636 millions d’euros, 1 450 startups labellisées, deuxième rang africain sur l’AI Talent Readiness Index… le capital est là. Ce qui manque n’est pas le talent. C’est l’architecture institutionnelle pour le valoriser de manière durable, souveraine et responsable. Le projet de Plan 2026-2030 est peut-être la dernière occasion d’aligner les deux. Il serait dommage de la rater, non par manque d’ambition, mais par excès d’impatience.
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Les analyses et opinions exprimées dans cette tribune n’engagent aucune autorité publique ni institution. Elles reflètent la seule appréciation personnelle de l’auteur.
L’article L’IA au service de la Tunisie : les conditions d’une adoption réussie est apparu en premier sur Leconomiste Maghrebin.