Fehmi Balti ou le roman comme une roulette
C’est un premier roman qui s’ouvre comme une plaie et se referme comme une énigme. Avec دم سيئ (Roulette), paru aux éditions Capsa, le poète Fehmi Balti franchit la frontière du roman sans abandonner ses armes lyriques. Reçu dans les colonnes de L’Économiste maghrébin, l’auteur livre une confession rare sur une enfance bercée par l’écho des bibliothèques ambulantes et le souffle des vers paternels. Entre deux silences, l’écrivain dissèque sa méthode : une narration « à la directe », sans filet ni plan, où le personnage est l’unique boussole d’un monde en distorsion. Plongée dans une réflexion radicale sur le refus de l’engagement militant, la traversée du désert éditorial tunisien et l’urgence de retrouver, enfin, la volupté de la lecture lente.
Cette venue à l’écriture prend racine dans l’enfance. La bibliothèque familiale, couplée au passage régulier des bibliothèques publiques et ambulantes, a suscité chez le jeune garçon un « fourmillement » précoce pour les livres. Le père, poète dans l’âme, lisait souvent ses poèmes à voix haute. Fehmi Balti garde le souvenir de ses lectures poétiques et insiste sur l’ambiance littéraire qui régnait au foyer. « J’étais le premier public de mon père alors que j’avais uniquement sept ans à l’époque », nous confie-t-il. Très tôt, la découverte de la poésie côtoie celle des romans, des essais philosophiques et des ouvrages de psychologie. Malgré un âge parfois tendre pour saisir toute la complexité de ces textes, la lecture devient une passion, avec un penchant marqué pour la fiction romanesque. Pour autant, l’auteur précise qu’un tel environnement ne garantit pas mécaniquement la naissance d’un écrivain.
Face à l’épineuse définition de la littérature, le romancier privilégie la cohérence du monde narratif. Selon cette perspective, le personnage prime sur l’événement : la figure centrale devient le vecteur essentiel de la problématique soulevée. Si de nombreuses théories du roman existent, aucune contrainte académique n’a bridé sa plume. L’écriture s’apparente ici à une transgression des règles, portée par une identité originelle de poète. La prose se mêle à la poésie, le poétique au narratif, et les genres fusionnent. Le roman, pourvu qu’il respecte un socle minimal de règles, supporte parfaitement ce métissage.
À propos de la place des personnages dans le roman contemporain, dans une conjoncture marquée par des crises successives et un monde en distorsion, l’écrivain estime que la question de la marginalité est secondaire. Un protagoniste apparemment central, au quotidien banal, peut se révéler marginal sous un certain angle, car chaque personnage romanesque demeure unique. L’essentiel réside dans la profondeur ontologique, la dynamique interne et les interactions avec le monde. Chaque être humain, quel que soit son statut social ou son niveau d’instruction, demeure le personnage principal de sa propre vie. En citant Gilles Deleuze, Fehmi Balti rappelle que l’on écrit à travers les autres, pour les autres et à partir des autres, et surtout à la place des autres. La force de l’écrivain réside dans sa capacité à incarner un personnage modeste, voire illettré, pour explorer son monde intérieur.
Sur la question délicate de l’engagement, le verdict tombe sans détour : l’art n’a pas vocation à donner des leçons ou à délivrer des messages. L’idée d’un écrivain porte-drapeau est rejetée, car inféoder l’œuvre à une cause expose au risque de la propagande. Les personnages porteurs de grandes valeurs possèdent leurs failles, tandis que les êtres malfaisants conservent des traits inattendus. Si une forme de prise de position existe, la discrétion prime sur le militantisme ouvert.
L’entretien aborde ensuite la notion de « grand écrivain » ou de « best-seller » et le rapport au succès. Le souvenir de Milan Kundera, dont un essai théorique est devenu un succès de librairie en Chine, vient illustrer le propos : la qualité littéraire et la réussite commerciale ne sont pas antinomiques. Des chefs-d’œuvre comme L’Attrape-cœurs de J. D. Salinger prouvent que la ferveur du public peut saluer une œuvre exigeante.
La méthode de travail récuse tout plan préalable. L’écriture se pratique « à la directe », une approche brute qui délaisse la structure géométrique au profit d’une narration cinématographique faite de montages. Le roman est décrit comme une roulette où l’amour devient la mort et la mort redevient amour, dans une alternance entre passé et présent. Empruntant au vocabulaire de la génétique, l’auteur avance l’idée que chaque personnage possède son propre génome et que la mémoire littéraire fonctionne comme un ADN. Malgré l’influence de trente-cinq années de lectures, le style demeure personnel, presque brut, laissant au lecteur sa propre liberté d’interprétation.
Le passage de la poésie au roman ne constitue pas une rupture, la poésie étant une identité première qui ne se limite pas aux vers. Le lyrisme excessif représentait toutefois une crainte lors de la révision. Un travail d’élagage sévère a donc été nécessaire pour préserver la narration, même si celle-ci reste traversée par des fulgurances poétiques cohérentes avec l’univers romanesque.
L’expérience éditoriale tunisienne est cependant décrite comme un chemin de croix. La recherche d’un éditeur a duré près de trois ans, révélant un déficit de professionnalisme chronique. Contrats flous, distribution défaillante et comités de lecture fantômes transforment la publication en une épreuve d’usure. Le constat est amer : certains éditeurs ne respecteraient pas leurs engagements, se contentant de vendre du papier brut sans réel travail de correction.
Notre invité interpelle ses futurs lecteurs. Sans chercher à instruire, l’invitation porte sur la redécouverte de la lenteur. Cet appel à une lecture attentive, loin du survol de l’intrigue, incite à la délectation. Le roman, par sa complexité et son personnage principal double, refuse les évidences et les versions simplifiées de l’histoire.
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