Lorsqu’un enfant de la diaspora tunisienne choisit de ne pas porter le maillot national et jubile après avoir marqué deux fois contre la Tunisie, comme l’a fait l’international suédois d’origine tunisienne Yasin Ayari (photo), lundi dernier, en Coupe du Monde Fifa 2026, il est inutile de vouloir le blâmer, même si cela peut choquer. Le véritable enseignement est ailleurs : il est grand temps de remettre les pendules à l’heure et de moderniser la relation entre notre pays et sa diaspora. Les liens avec les nouvelles générations de Tunisiens de l’étranger ne peuvent plus être considérés comme acquis.
Hakim Tounsi *
Pendant longtemps, la Tunisie a su mettre en place des mesures innovantes et attractives pour maintenir le lien avec ses ressortissants à l’étranger. La FCR, notamment, a constitué en son temps une avancée importante et un signal fort adressé à la diaspora. Mais le monde a changé, notre diaspora aussi. Les recettes d’hier ne suffisent plus à répondre aux réalités et aux attentes d’aujourd’hui.
L’exemple récent d’un joueur binational tuniso-suédois ayant choisi de défendre les couleurs de la Suède et d’inscrire deux buts face à la Tunisie lors d’une Coupe du monde illustre parfaitement cette réalité.
Les enfants de la diaspora construisent, légitimement, leur parcours, leurs réussites et parfois même leur sentiment d’appartenance dans leurs pays de résidence. Leur attachement à la Tunisie ne peut donc être considéré comme acquis, ni se transmettre automatiquement de génération en génération.
Renforcer le lien avec sa diaspora
Depuis plusieurs années, j’alerte sur le risque de voir une partie des nouvelles générations de Tunisiens nés ou ayant grandi à l’étranger s’éloigner progressivement de leur pays d’origine si la Tunisie ne repense pas en profondeur sa manière d’entretenir et de renforcer le lien avec sa diaspora.
C’est précisément pour cette raison que je plaide depuis des années en faveur d’une relation moderne, équilibrée et mutuellement bénéfique entre la Tunisie et sa diaspora. Une relation fondée non seulement sur l’attachement au pays et les attentes légitimes de la nation, mais aussi sur le respect, la confiance, la reconnaissance des compétences, des aspirations et de la volonté de contribuer de nos compatriotes établis à l’étranger.
Si le patriotisme demeure un facteur important de cohésion, il ne peut à lui seul garantir la pérennité de ce lien. La relation entre la Tunisie et sa diaspora doit également reposer sur des intérêts partagés, des opportunités réciproques et un véritable partenariat gagnant-gagnant. C’est à cette condition que l’attachement au pays continuera de se transmettre et de se renforcer au fil des générations.
Cela suppose également de moderniser certaines politiques publiques qui concernent directement les Tunisiens de l’étranger : l’enseignement de la langue arabe, les conditions de mobilité entre la Tunisie et les pays de résidence, la simplification des démarches administratives, l’encouragement des jeunes générations à découvrir leur pays d’origine ainsi qu’une meilleure prise en compte de la contribution économique, sociale et culturelle de la diaspora dans les choix stratégiques de la nation.
Il est également temps de passer d’une logique principalement fondée sur les contrôles et les contraintes à une logique d’incitation, de confiance et de partenariat. À titre d’exemple, plutôt que de multiplier les formalités et les justificatifs, la Tunisie pourrait imaginer de nouveaux mécanismes encourageant le rapatriement de devises, l’investissement productif et la création de valeur par les Tunisiens de l’étranger.
La FCR et la loi de 1972 ont, chacune à leur époque, constitué des outils innovants qui ont contribué à créer une dynamique économique et à renforcer les liens avec les Tunisiens établis à l’étranger.
L’enjeu aujourd’hui n’est pas de reproduire ces dispositifs à l’identique, mais de retrouver le même esprit d’innovation en concevant de nouveaux programmes adaptés aux réalités du XXIe siècle : avoirs fiscaux liés à l’investissement productif, encouragement de l’investissement dans les régions, développement de zones d’activités ouvertes aux initiatives de la diaspora, ou encore mécanismes favorisant les partenariats entre les compétences des Tunisiens du monde et les acteurs économiques locaux.
L’objectif n’est pas de faire un cadeau à la diaspora. L’objectif est de créer une dynamique gagnant-gagnant dans laquelle le pays bénéficie de davantage d’investissements, d’activité économique, d’emplois et de recettes, tandis que les Tunisiens de l’étranger trouvent un intérêt concret à renforcer leurs liens avec leur pays d’origine. Les grandes réussites économiques naissent souvent d’idées simples, audacieuses et adaptées à leur époque. La Tunisie a su faire preuve d’innovation hier ; elle doit retrouver cette capacité aujourd’hui.
En tant que Tunisiens engagés, nous mettons notre expérience et notre expertise au service de notre pays, convaincus que la valorisation des talents de la diaspora et la mise en place d’un véritable partenariat stratégique permettront de renforcer durablement les liens avec les Tunisiens du monde et de prévenir leur éloignement progressif.
Avec la précieuse contribution de mon ami Naoufel Zayadi, nous avons notamment formulé plusieurs propositions visant à réformer et moderniser l’enseignement de la langue arabe destiné aux enfants de la diaspora dans leurs pays d’accueil. À ce jour, ces propositions n’ont malheureusement donné lieu à aucune mise en œuvre concrète.
Les droits civiques des binationaux
Par ailleurs, je continue de considérer que la suppression de certains droits civiques des Tunisiens binationaux sous le mandat de Kaïs Saïed, notamment l’interdiction de se présenter aux élections locales, constitue une erreur qu’il conviendra de corriger. Une nation forte est une nation qui rassemble toutes ses compétences, où qu’elles se trouvent, plutôt qu’une nation qui les éloigne.
La question de la diaspora est un enjeu stratégique majeur pour la Tunisie. Elle mérite d’être appréhendée comme une richesse nationale à part entière, suivie, valorisée et intégrée dans la réflexion publique. C’est pourquoi j’appelle à davantage de réflexion, de concertation et de retenue avant toute promulgation de loi ou prise de décision susceptible d’affaiblir les liens avec nos compatriotes à l’étranger et, à terme, de porter atteinte aux intérêts supérieurs de notre pays.
* Economiste, fondateur et dirigeant du tour opérateur Otentic en France.
Une nation ne découvre jamais le jour exact où elle s’est trompée d’avenir. Il n’y a ni sirène, ni effondrement. Les budgets continuent d’être votés, les routes d’être inaugurées et les gouvernements d’annoncer la croissance. Puis, un matin, elle constate que ses jeunes partent, que ses ressources sont transformées ailleurs, que ses entreprises ne maîtrisent aucune technologie décisive et que le monde avance désormais sans elle. Rien ne s’est véritablement écroulé. Mais tout s’est déplacé.
Yahya Ould Amar *
Il existe ainsi, dans la vie des nations, deux espèces d’erreurs. Les premières sont bruyantes — un coup d’État, une dévaluation, un défaut souverain, une guerre. Elles ont une date, un responsable ; on les juge et, parfois, on les répare. Les secondes ne font aucun bruit. Elles n’ont ni date ni coupable. Ce sont les erreurs de trajectoire, ces inflexions imperceptibles par lesquelles un pays cesse d’aller là où il croyait aller. Ce sont, de très loin, les plus coûteuses. Car on ne se remet pas aisément de ce que l’on n’a pas vu se produire.
Au tournant des années 1960, la Corée du Sud et le Ghana affichaient un revenu par habitant comparable, des structures économiques voisines, des perspectives que les experts du moment jugeaient, plutôt favorables au second. Deux générations plus tard, ils n’habitent plus le même siècle. Ils n’ont pas couru sur la même route à des vitesses différentes, ils ont pris, à un carrefour invisible, deux routes distinctes, vers deux destinations distinctes. La distance qui les sépare aujourd’hui n’est pas un retard. C’est une divergence. Et la première chose à comprendre, pour une nation qui veut se développer, c’est que ces deux mots – retard et divergence – ne désignent pas la même chose.
Notre vocabulaire politique ne dispose, pour penser l’échec, que du mot retard — comme s’il n’existait qu’une seule route, et que le développement consistât à la parcourir plus ou moins vite. Or il faut distinguer trois grandeurs que ce mot unique recouvre et confond.
Il y a le retard véritable, on est sur le bon chemin, simplement en arrière, et l’effort rattrape la distance. Il y a le décrochage, la distance ne se résorbe plus, elle s’accroît parce que celui qui est devant accélère à mesure qu’il avance. Et il y a la bifurcation, on n’est plus sur le même chemin du tout, on se dirige vers une autre destination, et le verbe «rattraper» a cessé d’avoir un sens.
Une bifurcation nationale devient, pour le jeune diplômé, un emploi qui n’existe pas ; pour l’entrepreneur, une technologie qu’il faut importer et un financement inaccessible ; pour la famille, la conviction que l’avenir de ses enfants commence ailleurs.
Les erreurs de trajectoire descendent toujours des tableaux macroéconomiques vers les existences. Elles deviennent de l’émigration, du déclassement, de la dépendance et, finalement, une perte collective de confiance dans la possibilité même du progrès.
Aujourd’hui, la prochaine divergence ne séparera pas les pays qui possèdent des ressources de ceux qui n’en possèdent pas, mais ceux qui auront appris à les transformer, à organiser les données, à maîtriser l’énergie et à intégrer les technologies nouvelles de ceux qui continueront à n’en exporter que la matière brute.
Les fenêtres de l’histoire ne restent jamais ouvertes
La tragédie des nations qui manquent leur développement n’est presque jamais d’avoir pris du retard. C’est d’avoir pris une bifurcation pour un retard — d’avoir cru qu’il leur suffisait de marcher plus vite sur une route qui, en réalité, ne menait nulle part où elles voulussent aller.
Cette confusion serait sans gravité si le monde était linéaire. Dans un monde linéaire, un écart de quinze ans reste un écart de quinze ans. Mais la frontière du développement — l’ensemble des capacités, des institutions, des complexités productives qu’il faut maîtriser pour demeurer une économie souveraine et prospère — ne se déplace pas à vitesse constante. Elle s’éloigne en accélérant.
Le seuil pour entrer dans le club des nations qui comptent s’élève plus vite qu’une économie lente ne peut le gravir. Ce que l’on nomme «l’avantage du retardataire», cette idée chère à Gerschenkron selon laquelle on peut sauter des étapes en empruntant aux pionniers leurs technologies déjà mûries, demeure vrai — mais seulement pour qui saisit le moment précis d’une mutation ou rupture. Le même basculement qui permet au tard-venu de bondir est celui qui, manqué, creuse l’écart pour de bon. Les fenêtres ouvrent dans les deux sens.
Car le développement n’arrive pas en flux continu. Il arrive par fenêtres. Il y a la fenêtre démographique — ces quelques décennies où une population compte beaucoup plus de bras actifs que de bouches dépendantes, dividende que l’Asie de l’Est a converti en miracle économique et que tant d’autres ont laissé se refermer sur une jeunesse sans emploi, devenue facteur d’instabilité. Il y a la fenêtre géopolitique — ces moments où le réagencement des chaînes de valeur mondiales, la recomposition des alliances, la nouvelle convoitise pour certaines ressources critiques offrent à un pays une place à prendre, qu’un autre prendra s’il hésite. Il y a la fenêtre financière — ces phases où le capital cherche des rendements et accepte des risques qu’il refusera demain. Chacune de ces fenêtres s’ouvre, demeure entrebâillée quelques années, puis se referme.
Et la théorie économique nous dit pourquoi cette temporalité est implacable. Il existe, dans le développement, des seuils critiques. En deçà d’un certain niveau d’investissement coordonné — cette impulsion d’ensemble, massive et simultanée, que Rosenstein-Rodan appelait le «big push», celle-là seule qui fait basculer une économie de son mauvais équilibre vers le bon (Murphy, Shleifer et Vishny) et lui permet d’échapper à la trappe où, sinon, elle s’enlise (Azariadis et Drazen) —, l’économie retombe inexorablement vers son équilibre bas, et chaque effort ultérieur est absorbé par la gravité du mauvais bassin d’attraction donc n’aura aucun effet.
La fenêtre, c’est précisément la durée pendant laquelle le seuil est franchissable. La manquer, ce n’est pas arriver en retard, c’est être condamné à un autre destin, où l’on consacrera désormais toute son énergie non plus à avancer, mais à ne pas sombrer.
Il faut alors s’interroger sur ce que produit le mauvais chemin. Une trajectoire qui ne fabrique que ce qui peut être substitué ou contourné est une trajectoire sans souveraineté. Le pays qui ne vend au monde que des matières premières indifférenciées, détient une forme de levier, certes — mais le levier le plus fragile qui soit, car il existe toujours un autre gisement, un produit de remplacement, une route alternative. La véritable puissance ne réside pas dans la possession d’une ressource, mais dans la maîtrise d’un goulet d’étranglement enchâssé dans des capacités et des institutions que l’on ne peut ni copier ni délocaliser du jour au lendemain.
La rente brute s’évapore au premier choc de prix ou au premier embargo ; la capacité accumulée demeure. Se tromper de trajectoire, pour une nation riche en ressources, c’est confondre ces deux choses — prendre la rente pour de la puissance, et constater un matin qu’elle ne fixe plus rien, ni ses prix, ni ses lois, ni son avenir, suspendu1e au bon vouloir de marchés et de puissances pour qui elle n’est jamais qu’un levier.
Comment les décisions raisonnables fabriquent une catastrophe
Une nation ne se trompe pas d’avenir le jour où elle prend une mauvaise décision ; elle s’en détourne lorsque toutes ses décisions raisonnables cessent de composer une direction.
Alors pourquoi des nations dérivent-elles ainsi vers des destins que personne ne souhaitait ? Il y a deux coupables. Les uns désignent l’extérieur — l’héritage colonial, la détérioration des termes de l’échange, les conditionnalités des bailleurs, les règles que les puissances imposent aux autres après s’en être affranchies, le libre-échange prêché avec un protectionnisme pratiqué. Les autres désignent l’intérieur — la prédation des élites, la corruption, la faiblesse de l’État et la confiscation des institutions. Ces deux réponses sont vraies, et toutes deux insuffisantes, car elles supposent une volonté, un dessein, un responsable. Or la vérité est qu’on ne décide jamais de se tromper de trajectoire.
La bifurcation commence lorsqu’on reporte une réforme scolaire parce que ses résultats n’apparaîtront qu’après le prochain mandat ; on exporte la matière brute parce que la transformer exige une énergie, une logistique et des compétences qui n’existent pas encore ; on disperse l’investissement entre cent projets visibles plutôt que d’en concentrer les moyens sur dix transformations décisives. Chaque arbitrage paraît prudent. Leur accumulation organise pourtant l’impuissance.
Chaque ministère optimise son budget annuel, chaque gouvernement son horizon électoral, chaque programme d’ajustement son équilibre comptable, chaque rente son statu quo — et chacune de ces décisions est, prise isolément, défendable. C’est leur somme qui est une catastrophe. Les exemples sont nombreux, une banque parfaitement solvable peut être emportée en une journée. Il suffit que chaque déposant, voyant les autres affluer au guichet, juge prudent de retirer ses fonds avant eux. Chacun a raison — mieux vaut être le premier servi que le dernier ruiné. Mais comme tous ont raison en même temps, ils vident en quelques heures des coffres qui eussent tenu un siècle. Nul n’a fauté, c’est la somme des décisions sensées qui a provoqué la faillite.
L’horizon des incitations qui gouvernent les acteurs — cinq ans, un cycle budgétaire, une saison de financement — est désespérément plus court que la constante de temps de la transformation, qui se compte en décennies. Un système d’incitations bâti pour le court terme ne peut pas, même peuplé d’hommes intelligents et probes, valoriser le franchissement d’un seuil dont les bénéfices n’apparaîtront que dans vingt ans.
Il n’y a pas de méchant dans cette histoire. Il y a un système qui répond correctement à des incitations qui n’étaient pas à la mesure de l’enjeu. C’est une vérité que personne ne veut entendre, car si elle est juste, il n’y a personne à haïr, et les peuples ont besoin de haïr quelqu’un.
Les nations évaluent minutieusement leurs projets, mais presque jamais la direction dans laquelle leur addition les entraîne. Il leur faut donc des institutions qui contrôlent la dépense et des institutions qui interrogent la trajectoire future.
Le déplacement intellectuel qu’exige notre époque est donc de passer de la question «qui est coupable ?» à la question «quelles institutions peuvent donner au temps long le pouvoir de résister aux intérêts du présent ?».
Choisir sa route avant que la dérive ne la choisisse
Mais il manquerait encore l’essentiel, ce que l’économie ne sait pas produire : le courage et la vision.
Le courage politique consiste à agir lorsque le danger est encore contestable, lorsque les preuves sont incomplètes et lorsque le coût de l’anticipation est immédiat tandis que son bénéfice demeure invisible. L’environnement politique n’est jamais prêt. La frontière du développement exige la lucidité de suspendre ou modifier nos grilles de pensée – puisque le bon sens a prouvé partout ses limites.
Et la vision, ensuite. C’est ici que tant d’élites des nations émergentes ont failli. On sait dire ce que l’on perd ; on excelle dans le diagnostic négatif, dans l’inventaire de ce qui nous échappe. Mais on n’a jamais su offrir une vision positive — une image désirable de la destination, un avenir pour lequel il vaille la peine de consentir des années de privation. Or on ne mobilise pas un peuple par la peur du déclin. On ne lui demande pas d’endurer la dureté de la traversée au seul motif que «sinon, ce sera pire». Il faut lui montrer la rive. Faute de cette vision, le terrain reste libre pour les deux seules passions qui sont la résignation et le ressentiment.
Le développement n’est pas l’accumulation d’agrégats, c’est l’expansion des libertés réelles, l’élargissement de ce qu’un peuple peut être et faire. Voilà la destination qu’il faut savoir nommer — et qu’aucun tableau de bord ne nommera à notre place.
La bonne trajectoire n’est pas celle qui promet le plus fort taux de croissance l’année prochaine ; c’est celle qui accroît, décennie après décennie, ce que la nation sait produire, décider, financer, apprendre et défendre par elle-même.
Enfin, la fenêtre, pour bien des économies émergentes, est encore ouverte, leur démographie demeure favorable, les chaînes de valeur se recomposent, les ressources critiques sont de nouveau convoitées et le monde multipolaire rend aux pays longtemps périphériques une capacité de négociation. Mais cette conjoncture ne constitue pas encore un destin. Elle n’est qu’une possibilité.
Le verbe décisif n’est donc pas «rattraper». Rattraper suppose qu’il n’existe qu’une seule route, un seul modèle, une seule histoire déjà écrite par d’autres et que les nations retardataires n’auraient qu’à rejoindre. Le verbe décisif est «choisir», choisir les capacités que l’on veut faire naître, les dépendances que l’on refuse de léguer, les savoirs que l’on veut inscrire dans la durée, les souverainetés que l’on veut rendre possibles, et la place que l’on entend occuper dans l’architecture mouvante du monde.
Que ceux qui gouvernent songent alors à la marée. Elle ne consulte personne, n’attend aucune majorité, ne revient pas sous la même forme parce qu’un peuple l’a manquée. Elle soulève les barques quelques heures, puis se retire, laissant sur le sable ceux qui confondaient l’attente avec la prudence.
Il faut prendre la mer quand elle est haute, même froide, même incertaine, même dangereuse. Car l’histoire peut pardonner à une nation d’avoir avancé lentement ; elle pardonne rarement à ceux qui, voyant la fenêtre ouverte, auront préféré la sécurité trompeuse du rivage à l’audace d’un destin.
Le 19 juin 2026, à Genève, sera signé un accord qui mettra officiellement fin à la guerre américano-israélienne contre l’Iran. Les chancelleries salueront l’événement. Les communiqués parleront de paix, de stabilité retrouvée, de victoire de la diplomatie. Mais il faut poser d’emblée la question que ces communiqués n’auront pas le courage de formuler : cette paix, pour qui ?
Abdelhamid Larguèche *
Comme tant de conflits du Proche-Orient avant elle, cette séquence de violence dont on annonce la fin proche ne se conclut pas par la justice, elle se clôt par l’épuisement des belligérants et le calcul froid des grandes puissances. Les armes se taisent avant que les douleurs ne s’apaisent. Et les peuples découvrent, une fois de plus, qu’ils n’étaient pas conviés à la table où leur destin fut négocié. C’est là le visage permanent de ce qu’il faut bien appeler : la paix des puissants.
Le protocole d’Islamabad, tel qu’il se dessine, articulera la sécurité du détroit d’Ormuz, une levée partielle des sanctions économiques contre l’Iran et une reprise des négociations nucléaires avec ce pays. Des médiations pakistanaises et qataries ont joué un rôle déterminant dans ce rapprochement. Mais l’essentiel n’est pas dans les clauses de cet accord, il est dans ce qu’il révèle : un ordre mondial en recomposition profonde, où l’hégémonie américaine n’est plus qu’une puissance parmi d’autres, et où les peuples de la région continuent de payer, de leur sang et de leur avenir, le prix de ces reconfigurations.
La Chine et la fin de l’hégémonie occidentale
Le premier vainqueur est l’Iran. Longtemps présenté comme isolé, étranglé par les sanctions et contraint à la défensive, Téhéran sort de cette séquence en position de force relative. La République islamique n’a pas seulement survécu, elle a imposé ses lignes rouges, en particulier sur le contrôle stratégique du détroit d’Ormuz. Ce n’est pas rien : c’est la consécration d’une puissance régionale que quarante ans de pression n’ont pas réussi à briser.
Derrière l’Iran se profile la vraie grande gagnante de ce tournant : la Chine. Sans tirer un seul coup de feu, Pékin récolte les dividendes d’une stratégie patiente construite sur deux décennies d’investissements en infrastructures, d’échanges énergétiques et de médiations discrètes.
Ce conflit l’illustre avec netteté : nous sommes entrés dans un monde où l’Occident ne dicte plus ses conditions, et où Pékin avance, méthodiquement, sans fracas, vers le centre de l’échiquier mondial.
Les États-Unis obtiennent une stabilisation régionale et la sécurisation des flux énergétiques. Mais il faut le dire clairement : Washington ne négocie plus en maître, il négocie en partenaire contraint. L’ère de l’hyperpuissance américaine, cette parenthèse d’après-guerre froide où l’Amérique imposait l’ordre du monde, est bel et bien refermée. Ce rétrécissement de l’influence américaine n’est pas une parenthèse : c’est une tendance de fond.
L’état sioniste et les limites de la supériorité militaire
L’État sioniste présente un bilan en trompe-l’œil. Il dispose d’une supériorité militaire incontestable, mais les conflits successifs ont démontré une vérité que la force ne peut effacer : il n’existe pas de victoire militaire durable sans solution politique. Chaque opération remporte des batailles et perd la guerre de l’histoire. La domination par les armes ne produit pas la sécurité, elle fabrique des générations de résistance.
Pourtant, comme souvent dans l’histoire, les véritables perdants ne siègent pas dans les salles de négociation.
Le peuple palestinien est, une fois encore, le grand absent de cette paix, et sa principale victime. Depuis des décennies, il paye en sang et en exil le prix des équilibres géopolitiques que d’autres ont décidés en son nom.
Chaque accord régional, chaque cessez-le-feu négocié entre grandes puissances, repousse un peu plus la seule question qui ne disparaîtra pas : celle des droits nationaux et de la dignité d’un peuple privé d’État. Gaza, la Cisjordanie, les camps de réfugiés du Liban et de Jordanie, ces réalités-là ne s’effacent pas d’un traité. Elles attendent.
Un peuple libanais meurtri
Le peuple libanais, lui aussi, sort du cycle de violences profondément meurtri. Le Liban est devenu, depuis trop longtemps, le terrain d’affrontement des ambitions des autres. Que l’on voie dans l’Iran un protecteur ou une tutelle étouffante, le constat demeure : le Liban ne maîtrise plus son propre destin. Il subit des guerres qu’il n’a pas choisies, sur un territoire que d’autres ont transformé en champ de bataille par procuration. C’est là l’une des grandes injustices de cet ordre régional : les petits pays absorbent les conflits des grands.
L’histoire du Moyen-Orient enseigne une leçon que nul ne devrait oublier : les grands arrangements entre puissances se concluent invariablement sur les ruines des peuples. Des Accords Sykes-Picot aux guerres contemporaines, les frontières et les équilibres ont été redessinés depuis les capitales lointaines avant d’être vécus dans la chair des sociétés locales.
Si cet accord se confirme, ce qui semble être le cas, il ne signifiera pas seulement la fin d’une guerre. Il marquera l’entrée officielle dans un nouvel âge géopolitique : monde multipolaire, puissances en recomposition, Occident contraint à la négociation. Mais pour les peuples du Proche-Orient, palestinien, libanais, irakien, syrien, yéménite, ce changement d’ère ne changera rien tant que les grandes puissances continueront de traiter leur sort comme une variable d’ajustement. La véritable question n’est pas de savoir qui gouvernera l’ordre mondial de demain. Elle est de savoir si cet ordre nouveau aura enfin le courage de faire de la dignité des peuples autre chose qu’une clause oubliée dans un accord de chancellerie.
Je n’ai pas regardé le match Tunisie-Suède, à l’aube de ce lundi 15 juin 2026, terminé sur une lourde défaite tunisienne (1-5) et je m’en félicite. J’y ai gagné une bonne nuit de sommeil. Mais même pris dans les bras de Morphée je ne pouvais m’empêcher de constater que le silence anormal de la rue pendant un match de Coupe du monde de l’équipe nationale, dans un pays qui n’a pas l’habitude de respecter le repos du voisinage, ne présageait pas du meilleur.
Pour tout dire le réveil n’a pas été rude. La qualification de l’équipe tunisienne à la phase finale du Mondial s’avère conforme à ce que beaucoup pensaient déjà depuis qu’elle a été acquise, un pur hasard issu du calendrier des qualifications favorable né d’une vision du monde dépassée partagée par la Fifa.
Il n’est pas normal qu’une grande nation du football comme l’Italie, ou bien dans une moindre mesure le Nigeria et le Cameroun, n’accèdent pas à la phase finale alors que d’autres qui ne le méritent pas se trouvent qualifiés.
Si la Fifa se décidait enfin à établir des poules éliminatoires libres des restrictions géographiques obsolètes issues de la vision coloniale du monde, le ridicule cesserait peut-être de jouer les indésirables. Et les bénéfices réalisés sur les droits TV par la célèbre multinationale du ballon rond s’en trouveraient rehaussés d’autant.
Aujourd’hui, le statut de la femme musulmane demeure l’un des grands lieux de tension de nos sociétés. Il interpelle les intellectuels, dérange les politiques, embarrasse les juristes, divise les familles et traverse silencieusement la vie quotidienne des femmes elles-mêmes. La question paraît simple : la femme doit-elle être définie d’abord par sa citoyenneté ou par une lecture religieuse de son rôle social ? Mais dès qu’on pose cette question, tout devient difficile, car elle touche à ce que les sociétés ont de plus sensible : la foi, l’identité, la famille, l’autorité masculine, la mémoire collective et la peur de perdre une forme de continuité avec le passé.
Zouhaïr Ben Amor *
Dans les sociétés musulmanes, le débat semble souvent bloqué entre deux positions. D’un côté, les courants islamistes ou conservateurs affirment que les textes sont clairs, définitifs, et qu’il n’appartient pas aux hommes de modifier ce que Dieu aurait fixé. De l’autre, les réformateurs soutiennent que les textes doivent être replacés dans leur contexte historique, social et linguistique, et qu’il faut distinguer l’esprit de justice du message religieux des formes juridiques héritées d’une société ancienne. Entre ces deux visions, la femme se trouve souvent prise comme objet de débat plutôt que reconnue comme sujet de droit.
Le piège d’un débat enfermé dans le texte
Le problème n’est pas seulement religieux. Il est aussi politique. Tant que le statut de la femme dépend prioritairement de l’interprétation du texte religieux, son égalité demeure fragile. Elle avance ou recule selon le rapport de force entre les interprètes. Un moment, une lecture moderniste semble possible ; un autre moment, une lecture littéraliste reprend le dessus. La femme devient alors l’otage d’une bataille herméneutique dont elle paie le prix dans sa liberté, son corps, son héritage, son mariage, son divorce, sa mobilité et sa représentation sociale.
Les réformatrices musulmanes ont pourtant accompli un travail considérable. Fatima Mernissi a montré que beaucoup d’interdits attribués à l’islam relevaient aussi de constructions politiques et patriarcales postérieures, notamment autour de la place publique des femmes (Mernissi, 1987). Asma Barlas, de son côté, a défendu l’idée que le Coran ne devait pas être lu à travers les lunettes d’une tradition patriarcale qui confond trop vite autorité masculine et volonté divine (Barlas, 2002). Amina Wadud a également insisté sur la possibilité d’une lecture éthique du texte, attentive à la justice et non à la simple répétition des hiérarchies anciennes (Wadud, 1999).
Mais ces lectures, aussi courageuses soient-elles, se heurtent à une difficulté majeure : elles restent dans l’arène religieuse. Elles discutent le texte avec d’autres interprètes du texte. Elles peuvent convaincre des intellectuels, des croyants ouverts, des militants, parfois des juristes. Mais peuvent-elles garantir durablement l’égalité de toutes les femmes, y compris celles qui ne veulent pas fonder leurs droits sur une interprétation religieuse ? Voilà le nœud du problème.
Car une citoyenne ne devrait pas avoir besoin de prouver que Dieu veut son égalité pour être égale devant la loi. Elle devrait être égale parce qu’elle est citoyenne, parce qu’elle est sujet de droit, parce qu’elle appartient à la communauté politique au même titre que l’homme. Le droit ne peut pas demander à la femme de gagner d’abord une bataille théologique pour obtenir ensuite une reconnaissance civile.
Ce que l’histoire chrétienne nous apprend
L’histoire de la femme dans les sociétés chrétiennes est instructive. Pendant des siècles, l’Europe chrétienne n’a pas été un paradis d’égalité. La femme y fut longtemps mineure juridiquement, dépendante du père puis du mari, exclue du pouvoir politique, tenue à distance de l’université, du patrimoine, de la citoyenneté active. Les textes religieux chrétiens ont souvent servi à légitimer la soumission féminine, comme ailleurs. Il serait donc naïf d’opposer un christianisme naturellement libérateur à un islam naturellement oppressif.
Mais ce qui est remarquable, c’est que l’émancipation des femmes dans les sociétés occidentales ne s’est pas réalisée principalement par une nouvelle lecture de la Bible. Elle s’est faite par la montée du droit civil, par l’école, par le travail salarié, par les luttes féministes, par l’accès à la citoyenneté, par la transformation de l’État, par la sécularisation progressive des institutions. Les femmes n’ont pas attendu que tous les théologiens s’accordent pour leur reconnaître la liberté. Elles ont déplacé la question du terrain religieux vers le terrain politique.
Joan Wallach Scott a bien montré que le féminisme moderne s’est construit dans une tension permanente : les femmes réclamaient l’égalité universelle tout en devant rappeler leur différence dans une société qui les excluait justement au nom de cette différence (Scott, 1996). Simone de Beauvoir, elle, a formulé une vérité devenue centrale : la féminité sociale n’est pas un destin biologique, mais une construction historique (Beauvoir, 1949). Autrement dit, ce que l’on présente comme nature féminine est souvent le produit d’une organisation masculine du monde.
La femme chrétienne ne fut donc pas libérée par un miracle interne du texte religieux. Elle fut libérée, lentement et incomplètement, parce que le religieux cessa d’être la source première du droit commun. L’Église continua d’exister, la foi continua d’habiter les consciences, mais l’État moderne apprit peu à peu à ne plus confondre dogme religieux et citoyenneté.
La loi française de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État est devenue l’un des symboles de cette frontière : elle affirme notamment que la République ne reconnaît ni ne salarie aucun culte.
Cette séparation n’a pas supprimé la religion. Elle a plutôt empêché une religion particulière de gouverner la totalité de la cité. C’est une différence essentielle. La laïcité n’est pas nécessairement l’hostilité à la foi ; elle est d’abord l’organisation politique d’un espace commun où la foi ne peut pas imposer sa loi à ceux qui ne la partagent pas, ni réduire les citoyens à leur appartenance confessionnelle.
Dans le monde musulman, quelques expériences montrent que le droit peut avancer même dans des sociétés attachées à l’islam. La Tunisie, par exemple, a adopté dès 1956 un Code du statut personnel qui a interdit la polygamie et inscrit le divorce dans une procédure judiciaire. Le texte officiel du Code précise que le divorce ne peut avoir lieu que devant le tribunal, et qu’il peut être demandé par le mari ou par la femme. Mais cette avancée n’a pas supprimé toutes les inégalités : la question successorale demeure l’un des lieux les plus résistants de l’ordre patriarcal, puisque certaines dispositions maintiennent une différence entre hommes et femmes dans l’héritage.
Ce paradoxe tunisien est révélateur. Il montre qu’une société peut moderniser le mariage, le divorce, l’espace public, tout en laissant subsister un noyau religieux ou symbolique dans lequel l’égalité devient plus difficile à penser. Le droit avance, mais il s’arrête parfois devant ce qui est présenté comme intouchable. La femme devient alors citoyenne presque entière, mais pas entièrement citoyenne.
C’est ici que le débat sur la laïcité devient décisif. Non pas une laïcité importée comme un slogan, ni une laïcité agressive qui humilie les croyants, mais une laïcité juridique, sobre, protectrice, capable de dire : la foi appartient à la conscience ; la citoyenneté appartient à la loi commune.
Une femme peut être croyante, pratiquante, attachée à sa tradition ; mais ses droits civils ne doivent pas dépendre de l’interprétation religieuse dominante du moment.
L’islamisme refuse souvent cette séparation, car il considère que la société doit être organisée selon une norme religieuse globale. Le réformisme, lui, tente de montrer que l’islam peut être compatible avec l’égalité. Mais la limite du réformisme est qu’il doit toujours convaincre à l’intérieur du religieux. Or, dans l’espace politique, le droit ne peut pas attendre l’unanimité des théologiens. Il doit protéger les personnes, surtout lorsque la tradition devient un instrument de domination.
La laïcité comme protection, non comme arrachement
Il faut ici éviter un malentendu. Défendre la laïcité ne signifie pas demander aux femmes musulmanes de rompre avec leur religion. Ce serait une autre forme de violence symbolique. Beaucoup de femmes veulent être à la fois croyantes et libres, musulmanes et citoyennes, fidèles à une spiritualité et critiques envers les usages patriarcaux de cette spiritualité. La laïcité ne doit pas leur dire : «Choisissez entre votre foi et votre liberté.» Elle doit plutôt garantir que personne ne puisse utiliser la foi pour confisquer leur liberté.
La laïcité véritable ne demande pas au croyant de cesser de croire. Elle demande à l’État de ne pas transformer une croyance en obligation juridique pour tous. Elle protège le croyant contre l’État, mais elle protège aussi le citoyen contre la domination religieuse. C’est pourquoi elle est précieuse dans les sociétés pluralistes. Elle ne règle pas tout, mais elle trace une frontière sans laquelle les droits deviennent négociables.
Olivier Roy a souvent rappelé que la laïcité ne consiste pas à effacer le religieux de la société, mais à organiser sa place dans un espace politique où l’État ne se confond pas avec une vérité religieuse (Roy, 2005). Cette distinction est capitale. Une société peut être culturellement musulmane, majoritairement croyante, attachée à ses rites, à ses fêtes, à ses références ; mais son droit civil peut néanmoins reposer sur la citoyenneté, l’égalité et la liberté de conscience.
La question est donc moins de savoir si l’islam est compatible avec l’égalité que de savoir si l’État accepte de reconnaître la femme comme citoyenne avant de la définir comme épouse, mère, sœur, fille ou croyante. Tant que la femme est pensée d’abord à travers sa fonction familiale ou morale, elle demeure enfermée dans une identité assignée. Tant qu’elle n’est pas reconnue comme individu juridique autonome, l’égalité reste inachevée.
Le débat actuel oppose souvent deux caricatures. Les conservateurs accusent les réformateurs d’occidentaliser la société et de trahir la religion. Les modernistes accusent les conservateurs de vouloir maintenir les femmes dans une minorité permanente. Cette opposition contient une part de vérité, mais elle devient stérile lorsqu’elle empêche de poser la vraie question : qui fait la loi ? Le texte religieux interprété par des autorités masculines ? Ou la volonté générale fondée sur l’égalité des citoyens ?
Il ne s’agit pas de mépriser les textes. Les textes religieux appartiennent à l’histoire spirituelle de millions d’êtres humains. Ils nourrissent les consciences, donnent sens à l’existence, accompagnent les rites de passage, inspirent la morale personnelle. Mais dès qu’ils deviennent source directe d’inégalité juridique, ils cessent d’être seulement des textes de foi ; ils deviennent des instruments de pouvoir.
L’émancipation de la femme musulmane ne peut donc pas dépendre uniquement d’une meilleure interprétation religieuse, même si cette interprétation reste nécessaire dans le champ culturel et spirituel. Elle exige un déplacement politique : passer de la question «Que permet le texte ?» à la question «Que garantit la citoyenneté ?» Ce passage est difficile, car il touche à l’imaginaire collectif. Mais il est indispensable.
Dans les sociétés occidentales, la femme n’a pas été émancipée parce que les traditions chrétiennes auraient soudain reconnu leur erreur. Elle l’a été parce que les femmes ont lutté, parce que les sociétés ont changé, parce que l’État moderne a progressivement séparé le salut des âmes de l’organisation des droits. Ce n’est pas la disparition du religieux qui a libéré la femme ; c’est la limitation de son pouvoir juridique.
Voilà peut-être la leçon la plus importante. Une société peut rester croyante tout en devenant politiquement laïque. Elle peut respecter la religion sans lui confier le destin civil des femmes. Elle peut honorer sa tradition sans faire de cette tradition une prison. Elle peut reconnaître que les textes ont une histoire, mais que la citoyenneté doit avoir un avenir.
La femme musulmane n’a pas besoin d’être sauvée par l’Occident, ni enfermée par les gardiens autoproclamés de l’authenticité. Elle a besoin d’un État qui la reconnaisse pleinement comme sujet de droit. Elle a besoin que sa liberté ne soit pas suspendue à une controverse d’exégètes. Elle a besoin d’une école qui forme l’esprit critique, d’une justice indépendante, d’une loi civile claire, d’une culture politique qui accepte enfin que l’égalité n’est pas une menace contre la société, mais une condition de sa dignité.
La laïcité, dans ce sens, n’est pas une guerre contre Dieu. Elle est une modestie de l’État devant Dieu et devant les hommes. Elle dit simplement : nul ne peut parler au nom du ciel pour diminuer les droits d’un citoyen sur la terre. Et c’est peut-être là, précisément, que commence l’émancipation véritable.
* Universitaire.
Bibliographie
Barlas, Asma. Believing Women in Islam: Unreading Patriarchal Interpretations of the Qur’an. University of Texas Press, 2002.
Beauvoir, Simone de. Le Deuxième Sexe. Gallimard, 1949.
Mernissi, Fatima. Le Harem politique : le Prophète et les femmes. Albin Michel, 1987.
Roy, Olivier. La Laïcité face à l’islam. Stock, 2005.
Scott, Joan Wallach. Only Paradoxes to Offer: French Feminists and the Rights of Man. Harvard University Press, 1996.
Wadud, Amina. Qur’an and Woman: Rereading the Sacred Text from a Woman’s Perspective. Oxford University Press, 1999.
C’est l’harmonie entre la science et la tradition, entre la haute technicité et le respect de l’écosystème qui portera le projet de sécurisation de la colline de Sidi Bou Saïd, où se trouve le célèbre village arabo-andalou, un joyau bleu et blanc à préserver pour les futures générations.
Jamel Chaouki Mahdaoui *
Suspendu entre le ciel et le golfe de Tunis, le village mythique de Sidi Bou Saïd, internationalement célèbre pour ses façades immaculées et ses moucharabiehs azur, fait face à un défi silencieux mais redoutable notamment la terrible fragilisation de ses falaises de softs grès et d’argiles.
Conscient de la menace que les caprices géologiques font peser sur ce patrimoine emblématique, le gouvernement tunisien a décidé de passer à la vitesse supérieure.
Le mercredi 10 juin 2026, un comité de pilotage stratégique s’est réuni sous la direction de Slah Zouari, ministre de l’Équipement et de l’Habitat, également chargé de la gestion du ministère de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie.
Cette séance de travail a marqué un tournant décisif dans l’exécution de la décision gouvernementale numéro onze du 26 janvier dernier, inscrivant officiellement la sécurisation de la colline parmi les grands chantiers publics prioritaires de l’État, intégrés au vaste programme national de protection des zones urbaines, du littoral et des infrastructures.
Avec fermeté, les autorités ont exigé la mobilisation immédiate de tous les leviers logistiques et techniques pour que les premiers coups de pioche retentissent dans les prochaines semaines, tout en examinant la première phase d’études scientifiques indispensables à l’élaboration de solutions sur mesure.
Pour diagnostiquer le mal avec une précision chirurgicale, l’État a scellé des alliances clés, notamment avec le Centre national de télédétection pour réaliser des relevés aériens et topographiques de pointe, et avec l’Office national des mines pour concevoir des cartes géologiques et géophysiques détaillées. Ces outils permettront de cartographier les failles et d’identifier les zones prioritaires d’intervention urgente. Mais au-delà du diagnostic, une question fondamentale se pose, à savoir comment soigner cette colline sacrée sans altérer son âme architecturale et paysagère ? Face à ces risques de glissements de terrain exacerbés par l’érosion marine et les infiltrations d’eaux pluviales, l’ingénierie moderne offre aujourd’hui des réponses à la fois puissantes et discrètes, parfaitement adaptées aux exigences d’un site classé.
La première urgence consiste à maîtriser l’eau, le pire ennemi de la stabilité des sols. Avant de consolider la roche, il est impératif de mettre en place un système invisible de drainage profond. En captant les eaux de ruissellement et les nappes souterraines à l’aide de drains sub-horizontaux et de tranchées drainantes dissimulées sous la végétation, on réduit la pression hydrostatique interne qui pousse la falaise vers le vide.
Une fois le sol asséché et stabilisé de l’intérieur, la consolidation physique peut enfin commencer. Pour ce faire, la technique du clouage du sol s’impose comme une évidence. Elle consiste à insérer de longs tirants d’ancrage en acier ou en fibre de verre directement dans la roche stable, créant ainsi une armature interne invisible depuis l’extérieur.
Pour les zones les plus abruptes ou déjà fracturées, l’application de béton projeté par voie humide, teintée dans les nuances ocre et terre cuite naturelles de la colline, permet de sceller la paroi tout en l’intégrant visuellement au paysage.
Harmonie entre la haute technicité et le respect de l’écosystème
Ce traitement de surface est idéalement complété par la pose de filets en acier à haute résistance, ancrés profondément, qui retiennent les blocs rocheux sans dénaturer le panorama que les visiteurs du monde entier viennent admirer depuis le célèbre Café Sidi Chabâane.
Enfin, la nature elle-même doit devenir une alliée à travers le génie biologique. La végétalisation de la falaise avec des essences locales au système racinaire profond et dense, telles que des plantes rampantes et des arbustes méditerranéens adaptés au climat aride et aux embruns salins, offre une double protection. Non seulement ces racines lient les particules de terre superficielles pour empêcher l’érosion due au vent et aux pluies battantes, mais elles redonnent également à la colline son aspect verdoyant d’origine.
C’est précisément cette harmonie entre la haute technicité et le respect de l’écosystème qui portera le projet. Comme l’a rappelé M. Zouari, l’objectif ultime de cette course contre la montre dépasse largement la simple gestion des risques car il s’agit d’une démarche de sauvegarde durable, un devoir de transmission culturelle et architecturale pour que les générations futures puissent, elles aussi, s’émerveiller devant la silhouette intemporelle de Sidi Bou Saïd surplombant la Méditerranée.
À quoi peut-on être sensible quand on circule dans les rues du centre de Tunis pourvues souvent de trottoirs exigus et en mauvais état, surchargés de cafés ou de marchandises devant les boutiques, rues soumises au danger provenant non seulement des voitures, mais des trottinettes électriques, mode de transport à la mode, et des motos pétaradantes croyant évoluer sur un champ de courses et transportant parfois toute une famille composée des deux parents entre lesquels se trouvent un ou deux enfants, tout ce petit monde sans casque ? (Photo : Nawaat).
Jamila Ben Mustapha *
N’oublions pas, dans cet inventaire, les redoutables taxis collectifs jaunes qui ont été désignés si judicieusement par un de nos humoristes, Imed Ben Hamida, comme étant «de puissants missiles balistiques».
Circuler dans la capitale, c’est ressentir souvent une culpabilité vague et impuissante devant divers aspects de la misère. Ce qui frappe quelquefois parmi les passants qu’on rencontre, c’est que la position verticale qui distingue l’être humain de l’animal est quasi absente chez certains d’entre eux âgés et maigres au regard triste, presque pliés en deux et dont la silhouette commence à correspondre presque parfaitement à un angle droit ou, plus fréquemment, oblique.
Les femmes pauvres, elles, transportent souvent avec elles, sur leur dos et dans chacune de leurs mains, des charges au volume énorme presque aussi grand qu’elles, constituées de bouteilles vides ou de cartons ; et vous vous étonnez qu’on les désigne comme étant «le sexe faible».
La mendicité comme seule perspective
Les mendiants recherchent des endroits stratégiques qui leur permettent de croiser un maximum de passants. Pour cela, ils n’hésitent pas, eux qui n’ont pas les moyens de veiller à leur santé, de s’installer en plein soleil. Même si je sais que mon intervention est vouée d’avance à l’échec, je ne peux m’empêcher de leur demander de se déplacer à l’ombre pour éviter le risque d’insolation.
J’ai été récemment choquée par le cas d’hommes adultes pas trop mal vêtus, qui ont l’air de tout sauf de mendiants, et qui vous arrêtent pour solliciter de l’argent.
Comment réagiraient-ils eux-mêmes si une dame habillée plutôt correctement, s’adressait à eux dans un but identique ?
C’est un spectacle devenu courant de voir des femmes subsahariennes qui mendient et dont les enfants, quand ils deviennent autonomes et peuvent marcher, s’y mettent aussi.
Même si la vie nous a appris que nous subissons surtout plutôt que nous choisissons nos conditions d’existence, je ne peux m’empêcher de penser qu’il est terrible de mettre au monde une progéniture pour lui offrir la mendicité comme seule perspective.
Les passants polis ne sont pas légion
Ce que nous montre aussi la rue concernant une autre catégorie de population, les adolescents, c’est l’obésité de certains d’entre eux, provenant probablement de la «malbouffe», et annonciatrice de problèmes futurs de santé.
Quant aux hommes que l’on croise, ils avancent généralement d’un pas ferme, comme s’ils étaient seuls, s’octroyant toutes les priorités provenant probablement d’un sentiment de supériorité enseigné tout d’abord par leur mère – si fière d’avoir eu un fils ! –, manquant à peine de vous écraser, comme si vous n’existiez pas. Les passants qui sont polis et ont des égards existent aussi, même s’ils ne sont pas légion.
Malgré toutes ces constatations plutôt négatives, y a-t-il un antidote, un baume susceptible de vous arracher un sourire quand vous marchez ?
Il réside, selon nous, dans le fait de croiser de très jeunes enfants qui circulent accompagnés de leurs mères. Qu’ils soient Tunisiens ou Subsahariens, ils sont tous beaux et vous ne pouvez-vous empêcher de leur sourire même si vous pensez au fond de vous-même que, pour leur sécurité, il vaut mieux qu’ils ne répondent pas aux sollicitations des inconnus. Et alors, la réaction peut être, rarement il est vrai, une stupéfaction, une prise de distance, après avoir jeté un regard à leur mère qui a l’air de dire : «Qu’est-ce qui lui prend, à celle-là ?»
Mais, plus généralement au salut de la main que vous leur faites en souriant, ils finissent par répondre par le même geste et un sourire qui illumine leur petit visage, leur jeune mère étant généralement tout à la joie de voir qu’on apprécie son enfant.
Alors que l’affaire Lyhanna ranime le fantasme du confinement familial comme rempart, Fatima-Ezzahra Benomar, militante féministe et coprésidente du collectif Coudes à coude, rappelle une statistique qui dérange : la moitié des violences sexuelles sur enfants sont commises par des…
Nous publions ci-dessous le commentaire que l’auteur, écrivain, éditeur et, également, habitant de Carthage, a publié sur Facebook, à propos de l’affaire dite du terrain de Carthage qui alimente actuellement une grande polémique, et dans laquelle la chambre d’accusation de la Cour d’appel de Tunis a émis, le mardi 9 juin 2026, des mandats d’arrêt contre cinq prévenus, dont Azedine Beschaouch, ancien ministre des Affaires culturelles, en sa qualité d’ancien chef de la délégation spéciale de la municipalité de Carthage, son ancien adjoint, Mohamed Ali Hammami, et le journaliste Zied El Hani, incarcéré dans une autre affaire.
Abdelaziz Belkhodja *
L’affaire du terrain de Carthage pose d’abord un problème d’information. À ce stade, le public ne dispose pas de tous les éléments du dossier : les délibérations exactes, les contrats, les évaluations foncières, les autorisations de tutelle, les expertises éventuelles et les arguments complets des différentes parties ne sont pas tous accessibles. Il faut donc rester prudent. Mais les éléments connus suffisent déjà à poser une question de fond : comment traiter une décision administrative ancienne lorsqu’elle est contestée plusieurs années plus tard ?
Le dossier semble s’étendre sur plusieurs décennies. Il y aurait eu une première opération foncière dans les années 1960, une délibération municipale en 2008, une autre en 2011, puis un contrat signé en 2012. Avant de chercher des coupables, il fallait donc d’abord comprendre la chaîne des décisions : qui a décidé quoi, à quelle date, avec quelle autorisation, et sur quelle base juridique ?
Etablir la chaîne des responsabilités
C’est là que se trouve le cœur du problème. Une délibération municipale est un acte administratif. Tant qu’elle n’a pas été annulée par le juge administratif, elle est en principe considérée comme valable. Si elle est contestée, il faut d’abord vérifier sa légalité. On ne peut pas transformer automatiquement une décision administrative discutable en infraction pénale.
Il faut aussi distinguer les responsabilités. Celui qui prend une décision initiale n’a pas le même rôle que celui qui l’exécute plusieurs années plus tard. Si les responsables intervenus en 2011 ou en 2012 n’ont fait qu’appliquer une décision déjà adoptée, leur responsabilité ne peut pas être appréciée comme s’ils avaient eux-mêmes géré toute l’opération.
Dans ce genre de dossier, la bonne méthode aurait été simple : reconstituer toute la chronologie, examiner les délibérations, vérifier les autorisations de tutelle, évaluer le terrain, calculer l’éventuel préjudice, puis saisir le juge administratif si la légalité des actes est contestée.
Ensuite seulement, s’il apparaît qu’il y a eu fraude, enrichissement personnel, abus manifeste ou préjudice volontaire, la voie pénale peut être envisagée. Mais elle doit rester l’ultime recours, non le point de départ.
Les erreurs administratives, les décisions mal préparées, les régularisations anciennes ou les évaluations contestables peuvent être corrigées autrement : annulation d’un acte, révision d’un contrat, expertise indépendante, réparation financière, transaction administrative, réforme des procédures ou sanction disciplinaire. Tout ne doit pas finir devant le juge pénal.
Une logique de paralysie
Le recours au mandat de dépôt dans une affaire ancienne, technique et essentiellement documentaire pose donc un problème de proportionnalité. La détention préventive devrait rester exceptionnelle, réservée aux cas où il existe un risque réel de fuite, de pression sur les témoins ou de destruction des preuves. Dans une affaire administrative vieille de plusieurs années, d’autres mesures sont possibles.
Cette pénalisation excessive a un effet dangereux. Elle installe la peur chez les responsables publics, les élus locaux, les chefs d’entreprise, les acteurs culturels, les associations et tous ceux qui prennent des initiatives. À force de voir des décisions administratives transformées en affaires pénales, chacun finit par préférer ne rien signer, ne rien engager, ne rien autoriser.
Le résultat est grave : les projets économiques ralentissent, les initiatives culturelles deviennent risquées, les associations hésitent, l’administration se bloque et le pays entre dans une logique de paralysie.
Un État a le devoir de lutter contre les abus. Mais il doit aussi protéger l’action publique et l’initiative privée contre la peur permanente de la pénalisation. Sans cette sécurité juridique, plus personne n’ose agir. Et lorsqu’une société n’ose plus agir, c’est tout le développement économique, culturel et social du pays qui se trouve bloqué.
Pour créer les conditions propices à une sortie de crise en Tunisie, en plus de l’islam politique qui doit faire son autocritique, la gauche est appelée à procéder à une remise en question de son rôle et de ses crédos idéologiques d’une autre époque et dont la Russie et la Chine, foyers historiques du socialisme international, se sont débarrassés comme d’une vieille guenille pour assurer leur développement et leur souveraineté face aux forces adverses.
Elyes Kasri *
Tous les avis s’accordent sur la dégradation des indicateurs socio-économiques en Tunisie depuis 2010, devenue pour de nombreux experts une année de référence.
Bien que la Tunisie ait déjà été en crise, quoique silencieuse économiquement mais visible politiquement et diplomatiquement, la pseudo révolution de 2011 n’a rien amélioré en l’espace de quinze ans au point de faire un nombre grandissant de nostalgiques et de déçus de la démocratie et de développer une aversion des fondements du mode de gouvernance démocratique et de tous ceux qui prétendent s’y attacher.
Si l’islam politique à travers Ennahdha et sa nébuleuse a été sommé publiquement et judiciairement de rendre des comptes pour ses dérapages et méfaits durant la période post révolutionnaire, la gauche continue à alimenter une culture toxique anti réformes et anti entrepreneuriat faite de mythes socioéconomiques qui mènent inexorablement la Tunisie vers la déconstruction de son tissu entrepreneurial et économique et une croissance anémique, financée par un endettement de plus en plus lourd et onéreux, qui risque d’hypothéquer non seulement les opportunités de relance mais également la souveraineté et l’existence même du pays dans un scenario risquant d’être plus grave que celui de la Commission financière internationale de 1869 qui a pavé la voie à la colonisation française en 1881.
Une gauche lâche et irresponsable
Si l’histoire a marqué le rôle courageux et patriotique de la gauche grecque qui a sauvé avec courage et détermination son pays de la faillite en 2009, l’histoire portera un jugement sévère sur la gauche tunisienne qui, quand l’occasion s’est présentée sous feu Béji Caïd Essebsi, a refusé de partager le fardeau du pouvoir ** et les sacrifices requis par les réformes exigées par la situation du pays pour se contenter de faire sans risques de la surenchère qui continue de mener le pays à l’abysse de l’endettement, de la fonte du pouvoir d’achat et de la dégradation inexorable de l’infrastructure et des services publics ainsi que des attributs de la souveraineté nationale.
Pour créer les conditions propices à une sortie de crise, en plus de l’islam politique qui doit faire son autocritique, la gauche tunisienne est appelée à procéder à une remise en question de son rôle et de ses crédos idéologiques d’une autre époque et dont la Russie et la Chine, foyers historiques du socialisme international, se sont débarrassés comme d’une vieille guenille pour assurer leur développement et leur souveraineté face aux forces adverses.
Sans cette remise en question, la gauche tunisienne assumera une lourde responsabilité historique dans tout ce qui découlera de la pente dangereuse dans laquelle glissent l’économie et la souveraineté de la Tunisie depuis 2011.
* Ancien ambassadeur.
** En remportant les élections de 2014, Nidaa Tounes conduit par feu Béji Caïd Essebsi avait tendu la main au Parti des Travailleurs, conduit par Hamma Hammami, pour participer au gouvernement, mais ce dernier a refusé, obligeant les Nidaïstes à s’allier aux islamistes pour pouvoir constituer le gouvernement.
La modernité politique européenne, en proclamant la liberté, a ouvert malgré elle une contradiction immense. Elle a parlé de l’homme abstrait, du citoyen, de la raison, du contrat social, mais elle a longtemps oublié que la moitié de l’humanité n’était pas admise dans cette abstraction. C’est dans cette faille que s’est engouffrée la pensée féministe naissante : non pas pour demander une faveur, mais pour rappeler à la modernité ses propres promesses.
Zouhaïr Ben Amor *
L’histoire de l’émancipation des femmes en Europe et en Amérique n’est pas une marche tranquille vers la lumière. Elle ressemble plutôt à une longue lutte contre l’évidence fabriquée, contre cette idée si ancienne qu’elle finit par paraître naturelle : l’homme serait né pour commander, la femme pour obéir ; l’homme pour penser l’universel, la femme pour habiter le particulier ; l’homme pour la cité, la femme pour la maison. Pendant des siècles, cette répartition n’a pas seulement organisé les familles, elle a structuré le droit, la religion, l’école, le travail, la politique, la langue et même l’imaginaire amoureux. La domination masculine n’a pas seulement enfermé les femmes dans des rôles sociaux ; elle a produit un monde où ces rôles semblaient aller de soi.
Pourtant, à partir du XVIIᵉ siècle, puis surtout avec les Lumières, une question commence à fissurer l’ordre ancien : si les hommes naissent libres et égaux en droits, pourquoi cette égalité s’arrêterait-elle devant les femmes ?
La modernité politique européenne, en proclamant la liberté, a ouvert malgré elle une contradiction immense. Elle a parlé de l’homme abstrait, du citoyen, de la raison, du contrat social, mais elle a longtemps oublié que la moitié de l’humanité n’était pas admise dans cette abstraction. C’est dans cette faille que s’est engouffrée la pensée féministe naissante : non pas pour demander une faveur, mais pour rappeler à la modernité ses propres promesses.
Quand les Lumières oublient les femmes
Le paradoxe des Lumières est là : elles ont donné aux femmes des armes intellectuelles tout en refusant souvent de leur reconnaître une pleine égalité. La raison, l’autonomie, l’éducation, le progrès, les droits naturels : tous ces mots pouvaient servir à libérer les femmes. Mais dans la pensée dominante, ils restaient fréquemment réservés aux hommes.
Rousseau, par exemple, pouvait défendre l’éducation d’Émile à l’autonomie tout en assignant Sophie à la douceur, à la modestie et au service de l’homme. La femme devait être formée non pour elle-même, mais pour plaire, accompagner, consoler, élever les enfants. La philosophie de la liberté gardait donc, au cœur d’elle-même, un espace de servitude domestique.
C’est précisément contre cette incohérence que Mary Wollstonecraft publie en 1792 A Vindication of the Rights of Woman. Son argument est d’une force décisive : si les femmes paraissent frivoles, faibles ou dépendantes, ce n’est pas par nature, mais parce qu’on les a élevées ainsi. L’infériorité féminine n’est pas une vérité biologique ; elle est le résultat d’une organisation sociale et éducative. Wollstonecraft réclame pour les femmes une éducation rationnelle, capable de les rendre indépendantes, responsables et dignes d’être considérées comme des êtres moraux complets (Wollstonecraft, 1792). Avec elle, la question féminine sort du registre de la plainte privée pour devenir une question politique : on ne peut pas fonder une société libre sur l’ignorance organisée d’une moitié de ses membres.
La Révolution française donne à cette contradiction une intensité spectaculaire. On proclame les droits de l’homme et du citoyen, mais les femmes restent exclues de la citoyenneté politique.
Olympe de Gouges répond en 1791 par sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, dont la formule célèbre — «la femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits» — retourne le langage révolutionnaire contre son propre oubli. Mais la Révolution, qui avait ouvert l’espace public aux femmes dans les clubs, les cortèges et les débats, referme rapidement la porte. Olympe de Gouges est guillotinée en 1793. Les clubs féminins sont interdits. La citoyenneté moderne naît donc en partie d’une exclusion : l’universel est proclamé, mais il reste masculin.
Du droit d’apprendre au droit de voter
Au XIXᵉ siècle, l’émancipation féminine s’organise autour de deux grandes revendications : l’accès à l’éducation et l’accès aux droits civils et politiques. L’une ne va pas sans l’autre. Une femme privée d’instruction demeure dépendante ; une femme instruite mais privée de droits reste une mineure sociale.
Dans les sociétés européennes et américaines, le Code civil, les normes familiales et les traditions religieuses enferment encore largement les femmes dans l’obéissance au père puis au mari. La femme mariée ne dispose pas pleinement de ses biens, de son corps, de ses enfants ni de son travail. Elle existe juridiquement à travers l’homme.
C’est dans ce contexte que John Stuart Mill publie en 1869 The Subjection of Women. Son texte est fondamental parce qu’il inscrit l’égalité des sexes dans la logique libérale de la liberté individuelle. Pour Mill, la subordination des femmes n’est pas seulement injuste pour elles ; elle est nuisible à toute la société. Une société qui empêche la moitié de ses talents de se développer se prive elle-même d’intelligence, d’énergie et de progrès. Mill compare la domination masculine à une survivance archaïque, incompatible avec les principes modernes de liberté et d’égalité (Mill, 1869). Sa pensée donne une légitimité philosophique puissante aux mouvements suffragistes.
Le combat pour le vote devient alors l’un des grands symboles de l’émancipation. Aux États-Unis, la convention de Seneca Falls en 1848 marque un moment fondateur. Les militantes y affirment que les femmes doivent être reconnues comme citoyennes à part entière. En Grande-Bretagne, les suffragistes puis les suffragettes multiplient pétitions, campagnes, manifestations, désobéissance civile, parfois au prix de la prison et de la violence policière. Leur lutte montre que le droit de vote n’est pas simplement un bulletin déposé dans une urne ; il signifie l’entrée des femmes dans la définition même de la loi. Voter, c’est ne plus seulement subir l’ordre social, c’est participer à sa fabrication.
Mais cette conquête est lente. La Nouvelle-Zélande accorde le droit de vote aux femmes en 1893, les États-Unis en 1920, le Royaume-Uni progressivement entre 1918 et 1928, la France seulement en 1944. Ce décalage rappelle une chose essentielle : les démocraties occidentales ont longtemps été des démocraties incomplètes. Elles pouvaient célébrer la souveraineté du peuple tout en excluant les femmes de ce peuple politique. Le suffrage féminin n’est donc pas une simple réforme ; il est une correction tardive d’une contradiction fondatrice.
Le travail, le corps et la sortie du destin domestique
Le XXᵉ siècle déplace la question féminine vers d’autres terrains : le travail, le corps, la sexualité, la famille, la représentation culturelle. Les deux guerres mondiales jouent ici un rôle ambigu. Elles obligent les femmes à entrer massivement dans des espaces de production, à remplacer les hommes mobilisés, à tenir des usines, des administrations, des services. Mais une fois la guerre terminée, les sociétés tentent souvent de les renvoyer vers le foyer, comme si leur présence dans le monde du travail n’avait été qu’une parenthèse patriotique. L’émancipation avance ainsi par secousses : la nécessité ouvre des portes que l’ordre social essaie ensuite de refermer.
C’est après la Seconde Guerre mondiale que Simone de Beauvoir donne au féminisme l’une de ses formulations les plus décisives. Dans Le Deuxième Sexe, publié en 1949, elle écrit : «On ne naît pas femme : on le devient.» Cette phrase n’est pas un slogan superficiel, mais une révolution philosophique. Beauvoir distingue le donné biologique de la construction sociale. Le féminin n’est pas une essence éternelle ; il est produit par l’éducation, les mythes, les institutions, les attentes masculines, les récits religieux et littéraires. La femme a été constituée comme «Autre», c’est-à-dire comme être défini par rapport à l’homme, tandis que l’homme s’est posé comme sujet universel (Beauvoir, 1949).
Avec Beauvoir, l’émancipation ne consiste plus seulement à obtenir des droits semblables à ceux des hommes. Elle consiste aussi à déconstruire les images, les normes, les pièges invisibles qui fabriquent la féminité comme destin. Car on peut donner le vote aux femmes tout en continuant à leur apprendre qu’elles doivent être discrètes, disponibles, séduisantes, maternelles, patientes, sacrificielles. On peut leur ouvrir les universités tout en les jugeant coupables si elles négligent la maison. On peut leur reconnaître une liberté abstraite tout en contrôlant leur corps. C’est pourquoi les féminismes du XXᵉ siècle s’intéressent autant à la vie intime qu’à la vie publique. La famille, le mariage, la maternité, la contraception, l’avortement, la sexualité deviennent des enjeux politiques.
Les années 1960 et 1970 marquent alors une nouvelle vague. Aux États-Unis, en France, en Italie, en Allemagne, dans les pays nordiques, des mouvements féministes contestent la domination masculine dans toutes ses dimensions. Ils réclament l’égalité salariale, le droit à la contraception, le droit à l’avortement, la reconnaissance du viol comme crime, la lutte contre les violences conjugales, l’accès réel aux responsabilités professionnelles et politiques. Le slogan «le privé est politique» résume cette transformation. Il signifie que ce qui se passe dans la maison, dans le couple, dans la chambre, dans la maternité, n’est pas extérieur à la politique. La domination ne vit pas seulement dans les parlements ; elle vit aussi dans les gestes quotidiens.
Des droits formels à l’égalité réelle
À partir de la fin du XXᵉ siècle, les sociétés européennes et américaines disposent progressivement d’un cadre juridique beaucoup plus égalitaire. Les femmes votent, étudient, travaillent, divorcent, possèdent, dirigent, créent, écrivent, gouvernent. Dans plusieurs pays, les lois reconnaissent l’égalité professionnelle, sanctionnent le harcèlement, protègent la liberté reproductive, organisent la parité ou encouragent la présence des femmes dans les institutions. Il serait injuste de nier l’ampleur du chemin parcouru. En quatre siècles, les femmes sont passées, dans une grande partie de l’Occident, du statut de mineures sociales à celui de citoyennes reconnues.
Mais l’égalité juridique n’épuise pas la question. Une société peut proclamer l’égalité et produire encore de l’inégalité par ses habitudes, ses hiérarchies, ses représentations. Les femmes peuvent avoir les mêmes diplômes que les hommes et se heurter au plafond de verre. Elles peuvent travailler autant et gagner moins. Elles peuvent être libres en droit et menacées dans la rue, au travail ou dans le couple. Elles peuvent accéder à l’espace public et y subir une violence symbolique ou numérique destinée à les faire taire. L’émancipation change alors de nature : il ne s’agit plus seulement de conquérir des droits absents, mais de rendre effectifs des droits déjà proclamés.
C’est ici que les analyses contemporaines du genre deviennent importantes. Joan W. Scott a montré que le genre n’est pas seulement une différence entre hommes et femmes, mais une manière d’organiser le pouvoir, de classer les rôles, de donner une signification politique aux corps (Scott, 1986). Autrement dit, l’inégalité ne repose pas uniquement sur des lois injustes ; elle repose aussi sur des catégories mentales. Le masculin est souvent associé à l’autorité, à la rationalité, à la force, à la décision ; le féminin à l’émotion, au soin, à la dépendance, à la beauté. Tant que ces associations continuent à structurer l’école, les médias, le langage, l’entreprise et la famille, l’égalité reste fragile.
Le féminisme contemporain a aussi élargi son regard. Il ne parle plus seulement de « la femme » comme si toutes les femmes vivaient la même expérience. Les mouvements issus des femmes noires américaines, des femmes immigrées, des femmes ouvrières, des minorités sexuelles, ont rappelé que l’oppression peut se croiser avec la race, la classe, la religion, l’origine, l’orientation sexuelle ou le handicap. Une femme bourgeoise blanche du XIXᵉ siècle ne vivait pas la même condition qu’une femme esclave, domestique, ouvrière ou colonisée. L’histoire de l’émancipation occidentale elle-même doit donc être lue avec prudence : elle a produit de grandes avancées, mais elle a parfois oublié celles qui ne correspondaient pas au modèle dominant de la femme instruite, blanche et européenne.
Les mouvements récents, notamment autour de la dénonciation des violences sexuelles et du harcèlement, ont montré que la question féminine n’appartient pas au passé. Elle revient sous d’autres formes, dans les entreprises, les universités, les réseaux sociaux, les industries culturelles, la politique. Les femmes ne demandent plus seulement à entrer dans les institutions ; elles demandent que ces institutions cessent de fonctionner selon des codes masculins impunis. L’émancipation devient alors une transformation de la culture elle-même. Il ne suffit pas qu’une femme puisse occuper une place ; il faut que cette place ne soit pas construite contre elle.
Une victoire inachevée
Ce que les quatre derniers siècles nous enseignent, c’est que l’émancipation des femmes n’a jamais été offerte. Elle a été pensée, écrite, criée, organisée, payée. Elle a été portée par des philosophes, des écrivaines, des ouvrières, des militantes, des juristes, des enseignantes, des journalistes, des anonymes. Elle a avancé grâce à des livres, des procès, des manifestations, des grèves, des campagnes, des lois, mais aussi grâce à des gestes plus silencieux : une fille qui entre à l’université, une femme qui refuse un mariage imposé, une mère qui apprend à sa fille qu’elle n’est pas née pour se diminuer, une salariée qui réclame son salaire, une victime qui parle.
L’émancipation féminine est donc l’une des grandes aventures morales de la modernité. Elle oblige les sociétés démocratiques à se regarder sans complaisance. Car une démocratie ne se mesure pas seulement à ses élections, mais à la manière dont elle traite celles et ceux qui furent longtemps tenus à l’écart de la parole publique. L’égalité entre les femmes et les hommes n’est pas une question secondaire, ni une mode, ni une guerre des sexes. Elle touche au cœur même de la justice. Elle demande si nous acceptons encore qu’un être humain voie son avenir limité par son corps, son sexe ou les attentes héritées de la tradition.
Le statut actuel des femmes en Europe et en Amérique est sans doute le plus égalitaire que ces sociétés aient connu dans leur histoire. Mais cette égalité reste travaillée par des contradictions. Les droits peuvent reculer. Les libertés reproductives peuvent être contestées. Les violences peuvent se déplacer. Les stéréotypes peuvent survivre sous des formes modernes. La domination masculine n’est plus toujours explicite ; elle devient parfois polie, managériale, médiatique, algorithmique, esthétique. Elle ne dit plus nécessairement «tu n’as pas le droit » ; elle dit parfois «ce n’est pas pour toi», «tu n’es pas assez disponible», «tu es trop ambitieuse», «tu es trop âgée», «tu n’es pas assez séduisante», «tu déranges».
C’est pourquoi l’émancipation n’est pas un chapitre clos. Elle est une vigilance. Elle exige de relire les philosophes, de corriger les institutions, d’interroger les habitudes, de transmettre autrement. Elle ne cherche pas à inverser la domination, mais à rendre possible une humanité moins mutilée. Car la domination masculine n’a pas seulement privé les femmes de liberté ; elle a aussi appauvri les hommes en les enfermant dans des modèles de force, de silence et de pouvoir. Libérer les femmes, c’est donc libérer la société entière d’une vieille fiction : celle qui prétend que l’humanité aurait besoin d’un sexe pour commander et d’un autre pour servir.
L’émancipation de la femme est finalement l’histoire d’un passage : de la femme définie par l’homme à la femme définie par elle-même ; de la dépendance prescrite à l’autonomie conquise ; de la présence tolérée à la citoyenneté pleine ; du silence imposé à la parole légitime. Cette histoire n’est ni linéaire ni terminée. Mais elle a déjà transformé en profondeur l’idée même de justice. Et peut-être est-ce là son apport le plus précieux : elle nous rappelle qu’aucune société ne devient libre en laissant dans l’ombre la moitié de ses visages.
* Universitaire.
Bibliographie
Beauvoir, Simone de. Le Deuxième Sexe. Paris, Gallimard, 1949.
Mill, John Stuart. The Subjection of Women. Londres, Longmans, Green, Reader and Dyer, 1869.
Scott, Joan W. “Gender: A Useful Category of Historical Analysis.” The American Historical Review, 1986.
Wollstonecraft, Mary. A Vindication of the Rights of Woman. Londres, J. Johnson, 1792.