Pétrole cher : la Tunisie face à un nouveau choc énergétique. Entre flambée des cours et chute de la production nationale, le consultant international en stratégie de l’énergie Ezzedine Khalfallah analyse la vulnérabilité tunisienne et esquisse les leviers d’une véritable souveraineté énergétique.
Que coûterait réellement un baril à 110–120 dollars à la Tunisie ?
Aujourd’hui, le Brent vient de repasser au-dessus de 100 dollars le baril, dans un contexte de fortes tensions géopolitiques au Moyen-Orient. Ce niveau est déjà préoccupant pour la Tunisie, puisque la Loi de finances 2026 a été construite sur une hypothèse de seulement 63,3 dollars le baril.
Si le prix devait durablement s’établir entre 110 et 120 dollars, nous serions face à un choc majeur : cela représenterait un écart de près de 47 à 57 dollars par baril par rapport à l’hypothèse budgétaire.
En 2025, la facture énergétique (importations des produits énergétiques) a atteint 13,3 milliards de dinars (4,6 milliards USD) pour une moyenne du prix du brut de 69 $/baril. Sur la base de cette référence, la projection simplifiée proportionnelle au prix du baril donne un surcout annuel de cette facture qui pourrait se chiffrer en ordre de grandeur à 7,9 milliards de dinars pour un brut à 110 dollars et à 9,7 milliards de dinars pour un brut à 120 dollars.
Toutefois, le problème ne se limite pas à cette facture. Un pétrole à 110–120 dollars exercerait simultanément une pression sur les subventions énergétiques, le déficit budgétaire, la balance commerciale, les réserves en devises et l’inflation. Il renchérirait également les coûts de transport, de production et indirectement de l’électricité.
Un pétrole à 110–120 dollars exercerait simultanément une pression sur les subventions énergétiques, le déficit budgétaire, la balance commerciale, les réserves en devises et l’inflation.
Autrement dit, pour une économie comme celle de la Tunisie, un pétrole durablement à 110–120 dollars ne serait pas simplement un problème de prix à la pompe, ce serait un véritable choc macroéconomique.
C’est précisément pourquoi l’accélération des énergies renouvelables, de l’efficacité énergétique, de la substitution du gaz et du pétrole et de la réduction de notre dépendance énergétique doit être considérée non seulement comme une politique climatique, mais comme une politique de souveraineté économique et de protection contre les chocs extérieurs.
Quel est aujourd’hui le principal problème : le prix du pétrole ou la baisse de la production nationale ?
Je dirais que la hausse des prix du pétrole est le problème immédiat, mais que la baisse de la production nationale est le problème structurel le plus préoccupant.
La Tunisie est prise dans un véritable effet de ciseaux : nous produisons de moins en moins d’hydrocarbures alors que nos besoins restent importants. En 2025, le déficit énergétique a atteint 6,3 Mtep contre 5,3 Mtep en 2024, suite à la baisse à la fois de la production nationale de pétrole brut de 12 %, et de celle du gaz naturel de 8% engendrant une détérioration du taux d’indépendance énergétique qui est tombé à environ 35 %, contre 41 % en 2024.

Je considère que le véritable problème de fond n’est pas seulement le prix du baril, c’est notre dépendance croissante aux importations d’énergie.
Lorsque le prix international du pétrole augmente, cette baisse de production devient beaucoup plus coûteuse, parce que chaque baril de pétrole et de m3 de gaz naturel que nous ne produisons plus, doivent être remplacés par un baril ou un produit énergétique importé et payé en devises. C’est pourquoi je considère que le véritable problème de fond n’est pas seulement le prix du baril, c’est notre dépendance croissante aux importations d’énergie.
Le prix du pétrole à 110 ou 120 dollars constituerait un choc. Mais une production nationale qui continue à baisser transforme chaque nouveau choc pétrolier en une vulnérabilité encore plus forte pour la balance commerciale, les finances publiques et la sécurité énergétique du pays.
La priorité devrait donc être double : enrayer, lorsque cela est économiquement et techniquement justifié, le déclin de la production nationale, mais surtout réduire rapidement la dépendance aux hydrocarbures importés à travers les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique, l’électrification et la diversification du mix énergétique.
La Tunisie peut-elle encore augmenter rapidement sa production ?
La Tunisie dispose encore d’un potentiel d’exploration et de développement et peut encore augmenter sa production d’hydrocarbures, mais il faut être réaliste : elle ne pourra pas le faire suffisamment rapidement pour résoudre à elle seule notre problème de dépendance énergétique. Il faut savoir qu’une remontée significative de la production pétrolière et gazière nécessite des investissements, de l’exploration, des forages et surtout du temps (plusieurs années). Les données récentes montrent d’ailleurs que la production pétrolière et gazière reste sur une trajectoire baissière : elle est d’environ 1,49 million de tonnes à fin juin 2026contre 1,65 million de tonnes au cours de la même période de 2025, soit un recul de 10 % sur un an.
Nous avons encore des champs à optimiser, des puits à réactiver, des ressources à développer et surtout un potentiel d’exploration qui mérite d’être mieux valorisé. L’ETAP continue à promouvoir les blocs libres, mais l’attraction des compagnies pétrolière et l’augmentation du nombre des permis nécessite une révision de la stratégie d’exploration.
Les données récentes montrent d’ailleurs que la production pétrolière et gazière reste sur une trajectoire baissière : elle est d’environ 1,49 million de tonnes à fin juin 2026contre 1,65 million de tonnes au cours de la même période de 2025, soit un recul de 10 % sur un an.
À très court terme, nous pouvons donc rechercher quelques gains de production à travers l’optimisation des champs existants, les workovers et de nouveaux forages de développement. Mais pour obtenir une augmentation vraiment significative, il faut relancer l’exploration et accélérer la mise en développement des découvertes. Or, entre l’exploration et la première production, il faut généralement plusieurs années. Il faut donc éviter une illusion : nous ne pouvons pas compter sur une remontée rapide de la production pétrolière pour compenser notre dépendance croissante aux importations.
Je pense que la bonne stratégie est double : d’une part, exploiter de manière plus efficace et plus attractive notre potentiel national d’hydrocarbures en produisant davantage là où cela est économiquement rentable ; d’autre part, réduire structurellement notre consommation d’hydrocarbures importés grâce à l’accélération de notre transition énergétique.
Faut-il revoir la stratégie d’exploration et d’investissement dans les hydrocarbures ?
Oui, je pense qu’il faut revoir notre stratégie, mais pas nécessairement dans le sens de chercher des hydrocarbures à tout prix. Il faut plutôt passer à une stratégie d’exploration plus active, plus sélective et beaucoup plus efficace.
Le constat est clair : notre production nationale de pétrole et de gaz continue de baisser et, en parallèle, l’activité d’exploration reste insuffisante. En 2025, le nombre de permis est tombé à 12 (contre 54 en 2010), aucun puits d’exploration n’a été foré et aucune nouvelle découverte n’a été réalisée. Nous ne pouvons pas durablement accepter que la production baisse sans renouveler suffisamment nos réserves.
A mon sens, la revue de la stratégie devrait reposer sur cinq priorités.
– Premièrement, relancer l’exploration, notamment à travers : l’amélioration de la qualité et de la fiabilité des données géologiques et géophysiques et de nouveaux programmes sismiques et la facilitation de l’accès des données aux investisseurs potentiels en mettant à leur disposition un site approprié géré par ETAP, et ce pour une meilleure promotion des blocs libres.
– Deuxièmement, mieux cibler les investissements sur les zones présentant le meilleur potentiel économique et le meilleur délai de mise en production, sans exclure la possibilité d’explorer les hydrocarbures non conventionnels, compte tenu des réserves annoncées mais non encore confirmées.
– Troisièmement, accélérer le développement des découvertes et optimiser les champs existants : nouveaux puits, workovers, récupération améliorée et valorisation du gaz associé.
– Quatrièmement, améliorer l’attractivité du secteur en donnant davantage de visibilité aux investisseurs, en simplifiant et en accélérant les procédures et en améliorant la gouvernance du secteur, à travers l’adaptation de la fiscalité pétrolière au potentiel pétrolier modeste de la Tunisie, notamment par la révision du Code des Hydrocarbures afin de rendre la Tunisie compétitive avec d’autres pays. Nous devons redevenir capables d’attirer des investissements et des partenaires disposant des technologies et des capacités financières nécessaires.
Il faut avoir à l’esprit qu’au niveau mondial, on assiste à une transformation progressive du système énergétique global et que d’ici 2050, le rôle des hydrocarbures sera profondément transformé.
– La cinquième priorité qui est fondamentale c’est de considérer la revue de cette stratégie non pas comme une alternative à la transition énergétique, mais plutôt avec des objectifs complémentaires : exploiter de manière rationnelle et économiquement efficace nos ressources nationales d’hydrocarbures, tout en utilisant la période de transition et en optant pour son accélération afin de réduire rapidement notre dépendance aux hydrocarbures importés grâce aux énergies renouvelables, à l’efficacité énergétique et à l’électrification des usages.
Par ailleurs, il faut avoir à l’esprit qu’au niveau mondial, on assiste à une transformation progressive du système énergétique global et que d’ici 2050, le rôle des hydrocarbures sera profondément transformé. Le pétrole et le gaz naturel seraient moins utilisés comme source d’énergie brute, davantage intégrés dans des systèmes énergétiques décarbonés, intelligents et diversifiés. Ils ne seraient plus l’épine dorsale du système énergétique, mais resteront un pilier d’appoint, à condition d’être correctement transformés et décarbonés.
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