Ahmed Ben Mustapha : « L’invasion du Venezuela marque la fin du droit international »
Dans un entretien exclusif accordé à L’Économiste Maghrébin, l’ancien ambassadeur Ahmed Ben Mustapha livre une analyse sans concession de l’intervention militaire américaine au Venezuela. Selon lui, l’enlèvement du président Maduro et de son épouse constitue le point culminant d’une dérive de trois décennies vers l’abandon des règles multilatérales. Il soutient que cette opération n’est pas un événement isolé, mais le paroxysme d’une stratégie de Washington visant à reprendre le contrôle des ressources stratégiques tout en contrant l’influence croissante de la Chine et de la Russie dans l’hémisphère occidental.
L’ancien diplomate rappelle qu’après la guerre froide, malgré les tensions bipolaires, le droit international conservait encore ses lettres de noblesse en tant que cadre juridique de référence. La première guerre du Golfe, en 1991, illustrait cette logique car elle fut menée en réponse à l’invasion du Koweït par une coalition mondiale incluant la Russie. À cette époque, les États-Unis se présentaient encore comme les garants de l’application du droit dans le monde d’après-guerre froide.
Cependant, cette période a progressivement cédé la place à une émancipation totale de Washington vis-à-vis des contraintes juridiques. S’imposant comme l’unique « hyperpuissance » après l’effondrement du bloc soviétique, les États-Unis ont monopolisé la gestion des conflits à leur seul profit. Si dès les années 1970 le dollar s’était imposé comme seule monnaie pétrolière, les interventions en Yougoslavie à la fin des années 1990, puis en Irak en 2003, ont marqué un basculement où les justifications juridiques devenaient de plus en plus fragiles. En Irak, bien que les allégations d’armes de destruction massive se soient révélées infondées, un semblant de légitimation internationale était encore recherché. Notre invité affirme sans détour que l’invasion du Venezuela rompt définitivement avec ce principe : pour la première fois, l’administration Trump n’invoque plus aucune base légale, assumant ouvertement une opération planifiée depuis plusieurs mois avec l’implication de la CIA.
La Doctrine Monroe : Sécurité ou Prédation ?
Cette intervention s’inscrit dans la nouvelle stratégie de sécurité des États-Unis qui réactive la doctrine Monroe. Si celle-ci stipulait historiquement que personne ne devait se mêler de la zone d’influence américaine, elle ne se limite plus aujourd’hui aux seules questions de défense. Elle englobe désormais explicitement le contrôle des richesses. Pour Washington, la nationalisation du pétrole par Hugo Chávez est perçue comme un vol de biens appartenant historiquement aux entreprises américaines, lesquelles ont été les premières à exploiter ces technologies pétrolières, analyse l’ancien ambassadeur.
Cette vision représente un retour à une forme de néocolonialisme assumé où le contrôle des ressources naturelles prime sur la souveraineté des États. En ciblant le Venezuela, qui dispose des plus importantes réserves pétrolières mondiales, les États-Unis font du pays un enjeu majeur de leur rivalité avec les autres grandes puissances. C’est une logique purement prédatrice où l’on considère que l’on récupère simplement ce qui nous appartient de droit, au mépris des frontières nationales, martèle-t-il.
Stratégie d’étranglement et changements de régimes
L’opération vénézuélienne suit une continuité historique de changements de régimes orchestrés par Washington au Guatemala, au Chili ou en Argentine. La méthode consiste d’abord à étouffer les peuples par des sanctions économiques et un blocus meurtrier qui, selon Ahmed Ben Mustapha, a déjà coûté la vie à des centaines de milliers de personnes. Une fois le pays suffisamment affaibli, la stratégie vise à favoriser les divisions internes, à corrompre une partie des élites et de l’appareil militaire, puis à intervenir militairement.
Ce scénario se dessine également pour l’Iran, où les troubles actuels sont perçus comme les prémices d’une nouvelle guerre de changement de régime. « Vouloir attaquer l’Iran revient à cibler la ceinture de sécurité de la Chine et de la Russie, car le pays constitue un maillon essentiel de l’axe de résistance à l’hégémonie américaine », estime-t-il. Cette même logique prédatrice se retrouve au Proche-Orient, où l’objectif serait de transformer Gaza en projet touristique et de mettre la main sur les ressources gazières offshore, tout en sécurisant un corridor économique reliant l’Inde à l’Europe pour contourner la route de la soie chinoise.
Un front global : Ukraine, Chine et Russie
L’analyse de l’ancien diplomate replace l’intervention au Venezuela dans le contexte d’une rivalité globale. La Russie a conclu un traité stratégique multidimensionnel avec le Venezuela incluant une coopération militaire et scientifique, tandis que la Chine est devenue un acteur central en Amérique latine par ses investissements massifs. Pour contrer cette influence, Trump mène une guerre qui n’est désormais plus secrète.
Cette confrontation se manifeste également sur le front ukrainien, où Trump aurait tenté de geler le conflit selon ses propres conditions sans répondre aux préoccupations russes. Son objectif était de poursuivre la guerre en la faisant financer par les Européens tout en récupérant les minéraux rares via des accords conclus avec le président Zelensky. Le refus russe de ce marché est vécu comme un affront pour la stratégie américaine, dont le cœur reste de donner l’apparence que les États-Unis tranchent et maîtrisent toujours la gestion de tous les conflits internationaux.
Perspectives 2026 : Le risque de conflagration
Malgré l’annonce d’une gestion directe du pays par Washington, l’issue de la crise reste incertaine. L’armée vénézuélienne a affirmé sa détermination à résister et Maduro bénéficie désormais d’une aura de martyr suite à son kidnapping officiel. Sur le plan international, la Russie et la Chine ne lâcheront pas prise facilement compte tenu de leurs intérêts stratégiques dans la région. Bien que l’Union européenne semble approuver l’opération, la position américaine pourrait se fragiliser lors des prochaines réunions au Conseil de sécurité de l’ONU.
Ahmed Ben Mustapha s’inquiète d’une escalade mondiale sans précédent en ce début d’année 2026. Il cite notamment l’attaque contre la résidence du président Poutine, soulignant que l’implication de la CIA est attestée par l’usage indispensable de la couverture satellitaire américaine pour un tel ciblage. Contrairement aux promesses électorales de mettre fin aux conflits, la première année de ce second mandat de Trump voit au contraire une multiplication des fronts de confrontation, laissant craindre une conflagration généralisée entre les grandes puissances.
Un signal d’alarme pour le Maghreb
L’ancien ambassadeur lance un avertissement direct à l’Afrique du Nord et au monde arabe. Évoquant des déclarations du Pentagone sur une volonté de généraliser ce type d’interventions à d’autres régions, il déplore le silence des pays arabes qui devraient pourtant se sentir directement menacés. Ce qui se passe au Venezuela est le prolongement exact des scénarios appliqués dans le monde arabe depuis le début du millénaire : changer les régimes pour s’accaparer les richesses. Pour Ahmed Ben Mustapha, les pays de la région, riches en hydrocarbures et en ressources stratégiques, doivent urgemment prendre conscience qu’ils pourraient être les prochaines cibles de cette politique qui ne cherche désormais plus aucune justification juridique.
L’article Ahmed Ben Mustapha : « L’invasion du Venezuela marque la fin du droit international » est apparu en premier sur Leconomiste Maghrebin.