L’entrée en vigueur du dispositif de facturation numérique obligatoire suscite une levée de boucliers. Lors d’une session de travail tenue ce lundi à l’ARP, parlementaires et professionnels du chiffre se sont accordés sur un constat : la mise en œuvre immédiate de cette obligation reste hors de portée.
Face à l’impasse technique, les initiateurs d’un texte correctif suggèrent de circonscrire l’obligation, en phase initiale, aux seuls contribuables suivis par la Direction des grandes entreprises. Cette stratégie permettrait d’intégrer les exigences de confidentialité des données tout en évitant une généralisation brutale.
Leur argument central : l’article 53 de la loi budgétaire ignore les écarts de maturité numérique entre acteurs économiques. Si la dématérialisation des échanges commerciaux constitue un passage obligé vers la modernisation administrative, son extension uniforme à l’ensemble des prestataires bute sur l’absence de dispositifs d’accompagnement, de formation adaptée et de support technique opérationnel.
Les exemples égyptien et marocain prouvent la faisabilité du modèle – à condition de réunir préalablement les prérequis techniques et organisationnels. Les porteurs du projet insistent : il ne s’agit nullement de renoncer à la digitalisation, mais d’en assurer une transition maîtrisée. Une évaluation rigoureuse des conséquences fiscales doit précéder toute extension du périmètre.
Des administrations non équipées
Les élus ont pointé les carences du ministère des Finances. L’architecture institutionnelle et technique demeure incomplète. Ils plaident pour une refonte de l’article afin de le rendre compatible avec les capacités réelles du terrain. Une synchronisation effective entre tous les acteurs concernés s’impose.
Les temps de réponse de Tunisia Trade Net posent problème : les délais administratifs freinent la fluidité des opérations. Plusieurs parlementaires militent ouvertement pour un ajournement ou une mise entre parenthèses du calendrier initial.
Les garde-fous juridiques insuffisants, selon les professionnels
Le représentant de l’Ordre des experts-comptables a dressé un inventaire précis des zones d’ombre entourant l’article 53 : difficultés d’application concrète, marges d’interprétation excessive, conformité incertaine des plateformes agréées.
Selon lui, seule une intervention du législateur peut dénouer ces contradictions. Laisser l’administration fiscale préciser le dispositif par voie de circulaires revient à lui confier un pouvoir normatif qui dépasse ses attributions. Cette dérive diluerait le périmètre légal et minerait la prévisibilité juridique indispensable aux relations d’affaires.
Le calendrier fixé méconnaît les réalités entrepreneuriales. La facturation instantanée implique des infrastructures informatiques et des investissements lourds, inaccessibles pour la majorité des PME. Exiger la conformité sans mettre en place ces conditions préalables expose les entreprises à des sanctions financières sans garantir l’efficacité du mécanisme.
Le texte législatif vise les prestations de services sans détailler les branches économiques ni les seuils de chiffre d’affaires concernés. Le président de l’Ordre s’interroge : pourquoi exclure les secteurs industriel et commercial ? Quelle définition retenir pour qualifier un « prestataire de services » ? L’administration invoque le principe de « présomption de déclaration d’existence », critère jugé trop vague.
Un tissu économique sous-estimé
Les comptables déplorent que la réalité du secteur privé tunisien ait été négligée lors de la conception du texte. D’après l’Observatoire national des entreprises, sur 825 000 structures recensées, plus de quatre sur cinq relèvent du statut d’entreprise individuelle ou emploient moins de cinq personnes. Seule une entreprise sur cinq intervient dans les services, souvent en combinant plusieurs activités – configuration qui complique l’assujettissement au régime.
Les professionnels insistent sur la nécessité d’adapter le dispositif aux spécificités locales et de privilégier une montée en charge graduelle.
Les frais d’entrée dans le système pèsent lourd : production et archivage des documents électroniques, attribution des identifiants, vérifications administratives, mise à niveau des logiciels de gestion, interconnexion avec la plateforme publique. Ces coûts représentent un fardeau disproportionné pour les petites unités.
Les experts mettent en garde : les lacunes en matière de protection numérique risquent d’amplifier la fraude fiscale. Aucune garantie solide n’encadre la confidentialité des informations stratégiques – tarifs, remises commerciales, flux de transactions – malgré les engagements contractuels signés avec les opérateurs techniques. Cette brèche ouvre la voie à des détournements de données et fragilise l’attractivité du territoire.
Une transposition inadaptée du modèle européen
La Tunisie s’inspire des pratiques communautaires, mais les États européens ayant réussi cette transition ont systématiquement respecté un principe de gradualité, ajusté au degré de préparation technologique des acteurs économiques. Les comptables préconisent une montée en puissance par paliers : clarification du cadre normatif, immatriculation au registre national, distribution de certificats électroniques et création d’adresses techniques dédiées aux échanges dématérialisés. Cette méthode sécuriserait le processus sans étouffer les entreprises.
Les délégués de l’Ordre confirment que l’application TTN fonctionne, mais sa capacité de traitement ne correspond pas au volume d’utilisateurs potentiels, rendant impossible toute généralisation à court terme. Leur responsabilité se décline sur deux plans : obligation réglementaire d’émettre des factures électroniques et mission d’accompagnement des entreprises en difficulté face à ces nouvelles contraintes.
Ils rappellent qu’une simple instruction administrative ne peut résoudre un problème d’ordre législatif. Seul le Parlement détient le pouvoir de modifier ou de suspendre une disposition votée.
Leur recommandation : étendre l’obligation à l’ensemble des grandes structures, publiques comme privées, en accordant des délais d’adaptation suffisants.
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