Normale Ansicht

Fonction publique | Reclasser les diplômes ou libérer le capital humain de l’État ?

25. August 2026 um 11:01

À l’approche de la nouvelle session parlementaire, le débat autour d’un projet de loi visant à réaffecter et à reclasser certains agents de l’État en fonction de leurs niveaux et qualifications remet sur la table une question que l’administration tunisienne ne peut plus contourner : que faisons-nous réellement de nos compétences ?

Abdelwaheb Ben Moussa *

Sur le principe, difficile de contester l’objectif. Lorsqu’un agent de l’État dispose d’une qualification universitaire sans que ses fonctions, son grade ou ses responsabilités ne correspondent à son parcours, il existe une situation à examiner et, le cas échéant, à corriger.

La régularisation statutaire peut réparer cette anomalie. Mais elle ne suffira pas, à elle seule, à moderniser l’administration.

Car le véritable sujet n’est pas seulement celui du grade, du salaire ou de la carrière. Il est beaucoup plus stratégique : comment transformer les compétences déjà présentes dans l’administration en capacité réelle d’exécution ? C’est là que commence le véritable débat.

Le diplôme n’est pas une compétence inutilisée

La fonction publique tunisienne dispose d’un capital humain considérable. Des agents recrutés à des niveaux d’exécution ont, au fil des années, obtenu des licences, des maîtrises, des masters ou d’autres qualifications.

Dans certains cas, ces qualifications peuvent être insuffisamment exploitées au regard des missions exercées.

Le problème n’est donc pas nécessairement que les agents soient insuffisamment formés. Il peut résider dans l’écart entre les compétences disponibles et les besoins réels de l’administration.

Un diplômé en informatique affecté à des tâches essentiellement répétitives. Un juriste mobilisé sur des opérations qui utilisent peu son expertise. Un économiste consacré à la compilation manuelle de données. Un ingénieur éloigné des fonctions techniques correspondant à son expérience.

Ces situations, lorsqu’elles existent, ne sont pas seulement frustrantes pour les agents concernés. Elles peuvent aussi représenter un gaspillage de capital humain financé par la collectivité.

L’État a investi dans la formation. L’agent a acquis une qualification. Mais l’organisation ne parvient toujours pas à transformer cette qualification en valeur pour le service public. C’est une forme de capital humain sous-utilisé. Et dans une administration confrontée à la transformation numérique, à la complexification des dossiers et à l’accélération des attentes des citoyens et des entreprises, ce gaspillage devient difficilement acceptable.

Le piège d’une régularisation sans transformation

C’est ici que le projet de loi doit être regardé avec une exigence particulière : reclasser un agent peut être nécessaire, mais reclasser sans réaffecter, c’est risquer de déplacer le problème. Et reclasser sans revoir les missions, les processus et les responsabilités pourrait produire un effet paradoxal : une évolution statutaire et budgétaire sans amélioration correspondante du service public.

Il ne s’agit évidemment pas d’opposer la régularisation à la performance. La justice statutaire et l’efficacité administrative ne sont pas contradictoires. Elles doivent être pensées ensemble.

La question devrait donc être posée pour chaque situation : quelle qualification possède l’agent ? Quelle expérience a-t-il acquise ? Quelles compétences opérationnelles maîtrise-t-il ? Quelle mission exerce-t-il aujourd’hui ? Quelle mission pourrait-il exercer demain ? De quelle formation complémentaire aurait-il besoin ? Et surtout, quel besoin réel de l’administration justifie cette nouvelle affectation ?

Cette approche change la nature de la réforme. On ne parle plus simplement de reclassement. On parle de gestion stratégique des compétences publiques.

Mettre la bonne compétence au bon endroit

L’administration tunisienne n’a pas seulement besoin de recruter. Elle doit d’abord mieux utiliser ce qu’elle possède déjà. Avant de créer un nouveau poste, ne faudrait-il pas vérifier si la compétence nécessaire existe déjà ailleurs dans l’administration ? Avant de lancer une nouvelle formation, ne faudrait-il pas identifier les compétences disponibles mais sous-utilisées ? Avant d’ajouter une nouvelle couche organisationnelle, ne faudrait-il pas regarder où se trouvent les véritables goulots d’étranglement ?

Cela suppose de connaître beaucoup mieux le capital humain disponible. Non pas seulement combien d’agents travaillent dans chaque administration, mais qui sait faire quoi, où, avec quelle expérience, avec quelles compétences numériques et pour quels besoins.

Un référentiel des emplois et des compétences pourrait devenir un véritable outil de décision.

L’objectif ne serait pas de créer une nouvelle couche bureaucratique, ni un énième fichier administratif. Il s’agirait de rapprocher les compétences disponibles des besoins réels et de donner aux responsables publics une vision plus précise de leurs capacités d’action.

On passerait ainsi progressivement d’une administration organisée principalement autour des postes à une administration davantage organisée autour des compétences et des besoins.

La digitalisation peut accélérer le mouvement

La transformation numérique offre ici une opportunité considérable. Les tâches répétitives, la saisie, la circulation physique de documents ou certaines opérations de contrôle et de consolidation peuvent progressivement être automatisées. Mais l’automatisation ne devrait pas avoir pour seul objectif de supprimer des tâches. Elle doit surtout permettre de réaffecter du temps humain vers des missions à plus forte valeur.

Un agent libéré d’une partie de la saisie peut davantage analyser. Un juriste peut consacrer plus de temps à l’interprétation et à la sécurisation des décisions. Un économiste peut travailler sur les données plutôt que sur leur compilation manuelle.

Un informaticien peut contribuer à la transformation des processus au lieu d’être mobilisé sur des tâches sans rapport avec son expertise.

C’est là que la réforme des ressources humaines rejoint directement celle de l’administration.

Le numérique ne doit pas seulement transformer les outils. Il doit transformer l’utilisation des compétences. Mais cette transformation ne se fera pas automatiquement. Elle suppose une formation adaptée, une mobilité mieux organisée et surtout une définition claire des nouvelles missions.

Attention au piège «diplôme = reclassement automatique»

Il faut également éviter un autre écueil. Un diplôme ne constitue pas, à lui seul, une garantie de compétence immédiatement opérationnelle. Certains diplômes peuvent être anciens. Les métiers ont évolué. Les technologies ont changé. Les besoins de l’administration aussi.

La qualification doit donc être considérée comme un élément important de l’évaluation, mais pas comme le seul critère.

Le reclassement ou la réaffectation doivent pouvoir prendre en compte la qualification, l’expérience, les compétences effectivement maîtrisées, les besoins du service et, lorsque cela est nécessaire, une mise à niveau.

Il faut également éviter que la formation ne devienne une simple formalité administrative. Une formation n’a de sens que si elle répond à une mission.

Il ne s’agit pas d’accumuler des certificats. Il s’agit de permettre à un agent de réussir dans une nouvelle fonction.

Le diplôme peut ouvrir une possibilité. La compétence opérationnelle doit permettre de la concrétiser.

La réforme doit être pilotée par les résultats

C’est probablement le point le plus important. Comment saura-t-on que cette politique de réaffectation et de reclassement a fonctionné ?

Pas au seul nombre d’agents reclassés. Pas au nombre de décisions administratives prises. Pas au montant des nouvelles grilles indiciaires. Mais aux résultats produits. Les délais de traitement ont-ils diminué ? Les services ont-ils gagné en capacité ? Les compétences numériques disponibles ont-elles augmenté ? Les postes réellement en tension sont-ils mieux pourvus ? Les agents concernés exercent-ils effectivement des fonctions davantage en rapport avec leurs qualifications et leurs compétences ? Le citoyen bénéficie-t-il d’un meilleur service ?

Voilà les indicateurs qui devraient accompagner la réforme. Une réforme administrative qui ne produit aucune amélioration mesurable du service public reste une réforme de structure.

De la gestion des effectifs à l’ingénierie des compétences

La Tunisie doit désormais changer de logique. Pendant des décennies, la question de la fonction publique a souvent été posée en termes d’effectifs, de recrutements, de départs, de masse salariale et de statuts.

Ces questions restent importantes. Mais elles ne suffisent plus. Le véritable enjeu est celui de la capacité productive de l’administration. Combien de dossiers peut-elle traiter ? Dans quels délais ? Avec quelles compétences ? Avec quels outils ? Avec quelle qualité de décision ? Et avec quelle capacité d’adaptation ?

C’est cette approche qui permettrait de transformer une mesure de régularisation en véritable politique publique.

Le reclassement deviendrait alors non pas une fin, mais le premier acte d’une démarche plus ambitieuse : identifier les compétences, les repositionner, les former, les responsabiliser et mesurer leur contribution.

Le risque serait de manquer une occasion historique

La Tunisie dispose d’un avantage que beaucoup de pays aimeraient avoir : un capital humain important, formé par son système éducatif et déjà présent dans ses institutions.

Le problème n’est donc pas seulement de produire davantage de compétences. Il est de mieux utiliser celles qui existent.

À l’heure où le Plan 2026-2030 appelle à davantage d’efficacité, de transformation numérique et de capacité d’exécution, cette question devient centrale.

Une administration qui recrute de nouvelles compétences tout en sous-utilisant celles qu’elle possède déjà reproduit une contradiction coûteuse.

À l’inverse, une administration capable d’identifier ses talents, de les repositionner et de les faire monter en compétence peut accroître sa capacité d’action sans nécessairement augmenter ses effectifs dans les mêmes proportions.

C’est précisément là que la réforme peut devenir un levier de productivité publique.

La vraie question que le Parlement devrait poser

Le débat parlementaire ne devrait donc pas se limiter à une question statutaire : combien d’agents seront reclassés et à quel grade ? Il devrait poser une question beaucoup plus exigeante : que fera l’administration de ces compétences une fois qu’elles auront été reconnues ? Car la reconnaissance est nécessaire.

La valorisation est souhaitable. Mais la mobilisation est indispensable. Si le reclassement s’arrête au changement de grade et à la revalorisation salariale, l’État aura corrigé une situation statutaire. C’est légitime, mais ce ne sera pas encore une réforme de l’administration.

Si, au contraire, cette reconnaissance s’accompagne d’une identification précise des compétences, d’une réaffectation fondée sur les besoins réels, d’une formation ciblée, d’une transformation des processus et d’une évaluation des résultats, alors la mesure peut changer de nature. Elle ne sera plus seulement une régularisation. Elle deviendra une politique de valorisation du capital humain de l’État.

C’est là que se situe le véritable enjeu. La Tunisie n’a pas nécessairement besoin de créer une nouvelle administration pour faire plus. Elle doit d’abord apprendre à mieux utiliser celle qu’elle possède déjà. Car le problème n’est pas seulement de savoir combien de diplômes l’État peut reconnaître. Il est de savoir combien de compétences il est capable de transformer en capacité d’action. Et au bout du compte, le citoyen ne jugera pas la réforme au nombre de grades reclassés. Il la jugera au nombre de dossiers traités plus vite, de services améliorés et de problèmes enfin résolus.

C’est là que se fera la différence entre une régularisation administrative et une véritable réforme de l’État.

Reconnaître les compétences est une décision. Les mettre au bon endroit est une réforme. En faire des résultats, c’est l’exécution.

* Ingénieur informatique, cadre de banque publique.

L’article Fonction publique | Reclasser les diplômes ou libérer le capital humain de l’État ? est apparu en premier sur Kapitalis.

Quand les Tunisiennes réécrivent Beauvoir

15. August 2026 um 07:47

Le 13 août 2026, la Tunisie a célébré les 70 ans du Code du statut personnel, promulgué le 13 août 1956, quelques mois après l’indépendance et près d’un an avant la proclamation de la République. Tout a été dit sur le caractère exceptionnel de ce texte et sur l’audace de Bourguiba, qui s’est attaqué à des règles que l’on croyait intangibles. Mais cette année, quelque chose trouble la célébration.

Monia Kallel *

Jamais peut-être la fête du 13-Août n’aura suscité autant de controverses. La femme tunisienne est à nouveau sommée de se justifier : sur ses acquis, ses vêtements, son corps. Les gardiens de la morale, de plus en plus décomplexés, ne se contentent plus de regarder : ils prescrivent.
Dans le même temps, les voix qui réclament une révision du CSP se font plus audibles, et de plus en plus radicales. Mais le plus inquiétant n’est peut-être pas que le CSP soit ouvertement remis en question. C’est que la contestation se déplace, gagne du terrain, change de visage — et qu’elle trouve parfois des alliées parmi celles-là mêmes qui ont bénéficié de ses avancées.

Le corps féminin, territoire à surveiller

Il y a d’abord cette campagne virulente autour des vêtements des femmes. Le corps féminin redevient un territoire à surveiller, à commenter, à corriger. On ne dit plus seulement à la femme ce qu’elle doit faire : on lui dit comment elle doit être vue.

Le moralisme se mêle au prosélytisme. On le perçoit aussi dans ces voix qui réclament le retour à ce qui fut, en 1956, l’une des ruptures les plus audacieuses avec la tradition juridique : la polygamie. Celle-ci redevient un sujet de discussion ; même des députés s’en mêlent.

Et puis il y a l’autre front, plus fort encore : celui qui conteste l’égalité dans l’héritage. Là, la situation devient presque vertigineuse. Car ce ne sont pas seulement les adversaires traditionnels des droits des femmes qui la contestent. De nombreux «modernistes», hommes et femmes, s’opposent à cette revendication. Et lorsqu’une responsable féministe affirme que l’égalité dans l’héritage doit désormais être au cœur du combat, elle se retrouve au centre d’une cabale qui dépasse largement la discussion juridique. Voilà le paradoxe.

Les femmes tunisiennes sont légitimement fières du CSP. Elles savent ce qu’il a changé dans leur vie et dans celle de leurs mères et de leurs grands-mères. Elles célèbrent l’audace de Bourguiba lorsqu’il a transgressé, interprété le texte, contextualisé, fait entrer le droit dans une société nouvelle.

Mais lorsqu’il s’agit de l’héritage, lorsqu’il s’agit de franchir un pas de plus, certaines invoquent soudain la règle «claire et nette» du texte religieux. Comme si l’histoire, l’évolution, le temps devaient s’arrêter exactement là où commencent nos hésitations et nos craintes. Comme si la famille tunisienne de 2026 était encore celle de 1956. Elle ne l’est évidemment plus. La structure de la famille a changé. Le rôle économique des femmes a changé. Leur niveau d’instruction, leur accès au travail, leur contribution aux revenus familiaux, leur espérance de vie, leur place dans l’espace public ont changé. La société elle-même a changé.

Pourquoi donc l’histoire serait-elle convoquée pour justifier certaines transgressions et congédiée lorsqu’il faudrait en accomplir une nouvelle ?

C’est peut-être là le paradoxe le plus profond de notre rapport aux droits des femmes. Nous aimons les droits lorsqu’ils nous arrivent sur un plateau d’argent. Nous les célébrons lorsqu’un État les inscrit dans la loi. Nous sommes fières lorsque l’histoire nous les offre. Mais sommes-nous prêtes à nous battre pour ceux qui ne sont pas encore acquis ? C’est une autre affaire.

Des droits jamais vraiment acquis

En 1949, Simone de Beauvoir écrivait : «N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis.» La Tunisie pourrait ajouter aujourd’hui quelque chose à cette phrase. Les droits des femmes sont d’autant plus fragiles lorsqu’ils ont été accordés par un pouvoir qui, même lorsqu’il se voulait progressiste, demeurait un pouvoir masculin.

Le CSP est l’une des grandes réussites de ce que l’on a appelé le féminisme d’État. Mais le féminisme d’État comporte une ambiguïté fondamentale : il peut faire gagner aux femmes plusieurs décennies en quelques années, mais il ne leur apprend pas nécessairement à devenir les sujets politiques de leurs propres droits.

Le CSP de 1956 n’est pas le produit d’une évolution spontanée de la société tunisienne : il est le résultat d’une volonté politique extraordinairement forte. Bourguiba a assumé une lecture politique et réformatrice de l’islam. Et nous continuons à en parler comme si le zaïm était encore là.

C’est peut-être notre problème. Le «sauveur» est une figure tenace. Chez les conservateurs, il prend parfois la forme du religieux qui vient expliquer aux femmes comment être de bonnes musulmanes. Chez les modernistes, il peut prendre celle du dirigeant éclairé qui vient expliquer aux femmes comment être libres. Dans les deux cas, le mécanisme est étrangement proche.

Bourguiba est justement célébré parce qu’il a osé. Mais qui, après Bourguiba, osera ? Et surtout : pourquoi faudrait-il encore attendre qu’un homme ose à notre place ?

C’est ici que la réflexion de Simone de Beauvoir, si précieuse, paraît à la fois prophétique et incomplète.

Il ne suffit pas de rester vigilantes. Il faut devenir actrices de la construction, de la défense et de l’extension de nos droits.
Car un droit que personne ne porte politiquement devient rapidement un droit que d’autres peuvent redéfinir. Et un droit dont les principales bénéficiaires ne se sentent pas responsables peut finir par paraître étranger à celles-là mêmes qu’il protège.

Que sommes-nous prêtes à conquérir ?

Voilà pourquoi la bataille actuelle ne se résume pas au CSP. Le CSP traversera probablement cette tempête. Il a traversé bien d’autres vents contraires. Et l’égalité successorale finira, tôt ou tard, par devenir une réalité, parce que les sociétés changent, parce que les familles changent, parce que les femmes changent, et parce que le droit ne peut indéfiniment prétendre que le monde est demeuré celui d’hier.

La vraie question est ailleurs. Sommes-nous capables de défendre ce que nous avons reçu et de conquérir ce que nous n’avons pas encore reçu ? Sommes-nous capables de passer du statut de bénéficiaires à celui de citoyennes qui savent que les droits ne sont pas des cadeaux ?

Le 13 août ne devrait donc pas être seulement la fête d’une femme à qui l’État a donné des droits. Il devrait être le jour où les Tunisiennes se demandent ce qu’elles sont prêtes à faire pour que ces droits deviennent réellement les leurs. Car il existe une autre manière de perdre ses droits que de les voir supprimer par une loi. C’est de renoncer à les défendre.

Ennahdha peut renaître de plusieurs manières. Ce parti conservateur peut renaître d’une crise politique, d’une crise économique, d’une poussée religieuse. Mais il peut aussi renaître d’une abdication beaucoup plus silencieuse : celle des femmes elles-mêmes.

Après le 13 août, la question n’est plus seulement : que nous a-t-on donné ? Mais : que sommes-nous prêtes à défendre et à conquérir ?

* Ecrivaine.

L’article Quand les Tunisiennes réécrivent Beauvoir est apparu en premier sur Kapitalis.

Budget 2027 | Opération réussie, mais le patient cherche encore son pouls

07. August 2026 um 11:08

Le projet de loi de finances 2027 de la Tunisie avance, comme chaque année, drapé de son vocabulaire propre : trajectoire budgétaire, équilibres macroéconomiques, hypothèses de croissance. Parmi ces chiffres, un seul retiendra l’attention du grand public, parce qu’il est censé résumer tous les autres : +1,9%. C’est le taux de croissance annoncé pour porter le budget de l’année qui vient. Un chiffre sobre, presque discret, qui ne fera pas la une, et c’est bien pour cela qu’il mérite qu’on s’y arrête.

Ilyes Bellagha *

Un pourcentage de croissance nationale ne parle jamais d’un foyer. Il parle d’un agrégat — la somme de tout ce qui se produit dans le pays, exportateurs prospères et petits commerces à l’arrêt confondus, ramenée à une seule ligne. Cette ligne a une vertu et un vice identiques : elle rassure en lissant. Elle additionne la marge d’une entreprise qui exporte et le panier qui rétrécit chaque semaine chez une mère de famille, et en tire une moyenne qui ne ressemble à la vie de personne en particulier.

Or cette croissance de 1,9% doit être mise en regard d’une inflation attendue autour de 5% pour la même période. Un pays qui produit un peu plus de richesse, pendant que les prix montent trois fois plus vite, ne s’enrichit pas : il perd du pouvoir d’achat réel, même si les communiqués officiels parlent, eux, d’une économie «en résilience» ou , mieux, «en croissance». Ajoutons à cela un chômage des jeunes qui dépasse 38%, et l’idée qu’une croissance sous les 2% puisse créer un mouvement sensible dans la vie de ce tiers de la jeunesse relève de la fiction statistique plus que de l’analyse économique.

Rien de tout cela n’est un mensonge à proprement parler. C’est plus subtil, et plus grave : c’est une vérité qui a cessé de regarder ce qu’elle est censée décrire : un processus d’appauvrissement général que rien, pour le moment, ne semble pouvoir arrêter.

Peut-on vivre sans chiffres ?

Il fut un temps où un Tunisien savait que l’année avait été mauvaise sans qu’aucun institut ne le lui confirme. Il le savait au poids du couffin, à la file qui s’allongeait devant la boulangerie, au silence plus lourd dans les cafés, au nombre de mariages reportés dans le quartier. Ce savoir-là n’avait besoin d’aucun médiateur : il naissait directement de l’expérience vécue, lentement, mais il appartenait à celui qui le portait.

Le chiffre est venu s’interposer entre l’homme et sa propre condition. Il ne s’est pas contenté de la mesurer — il a fini par l’arbitrer. Un citoyen peut aujourd’hui sentir sa vie se dégrader et douter malgré tout de sa propre perception, parce que «les chiffres» annoncent une amélioration, qui, à l’analyse, n’en serait finalement pas une. Le rapport entre le sentir et le savoir s’est inversé : ce n’est plus l’expérience qui nourrit le chiffre, c’est le chiffre qui autorise, ou interdit, l’expérience.

Peut-on alors vivre sans chiffres ? Non, évidemment — aucune société complexe ne se gouverne à l’instinct, et le prétendre serait une régression, pas une lucidité. Mais la vraie question n’est pas l’existence du chiffre : c’est sa justesse et sa place dans la hiérarchie du savoir. Est-il un outil au service de ce que les gens vivent, ou est-il devenu le seul juge légitime de ce qu’ils ont le droit de ressentir ? Le glissement s’est fait sans bruit, du chiffre-témoin au chiffre-verdict.

Le jargon comme dissimulation

Foucault l’avait déjà repéré : la statistique n’est pas née pour éclairer les gouvernés, mais pour permettre à l’État de gérer sa population comme on gère un cheptel — natalité, mortalité, rendement. Le mot lui-même le trahit : Statistik, la science de l’État. Le chiffre n’a jamais été un outil démocratique de transparence ; il a toujours été, à l’origine, un instrument de pilotage du haut vers le bas. Ce qui a changé, ce n’est pas sa nature, c’est le discours qui l’accompagne aujourd’hui, celui d’une transparence «partagée avec le citoyen» — alors que le citoyen, précisément, n’en possède ni le code ni la clé.

Le jargon médical fonctionne selon la même logique. Une bosse devient un hématome sous-cutané, une fêlure une fissure corticale : la précision n’est pas fausse, mais elle déplace l’autorité du patient vers celui qui maîtrise le vocabulaire. Le citoyen qui dit «je n’arrive plus à finir le mois» est renvoyé, poliment, à son ignorance des grands équilibres — pendant que le communiqué, avec ses trois chiffres après la virgule, est reçu comme la vérité elle-même.

Le politique n’a donc plus besoin de mentir pour dissimuler une décision : il lui suffit de la formuler dans une langue que le citoyen ne parle pas. Ce n’est plus la censure qui protège l’arbitrage budgétaire, c’est le jargon. On ne cache plus l’information, on la rend techniquement imprenable — comme un dossier médical illisible pour qui n’a pas fait la faculté.

L’opération a réussi

Le budget 2027 sortira du bloc opératoire dans quelques mois, et l’on nous dira, avec la fierté calme des grands communiqués, que la croissance atteindra 1,9%, l’inflation sera contenue et les équilibres financiers de l’Etat plus ou moins préservés. L’opération, en somme, aura parfaitement réussi… dans les limites de ce qui est permis d’espérer ou de prévoir.

Personne, dans le compte-rendu, ne demandera comment ira le patient.

C’est tout le génie du jargon : il permet de déclarer un succès sans jamais croiser le regard de celui qu’on a opéré. Le chirurgien qui annonce que l’opération a réussi ne ment qu’à moitié — techniquement, son geste a été exact, son protocole respecté à la lettre. Il a raison dans sa langue. Il a simplement oublié de vérifier si quelqu’un respirait encore de l’autre côté du drap.

Le +1,9% sera de la même nature : une opération réussie, sur le papier, dans la langue de ceux qui l’ont conduite. Que le patient — cette majorité qui vit dans une tout autre langue, celle du couffin et de la fin de mois — n’en ait pas survécu, cela ne figurera dans aucun rapport, parce que ce n’est simplement pas ce que le rapport a été conçu pour mesurer.

Alors on pourra, comme Pangloss au chevet des ruines, continuer d’affirmer que tout va pour le mieux dans le meilleur des budgets possibles — pendant que le patient, lui, cherche encore son pouls.

* Architecte.

L’article Budget 2027 | Opération réussie, mais le patient cherche encore son pouls est apparu en premier sur Kapitalis.

Palestine. Ces Entreprises qui font honte à la France

24. Juli 2026 um 12:42
Il semble qu’on a beau se cacher derrière des prête-noms bien commodes, on est toujours rattrapé par la vérité du terrain. Devant le silence complice des autorités françaises, ce sont ainsi pas moins de cinq organisations non gouvernementales (ONG) qui…

L’article Palestine. Ces Entreprises qui font honte à la France est apparu en premier sur lecourrierdelatlas.

La ministre des Finances reçoit les responsables des banques et des établissements financiers

30. Juni 2026 um 17:05

La ministre des Finances, Mechket Slama Khaldi, a reçu, mardi 30 juin 2026, au siège du ministère, des directeurs généraux d’institutions bancaires et financières. Au cours de cette réunion, la ministre a rappelé le rôle central du secteur bancaire dans le financement de l’économie nationale. Elle a souligné son importance dans l’accompagnement de l’investissement, la...

L’article La ministre des Finances reçoit les responsables des banques et des établissements financiers est apparu en premier sur Business News.

Retards de paiement : la FTAPME presse l’État de régler les créances des PME

30. Juni 2026 um 10:14

La Fédération tunisienne des artisans et petites et moyennes entreprises (FTAPME) hausse une nouvelle fois le ton. Dans un communiqué publié lundi 29 juin 2026, elle dénonce la persistance des retards de paiement de plusieurs entreprises et établissements publics envers leurs fournisseurs, malgré l’exécution des prestations et le respect des procédures contractuelles. L’organisation estime que...

L’article Retards de paiement : la FTAPME presse l’État de régler les créances des PME est apparu en premier sur Business News.

❌