Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)
Une voiture s’arrête devant une école privée. Un enfant descend, ajuste son cartable et franchit le portail. Ses parents repartent, rassurés de lui offrir les conditions qu’ils jugent favorables à son avenir. Rien, dans cette scène, ne mérite un reproche. Pourtant, elle soulève une question qui dépasse le choix familial : si les futurs dirigeants tunisiens viennent de plus en plus de ces parcours protégés, comment comprendront-ils les difficultés du secteur public qu’ils devront administrer ?
Ce n’est pas une prédiction certaine. C’est une inquiétude qui mérite réflexion. L’enfant habitué très tôt au déplacement en voiture et à une école privée avec son standing construit une représentation du pays à partir de ce qu’il connaît. Comme chacun de nous. Mais lorsqu’on aspire à décider pour les autres, cette connaissance devient une question politique. Comment mesurer le délabrement d’un service dont on n’a jamais dépendu ? Comment entendre la fatigue de ceux qui ne peuvent pas chercher ailleurs une solution ?
Quand le portail devient une frontière
L’école enseigne aussi une manière de vivre ensemble. On y découvre d’autres familles, des difficultés différentes, parfois des réalités que la maison ne permettait pas d’imaginer. Cette rencontre compte. Elle apprend qu’un camarade ne dispose pas nécessairement des mêmes moyens, sans que cela diminue son intelligence ou sa dignité.
N’idéalisons pas l’école publique. Les inégalités peuvent y suivre les frontières des quartiers, des régions et des ressources familiales. Elle porte néanmoins une promesse : permettre aux enfants de partager un espace d’apprentissage sans que leur présence dépende du paiement d’une scolarité.
Lorsque les parcours se séparent trop tôt, les enfants peuvent grandir dans le même pays sans connaître le même quotidien. Certains sont conduits jusqu’au portail ; d’autres doivent composer avec les transports disponibles. Certains trouvent rapidement un soutien supplémentaire lorsqu’une difficulté apparaît, d’autres dépendent davantage des moyens de leur établissement. Ces différences ne décrivent pas chaque élève. Elles montrent cependant combien les possibilités familiales façonnent l’expérience scolaire.
Le danger vient lorsque cette séparation cesse de nous interroger. Un cadre entretenu devient une évidence pour les uns, tandis que les insuffisances finissent par paraître normales aux autres. Nous parlons alors de l’école comme d’une réalité commune, alors que nous ne lui associons plus les mêmes attentes.
Les parents ne doivent pas porter seuls la responsabilité de cette évolution. Certains consentent des sacrifices pour choisir le privé. Leur demander de renoncer à ce qu’ils croient meilleur pour leur enfant serait injuste. Mais une question reste entière : lorsque ceux qui peuvent partir trouvent leur solution, qui maintient l’exigence d’améliorer celle de tous ?
Ce que les dossiers ne racontent pas
Un futur responsable pourra lire des rapports sur l’état des établissements publics. Il disposera de chiffres, de diagnostics, de programmes de rénovation. Tout cela est nécessaire. Pourtant, un dossier ne dit pas entièrement ce que signifie apprendre dans un lieu qui donne le sentiment d’être oublié.
Une difficulté d’entretien peut sembler secondaire autour d’une table de réunion. Pour l’élève qui la retrouve chaque matin, elle accompagne toute la journée. Pour le parent qui réclame une amélioration, elle devient parfois une succession de démarches, d’attentes et de réponses incertaines. Le problème matériel finit par toucher la confiance.
Il serait absurde d’exiger que chaque dirigeant ait personnellement vécu toutes les situations qu’il doit comprendre. On peut approcher une expérience qui n’est pas la sienne. Encore faut-il écouter sans croire que l’on sait déjà. Accepter surtout que sa propre existence ne représente pas celle du pays.
Le confort peut rendre cet effort moins spontané. Lorsqu’une difficulté a toujours trouvé une réponse grâce à un paiement, à un déplacement ou à une aide disponible, on risque de penser que les solutions sont accessibles à tous. On conseille alors de mieux s’organiser. Mais comment choisir quand les possibilités manquent ?
Cette incompréhension peut être polie, même bien intentionnée. Elle produit malgré tout des décisions éloignées des besoins. Une procédure paraît simple à celui qui possède du temps et un moyen de transport. Elle devient lourde pour celui qui doit interrompre son travail ou multiplier les trajets.
Voilà pourquoi le délabrement du secteur public dépasse les bâtiments. Il atteint la relation avec les citoyens. À force de devoir s’adapter aux insuffisances, certains peuvent finir par comprendre que leur fatigue et leur temps comptent moins.
Le confort ne doit pas devenir une mesure du pays
Un enfant n’est pas coupable des conditions favorables dans lesquelles il grandit. Un ancien élève du privé peut défendre sincèrement l’école publique. Avoir fréquenté celle-ci ne garantit, à l’inverse, ni la probité ni l’attention aux plus modestes. Les parcours éclairent les personnes, ils ne permettent pas de les juger à l’avance.
La question concerne plutôt la fermeture possible des milieux dirigeants. Si ceux qui accèdent aux responsabilités ont fréquenté des établissements semblables, rencontré les mêmes cercles et connu des facilités comparables, leurs échanges peuvent confirmer une vision limitée de la société.
Ce qui leur est familier prend alors l’apparence du bon sens. Les difficultés extérieures deviennent moins compréhensibles. Pourquoi cette famille ne change-t-elle pas d’école ? Pourquoi ne cherche-t-elle pas une autre solution ? Parce qu’elle n’en a peut-être pas les moyens. Cette réponse est simple, mais elle peut rester invisible depuis une existence où le choix a toujours été possible.
La voiture illustre cette distance. Celui qui est conduit d’un lieu à l’autre voit la rue sans nécessairement connaître les contraintes de ceux qui l’attendent, la traversent ou y cherchent leur transport. Ce n’est pas une faute. Cela devient toutefois une limite lorsqu’on prétend organiser les déplacements de tous.
Les citoyens ne devraient pas avoir à émouvoir leurs dirigeants pour obtenir un service convenable. Un responsable doit considérer une école publique dégradée comme un problème qui le concerne, même si ses enfants étudient ailleurs.
Le mot «élite» mérite donc d’être interrogé. Désigne-t-il ceux qui disposent des meilleurs moyens, ou ceux qui savent mettre leurs compétences au service du pays ? L’aisance et la facilité de parole ne suffisent pas. Une société perd beaucoup lorsqu’elle confond les signes de la distinction avec la capacité de comprendre.
Retrouver un pays que l’on partage
Opposer les enfants du public à ceux du privé serait une impasse. Ils n’ont pas organisé cette séparation. Ils ne doivent pas en hériter comme d’une hostilité. Nous devrions plutôt chercher à multiplier les occasions de rencontre, autour d’activités culturelles, sportives ou de projets communs, sans transformer les uns en visiteurs et les autres en objets de découverte.
Mais ces échanges ne remplaceront jamais la réparation de l’école publique. Il faut lui rendre des conditions de travail qui inspirent confiance : un entretien sérieux, des moyens pédagogiques adaptés, une attention au travail des enseignants. Les discours sur sa mission ne suffisent pas lorsque son quotidien dément les promesses.
Les futurs responsables devraient également apprendre à connaître les services publics autrement que par une visite préparée. Écouter les élèves, les familles et les personnels demande du temps. Il faut rester assez longtemps pour comprendre les difficultés qui reviennent, puis suivre ce que deviennent les engagements pris.
Il faut aussi que les parcours publics puissent conduire aux responsabilités. Une école qui accueille sans ouvrir de perspectives laisse s’installer une séparation inquiétante entre ceux qui apprennent à choisir et ceux qui apprennent à accepter.
Je reviens à cet enfant devant son portail. Je souhaite qu’il garde ses chances, mais qu’il sache combien d’autres enfants en attendent encore. S’il gouverne demain, cette conscience devra accompagner ses compétences.
Voulons-nous une école publique convenable pour les enfants des autres, ou une école à laquelle nous confierions les nôtres ? Cette question engage déjà notre manière de préparer les dirigeants de demain.
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