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On apprend aux enfants à partir, qui prépare les parents à rester ?

27. Oktober 2026 um 08:18

On félicite les jeunes qui quittent la Tunisie pour étudier ou travailler ailleurs. On débat de leurs chances et de ce que le pays perd. Mais derrière chaque départ, des parents doivent réinventer leur quotidien. Leur peine n’est ni un reproche ni une faiblesse à corriger.

Coraline Bourdageau *

À l’aéroport, les papiers et les valises occupent les dernières minutes. On recommande d’appeler à l’arrivée, on sourit pour la photo, puis l’enfant disparaît derrière le contrôle des passeports. Le départ est réussi. Il faut maintenant rentrer.

Sur le chemin du retour, la voiture est plus silencieuse. À la maison, une place reste libre à table, la porte ne s’ouvre plus le soir. Il y a moins de linge à laver, moins de repas à préparer, plus personne à qui demander : «Tu rentres à quelle heure ?» Des détails, dira-t-on. Une vie de famille en est faite.

En Tunisie, les projets d’études et de travail à l’étranger occupent les conversations. On parle de visas, de salaires et d’avenir. Parfois, toute une famille a participé au projet : des parents ont économisé, cherché des informations, renoncé à des dépenses pour permettre à leur enfant de saisir une chance qu’ils n’avaient pas eue eux-mêmes.

Ceux qui ont œuvré pour ce départ sont parfois ceux qui souffrent le plus de l’absence qui suit. Comment se plaindre d’une réussite à laquelle on a tant contribué ? Notre idée du «bon parent» contient une exigence contradictoire : tout faire pour que son enfant puisse partir, puis prouver son amour en n’en souffrant pas.

Au fil de mes années d’accompagnement, j’ai souvent entendu cette phrase : «Il va bien, il est heureux, je devrais être contente.» La tristesse est déjà jugée. Ces parents ne se demandent pas seulement comment vivre l’éloignement. Ils se reprochent de le vivre mal.

L’entourage ajoute, sans mauvaise intention : «Tu dois être fière»; «C’est pour son avenir»; «Vous allez enfin profiter». Ces paroles veulent consoler, mais elles peuvent faire taire. Elles rappellent les bonnes raisons du départ, que personne ne contestait. Les parents savent que leur enfant a besoin d’avancer. C’est pour cela qu’ils l’ont aidé.

La fierté ne rend pourtant pas l’absence moins douloureuse. On peut se réjouir d’un contrat signé à l’étranger et trouver le dîner bien long le soir même. On peut vouloir que sa fille réussisse loin de soi sans cesser de souhaiter la voir pousser la porte à l’improviste. Ces sentiments n’ont rien d’incompatible.

Ce qui change ne se limite pas à la distance. Pendant vingt ans, parfois davantage, être parent a donné un rythme à la maison et une place évidente dans le quotidien de quelqu’un. Puis l’enfant prend ses décisions, trouve ses solutions. Il n’appelle plus pour tout raconter. C’est une bonne chose : devenir autonome, c’est aussi ne plus avoir besoin de ses parents à chaque instant.

On mesure rarement ce que cette réussite demande à ceux qui l’ont rendue possible. Le parent n’a pas perdu son enfant. Il a perdu une certaine manière d’être avec lui. Les conversations spontanées deviennent des appels à organiser. Les fêtes dépendent des billets d’avion et des congés. La présence, autrefois ordinaire, devient un événement.

Le couple se retrouve parfois devant une question laissée de côté : que faire de ces heures autrefois organisées autour des enfants ? Une vie familiale a changé de forme. Il faut du temps pour retrouver ses repères.

Quand l’enfant part à l’étranger, une incertitude s’ajoute : ce départ est-il provisoire ? Une formation peut devenir un emploi, puis une installation durable. Les parents encouragent cette progression tout en voyant s’éloigner la perspective d’un retour. Le débat public parle de fuite des compétences, d’économie, d’avenir du pays. Ces sujets comptent. Mais ils ne disent rien des dimanches où l’on attend un appel ni des fêtes où quelqu’un manque.

Il serait injuste de généraliser. Certains parents accueillent le départ avec soulagement, d’autres retrouvent vite un équilibre. Une tristesse qui s’installe, qui empêche de dormir ou qui amène des idées sombres doit être confiée sans attendre à un médecin. Mais une peine ordinaire n’a pas besoin d’être transformée en problème à résoudre.

On propose vite des voyages, des activités, des projets. Tout cela peut aider. Encore faut-il laisser aux parents le temps de dire ce qu’ils traversent. Une question suffirait : «Et toi, comment vis-tu son départ ?» Puis écouter, sans répondre à leur place.

Les parents ont, eux aussi, une responsabilité : ne pas faire de leur tristesse une dette pour leurs enfants. Partir n’est pas trahir. Les jeunes n’ont pas à limiter leur avenir pour protéger ceux qu’ils aiment. Mais leur liberté ne devrait pas imposer le silence à ceux qui restent. On peut soutenir un départ sans être obligé d’en célébrer chaque conséquence.

Nous avons raison de défendre la liberté des jeunes de partir. Mais à force de parler de ceux qui franchissent les frontières, nous oublions ceux qui rentrent chez eux. La réussite d’un départ ne devrait pas se mesurer au silence des parents qui restent.

 * Accompagnement des adultes dans les périodes de changement de vie.

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