L’ingénieur environnemental et climatologue Hamdi Hached a révélé que des températures record et sans précédent ont été enregistrées récemment en Méditerranée, un nouvel indicateur reflétant l’accélération du changement climatique et ses impacts négatifs sur cette région réputée pour son climat tempéré.
Dans une déclaration faite ce lundi 8 juin 2026 à l’émission Ahla Sbah sur Mosaique FM, M. Hached a confirmé qu’à la fin du mois de mai, une hausse exceptionnelle des températures a été observée. En Méditerranée occidentale, la température de l’eau a atteint 5 degrés Celsius au-dessus des normales saisonnières, et jusqu’à 6 degrés Celsius dans d’autres zones, dépassant ainsi toutes les moyennes saisonnières habituelles. Ce qui ne manquera pas d’avoir des impacts négatifs sur la biodiversité marine, mais pas seulement.
Hamdi Hached a expliqué que le véritable problème réside dans le moment où survient cette vague de chaleur marine : «Il ne s’agit pas d’un phénomène normal compte tenu des manifestations environnementales et atmosphériques extrêmes qu’elle peut engendrer, d’autant plus qu’elle a été enregistrée si tôt dans l’année, au mois de mai, alors que des phénomènes similaires et extrêmes sont généralement observés au plus fort de l’été, en juillet et août.»
Les déclarations de l’expert du climat sont parfaitement cohérentes avec les dernières données scientifiques publiées le 30 mai 2026 par le Service Copernicus de surveillance du milieu marin (CMEMS), relevant de l’Union européenne (UE), qui évoquent une hausse significative des températures de surface de la mer sur de vastes zones s’étendant de l’Atlantique Nord-Est à la Méditerranée occidentale. Ce phénomène marin a coïncidé avec une vague de chaleur précoce et intense qui a touché plusieurs pays d’Europe occidentale ces derniers jours.
D’après les cartes issues d’une analyse satellitaire détaillée, de fortes anomalies de température ont été observées, dépassant de 5 degrés Celsius les moyennes de référence dans certaines régions.
L’Association tunisienne pour la science participative (TunSea) a signalé la présence de la méduse boussole sur les côtes tunisiennes. Sa piqûre est généralement considérée comme moins dangereuse que celle de la méduse violette ou orange (Pelagia noctiluca), très présente sur nos côtes.
La méduse boussole (Chrysaora hysoscella), également appelée acalèphe rayonnée, est une espèce très reconnaissable à ses longs tentacules et ses motifs en forme de « V » brun rayonnant depuis le centre de son ombrelle, évoquant une boussole. Elle est particulièrement surveillée en Méditerranée, où son observation est rare, notamment le long des côtes espagnoles, françaises, italiennes et grecques, lorsque des variations des courants océaniques et des conditions météorologiques le permettent.
Sa taille varie généralement entre 10 et 30 centimètres de diamètre, mais peut exceptionnellement atteindre 60 centimètres.
Sa piqûre est généralement considérée comme moins dangereuse que celle de la méduse violette ou orange (Pelagia noctiluca), très présente sur les côtes tunisiennes, mais elle peut tout de même provoquer une sensation de brûlure ou une douleur d’intensité variable selon les personnes.
Suite à l’observation de la méduse boussole, TunSea a lancé un appel à la population afin de la photographier et de vérifier les marques sur son ombrelle, d’enregistrer son lieu et date d’observation, et d’estimer sa taille. L’objectif est d’aider les chercheurs à suivre la biodiversité marine et à identifier les espèces rares ou nouvellement découvertes dans les eaux tunisiennes.
La Ligue tunisienne pour la défense des droits humains (LTDH) a dénoncé l’émission de mandats de dépôt contre plusieurs élèves pour fraude aux examens, préconisant plutôt des sanctions éducatives et disciplinaires en lieu et place de l’emprisonnement.
Dans un communiqué publié ce lundi 8 juin 2026, la Ligue a expliqué que la lutte contre la fraude ne devait pas reposer sur une approche punitive conduisant à l’exclusion des élèves, soulignant que les peines de prison ne constituent pas une solution efficace et ont des conséquences psychologiques et sociales contre-productives.
L’organisation a souligné que la tricherie compromet l’intégrité du système éducatif et doit être combattue. Cela requiert toutefois un cadre juridique respectueux des droits de l’enfant et garantissant la proportionnalité entre la faute et la sanction.
Par ailleurs, la LTDH a appelé à un dialogue national en vue de réformer le système d’évaluation et d’examen et de garantir un soutien psychologique aux élèves.
Rappelons que le parquet près le Tribunal de première instance de Siliana avait émis, la semaine dernière, des mandats de dépôt à l’encontre de neuf élèves, âgés de 18 et 19 ans, pour tricherie lors des épreuves du baccalauréat dans un lycée de Bouarada.
Cette décision intervient en application du décret relatif à la répression de la fraude dans les examens nationaux, d’autant que les élèves ont été pris en flagrant délit avec des kits oreillettes, a expliqué une source judiciaire citée par l’agence Tap.
Pour définir les piliers fondamentaux de la stratégie nationale de lutte contre le gaspillage alimentaire en Tunisie, l’Institut national de la consommation (INC) a organisé un premier atelier le 3 juin 2026 et s’apprête à organiser deux autres ateliers les 10 juin et 17 juin 2026.
Le premier atelier, qui a réuni plusieurs représentants de la société civile aux côtés d’experts, était consacré à la finalisation du diagnostic et à l’identification des priorités stratégiques. Le deuxième et le troisième permettront de formuler les principes clés et les mécanismes opérationnels convenus, d’élaborer un plan de mise en œuvre et de mettre en place un mécanisme de suivi et d’évaluation de son application.
Perte annuelle estimée à 570 millions de dinars
En mai 2024, Darine Doggui, directrice ds recherches et analyses à l’INC, a confirmé que le gaspillage alimentaire en Tunisie représente 5 % des dépenses mensuelles des ménages et une perte annuelle à l’économie estimée à 570 millions de dinars.
Lors du Symposium national sur l’agriculture, consacré à la «Sécurité alimentaire face aux changements climatiques», Mme Doggui a indiqué qu’une famille tunisienne moyenne gaspille 42 kilogrammes de pain par an, soit environ 900 000 miches par jour (113 000 tonnes), pour une valeur de près de 300 000 dinars par jour et de 100 millions de dinars par an.
Les familles gaspillent également 6,5 % des légumes qu’elles achètent, 10 % des céréales et des pâtes, et 16 % du pain.
Par ailleurs, Mme Doggui a révélé que le gaspillage alimentaire des familles pendant le Ramadan concerne notamment les plats cuisinés (66,6 %), le pain (46 %), les sucreries (20 %) et les fruits (30 %).
Mohamed Chokri Rejeb, directeur général de l’INC a déclaré à l’agence Tap que «le gaspillage alimentaire représente un véritable fléau aux conséquences multiples, posant un défi économique, environnemental et social majeur au pays.»
Il a souligné que la poursuite des efforts de réduction du gaspillage alimentaire exigeait le développement de nouvelles méthodes et actions dans le cadre d’une stratégie nationale de réduction du gaspillage alimentaire, accompagnée d’un plan d’action concret et réalisable et d’un plan de communication destiné à tous les groupes et acteurs concernés et utilisant des méthodes de communication modernes.
Pression sur l’économie et épuisement des ressources
Le responsable a expliqué que des millions de tonnes d’aliments encore consommables sont perdues ou jetées chaque année tout au long de la chaîne alimentaire, de la production agricole à la consommation des ménages, insistant sur le fait que ce phénomène engendre des pertes considérables pour l(économie nationale et exerce une pression insoutenable sur les ressources naturelles du pays.
Le directeur général de l’INC a souligné que la production d’aliments gaspillés et non consommés entraîne un épuisement gratuit des terres, de l’eau et de l’énergie, et contribue également à des émissions inutiles de gaz à effet de serre.
La mise en œuvre de mesures décisives pour réduire le gaspillage est essentielle à la préservation des ressources naturelles, de plus en plus rares, a-t-il insisté, et d’ajouter : «La Tunisie souffre actuellement d’un stress hydrique sévère. Chaque litre d’eau utilisé pour produire des aliments et qui finit à la poubelle représente une ressource précieuse et irremplaçable.»
La réduction de ces pertes est devenue une nécessité urgente pour soutenir l’économie nationale, d’autant plus que le gaspillage alimentaire est coûteux pour tous les acteurs de la filière, des agriculteurs et fabricants aux distributeurs et, en fin de compte, au consommateur final.
Maîtriser ce phénomène permettrait donc d’améliorer la gestion des ressources et de renforcer la compétitivité des secteurs agricole et agroalimentaire tunisiens.
Étapes clés de l’élaboration de la stratégie
M. Rejeb a passé en revue plusieurs mesures clés mises en œuvre ces dernières années par l’INC. Ces mesures comprenaient l’estimation de l’ampleur du gaspillage afin de mesurer précisément le phénomène et d’identifier les principaux outils d’action.
Des campagnes de sensibilisation et d’éducation ont été organisées, à destination des enfants comme des adultes, afin d’inculquer dès le plus jeune âge une culture du respect des ressources. Ces campagnes comprenaient également la mobilisation et la participation, par le biais d’ateliers et de séminaires, afin d’impliquer et de fédérer les acteurs économiques et sociaux.
Parallèlement, une charte de lutte contre le gaspillage alimentaire a été signée, témoignant de l’engagement collectif de diverses parties prenantes à promouvoir une consommation plus responsable.
Ces programmes ont abouti au lancement, en février 2025, de la Stratégie nationale de réduction du gaspillage alimentaire, sous l’égide du ministère du Commerce et du Développement des exportations et en coopération avec l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).
La réunion de lancement de la stratégie s’est tenue le 28 octobre 2025, en présence des membres du comité de pilotage, composé de représentants des ministères, des organismes administratifs et des organisations de la société civile œuvrant pour la réduction du gaspillage alimentaire.
La deuxième réunion du Comité de pilotage s’est tenue le 13 mai 2026. Cette réunion était consacrée à l’examen du rapport préliminaire sur le diagnostic du gaspillage alimentaire en Tunisie, au recueil des observations et recommandations des différentes parties prenantes, à l’approbation des orientations générales et à la discussion des prochaines étapes, notamment celles relatives à l’organisation d’ateliers stratégiques.
L’Agence de promotion de l’investissement extérieur (Fipa Tunisia), sous l’égide du ministère de l’Économie et de la Planification, organise le 22e Tunisia Investment Forum (TIF) les 25 et 26 juin 2026 à Gammarth, dans la banlieue nord de Tunis, sous le slogan «Tunisie : Dynamique renouvelée, nouvelles opportunités».
Ce forum sera l’occasion du lancement de la Plateforme de l’Investisseur, qui sera présentée aux participants à cette occasion. Elle vise à simplifier les procédures et constitue une nouvelle étape vers l’amélioration du climat des affaires et des investissements en Tunisie. Ce forum bisannuel mettra en lumière les réformes économiques en cours dans le pays, les priorités du Plan national de développement 2026-2030, ainsi que la place de la Tunisie dans les chaînes de valeur mondiales et sa position de porte d’entrée stratégique vers le continent africain.
Participation de haut niveau
Ce forum, organisé en partenariat avec la Banque africaine de développement (BAD), devrait réunir environ 1 000 participants, parmi lesquels un groupe de décideurs, d’investisseurs et de partenaires internationaux.
La cérémonie d’ouverture se déroulera en présence du ministre de l’Économie et de la Planification, Samir Abdelhafidh, et du président de l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (Utica), Samir Majoul, ainsi que de représentants de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf), du président de la Confédération nationale des employeurs du Sénégal (CNUES), Adama Lam, de l’homme d’affaires nigérian Aliko Dangote et du président du Groupement du Patronat Francophone (GPF), Jean-Loup Blachier.
La première journée sera également l’occasion de récompenser l’excellence en matière d’investissement étranger par la remise des Prix du Forum d’investissement de Tunisie 2026, dans le but d’honorer les entreprises étrangères qui ont contribué efficacement au développement économique et à l’innovation, et qui ont choisi la Tunisie comme destination d’investissement durable.
Renforcement de la compétitivité
La première séance plénière du forum aura pour thème «Renforcer la compétitivité de la Tunisie : réformes et opportunités». Elle sera présidée par le ministre de l’Économie et de Planification, avec la participation du gouverneur de la Banque centrale de Tunisie, Fethi Zouhair Nouri, du PDG de Nexus Auto Electric, Adel Ben Khaled, et de représentants de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (Cnuced).
La troisième séance sera l’occasion de présenter plusieurs grands projets publics, notamment celui de Cité médicale Aghlabide à Kairouan, un projet cher au président de la république Kaïs Saïed et qui tarde à trouver des financements conséquents.
Tunisie, porte d’entrée vers l’Afrique
La deuxième session plénière, qui aura pour thème «Tunisie : porte d’entrée vers l’Afrique», sera présidée par le ministre du Commerce et du Développement des exportations, Samir Abid. Elle examinera les mécanismes permettant de faire de la Tunisie une plaque tournante stratégique pour les entreprises étrangères orientées vers les marchés africains.
Cette session accueillera Anis Jaziri, président du Tunisia Africa Business Council (TABC) et Aslam Berrejeb, président de la Confédération tunisienne des entreprises citoyennes (Conect), qui présenteront l’expérience tunisienne en Afrique. Participeront également Nacef Belkhiria, président du Conseil des chambres mixtes, et un représentant de la Banque africaine d’import-export (Afreximbank) en Afrique du Nord.
Par ailleurs, le forum proposera une série d’ateliers et de sessions parallèles consacrés aux opportunités d’investissement dans les secteurs à forte valeur ajoutée, notamment les composants automobiles, le textile et l’habillement, l’agroalimentaire et l’entrepreneuriat féminin.
Ces ateliers offriront aux investisseurs étrangers implantés en Tunisie un espace d’échange privilégié pour partager leurs réussites et leurs perspectives d’avenir.
Partenariats internationaux
Le programme du forum comprend également des séminaires spécialisés organisés en collaboration avec des organisations internationales, notamment un séminaire de la BAD sur le thème «Opportunités d’affaires avec les banques multilatérales de développement» et un séminaire de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) intitulé «Les Tunisiens de l’étranger : une infrastructure stratégique pour l’investissement et le financement du développement».
Ces initiatives ouvrent de nouvelles perspectives pour l’intégration des talents tunisiens expatriés dans la nouvelle dynamique économique du pays.
Il convient de noter que la Tunisie a attiré plus de 838 millions de dinars d’investissements étrangers au cours du premier trimestre de cette année et prévoit d’en attirer 4 milliards d’ici la fin de l’année.
Pour son dernier match de préparation à la Coupe du monde du football prévue du 11 juin au 19 juillet 2026 aux Etats-Unis, au Canada et au Mexique, la Tunisie a perdu face à la Belgique (0-5), samedi dernier, mais cette lourde défaite, qui a mis le groupe face à ses insuffisances, doit être considérée pour ce qu’elle est : un faux pas qui doit être rapidement oublié et dépassé.
Latif Belhedi
Car même si elle ne compte pas aujourd’hui de grands joueurs, l’équipe de Tunisie a toujours su faire bonne figure lors des grands rendez-vous, en puisant dans son esprit de groupe, sa discipline tactique et son héritage footballistique de plus de quatre décennies, où les éclats ne manquent pas même si les déboires sont également assez nombreux.
Les petits enfants de Tarak Dhiab, Hamadi Agrebi et Ali Kaabi, qui avaient réalisé la première victoire africaine en Coupe du Monde, en Argentine, en 1978, contre le Mexique (3-1), aborderont la septième participation tunisienne et troisième consécutive au Mondial avec la même détermination à faire honneur à leur statut de grands d’Afrique et du Monde arabe.
Partageant le record arabe de participations au Mondial avec l’Arabie Saoudite et le Maroc, la sélection tunisienne caresse néanmoins le rêve de franchir le premier tour, un cap qu’elle n’a jamais atteint malgré les ambitions grandissantes et les efforts consentis par plusieurs générations de footballeurs.
Six éditions, 3 victoires, 5 nuls et 10 défaites
Voici par ailleurs les résultats des Aigles de Carthage lors des 6 précédentes éditions :
Argentine 1978 : victoire face au Mexique (3-1) ; défaite contre la Pologne (0-1) et match nul face à l’Allemagne, championne du monde en titre (0-0).
France 1998 : défaites contre l’Angleterre (0-2) et la Colombie (0-1), et match nul face à la Roumanie (1-1).
Corée du Sud et Japon 2002 : match nul contre la Belgique (1-1) et défaites face au Japon (0-2) et à la Russie (0-2).
Allemagne 2006 : match nul contre l’Arabie Saoudite (2-2) et défaites face à l’Espagne (1-3) et à l’Ukraine (0-1).
Russie 2018 : victoire contre le Panama (2-1) et défaites face à l’Angleterre (1-2) et à la Belgique (2-5).
Qatar 2022 : match nul face au Danemark (0-0), victoire historique face à la France (1-0) et défaite contre l’Australie (0-1).
Rompre avec la culture de la défaite
La Tunisie parviendra-t-elle enfin à surmonter cette barrière psychologique qui l’accompagne depuis toutes ses précédentes participations, briser la malédiction des éliminations au premier tour et atteindre pour la première fois de son histoire le deuxième tour, dans un groupe comprenant également les Pays-Bas, le Japon et la Suède ? C’est tout le mal que l’on souhaite aux protégés de Sabri Lamouchi dont la prise en main tardive des destinées techniques de l’équipe ne saurait justifier d’autres lourdes défaites comme celle subie il y a trois jours en amical face à la Belgique (0-5).
En recevant hier, dimanche 7 juin 2026, au Palais de Carthage, les coéquipiers de Hannibal Mejbri, avant leur départ pour l’Amérique, le président de la république Kaïs Saïed a déclaré que «le temps de la participation pour la participation est révolu» et appelé le groupe à faire preuve d’un esprit de défi et d’une volonté de victoire. Tout en rappelant que «la culture de la défaite est plus grave que la défaite elle-même» dans tous les domaines, le chef de l’Etat a exhorté les joueurs à entamer la compétition «avec une détermination sans faille et un esprit conquérant». Leur premier match face à la Suède (Groupe F), à l’Estadio Monterrey au Mexique, le 15 juin 2026, à 19h00 (heure locale), est très attendu par les supporters des Aigles de Carthage, qui espèrent un sursaut des coéquipiers de Ellyes Skhiri.
Depuis mai 2024, le Koweït mène une campagne de déchéance de la nationalité qui concerne principalement des femmes mariées à des Koweïtiens et plus généralement des personnes naturalisées de longue date. La tendance n’a fait que s’accélérer depuis le début de la guerre d’Iran et un climat de suspicion s’abat actuellement sur tous les pays du Golfe à tel point que les observateurs craignent pour la cohésion sociale de ces pays. Seul le Sultanat d’Oman semble tirer son épingle du jeu. (Photo : Des responsables koweïtiens inspectent les dégâts à l’intérieur d’un terminal de l’aéroport international de Koweït, à la suite d’une attaque de drones et de missiles, à Koweït City, le 3 juin 2026, attribuée aux groupes chiites irakiens).
Imed Bahri
Selon The Economist, les Koweïtiens redoutent désormais le jeudi, jour où l’émir Mechaal al-Ahmad al-Jaber al-Sabah publie la liste des citoyens déchus de leur nationalité.
Selon les organisations de défense des droits humains, près de 70 000 personnes, ainsi que leurs familles –soit environ 16% de la population koweïtienne– se sont vus retirer leur citoyenneté depuis mai 2024.
La perte de leur citoyenneté les prive d’accès à des emplois dans la fonction publique, aux soins de santé gratuits, au droit de posséder un logement et au droit de gérer une entreprise. Les Koweïtiens témoignent que l’oppression est devenue si intense que certains se sont même suicidés.
Le magazine britannique souligne que le Koweït n’est pas un cas isolé. Les États du Golfe sont confrontés à une situation stratégique précaire : l’Iran et ses milices en Irak leur lancent des missiles, le contrôle du détroit d’Ormuz par Téhéran entrave les exportations de pétrole et de gaz, tandis que la protection américaine semble de moins en moins fiable. Le modèle du Golfe lui-même paraît également menacé par la guerre.
Au prétexte de la guerre, certains pays ont imposé des mesures d’urgence s’apparentant à la loi martiale. Des dizaines de milliers de personnes ont perdu leur nationalité ou ont été expulsées. Plus de 1 000 personnes ont été arrêtées dont des expatriés aux Émirats arabes unis accusés d’avoir filmé des attaques de missiles.
En avril, le Koweït a durci ses critères d’obtention de la nationalité. Cheikh Meshaal a qualifié cette mesure d’«assainissement national».
The Economist rapporte que les États du Golfe ont traité leurs populations chiites comme une cinquième colonne. Les Émirats, qui accueillent des centaines de milliers d’Iraniens, ont fermé leurs hôpitaux, leurs écoles et leurs clubs aux résidents iraniens qui ont également été interdits de retour.
«Nous avons un besoin urgent de main-d’œuvre, compte tenu de l’exode des étrangers pendant la guerre», déclare un membre de la famille princière koweïtienne. Un responsable de la sécurité, mécontent, déclare plus crûment : «C’est comme si un cancer s’était propagé au Koweït, nous sommes tous suspects».
Avant même la guerre, cheikh Meshaal avait déjà abandonné le statut de démocratie exceptionnelle du Koweït parmi les États autoritaires du Golfe. En mai 2024, le Parlement élu, dont l’existence remonte à 1938, a été suspendu. Depuis, le gouvernement gouverne par décrets. De plus, son emprise s’est considérablement renforcée depuis le début du conflit. Les émissions de débat télévisé ont été interdites et les diwaniyas, les forums de discussion traditionnels du Koweït, ont été fermées. Les restrictions imposées aux médias s’étendent même aux groupes WhatsApp de trois personnes ou plus. Les élections municipales ont été annulées. «Nous sommes devenus une dictature», déplore un universitaire.
Pays riches, peu peuplés avec un faible taux de natalité
Le magazine britannique rapporte que certains analystes de la sécurité du Golfe craignent que cette purge ne déstabilise les petits États de la région. Il s’agit de pays riches, peu peuplés et affichant un faible taux de natalité, dominés par leurs voisins plus puissants : l’Iran, l’Irak et l’Arabie saoudite. Parmi les personnes déchues de leur nationalité figurent des femmes étrangères mariées à des Koweïtiens, des dirigeants de compagnies pétrolières, des banquiers et l’ambassadeur du Koweït au Royaume-Uni.
Les critères de révocation de la citoyenneté, en constante évolution, suscitent de vives inquiétudes. «Pourquoi devrais-je sacrifier ma vie pour un pays qui ne fait que m’aliéner ?», s’est interrogé un militant de la société civile apatride. Un général à la retraite, qui avait mobilisé les Koweïtiens contre l’invasion irakienne de 1991, a acquiescé : «Je ne suis pas sûr que tout le monde se battrait pour le pays aujourd’hui».
Les chiites sommés de prouver leur loyauté
The Economist rapporte que les pressions exercées depuis longtemps sur les chiites et les résidents iraniens ont ravivé des tensions sectaires qui s’étaient apaisées. Les Émirats arabes unis ont fermé des mosquées chiites et arrêté des dizaines de chiites, dont au moins deux responsables, accusés d’appartenir à un groupe terroriste chiite.
Nombreux sont les chiites qui tentent de prouver leur loyauté en remplaçant leurs profils sur les réseaux sociaux par des photos de leurs dirigeants et en abandonnant les imposantes bagues en argent qui symbolisent leur allégeance. Mais en vain. Un officier koweïtien de haut rang affirme que des centaines de chiites ont été rétrogradés au sein des services de sécurité.
À ces pressions exercées par les dirigeants contre les chiites dans leur propre pays s’ajoute l’attrait croissant d’un Iran de plus en plus affirmé. La communauté chiite de Bahreïn a organisé des cérémonies de deuil en hommage à l’ayatollah Ali Khamenei, ancien guide suprême iranien. Les musulmans chiites traditionnels, partisans de la séparation de la religion et de la politique, déplorent l’influence prépondérante des militants pro-iraniens.
Oman demeure une exception parmi les États du Golfe, cherchant à coopérer avec l’Iran et à renforcer ses relations avec ce pays. Il aspire également à se joindre à l’Iran pour imposer des droits de douane aux navires transitant par le détroit d’Ormuz. Oman est le seul État du Golfe à proposer des vols quotidiens vers l’Iran.
L’ère de Dubaï est révolue au profit de celle de Mascate
Son ministre des Affaires étrangères Badr al-Boussaïdi a été également le seul parmi ses collègues du Golfe à signer le registre de condoléances ouvert par l’ambassade d’Iran après le décès de Khamenei. Oman espère tirer profit de sa position, étant l’un des deux seuls États du Golfe à ne pas dépendre entièrement du détroit et remplacer les Émirats arabes unis comme principale porte d’entrée commerciale de la région. L’afflux d’expatriés, notamment iraniens, renforce son attrait. Bien que son système politique demeure autoritaire, contrairement à d’autres régimes, il évite les politiques identitaires.
La bourse omanaise a surperformé le marché régional l’an dernier. Un négociant iranien en café, qui a récemment transféré son siège régional à Mascate, la capitale, a déclaré : «L’ère de Dubaï est révolue. Désormais, c’est Oman qui est leader».
La modernité politique européenne, en proclamant la liberté, a ouvert malgré elle une contradiction immense. Elle a parlé de l’homme abstrait, du citoyen, de la raison, du contrat social, mais elle a longtemps oublié que la moitié de l’humanité n’était pas admise dans cette abstraction. C’est dans cette faille que s’est engouffrée la pensée féministe naissante : non pas pour demander une faveur, mais pour rappeler à la modernité ses propres promesses.
Zouhaïr Ben Amor *
L’histoire de l’émancipation des femmes en Europe et en Amérique n’est pas une marche tranquille vers la lumière. Elle ressemble plutôt à une longue lutte contre l’évidence fabriquée, contre cette idée si ancienne qu’elle finit par paraître naturelle : l’homme serait né pour commander, la femme pour obéir ; l’homme pour penser l’universel, la femme pour habiter le particulier ; l’homme pour la cité, la femme pour la maison. Pendant des siècles, cette répartition n’a pas seulement organisé les familles, elle a structuré le droit, la religion, l’école, le travail, la politique, la langue et même l’imaginaire amoureux. La domination masculine n’a pas seulement enfermé les femmes dans des rôles sociaux ; elle a produit un monde où ces rôles semblaient aller de soi.
Pourtant, à partir du XVIIᵉ siècle, puis surtout avec les Lumières, une question commence à fissurer l’ordre ancien : si les hommes naissent libres et égaux en droits, pourquoi cette égalité s’arrêterait-elle devant les femmes ?
La modernité politique européenne, en proclamant la liberté, a ouvert malgré elle une contradiction immense. Elle a parlé de l’homme abstrait, du citoyen, de la raison, du contrat social, mais elle a longtemps oublié que la moitié de l’humanité n’était pas admise dans cette abstraction. C’est dans cette faille que s’est engouffrée la pensée féministe naissante : non pas pour demander une faveur, mais pour rappeler à la modernité ses propres promesses.
Quand les Lumières oublient les femmes
Le paradoxe des Lumières est là : elles ont donné aux femmes des armes intellectuelles tout en refusant souvent de leur reconnaître une pleine égalité. La raison, l’autonomie, l’éducation, le progrès, les droits naturels : tous ces mots pouvaient servir à libérer les femmes. Mais dans la pensée dominante, ils restaient fréquemment réservés aux hommes.
Rousseau, par exemple, pouvait défendre l’éducation d’Émile à l’autonomie tout en assignant Sophie à la douceur, à la modestie et au service de l’homme. La femme devait être formée non pour elle-même, mais pour plaire, accompagner, consoler, élever les enfants. La philosophie de la liberté gardait donc, au cœur d’elle-même, un espace de servitude domestique.
C’est précisément contre cette incohérence que Mary Wollstonecraft publie en 1792 A Vindication of the Rights of Woman. Son argument est d’une force décisive : si les femmes paraissent frivoles, faibles ou dépendantes, ce n’est pas par nature, mais parce qu’on les a élevées ainsi. L’infériorité féminine n’est pas une vérité biologique ; elle est le résultat d’une organisation sociale et éducative. Wollstonecraft réclame pour les femmes une éducation rationnelle, capable de les rendre indépendantes, responsables et dignes d’être considérées comme des êtres moraux complets (Wollstonecraft, 1792). Avec elle, la question féminine sort du registre de la plainte privée pour devenir une question politique : on ne peut pas fonder une société libre sur l’ignorance organisée d’une moitié de ses membres.
La Révolution française donne à cette contradiction une intensité spectaculaire. On proclame les droits de l’homme et du citoyen, mais les femmes restent exclues de la citoyenneté politique.
Olympe de Gouges répond en 1791 par sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, dont la formule célèbre — «la femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits» — retourne le langage révolutionnaire contre son propre oubli. Mais la Révolution, qui avait ouvert l’espace public aux femmes dans les clubs, les cortèges et les débats, referme rapidement la porte. Olympe de Gouges est guillotinée en 1793. Les clubs féminins sont interdits. La citoyenneté moderne naît donc en partie d’une exclusion : l’universel est proclamé, mais il reste masculin.
Du droit d’apprendre au droit de voter
Au XIXᵉ siècle, l’émancipation féminine s’organise autour de deux grandes revendications : l’accès à l’éducation et l’accès aux droits civils et politiques. L’une ne va pas sans l’autre. Une femme privée d’instruction demeure dépendante ; une femme instruite mais privée de droits reste une mineure sociale.
Dans les sociétés européennes et américaines, le Code civil, les normes familiales et les traditions religieuses enferment encore largement les femmes dans l’obéissance au père puis au mari. La femme mariée ne dispose pas pleinement de ses biens, de son corps, de ses enfants ni de son travail. Elle existe juridiquement à travers l’homme.
C’est dans ce contexte que John Stuart Mill publie en 1869 The Subjection of Women. Son texte est fondamental parce qu’il inscrit l’égalité des sexes dans la logique libérale de la liberté individuelle. Pour Mill, la subordination des femmes n’est pas seulement injuste pour elles ; elle est nuisible à toute la société. Une société qui empêche la moitié de ses talents de se développer se prive elle-même d’intelligence, d’énergie et de progrès. Mill compare la domination masculine à une survivance archaïque, incompatible avec les principes modernes de liberté et d’égalité (Mill, 1869). Sa pensée donne une légitimité philosophique puissante aux mouvements suffragistes.
Le combat pour le vote devient alors l’un des grands symboles de l’émancipation. Aux États-Unis, la convention de Seneca Falls en 1848 marque un moment fondateur. Les militantes y affirment que les femmes doivent être reconnues comme citoyennes à part entière. En Grande-Bretagne, les suffragistes puis les suffragettes multiplient pétitions, campagnes, manifestations, désobéissance civile, parfois au prix de la prison et de la violence policière. Leur lutte montre que le droit de vote n’est pas simplement un bulletin déposé dans une urne ; il signifie l’entrée des femmes dans la définition même de la loi. Voter, c’est ne plus seulement subir l’ordre social, c’est participer à sa fabrication.
Mais cette conquête est lente. La Nouvelle-Zélande accorde le droit de vote aux femmes en 1893, les États-Unis en 1920, le Royaume-Uni progressivement entre 1918 et 1928, la France seulement en 1944. Ce décalage rappelle une chose essentielle : les démocraties occidentales ont longtemps été des démocraties incomplètes. Elles pouvaient célébrer la souveraineté du peuple tout en excluant les femmes de ce peuple politique. Le suffrage féminin n’est donc pas une simple réforme ; il est une correction tardive d’une contradiction fondatrice.
Le travail, le corps et la sortie du destin domestique
Le XXᵉ siècle déplace la question féminine vers d’autres terrains : le travail, le corps, la sexualité, la famille, la représentation culturelle. Les deux guerres mondiales jouent ici un rôle ambigu. Elles obligent les femmes à entrer massivement dans des espaces de production, à remplacer les hommes mobilisés, à tenir des usines, des administrations, des services. Mais une fois la guerre terminée, les sociétés tentent souvent de les renvoyer vers le foyer, comme si leur présence dans le monde du travail n’avait été qu’une parenthèse patriotique. L’émancipation avance ainsi par secousses : la nécessité ouvre des portes que l’ordre social essaie ensuite de refermer.
C’est après la Seconde Guerre mondiale que Simone de Beauvoir donne au féminisme l’une de ses formulations les plus décisives. Dans Le Deuxième Sexe, publié en 1949, elle écrit : «On ne naît pas femme : on le devient.» Cette phrase n’est pas un slogan superficiel, mais une révolution philosophique. Beauvoir distingue le donné biologique de la construction sociale. Le féminin n’est pas une essence éternelle ; il est produit par l’éducation, les mythes, les institutions, les attentes masculines, les récits religieux et littéraires. La femme a été constituée comme «Autre», c’est-à-dire comme être défini par rapport à l’homme, tandis que l’homme s’est posé comme sujet universel (Beauvoir, 1949).
Avec Beauvoir, l’émancipation ne consiste plus seulement à obtenir des droits semblables à ceux des hommes. Elle consiste aussi à déconstruire les images, les normes, les pièges invisibles qui fabriquent la féminité comme destin. Car on peut donner le vote aux femmes tout en continuant à leur apprendre qu’elles doivent être discrètes, disponibles, séduisantes, maternelles, patientes, sacrificielles. On peut leur ouvrir les universités tout en les jugeant coupables si elles négligent la maison. On peut leur reconnaître une liberté abstraite tout en contrôlant leur corps. C’est pourquoi les féminismes du XXᵉ siècle s’intéressent autant à la vie intime qu’à la vie publique. La famille, le mariage, la maternité, la contraception, l’avortement, la sexualité deviennent des enjeux politiques.
Les années 1960 et 1970 marquent alors une nouvelle vague. Aux États-Unis, en France, en Italie, en Allemagne, dans les pays nordiques, des mouvements féministes contestent la domination masculine dans toutes ses dimensions. Ils réclament l’égalité salariale, le droit à la contraception, le droit à l’avortement, la reconnaissance du viol comme crime, la lutte contre les violences conjugales, l’accès réel aux responsabilités professionnelles et politiques. Le slogan «le privé est politique» résume cette transformation. Il signifie que ce qui se passe dans la maison, dans le couple, dans la chambre, dans la maternité, n’est pas extérieur à la politique. La domination ne vit pas seulement dans les parlements ; elle vit aussi dans les gestes quotidiens.
Des droits formels à l’égalité réelle
À partir de la fin du XXᵉ siècle, les sociétés européennes et américaines disposent progressivement d’un cadre juridique beaucoup plus égalitaire. Les femmes votent, étudient, travaillent, divorcent, possèdent, dirigent, créent, écrivent, gouvernent. Dans plusieurs pays, les lois reconnaissent l’égalité professionnelle, sanctionnent le harcèlement, protègent la liberté reproductive, organisent la parité ou encouragent la présence des femmes dans les institutions. Il serait injuste de nier l’ampleur du chemin parcouru. En quatre siècles, les femmes sont passées, dans une grande partie de l’Occident, du statut de mineures sociales à celui de citoyennes reconnues.
Mais l’égalité juridique n’épuise pas la question. Une société peut proclamer l’égalité et produire encore de l’inégalité par ses habitudes, ses hiérarchies, ses représentations. Les femmes peuvent avoir les mêmes diplômes que les hommes et se heurter au plafond de verre. Elles peuvent travailler autant et gagner moins. Elles peuvent être libres en droit et menacées dans la rue, au travail ou dans le couple. Elles peuvent accéder à l’espace public et y subir une violence symbolique ou numérique destinée à les faire taire. L’émancipation change alors de nature : il ne s’agit plus seulement de conquérir des droits absents, mais de rendre effectifs des droits déjà proclamés.
C’est ici que les analyses contemporaines du genre deviennent importantes. Joan W. Scott a montré que le genre n’est pas seulement une différence entre hommes et femmes, mais une manière d’organiser le pouvoir, de classer les rôles, de donner une signification politique aux corps (Scott, 1986). Autrement dit, l’inégalité ne repose pas uniquement sur des lois injustes ; elle repose aussi sur des catégories mentales. Le masculin est souvent associé à l’autorité, à la rationalité, à la force, à la décision ; le féminin à l’émotion, au soin, à la dépendance, à la beauté. Tant que ces associations continuent à structurer l’école, les médias, le langage, l’entreprise et la famille, l’égalité reste fragile.
Le féminisme contemporain a aussi élargi son regard. Il ne parle plus seulement de « la femme » comme si toutes les femmes vivaient la même expérience. Les mouvements issus des femmes noires américaines, des femmes immigrées, des femmes ouvrières, des minorités sexuelles, ont rappelé que l’oppression peut se croiser avec la race, la classe, la religion, l’origine, l’orientation sexuelle ou le handicap. Une femme bourgeoise blanche du XIXᵉ siècle ne vivait pas la même condition qu’une femme esclave, domestique, ouvrière ou colonisée. L’histoire de l’émancipation occidentale elle-même doit donc être lue avec prudence : elle a produit de grandes avancées, mais elle a parfois oublié celles qui ne correspondaient pas au modèle dominant de la femme instruite, blanche et européenne.
Les mouvements récents, notamment autour de la dénonciation des violences sexuelles et du harcèlement, ont montré que la question féminine n’appartient pas au passé. Elle revient sous d’autres formes, dans les entreprises, les universités, les réseaux sociaux, les industries culturelles, la politique. Les femmes ne demandent plus seulement à entrer dans les institutions ; elles demandent que ces institutions cessent de fonctionner selon des codes masculins impunis. L’émancipation devient alors une transformation de la culture elle-même. Il ne suffit pas qu’une femme puisse occuper une place ; il faut que cette place ne soit pas construite contre elle.
Une victoire inachevée
Ce que les quatre derniers siècles nous enseignent, c’est que l’émancipation des femmes n’a jamais été offerte. Elle a été pensée, écrite, criée, organisée, payée. Elle a été portée par des philosophes, des écrivaines, des ouvrières, des militantes, des juristes, des enseignantes, des journalistes, des anonymes. Elle a avancé grâce à des livres, des procès, des manifestations, des grèves, des campagnes, des lois, mais aussi grâce à des gestes plus silencieux : une fille qui entre à l’université, une femme qui refuse un mariage imposé, une mère qui apprend à sa fille qu’elle n’est pas née pour se diminuer, une salariée qui réclame son salaire, une victime qui parle.
L’émancipation féminine est donc l’une des grandes aventures morales de la modernité. Elle oblige les sociétés démocratiques à se regarder sans complaisance. Car une démocratie ne se mesure pas seulement à ses élections, mais à la manière dont elle traite celles et ceux qui furent longtemps tenus à l’écart de la parole publique. L’égalité entre les femmes et les hommes n’est pas une question secondaire, ni une mode, ni une guerre des sexes. Elle touche au cœur même de la justice. Elle demande si nous acceptons encore qu’un être humain voie son avenir limité par son corps, son sexe ou les attentes héritées de la tradition.
Le statut actuel des femmes en Europe et en Amérique est sans doute le plus égalitaire que ces sociétés aient connu dans leur histoire. Mais cette égalité reste travaillée par des contradictions. Les droits peuvent reculer. Les libertés reproductives peuvent être contestées. Les violences peuvent se déplacer. Les stéréotypes peuvent survivre sous des formes modernes. La domination masculine n’est plus toujours explicite ; elle devient parfois polie, managériale, médiatique, algorithmique, esthétique. Elle ne dit plus nécessairement «tu n’as pas le droit » ; elle dit parfois «ce n’est pas pour toi», «tu n’es pas assez disponible», «tu es trop ambitieuse», «tu es trop âgée», «tu n’es pas assez séduisante», «tu déranges».
C’est pourquoi l’émancipation n’est pas un chapitre clos. Elle est une vigilance. Elle exige de relire les philosophes, de corriger les institutions, d’interroger les habitudes, de transmettre autrement. Elle ne cherche pas à inverser la domination, mais à rendre possible une humanité moins mutilée. Car la domination masculine n’a pas seulement privé les femmes de liberté ; elle a aussi appauvri les hommes en les enfermant dans des modèles de force, de silence et de pouvoir. Libérer les femmes, c’est donc libérer la société entière d’une vieille fiction : celle qui prétend que l’humanité aurait besoin d’un sexe pour commander et d’un autre pour servir.
L’émancipation de la femme est finalement l’histoire d’un passage : de la femme définie par l’homme à la femme définie par elle-même ; de la dépendance prescrite à l’autonomie conquise ; de la présence tolérée à la citoyenneté pleine ; du silence imposé à la parole légitime. Cette histoire n’est ni linéaire ni terminée. Mais elle a déjà transformé en profondeur l’idée même de justice. Et peut-être est-ce là son apport le plus précieux : elle nous rappelle qu’aucune société ne devient libre en laissant dans l’ombre la moitié de ses visages.
* Universitaire.
Bibliographie
Beauvoir, Simone de. Le Deuxième Sexe. Paris, Gallimard, 1949.
Mill, John Stuart. The Subjection of Women. Londres, Longmans, Green, Reader and Dyer, 1869.
Scott, Joan W. “Gender: A Useful Category of Historical Analysis.” The American Historical Review, 1986.
Wollstonecraft, Mary. A Vindication of the Rights of Woman. Londres, J. Johnson, 1792.