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Eclairage – Le retour du roi dollar : quand les monnaies vacillent et que la Tunisie retient son souffle

24. Juni 2026 um 06:08

Dans les souks de Tunis, dans les usines de Sfax, dans les bureaux des exportateurs du Sahel ou dans les salles de marché de New York, un même phénomène invisible relie aujourd’hui des millions de destins. Ce phénomène n’a ni visage ni drapeau. Il s’appelle le dollar.

Depuis plusieurs mois, alors que les conflits géopolitiques se multiplient, que les économies avancées peinent à retrouver leur rythme d’avant-crise et que les promesses d’un monde multipolaire se heurtent aux réalités des marchés, le billet vert effectue un retour spectaculaire. Comme un souverain que l’on croyait affaibli et dont les adversaires annonçaient la chute imminente, le dollar reprend sa place au centre du jeu.

Au même moment, le yen japonais s’effondre à des niveaux qui rappellent les heures les plus critiques de l’histoire monétaire contemporaine. L’euro vacille sans s’écrouler. Les marchés émergents s’inquiètent. Les matières premières hésitent. Et les banques centrales du monde entier scrutent avec anxiété les moindres déclarations de la Réserve fédérale américaine.

Derrière ces mouvements techniques se cache en réalité une immense histoire humaine : celle des rapports de force, des peurs collectives, des erreurs de politique économique et des espoirs de croissance. Une histoire qui concerne également la Tunisie, même si elle se joue à plusieurs milliers de kilomètres de ses frontières.

Quand la confiance change de camp

L’économie mondiale repose sur une matière première plus rare encore que le pétrole : la confiance. Les marchés financiers ne récompensent pas uniquement les performances économiques. Ils récompensent surtout la crédibilité. Ils investissent là où ils pensent que les institutions restent solides, où les règles sont prévisibles et où les autorités monétaires paraissent capables de tenir leurs engagements.

Pendant une bonne partie de l’année 2025, cette confiance semblait s’éroder à l’égard des États-Unis. Le dollar reculait. Les investisseurs évoquaient les déficits budgétaires américains, l’endettement colossal de Washington, les tensions politiques internes et l’émergence progressive de nouveaux pôles économiques capables, pensait-on, de contester l’hégémonie américaine.

Les discours sur la dédollarisation se multipliaient. Les BRICS multipliaient les annonces. La Chine renforçait l’internationalisation du yuan. Certains analystes parlaient déjà d’un « monde post-dollar ».

 

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L’Histoire, cependant, aime rarement les prophéties définitives. Quelques mois plus tard, les capitaux affluent de nouveau vers les États-Unis. Le dollar se redresse. Les investisseurs révisent leurs anticipations.

Pourquoi ? Parce qu’une conviction s’impose progressivement : la Réserve fédérale semble déterminée à reprendre le contrôle de l’inflation, quitte à ralentir l’économie. Et dans le monde de la finance, la détermination est souvent récompensée.

Kevin Warsh ou le retour de la vieille école

L’arrivée de Kevin Warsh à la tête de la Réserve fédérale marque un changement de climat intellectuel. Depuis la crise financière de 2008, les banques centrales sont devenues les véritables chefs d’orchestre des économies modernes. Elles ont injecté des milliers de milliards de dollars dans les systèmes financiers, maintenu des taux d’intérêt proches de zéro et soutenu les marchés lors des crises successives.

Cette période a donné naissance à une génération entière d’investisseurs convaincus que les banques centrales interviendraient toujours pour éviter les turbulences majeures. L’économiste américain Hyman Minsky aurait sans doute reconnu ici son célèbre paradoxe : plus une période de stabilité dure longtemps, plus elle encourage la prise de risque excessive qui finit par produire l’instabilité.

Aujourd’hui, le vent semble tourner. Kevin Warsh appartient à une tradition monétaire plus classique. Une tradition héritée des années Volcker, lorsque la lutte contre l’inflation primait sur toute autre considération. Son message est simple : la stabilité des prix n’est pas négociable. Cette posture rassure les investisseurs internationaux. Elle redonne au dollar son statut de valeur refuge. Mais elle crée aussi des secousses considérables dans le reste du monde.

Le Japon face au crépuscule d’un modèle

Aucun pays ne ressent aujourd’hui ces secousses avec autant de violence que le Japon. Le yen évolue désormais à des niveaux qui auraient semblé impensables il y a encore quelques années. Pour comprendre l’ampleur du phénomène, il faut revenir sur une singularité japonaise. Depuis l’éclatement de sa bulle immobilière au début des années 1990, le Japon lutte contre un mal étrange : la stagnation économique chronique.

Pendant plus de trente ans, les autorités ont tenté de stimuler l’activité par tous les moyens possibles : dépenses publiques massives, taux d’intérêt nuls, injections monétaires gigantesques.

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Cette stratégie a permis d’éviter l’effondrement. Mais elle a aussi créé une dépendance. Aujourd’hui, lorsque les taux américains remontent tandis que les taux japonais demeurent extrêmement faibles, les investisseurs n’hésitent pas. Ils empruntent en yens à faible coût pour investir en dollars à rendement supérieur. C’est le célèbre carry trade.

Le problème est que cette mécanique finit par affaiblir continuellement la monnaie japonaise. Or un yen trop faible cesse progressivement d’être un avantage. Les importations deviennent plus coûteuses. L’énergie se renchérit.

Le pouvoir d’achat des ménages diminue. L’inflation importée s’accélère. Ce qui apparaissait hier comme une stratégie de soutien à la compétitivité se transforme peu à peu en menace pour la stabilité économique. Le Japon découvre aujourd’hui qu’il est parfois plus difficile de sortir d’une politique monétaire exceptionnelle que de l’adopter.

L’Europe ou l’art de subir

L’Europe se retrouve dans une situation différente mais tout aussi inconfortable. L’euro résiste mieux que le yen. Pourtant, cette résistance ne doit pas masquer une réalité préoccupante. Le continent européen traverse une phase de doute historique. La croissance est faible. La productivité progresse lentement. Les investissements industriels migrent parfois vers des régions plus attractives. Les tensions énergétiques persistent. La concurrence américaine et chinoise s’intensifie.

Dans ce contexte, la Banque centrale européenne marche sur une corde raide. Trop de rigueur monétaire risque d’étouffer l’activité. Trop de souplesse risque d’affaiblir davantage la monnaie unique. L’Europe semble condamnée à naviguer entre deux dangers.

Cette situation rappelle les analyses de l’économiste Dani Rodrik sur les contraintes imposées par la mondialisation financière : les États disposent de moins en moins de liberté pour mener des politiques économiques totalement autonomes. L’Europe en offre aujourd’hui une démonstration grandeur nature.

Une guerre des monnaies qui ne dit pas son nom

Les économistes parlent souvent de guerre commerciale. Ils parlent moins de guerre monétaire. Pourtant, celle-ci n’a jamais réellement disparu. Chaque décision prise par une banque centrale modifie les rapports de force mondiaux. Chaque variation importante du dollar redistribue les cartes de la compétitivité internationale. Chaque mouvement de taux provoque des transferts massifs de capitaux. Les monnaies sont devenues les armes silencieuses de la mondialisation. Elles ne détruisent pas des infrastructures. Elles ne déplacent pas des armées. Mais elles peuvent fragiliser des économies entières. Lorsque le dollar monte fortement, ce sont des milliers d’entreprises dans les pays émergents qui voient leurs charges financières augmenter.

Ce sont des millions de consommateurs qui paient plus cher leur énergie ou leurs produits importés. Ce sont parfois des gouvernements qui découvrent soudainement que leur dette extérieure devient plus lourde à porter.

La Tunisie face au retour du dollar fort

Pour la Tunisie, ce retour du dollar intervient à un moment particulièrement sensible. L’économie nationale reste confrontée à plusieurs défis simultanés : croissance modérée, pression sur les finances publiques, besoins de financement élevés et vulnérabilité aux chocs extérieurs. Dans un tel contexte, la remontée du dollar agit comme une onde de choc discrète mais profonde. Le pétrole, les céréales, de nombreuses matières premières stratégiques et une partie importante du commerce international continuent d’être facturés en dollars. Chaque appréciation du billet vert accroît mécaniquement le coût de ces importations.

Pour le citoyen tunisien, cette réalité peut sembler abstraite. Pourtant, elle finit souvent par se traduire dans le prix des produits de consommation, dans les coûts de transport ou dans les dépenses énergétiques. L’effet n’est pas toujours immédiat. Mais il existe. Et il s’accumule. Plus encore, un dollar fort complique la gestion macroéconomique. La Banque centrale de Tunisie doit préserver la stabilité monétaire tout en évitant un ralentissement excessif de l’activité. Les autorités budgétaires doivent financer les besoins de l’État dans un environnement international plus exigeant. Les entreprises doivent composer avec des coûts d’importation plus élevés. Les ménages, eux, subissent indirectement les répercussions de ces ajustements.

Le privilège exorbitant du dollar

L’ancien ministre français des Finances, Valéry Giscard d’Estaing, parlait déjà dans les années 1960 du « privilège exorbitant » du dollar. L’expression demeure d’une actualité frappante. Les États-Unis sont pratiquement le seul pays capable de financer durablement ses déficits dans sa propre monnaie tout en attirant l’épargne mondiale.

Cette situation confère à Washington un pouvoir unique. Le dollar n’est pas seulement une monnaie. C’est une institution mondiale. C’est une réserve de valeur. C’est un instrument de puissance. C’est aussi un baromètre de la peur. Chaque fois que les incertitudes augmentent, le monde retourne vers lui. Comme un réflexe collectif. Comme une habitude profondément enracinée dans l’architecture financière internationale.

Quand le billet vert rappelle qui commande

Au fond, l’histoire du dollar et du yen n’est pas seulement une histoire de marchés financiers. C’est l’histoire d’un monde qui cherche encore son nouvel équilibre. Depuis quinze ans, beaucoup annoncent l’avènement d’un ordre économique multipolaire. Cette évolution est réelle. Les puissances émergentes prennent davantage de place. Les BRICS gagnent en influence. La Chine affirme ses ambitions. Mais les événements récents rappellent une vérité souvent oubliée : lorsqu’une tempête financière menace, les investisseurs continuent de chercher refuge sous le même parapluie : le dollar.

Pour la Tunisie, comme pour de nombreux pays émergents, cette réalité impose prudence, vigilance et anticipation. Car derrière les écrans des salles de marché, derrière les graphiques et les indices, se joue quelque chose de beaucoup plus concret : le coût de notre énergie, le prix de nos importations, la stabilité de notre monnaie et, finalement, le pouvoir d’achat des citoyens.

Le dollar vient une nouvelle fois de rappeler au monde qu’il demeure le cœur battant du système financier international. Et lorsque ce cœur accélère, c’est toute l’économie mondiale qui change de rythme.

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG

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Les laboratoires privés d’analyses médicales au bord de l’asphyxie financière, la Cnam en cause

23. Juni 2026 um 11:17

La tension monte dans le secteur des analyses médicales privées en Tunisie. La syndicat tunisien des biologistes privés a alerté sur une crise financière « sans précédent » qui menace directement la continuité de l’activité des laboratoires, en raison des retards accumulés dans le paiement des prestations par la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam). Dans...

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Décryptage – La Banque centrale face au choix impossible

22. Juni 2026 um 06:00

« Les banques centrales sont comme les médecins de l’économie : lorsqu’elles réussissent, personne ne les remarque ; lorsqu’elles échouent, tout le monde les accuse ». Cette formule, souvent reprise dans les cercles financiers, résume parfaitement le destin des autorités monétaires contemporaines. Invisibles dans les périodes de stabilité, elles deviennent les cibles privilégiées des critiques dès que les prix s’emballent, que la croissance ralentit ou que le chômage s’installe.

Aujourd’hui, la Réserve fédérale américaine, la célèbre Fed, se retrouve une nouvelle fois au centre de cette contradiction. Derrière les conférences de presse soigneusement scénarisées, derrière les graphiques colorés et les discours pesés au gramme près, se joue une bataille autrement plus importante : celle de sa crédibilité, de son indépendance et, finalement, de sa capacité à arbitrer entre deux maux dont aucun ne peut être véritablement accepté.

Car l’époque n’est plus celle des certitudes. Dans un monde traversé par les crises géopolitiques, les guerres commerciales, les fractures sociales, les tensions énergétiques et les bouleversements technologiques, les banques centrales, toutes – y compris la BCT – avancent désormais comme des funambules. À chaque pas, elles risquent de tomber d’un côté ou de l’autre du précipice. Elles sont, plus que jamais, sur le fil du rasoir.

Quand les mots deviennent un instrument de politique monétaire

Autrefois, les banques centrales parlaient peu. Elles cultivaient même une certaine opacité, convaincues que le mystère renforçait leur autorité. Cette époque semble appartenir à un autre siècle. Aujourd’hui, la communication est devenue un outil aussi important que le taux directeur lui-même. Chaque conférence de presse de la Fed est disséquée par les marchés mondiaux. Chaque phrase est analysée, interprétée, parfois surinterprétée. Les investisseurs cherchent dans le moindre mot un indice sur les décisions futures. Une simple nuance de langage peut provoquer des milliards de dollars de mouvements sur les marchés financiers.

Mais derrière cette volonté affichée de transparence se cache une réalité plus profonde. La Fed ne communique pas seulement pour expliquer ses décisions. Elle communique parce qu’elle ressent le besoin de défendre sa légitimité. Depuis la crise financière de 2008, puis la pandémie, puis le retour brutal de l’inflation, les critiques se sont multipliées. Certains l’accusent d’avoir créé des bulles spéculatives géantes. D’autres lui reprochent d’avoir laissé l’inflation s’installer. D’autres encore estiment qu’elle a favorisé Wall Street davantage que l’économie réelle.

La communication est ainsi devenue une forme de bouclier institutionnel. Plus les critiques augmentent, plus la banque centrale éprouve le besoin de justifier ses choix. Car derrière les débats économiques se profile une menace autrement plus sérieuse : celle de voir son indépendance remise en cause.

La crédibilité : le véritable capital d’une Banque centrale

Contrairement aux entreprises, les banques centrales ne produisent ni voitures, ni téléphones, ni services marchands. Leur principal actif est immatériel. Cet actif s’appelle la confiance. Une banque centrale efficace n’est pas seulement celle qui agit. C’est celle dont les décisions sont crues.

Lorsque les citoyens croient qu’elle luttera contre l’inflation, ils adaptent spontanément leurs comportements. Les entreprises limitent leurs hausses de prix. Les salariés modèrent leurs revendications salariales. Les investisseurs évitent les comportements spéculatifs excessifs.

L’essentiel de la politique monétaire moderne repose donc sur les anticipations. Or, lorsqu’une banque centrale perd sa crédibilité, ce mécanisme se dérègle. L’histoire économique regorge d’exemples dramatiques. De l’Amérique latine des années 1980 à certaines économies émergentes plus récentes, la perte de confiance dans les autorités monétaires a souvent conduit à des épisodes inflationnistes destructeurs.

C’est précisément ce spectre qui hante aujourd’hui les grandes banques centrales, notamment occidentales. Après avoir injecté des milliers de milliards de dollars dans l’économie mondiale durant les crises successives, elles savent qu’elles marchent désormais sur une ligne extrêmement étroite.

Le dilemme infernal : combattre l’inflation ou protéger l’emploi

Toute la difficulté réside dans une question apparemment simple. Faut-il privilégier la stabilité des prix ou l’emploi ? Sur le papier, la réponse semble évidente : il faut les deux. Dans la réalité, les choses sont infiniment plus complexes. Lorsque l’inflation augmente, la banque centrale relève ses taux d’intérêt.

Cette hausse renchérit le crédit, freine la consommation, ralentit l’investissement et réduit progressivement la demande. Les prix finissent par se stabiliser. Mais ce traitement produit également des effets secondaires. Les entreprises investissent moins. Les recrutements ralentissent. Le chômage progresse. L’activité économique perd de sa vigueur.

À l’inverse, lorsque la banque centrale soutient fortement l’économie par des taux faibles, elle stimule la croissance et l’emploi mais prend le risque d’alimenter les tensions inflationnistes. Ainsi, chaque décision ressemble à un arbitrage douloureux. La Fed ne choisit jamais entre le bien et le mal. Elle choisit entre deux souffrances.

Pourquoi les banques centrales redoutent davantage l’inflation

À première vue, cette préférence peut sembler injuste. Après tout, le chômage détruit des vies. Il fragilise les familles. Il nourrit les tensions sociales. Il peut même compromettre durablement les perspectives d’une génération entière. Pourquoi alors les banques centrales semblent-elles souvent plus préoccupées par l’inflation ?

La réponse est d’abord politique. Un chômeur souffre profondément, mais son malheur reste individuel. L’inflation, elle, touche simultanément toute la population. Chaque passage à la caisse devient un rappel permanent de la hausse des prix. Chaque facture d’électricité, chaque plein de carburant, chaque achat alimentaire transforme une abstraction économique en expérience quotidienne.

L’inflation possède donc une visibilité politique considérable. Elle nourrit rapidement le mécontentement populaire. Elle fragilise les gouvernements. Elle alimente les mouvements protestataires. Elle remet en question la crédibilité des institutions. Pour une Banque centrale, laisser s’installer une inflation durable revient souvent à signer son propre procès public.

 

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Le chômage, même élevé, peut être attribué à des facteurs structurels, à la mondialisation, aux mutations technologiques ou aux tensions géopolitiques. L’inflation, en revanche, est presque toujours perçue comme un échec monétaire.

Le piège de la règle de Taylor

Pour justifier leurs décisions, les banques centrales invoquent fréquemment des règles théoriques. Parmi elles figure la célèbre règle de Taylor. Cette approche suggère qu’une banque centrale doit réagir plus fortement aux dérapages inflationnistes qu’aux fluctuations du chômage.

Pendant longtemps, cette doctrine a constitué une sorte de boussole intellectuelle. Mais les crises récentes ont révélé ses limites. Car les modèles économiques sont construits à partir du passé. Or le monde actuel est devenu extraordinairement imprévisible. Les pandémies paralysent les chaînes d’approvisionnement. Les guerres bouleversent les marchés énergétiques. Les tensions géopolitiques fragmentent le commerce mondial. Les changements climatiques affectent la production agricole. Les modèles traditionnels peinent à intégrer cette accumulation de chocs. La politique monétaire devient alors autant un exercice de jugement qu’un exercice de calcul.

Une leçon précieuse pour la Tunisie

Ces débats peuvent sembler lointains. Ils ne le sont pas. La Tunisie est elle aussi confrontée à un arbitrage extrêmement délicat entre stabilité des prix et soutien à l’activité. Depuis plusieurs années, l’économie tunisienne évolue dans un environnement marqué par une croissance faible, un chômage persistant, une inflation élevée et des tensions budgétaires importantes.

Dans ce contexte, la Banque centrale de Tunisie se trouve confrontée à une difficulté comparable à celle de la Fed, même si les échelles sont différentes. Relever les taux permet de limiter certaines pressions inflationnistes. Mais cela augmente également le coût du financement pour les entreprises. Or l’investissement privé est déjà insuffisant. Les PME rencontrent des difficultés croissantes. Les jeunes diplômés peinent à trouver des emplois stables. L’économie souffre d’un déficit chronique de création de richesse.

Plus encore, une partie significative de l’inflation tunisienne ne trouve pas son origine dans un excès de demande. Elle résulte de dysfonctionnements structurels : pénuries récurrentes, coûts logistiques élevés, faiblesse de la concurrence, dépendance énergétique, dépréciation du dinar et vulnérabilité aux chocs extérieurs.

Autrement dit, la politique monétaire seule ne peut résoudre le problème. Une hausse des taux ne fera pas apparaître davantage d’huile végétale, de café ou de médicaments sur les étagères. Elle ne supprimera pas les goulots d’étranglement logistiques. Elle ne restaurera pas instantanément la productivité.

L’héritage de Bernanke : savoir sortir des dogmes

L’un des personnages les plus fascinants de l’histoire économique récente demeure sans doute Ben Bernanke. Lorsque la crise des subprimes éclata, les recettes traditionnelles semblaient insuffisantes. Face au risque d’effondrement général, Bernanke décida d’explorer des territoires inconnus. Les achats massifs d’actifs, les politiques monétaires non conventionnelles et les interventions exceptionnelles ont profondément transformé le rôle des banques centrales. Cette expérience laisse un enseignement fondamental.

L’orthodoxie économique est utile en période normale. Mais les périodes exceptionnelles exigent parfois du courage intellectuel. Les banques centrales ne doivent pas devenir esclaves de leurs modèles. Elles doivent conserver la capacité d’innover lorsque les circonstances l’exigent.

Le véritable défi du XXIe siècle

Au fond, la question dépasse largement la seule inflation. Elle touche à la manière dont nos sociétés arbitrent entre stabilité économique et cohésion sociale (« Assabiya ou Asabiyya », selon Ibn Khaldoun). Une inflation incontrôlée détruit progressivement la confiance collective. Mais un chômage durable détruit tout autant l’espérance collective. L’un attaque la monnaie. L’autre attaque le tissu social. La mission des banques centrales consiste précisément à naviguer entre ces deux dangers.

La Fed, comme la Banque centrale de Tunisie, savent qu’il n’existe pas de solution parfaite. Seulement des compromis. Seulement des risques à hiérarchiser. Seulement des choix difficiles dont les conséquences se mesureront parfois des années plus tard. Voilà pourquoi les banquiers centraux ressemblent de plus en plus à des funambules. Sous leurs pieds, le fil est tendu entre inflation et chômage. À gauche, le gouffre de la perte du pouvoir d’achat.À droite, celui de l’exclusion économique.

Et tandis que les marchés, les gouvernements, les médias et les citoyens observent chacun de leurs mouvements, ils avancent lentement, conscients qu’un faux pas peut faire vaciller bien davantage qu’une institution : l’équilibre économique et social tout entier.

C’est là toute la tragédie de la politique monétaire moderne. Gouverner la monnaie n’est plus seulement une affaire de chiffres. C’est devenu un exercice d’équilibriste où se jouent simultanément la prospérité, la stabilité et parfois même la paix sociale. Sur ce fil du rasoir, la technique rencontre l’humain, et l’économie révèle finalement sa véritable nature : une science des choix impossibles.

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

L’article Décryptage – La Banque centrale face au choix impossible est apparu en premier sur Leconomiste Maghrebin.

TIF 2026 : le rendez-vous de la reconquête économique

21. Juni 2026 um 06:10

Les 25 et 26 juin se tiendra, à Tunis, la 22e session du Tunisia Investment Forum – TIF 2026 – sous le patronage du ministère de l’Économie et de la Planification et en partenariat avec la Banque africaine de développement. Pour mémoire, « le TIF 2026 constitue une plateforme stratégique d’échanges, de networking et de développement de partenariats d’affaires, réunissant investisseurs internationaux, dirigeants d’entreprises, institutions publiques, partenaires de développement et acteurs économiques ». Fin de citation.

À l’évidence, l’économie nationale n’a pas pleinement profité au plan mondial, tout au long de ces 15 dernières années, du choc démocratique à cause du bouillonnement et de l’instabilité post-révolution, ballottée qu’elle était par la déferlante et les dissensions politiques. En dépit de leur importance et de leurs retombées sur la croissance dont les besoins en ressources financières et en investissements n’ont jamais été aussi élevés, les TIF n’ont pas soulevé les montagnes si l’on en juge par la faible évolution des IDE.

Le TIF 2026 vient à point nommé pour cocher toutes les cases d’une croissance atone, privée de carburant, d’oxygène et de sources de motivation. Il sonne à son heure pour replacer l’investissement, en chute libre, au cœur des préoccupations et de l’action gouvernementale, pour évacuer au plus vite nuages, attentisme et climat délétère, qui sont de nature à refroidir l’ardeur entrepreneuriale.

Le TIF 2026, de par son ambition, c’est plus qu’un appel d’air dans le ciel chargé du pays. C’est notre planche de salut dans un contexte mondial marqué par les tensions, l’explosion des prix, les guerres et les bouleversements géopolitiques. Il est chargé de signes, de symboles et de sens. Il brise d’abord un tabou, et ce n’est pas le moindre de sa signification, né d’un effroyable malentendu. Il met fin à une terrible confusion aux retombées peu recommandables et très préjudiciables pour le pays. Il apporte un cinglant démenti aux agitprops, les va-t-en-guerre contre toute forme d’investissements étrangers. Lesquels se sont emparés à tort du mot d’ordre « compter sur nous-mêmes » pour monter sur leurs grands chevaux, sabre au clair, pour fustiger, torpiller, cibler les IDE et toute forme de financement extérieur, dans l’espoir de les faire capoter : allez savoir pourquoi.

 

Le TIF 2026, de par son ambition, c’est plus qu’un appel d’air dans le ciel chargé du pays. C’est notre planche de salut dans un contexte mondial marqué par les tensions, l’explosion des prix, les guerres et les bouleversements géopolitiques.

 

Le TIF 2026 réaffirme avec subtilité notre attachement aux investissements étrangers et notre volonté d’accentuer notre insertion dans les chaînes d’approvisionnement et de valeur mondiales. Il met un point final aux gesticulations d’apprentis sorciers qui se sont récemment bruyamment  manifestés à l’occasion d’octroi, dans les règles de l’art et tout à l’avantage du pays, de concessions photovoltaïques à des sociétés étrangères. On ne comprend rien à ce déluge d’hostilité, d’incivilité et d’indécence, alors que le pays en tire un énorme bénéfice. Ils voulaient faire croire, contre toute évidence, que le pays n’a plus la maîtrise de son destin, qu’il capitule, mettant ainsi en péril notre souveraineté nationale alors que la réalisation de ces projets par ces mêmes sociétés – une goutte d’eau dans l’océan du Sahara tunisien – vise essentiellement à renforcer notre souveraineté énergétique, autant dire notre souveraineté nationale. Et ce n’est pas, une fois de plus, le moindre mérite du TIF 2026 que de remettre les pendules des IDE à l’heure d’une compétition internationale aux relents guerriers. N’en déplaise aux pseudo-experts dont la vacuité morale et intellectuelle mènera au naufrage de l’économie et à un suicide collectif.

Venons-en maintenant aux faits. L’organisation du TIF 2026 est certes nécessaire mais pas suffisante, elle ne saurait à elle seule constituer le point de départ d’une reprise de l’investissement et d’un redressement de l’économie nationale qui a nettement régressé sur le plan régional et mondial. Elle n’a d’efficacité que si elle est conçue et perçue comme l’aboutissement final, l’ultime étape d’un programme global de réformes structurelles à l’effet de délester l’économie de ses poids morts, de ses coûts cachés, de ses dysfonctionnements et de ses incohérences. Ultime objectif : améliorer autant que faire se peut l’environnement des entreprises et le climat des affaires. Il n’est aucun facteur qui ne soit à ce point déterminant : sécurité juridique de l’investissement, stabilité fiscale, législation du travail en ligne avec la marche du monde… C’est peu dire qu’il faut libérer les entreprises de l’emprise et des griffes de la bureaucratie administrative, qui n’envisage la révolution numérique qu’avec parcimonie et à dose homéopathique.

 

L’organisation du TIF 2026 est certes nécessaire mais pas suffisante, elle ne saurait à elle seule constituer le point de départ d’une reprise de l’investissement et d’un redressement de l’économie nationale qui a nettement régressé sur le plan régional et mondial.

 

De quoi avons-nous besoin pour nous attirer la sympathie, accélérer et renforcer l’accueil et l’installation d’investisseurs et de pourvoyeurs de fonds étrangers? Sans nul doute d’un apaisement général, d’un véritable consensus autour de la notion de valeur travail. Syndicat-patronat-État, même combat. Besoin aussi de construire sur des bases saines la confiance sans laquelle il serait vain d’espérer un réarmement industriel.

De quoi avons-nous besoin pour dissiper scepticisme, doute et hésitation des marchés et des investisseurs ? Sans doute aussi d’un mode de gouvernance qui scelle la réconciliation entre investissement privé et public, entre marché et État, qui donne plus de crédibilité au PPP toujours au point mort. Le principe de précaution de l’Administration et son cortège d’incertitude sont passés par là.

On ne s’avise pas à jouer dans la cour des grands, à vouloir rivaliser avec les meilleurs sans faire valoir une infrastructure et une logistique de tout premier plan. Port en eau profonde dont on n’arrête pas de parler sans jamais le réaliser, liaisons maritimes, aériennes, ferroviaires, et un réseau autoroutier de leur temps. Nos infrastructures sont à des années-lumière des standards mondiaux. On ne peut faire l’économie d’une connectivité à tous égards comparable à celle de nos compétiteurs. À défaut d’en faire la démonstration à l’occasion du TIF 2026, osons au moins l’annoncer avec force conviction, dans l’espoir d’honorer nos engagements.

De quels leviers avons-nous besoin pour soulever et porter au plus haut niveau les investissements à forte intensité technologique et à forte valeur ajoutée, ne serait-ce que pour limiter l’exode des cerveaux ? Sûrement pas de dumping social ou fiscal aux lendemains incertains. Pas plus que d’un code des changes désuet et de réglementation douanière d’une incroyable ambiguïté conçus au seul effet de sanctionner sans discernement, fût-ce de manière souvent peu orthodoxe. Il serait plus pertinent de mettre en avant l’argument de la qualité de vie, notamment dans l’arrière-pays : écoles privées, soins médicaux, loisirs, habitat, mobilité, sécurité… pour stimuler l’appétit des investisseurs aussi bien locaux qu’étrangers.

 

De quels leviers avons-nous besoin pour soulever et porter au plus haut niveau les investissements à forte intensité technologique et à forte valeur ajoutée, ne serait-ce que pour limiter l’exode des cerveaux ? Sûrement pas de dumping social ou fiscal aux lendemains incertains.

 

Et pour couronner le tout, il faut tout faire pour élever en permanence la courbe de satisfaction des 3 000 entreprises étrangères installées chez nous. Leur enracinement dans le pays sans chercher à se déployer ailleurs pour sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement est le meilleur message que l’on puisse envoyer en dehors pour valoriser et renforcer l’attractivité du site Tunisie.

Où en sommes-nous de tous ces arguments qui sont autant de supports et de leviers pour repositionner la Tunisie au cœur des chaînes mondiales d’approvisionnement et de valeur ? Le moment s’y prête. Il y a aujourd’hui, au vu du mouvement de recomposition des chaînes de valeur en Europe, une fenêtre d’opportunité pour l’économie tunisienne de monter en gamme et en grade, passer du statut d’atelier à celui d’usine de l’Europe tout en développant nos laboratoires de recherche. Passer du made in Tunisia au made by Tunisia.

En matière d’attractivité, il n’y a pas de mystère, pas plus qu’il n’y a de miracle. Nous avons perdu, ces quinze dernières années, beaucoup de temps qu’il faut rattraper au prix d’une accélération des réformes structurelles, d’une réhabilitation et d’une reconnaissance assumées des chefs d’entreprise nationaux. La crédibilité de l’État est certes déterminante, mais le statut réservé aux capitaines d’industrie locaux, leur notoriété et leur rayonnement à l’international ne le sont pas moins pour attirer les investisseurs et les financiers étrangers. Sans champions nationaux, il ne peut y avoir de puissantes locomotives pour tirer l’ensemble des wagons de l’économie nationale. Plus ils sont nombreux, solides et en confiance, plus grande sera la capacité d’expansion de l’économie. Et plus ils entraîneront dans leur sillage, via des partenariats stratégiques, investisseurs et financiers étrangers. Cela est d’autant plus vrai que les grands groupes privés ont fait preuve d’une extraordinaire résilience quand les entreprises publiques, qui tenaient par le passé le haut du pavé, sont aujourd’hui en état de mort cérébrale.

 

Le jour où il n’y aurait plus de grains de sable à répétition de nature à enrayer la machine de l’investissement, ce jour-là, les investisseurs de tout bord choisiront d’eux-mêmes le site Tunisie…

 

C’est à ces conditions, au prix d’une révolution copernicienne, que le TIF 2026 préparera de nouveau la rentrée de la Tunisie dans le club des pays émergents, en nous faisant prendre un raccourci inéluctable. Qu’on se le dise. Le jour où il n’y aurait plus de grains de sable à répétition de nature à enrayer la machine de l’investissement, ce jour-là, les investisseurs de tout bord choisiront d’eux-mêmes le site Tunisie. D’autant que par son histoire, son passé, son climat, sa centralité aux confins de l’Europe, de l’Afrique et du M.-O., le pays a toujours été dans son rôle de fenêtre sur le monde. Un pays où il fait bon vivre, investir et travailler.

À quand la résurrection ?

L’article TIF 2026 : le rendez-vous de la reconquête économique est apparu en premier sur Leconomiste Maghrebin.

Décryptage – Économistes au bord de la crise de nerfs : le jour où les grands prêtres de la monnaie ont perdu leurs certitudes

18. Juni 2026 um 06:00

Quand les oracles se taisent

En général, les banques centrales inspiraient une forme de respect mêlé de fascination. Elles parlaient peu, mais leurs paroles faisaient trembler les marchés. Elles n’étaient pas élues, mais elles influençaient le destin de millions de citoyens. Elles n’étaient pas des gouvernements, mais elles détenaient un pouvoir immense : celui d’agir sur le prix de l’argent, sur le crédit, sur l’investissement, sur l’emploi et, finalement, sur le rythme même de la vie économique.

Pendant des décennies, elles ont cultivé cette image de gardiennes omniscientes de la stabilité. Une hausse des taux d’intérêt pour refroidir l’économie. Une baisse des taux pour relancer la machine. Quelques ajustements techniques, quelques opérations sur les marchés monétaires, et l’équilibre semblait préservé.

Aujourd’hui, pourtant, quelque chose s’est brisé. Derrière les discours prudents des gouverneurs de banques centrales, derrière les formulations diplomatiques des communiqués officiels, un aveu de faiblesse apparaît. Les certitudes d’hier vacillent. Les recettes qui semblaient infaillibles fonctionnent de moins en moins. Les modèles prédictifs se trompent davantage. Les crises surgissent là où personne ne les attendait.

Les économistes eux-mêmes semblent parfois désorientés face à un monde qui refuse obstinément de se comporter comme leurs équations l’avaient prévu. Le constat est d’autant plus saisissant qu’il intervient après près d’un demi-siècle de domination intellectuelle quasi absolue de la pensée monétaire orthodoxe. L’heure est peut-être venue de reconnaître que les grands prêtres de la monnaie ne maîtrisent plus totalement les forces qu’ils prétendaient gouverner.

L’obsession des 2 % : un dogme devenu religion

L’histoire économique récente est celle d’une obsession. Une obsession née dans les années 1980 après les flambées inflationnistes des décennies précédentes. Cette obsession avait un chiffre : 2 %. Elle avait un parrain, Jean Claude Trichet, Gouverneur de la Banque de France et par la suite grand Manitou de la Banque Centrale Européenne. En Tunisie, cette même obsession avait aussi un chiffre : 2.9 %, arrondi à 3% depuis 2012.

Peu à peu, ce seuil est devenu bien davantage qu’un simple objectif technique. Il s’est transformé en véritable doctrine. Dans les salles de marché de New York, dans les bureaux de la Banque centrale européenne, dans les institutions financières internationales ou dans les universités les plus prestigieuses, une conviction s’est imposée partout, y compris en Tunisie, à la BCT : maîtriser l’inflation constituait la mission suprême de la politique économique.

Tout le reste devenait secondaire. L’emploi pouvait attendre. Les salaires pouvaient stagner. Les inégalités pouvaient se creuser. L’essentiel consistait à protéger la stabilité des prix. Cette vision trouvait sa légitimité dans les travaux de l’économiste monétariste Milton Friedman, dont l’influence intellectuelle a profondément marqué les politiques économiques occidentales, et par ricochet, les politiques économiques des pays en transition/émergents. La lutte contre l’inflation devint alors une croisade mondiale. Les banques centrales gagnèrent leur indépendance vis-à-vis des gouvernements afin de mener cette mission sans subir les pressions politiques. Sur le papier, l’idée semblait séduisante. Confier la monnaie à des techniciens afin de la soustraire aux tentations électoralistes. Mais à force de regarder exclusivement le thermomètre de l’inflation, beaucoup ont oublié d’observer l’état général du patient.

Le triomphe qui ressemblait à une défaite

Ironie de l’histoire, les banques centrales ont finalement obtenu ce qu’elles cherchaient. L’inflation a effectivement disparu pendant de longues années dans la plupart des économies développées. Les prix semblaient sous contrôle. Les statistiques étaient rassurantes. Les modèles économiques paraissaient validés. Pourtant, derrière cette apparente victoire, d’autres déséquilibres se développaient silencieusement.

Les ménages s’endettaient davantage. Les entreprises empruntaient massivement. Les marchés financiers gonflaient sous l’effet d’une liquidité abondante. Les prix des actifs immobiliers et financiers s’envolaient. La richesse se concentrait. La spéculation prospérait.

Comme souvent dans l’histoire économique, l’excès de confiance a fini par masquer les fragilités profondes. La crise financière mondiale de 2008 est venue brutalement rappeler que la stabilité des prix n’était pas synonyme de stabilité économique. Les banques centrales avaient gagné leur guerre contre l’inflation mais perdu de vue les risques systémiques qui s’accumulaient sous leurs yeux. Elles avaient regardé le ciel pendant que la terre se fissurait sous leurs pieds.

Le monde réel se rebelle contre les modèles

Depuis la crise de 2008, les mauvaises surprises s’accumulent. Pandémie mondiale. Ruptures des chaînes logistiques. Crises énergétiques. Conflits géopolitiques. Guerres commerciales. Montée des tensions protectionnistes. Dérèglements climatiques. Chaque choc semble défier les certitudes héritées de l’ancienne mondialisation. Le problème fondamental est peut-être là.

Les modèles dominants ont été construits pour décrire un monde relativement stable, prévisible et rationnel. Or nous vivons désormais dans un univers caractérisé par l’incertitude permanente. Les comportements humains restent imprévisibles. Les marchés réagissent souvent à l’émotion davantage qu’à la raison. Les investisseurs alternent euphorie et panique. Les anticipations changent brutalement. L’économie réelle refuse obstinément de se conformer aux schémas théoriques. Et plus les économistes tentent d’affiner leurs modèles, plus la réalité semble leur échapper. Comme si la complexité du monde contemporain progressait plus vite que les outils censés l’expliquer.

Hyman Minsky ou le retour du prophète oublié

Dans ce grand désarroi intellectuel, une voix venue du passé refait surface. Celle de l’économiste Hyman Minsky. Longtemps ignoré par les cercles dominants, Minsky avait développé une idée simple mais révolutionnaire : le capitalisme est intrinsèquement instable. Selon lui, les crises ne sont pas des accidents exceptionnels. Elles sont le produit naturel du fonctionnement du système. Lorsque tout va bien, les acteurs prennent davantage de risques. Lorsque les profits augmentent, les dettes progressent. Lorsque les marchés montent, l’optimisme devient excessif.

Puis vient inévitablement le moment où l’édifice vacille. Cette intuition paraît aujourd’hui presque prophétique. Car le monde contemporain ressemble étrangement à la description qu’il avait faite il y a plusieurs décennies. L’endettement mondial atteint des niveaux records. Les marchés financiers demeurent hypersensibles. Les États accumulent des déficits gigantesques. Les bulles spéculatives continuent d’apparaître sous différentes formes. Minsky avait compris ce que beaucoup refusaient d’admettre : l’économie n’est pas naturellement stable. Elle oscille en permanence entre euphorie et fragilité.

La Tunisie dans un monde sans boussole

Pour la Tunisie, ce bouleversement intellectuel mondial revêt une importance particulière. Notre pays évolue dans un environnement déjà marqué par de nombreuses fragilités structurelles. Croissance insuffisante. Faiblesse de l’investissement. Endettement élevé. Pressions inflationnistes persistantes. Déficits extérieurs récurrents. Chômage des jeunes diplômés. Érosion du pouvoir d’achat.

Dans ce contexte, l’affaiblissement des repères traditionnels de la politique économique internationale crée une difficulté supplémentaire. Pendant longtemps, les recommandations étaient relativement claires : maîtriser les déficits, contenir l’inflation, stabiliser la monnaie. Ces objectifs demeurent importants. Mais ils ne suffisent plus.

La Tunisie découvre progressivement ce que de nombreux pays ont compris avant elle : aucune politique monétaire, aussi rigoureuse soit-elle, ne peut à elle seule produire la croissance, l’emploi et la prospérité. Le taux directeur de la Banque centrale de Tunisie peut influencer le coût du crédit. Il ne peut pas moderniser une administration. Il ne peut pas améliorer la qualité de l’enseignement. Il ne peut pas rénover les infrastructures. Il ne peut pas restaurer la confiance des investisseurs. Il ne peut pas transformer la structure productive du pays. La politique monétaire est un outil. Elle n’est pas une stratégie de développement.

Le retour des grands débats économiques

Cette remise en question réactive des débats que l’on croyait clos. Les idées de John Maynard Keynes retrouvent une étonnante actualité. L’État doit-il jouer un rôle plus actif dans l’économie ? Les investissements publics peuvent-ils stimuler durablement la croissance ? Faut-il privilégier la lutte contre l’inflation ou le soutien à l’emploi ? Comment concilier discipline budgétaire et cohésion sociale ? Ces interrogations traversent aujourd’hui les grandes économies comme les pays émergents.

Elles concernent directement la Tunisie. Car derrière les indicateurs macroéconomiques se trouvent des réalités humaines. Des familles confrontées à la hausse du coût de la vie. Des entrepreneurs qui hésitent à investir. Des jeunes diplômés qui cherchent leur place dans l’économie. Des retraités dont le pouvoir d’achat s’érode. Des régions entières qui attendent encore les fruits du développement. L’économie n’est jamais uniquement une affaire de chiffres. Elle est d’abord une affaire de vies humaines.

L’humilité comme nouvelle richesse

Le physicien Max Planck affirmait que la science progresse « un enterrement à la fois ». La formule peut paraître brutale. Elle décrit pourtant un phénomène universel : les paradigmes intellectuels résistent toujours aux faits qui les contredisent. Nous assistons peut-être aujourd’hui à l’une de ces grandes transitions. Non pas à la disparition de l’économie comme science, mais à la fin d’une certaine arrogance intellectuelle. Les banques centrales, – compris la BCT – découvrent que la maîtrise de l’inflation ne résout pas tous les problèmes. Les économistes redécouvrent que l’incertitude fait partie intégrante de la réalité.

Les gouvernements – y compris le nôtre -comprennent que les marchés ne s’autorégulent pas toujours. Et les citoyens réalisent que les équations les plus sophistiquées ne remplacent jamais le bon sens. Dans un monde devenu plus complexe, plus instable et plus fragmenté, la véritable compétence n’est peut-être plus de prétendre tout savoir. Elle consiste à accepter que certaines certitudes doivent être abandonnées.

Car les grandes crises économiques ne sont pas seulement des crises de croissance, de dette ou d’inflation. Elles sont aussi des crises de pensée.

Et c’est précisément ce que nous vivons aujourd’hui : le moment rare où une génération d’économistes découvre que les cartes avec lesquelles elle a appris à naviguer ne correspondent plus au territoire. Pour la Tunisie comme pour le reste du monde, le défi n’est donc plus simplement de trouver les bonnes réponses. Il est d’abord d’avoir le courage de poser de nouvelles questions.

 

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

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ZOOM – « J’adore l’inflation » – Quand le pyromane se déclare amoureux du feu

15. Juni 2026 um 06:04

Lorsque le président Donald Trump déclare : « J’adore l’inflation », il ne livre pas seulement une provocation supplémentaire destinée à alimenter les chaînes d’information et les réseaux sociaux. Il offre, peut-être malgré lui, un condensé saisissant de l’époque que nous vivons : une époque où la souffrance économique des populations devient un objet de communication politique, où les chiffres remplacent les êtres humains et où les difficultés quotidiennes sont transformées en slogans.

L’inflation, dans les manuels d’économie, est un phénomène monétaire et macroéconomique. Dans la vraie vie, elle est une facture qui augmente, un panier de courses qui se vide, un salaire qui perd de sa valeur, une retraite qui s’effrite et une angoisse qui s’installe. Elle n’a rien d’un objet d’amour. Personne n’aime payer son pain plus cher. Personne n’aime voir le prix du logement s’envoler. Personne n’aime découvrir que ses économies valent moins aujourd’hui qu’hier. Mais il faut croire que certains responsables politiques contemplent l’inflation depuis les hauteurs climatisées des tours de verre, là où les hausses de prix ressemblent davantage à une ligne sur un graphique qu’à une épreuve quotidienne.

Cette déclaration possède quelque chose d’extraordinairement révélateur. Elle rappelle ces aristocrates d’un autre temps qui observaient les mauvaises récoltes depuis leurs salons dorés sans jamais apercevoir les visages de ceux qui souffraient de la faim. L’inflation est une taxe invisible qui frappe d’abord les plus modestes. Les ménages aisés peuvent absorber une hausse des prix. Les classes populaires, elles, la subissent de plein fouet. Dire que l’on « adore » l’inflation revient donc à déclarer son affection pour l’érosion silencieuse du pouvoir d’achat.

Le mot mérite qu’on s’y attarde : adorer

On peut adorer un paysage, une œuvre d’art, un enfant, un idéal ou un pays. Mais adorer l’inflation relève d’une étrange passion. C’est un peu comme si un médecin déclarait son amour pour les épidémies ou un pompier son admiration pour les incendies.

Le plus fascinant demeure cependant la logique qui sous-tend cette affirmation. Dans certains cercles financiers, l’inflation est parfois perçue comme un allié. Elle peut réduire le poids réel des dettes, soutenir certains actifs financiers et gonfler artificiellement les revenus nominaux des entreprises. Les marchés boursiers peuvent même, pendant un temps, s’en accommoder. Mais ce qui est bénéfique pour un portefeuille n’est pas forcément bénéfique pour une société.

Le drame de notre époque réside précisément dans cette confusion permanente entre la prospérité financière et le bien-être collectif. Lorsque Wall Street sourit, Main Street n’est pas toujours heureuse. Les indices boursiers peuvent battre des records pendant que les ménages comptent les centimes.

L’inflation est d’ailleurs une « créature » particulièrement ironique. Elle enrichit certains tout en appauvrissant d’autres. Elle récompense souvent ceux qui possèdent déjà des actifs et pénalise ceux qui vivent uniquement de leur travail. Elle agit comme une gigantesque machine de redistribution inversée, aspirant une partie de la richesse des plus vulnérables vers ceux qui sont les mieux protégés. Dans ce contexte, proclamer son amour pour l’inflation ressemble moins à une analyse économique qu’à une déclaration de classe.

Et pourtant, cette phrase s’inscrit parfaitement dans l’air du temps. Nous vivons dans une époque où l’outrance est devenue une stratégie de communication. L’objectif n’est plus de convaincre mais de provoquer. Il ne s’agit plus de construire un raisonnement mais de produire un choc médiatique. Chaque déclaration est conçue comme une grenade lancée dans l’espace public. Le problème est que les grenades verbales finissent parfois par exploser dans les mains de ceux qui les lancent.

Car l’inflation n’est pas une abstraction académique. Elle est un facteur de déstabilisation sociale. L’histoire économique regorge d’exemples montrant que les flambées de prix nourrissent la colère, l’instabilité et les fractures politiques. Les citoyens acceptent difficilement que leur niveau de vie recule pendant qu’on leur explique que tout va bien.

L’inflation possède un pouvoir corrosif que les statistiques peinent à mesurer. Elle détruit progressivement la confiance. Elle sape le contrat social. Elle crée le sentiment que les efforts ne paient plus. Elle nourrit l’impression que le système fonctionne pour quelques-uns et contre le plus grand nombre. Or une société peut survivre à un ralentissement économique. Elle peut traverser une récession. Elle peut même supporter un chômage temporairement élevé. Mais elle survit beaucoup plus difficilement à la disparition de la confiance.

C’est pourquoi cette déclaration dépasse largement la personne de Donald Trump. Elle révèle une dérive plus profonde : celle d’une élite politique mondiale qui parle de plus en plus souvent la langue des indicateurs et de moins en moins celle des citoyens.

Les prix augmentent ? On parle de statistiques.

Les ménages souffrent ? On évoque des ajustements.

Le pouvoir d’achat s’effondre ? On répond par des modèles économiques.

Et lorsque la colère monte, on produit une nouvelle formule choc destinée à occuper l’espace médiatique.

Pendant ce temps, les réalités demeurent têtues.

La mère de famille qui remplit son chariot ne se nourrit pas de slogans.

Le retraité qui voit sa pension perdre de sa valeur ne vit pas dans un tableau Excel.

Le salarié dont le revenu réel diminue ne consulte pas les indices boursiers avant de payer ses factures.

L’économie réelle possède cette particularité désagréable : elle finit toujours par rappeler aux théoriciens, aux financiers et aux communicants qu’elle concerne avant tout des êtres humains. Au fond, la phrase « J’adore l’inflation » restera peut-être comme l’une de ces petites formules qui résument une grande époque. Une époque où les responsables politiques rivalisent d’excentricité verbale pendant que les populations réclament simplement davantage de stabilité, de visibilité et de dignité économique.

L’histoire retiendra peut-être moins la provocation elle-même que ce qu’elle révèle : une inquiétante déconnexion entre ceux qui parlent de l’économie et ceux qui la vivent. Car lorsqu’un dirigeant en vient à déclarer son amour pour l’inflation, ce n’est peut-être pas l’inflation qui constitue le principal problème. C’est le regard qu’il porte sur ceux qui la subissent.

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

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Eclairage – Quand Francfort serre la vis et que Tunis retient son souffle!

12. Juni 2026 um 06:00

Les décisions de politique économique semblent naître loin des préoccupations quotidiennes des citoyens, dans des salles de réunion feutrées où les chiffres remplacent les émotions et où les équations paraissent l’emporter sur les réalités humaines. Pourtant, certaines de ces décisions traversent les frontières, franchissent les mers et finissent par s’inviter dans les foyers les plus modestes. La récente décision de la Banque centrale européenne de relever son principal taux directeur de 2 % à 2,25 % appartient à cette catégorie.

À première vue, il ne s’agit que d’un quart de point supplémentaire dans la mécanique complexe de la politique monétaire européenne. Mais derrière cette apparente technicité se cache un signal fort : l’Europe s’inquiète à nouveau de l’inflation. La flambée des prix de l’énergie provoquée par la guerre qui s’enlise entre l’Iran et ses adversaires régionaux ravive le souvenir des grands chocs pétroliers qui ont marqué l’histoire économique mondiale. Face à cette menace, la Banque centrale européenne choisit la prudence et durcit sa politique monétaire. Même si cela implique un ralentissement supplémentaire de l’activité économique.

Pour la Tunisie, cette décision n’est pas une information parmi d’autres. Elle constitue un avertissement silencieux. Car lorsque l’Europe tousse, la Tunisie attrape souvent un rhume. Et lorsque l’Europe ralentit, c’est toute une partie de l’économie tunisienne qui ressent les secousses.

Une guerre lointaine qui se rapproche du quotidien tunisien

Les conflits géopolitiques ont ceci de particulier qu’ils semblent toujours éloignés jusqu’au jour où leurs conséquences apparaissent sur une facture d’électricité, un ticket de transport ou le prix d’un panier de courses.

Depuis plusieurs mois, la crise au Moyen-Orient exerce une pression croissante sur les marchés énergétiques mondiaux. Les investisseurs redoutent une perturbation durable des approvisionnements pétroliers. Les compagnies maritimes intègrent davantage de risques dans leurs coûts de transport. Les marchés financiers deviennent plus nerveux. Les entreprises reportent certains investissements.

Dans ce contexte, le pétrole redevient une source majeure d’inquiétude. Pour la Tunisie, pays importateur net d’énergie, chaque hausse durable du baril agit comme une fuite supplémentaire dans un navire déjà soumis à de fortes tensions. Le déficit énergétique se creuse, les besoins en devises augmentent et les finances publiques se trouvent davantage sollicitées.

Dans ce contexte, le pétrole redevient une source majeure d’inquiétude. Pour la Tunisie, pays importateur net d’énergie, chaque hausse durable du baril agit comme une fuite supplémentaire dans un navire déjà soumis à de fortes tensions.

Le citoyen tunisien n’a pas besoin de suivre quotidiennement les cours du Brent pour ressentir ces effets. Il les perçoit lorsque le coût du transport augmente, lorsque certains produits alimentaires deviennent plus chers ou lorsque les entreprises répercutent progressivement leurs coûts énergétiques sur leurs prix de vente. Ainsi, une guerre qui paraît lointaine finit par s’inviter dans le quotidien le plus ordinaire.

L’Europe ralentit : le premier client de la Tunisie achète moins

L’Europe n’est pas seulement un voisin géographique. Elle demeure le principal partenaire économique de la Tunisie. Les usines tunisiennes qui produisent des câbles automobiles, des composants électriques, des textiles ou des équipements mécaniques travaillent en grande partie pour des clients européens. Les hôtels du Sahel, de Djerba ou d’Hammamet accueillent principalement des visiteurs venus du continent européen. Les transferts des Tunisiens résidant à l’étranger dépendent largement de la santé économique des pays européens. Lorsque la BCE augmente ses taux, elle cherche à ralentir la consommation et l’investissement afin de freiner l’inflation. Les ménages européens empruntent moins. Les entreprises deviennent plus prudentes. Les achats importants sont reportés.

La conséquence est simple : la croissance ralentit. Les nouvelles prévisions de la BCE ne prévoient désormais qu’une croissance de 0,8 % pour la zone euro. Derrière ce chiffre se cache une réalité préoccupante : l’économie européenne progresse à peine.

 

Lorsque la BCE augmente ses taux, elle cherche à ralentir la consommation et l’investissement afin de freiner l’inflation. Les ménages européens empruntent moins. 

 

Pour les entreprises tunisiennes tournées vers l’exportation, cela signifie potentiellement moins de commandes, moins de visibilité et davantage d’incertitudes. Derrière chaque pourcentage de croissance perdu en Europe, il y a parfois une usine tunisienne qui réduit ses heures supplémentaires, un entrepreneur qui reporte un investissement ou un jeune diplômé qui voit s’éloigner une opportunité d’embauche.

Le piège de la double contrainte

Ce qui rend la situation actuelle particulièrement délicate pour la Tunisie est l’apparition simultanée de deux phénomènes défavorables. D’un côté, la hausse des prix énergétiques augmente les coûts de production et pèse sur les finances publiques. De l’autre, le ralentissement européen réduit les perspectives de croissance extérieure.

Autrement dit, la Tunisie doit payer davantage pour importer son énergie tout en risquant de vendre moins à ses principaux partenaires commerciaux. Cette double contrainte est particulièrement difficile à gérer pour une économie qui cherche déjà à restaurer ses grands équilibres financiers.

Les réserves en devises deviennent plus précieuses. Le financement des importations devient plus sensible. Les marges budgétaires se réduisent. Dans ce contexte, chaque choc externe produit des effets amplifiés.

Le dilemme de la Banque centrale de Tunisie (BCT)

Pour les autorités monétaires tunisiennes, la période qui s’ouvre ressemble à un exercice d’équilibriste. La Banque centrale de Tunisie a déjà mené ces dernières années une politique de lutte contre l’inflation qui a contribué à ralentir progressivement la hausse des prix. Mais la nouvelle donne internationale complique davantage l’équation.

Si les grandes banques centrales maintiennent des taux élevés, les capitaux internationaux continuent à privilégier les marchés jugés les plus sûrs. Les monnaies des pays émergents subissent alors davantage de pression.

La Tunisie doit donc préserver la stabilité du dinar tout en évitant d’étouffer une croissance déjà modeste. Le problème est que les deux objectifs peuvent parfois entrer en contradiction. Des taux élevés permettent – souvent – de lutter contre l’inflation et de soutenir la monnaie. Mais ils freinent également l’investissement privé, l’accès au crédit et la création d’emplois.

À l’inverse, une politique plus souple soutiendrait l’activité économique mais pourrait alimenter des tensions inflationnistes si les prix internationaux de l’énergie continuent à augmenter. La Banque centrale se trouve ainsi confrontée à l’un des arbitrages les plus complexes de la politique économique moderne.

 

La Tunisie doit préserver la stabilité du dinar tout en évitant d’étouffer une croissance déjà modeste. Le problème est que les deux objectifs peuvent parfois entrer en contradiction…

 

La dette devient plus lourde dans un monde de taux élevés

Au-delà des questions monétaires, la décision de la BCE rappelle également que l’époque de l’argent presque gratuit appartient désormais au passé. Pendant plus d’une décennie, les grandes banques centrales ont maintenu des taux extrêmement faibles afin de soutenir la croissance après la crise financière mondiale puis après la pandémie. Aujourd’hui, le mouvement s’est inversé. L’argent coûte plus cher. Les investisseurs exigent des rendements plus élevés. Les emprunteurs doivent accepter des conditions plus strictes.

 

Pendant plus d’une décennie, les grandes banques centrales ont maintenu des taux extrêmement faibles afin de soutenir la croissance après la crise financière mondiale puis après la pandémie.

 

Pour la Tunisie, qui continue à rechercher des ressources financières afin de couvrir ses besoins budgétaires et refinancer ses engagements, cette évolution représente une contrainte supplémentaire. Chaque hausse des taux internationaux réduit un peu plus les marges de manœuvre financières de l’État. Dans un contexte où les besoins sociaux restent considérables et où les attentes de la population demeurent fortes, cette réalité complique encore davantage l’exercice budgétaire.

Le pouvoir d’achat, ultime victime des turbulences mondiales

Au bout de la chaîne économique, c’est souvent le citoyen qui absorbe une partie des chocs. Lorsque les coûts énergétiques augmentent, lorsque le transport devient plus cher, lorsque les entreprises voient leurs marges se réduire, les tensions finissent généralement par se répercuter sur les prix. La lutte contre l’inflation n’est donc pas seulement une question de statistiques. Elle touche directement la vie quotidienne des ménages.

Pour une famille tunisienne, quelques dinars supplémentaires sur les dépenses de transport, d’alimentation ou d’énergie peuvent représenter un arbitrage difficile entre plusieurs besoins essentiels. C’est précisément ce qui rend les crises inflationnistes si sensibles socialement. Elles ne frappent pas seulement les indicateurs économiques ; elles modifient les habitudes de consommation, les projets familiaux et parfois même les perspectives d’avenir.

Une leçon de souveraineté économique

Au fond, la décision de la BCE agit comme un révélateur. Elle montre combien l’économie tunisienne demeure exposée aux événements extérieurs : conflits géopolitiques, fluctuations énergétiques, ralentissements européens ou changements de politique monétaire dans les grandes puissances.

Chaque crise internationale rappelle la nécessité de construire davantage de résilience. Cela passe par une accélération des investissements dans les énergies renouvelables afin de réduire la dépendance énergétique. Cela implique également une diversification plus poussée des marchés d’exportation vers l’Afrique, l’Asie et le Moyen-Orient. Cela suppose enfin un effort soutenu pour améliorer la productivité, l’innovation et la compétitivité des entreprises tunisiennes. Car la véritable souveraineté économique ne consiste pas à s’isoler du monde. Elle consiste à être suffisamment solide pour ne pas subir passivement chacun de ses soubresauts.

 

Au fond, la décision de la BCE agit comme un révélateur. Elle montre combien l’économie tunisienne demeure exposée aux événements extérieurs : conflits géopolitiques, fluctuations énergétiques…

 

L’heure des choix

L’augmentation des taux de la Banque centrale européenne n’est pas un événement isolé. Elle s’inscrit dans une transformation plus profonde de l’économie mondiale, marquée par le retour des rivalités géopolitiques, l’incertitude énergétique et la fin progressive de l’ère de l’argent abondant.

Pour la Tunisie, cette nouvelle phase constitue un test de résistance.

Les prochains mois pourraient être marqués par davantage de volatilité, davantage de prudence des investisseurs et davantage de tensions sur les marchés énergétiques. Mais ils peuvent aussi devenir l’occasion d’accélérer les réformes longtemps différées.

L’histoire économique enseigne que les nations progressent rarement dans les périodes de confort. Ce sont souvent les moments d’adversité qui révèlent leur capacité d’adaptation.

La Tunisie se trouve aujourd’hui à l’un de ces carrefours. Entre les vents contraires venus de l’extérieur et les défis intérieurs qui persistent, elle doit apprendre à naviguer dans un monde devenu plus instable. Non pas en espérant que les tempêtes cessent, mais en construisant enfin le navire capable de leur résister.

 

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

L’article Eclairage – Quand Francfort serre la vis et que Tunis retient son souffle! est apparu en premier sur Leconomiste Maghrebin.

Plan de développement 2026-2030 : pourquoi l’immobilisme RH va faire dérailler le bras armé financier de l’État

11. Juni 2026 um 10:30

Le Plan de développement 2026-2030 de la Tunisie affiche des ambitions sectorielles claires, adossées à des indicateurs chiffrés et des trajectoires de croissance volontaristes. Pourtant, un angle mort systémique menace de gripper la mise en œuvre de ces projections. Ce talon d’Achille ne réside ni dans l’accès aux lignes de crédit, ni dans l’absence de visions technologiques, mais dans une faillite structurelle trop souvent passée sous silence : la gouvernance de notre capital humain.

 

Le cas d’école des banques publiques est, à cet égard, des plus révélateurs. Supposées être le fer de lance de la politique financière de l’État et le principal vecteur d’exécution de la relance économique, nos institutions financières souveraines s’enferment aujourd’hui dans une crise de gestion des ressources humaines (RH) qui paralyse leur propre transformation.

 

L’illusion technologique face au défi de la souveraineté numérique

Une erreur d’évaluation fondamentale persiste dans le débat économique national : celle de confondre la modernisation d’une institution avec l’accumulation de ses dépenses technologiques. On ne compte plus les milliards investis dans l’acquisition de core banking étrangers ou les déclarations d’intention sur l’intégration de l’intelligence artificielle à l’horizon 2030.

Or, une véritable stratégie d’IA souveraine ne peut se réduire à l’achat de solutions clés en main sur étagère, qui ne font qu’accentuer notre dépendance technologique. La technologie sans les compétences internes pour la gouverner n’est qu’une illusion de rattrapage. En privilégiant l’intégration de boîtes noires externes, sans valoriser ni ancrer un socle d’expertise local, la gouvernance de nos banques publiques s’asphyxie. Injecter des budgets colossaux dans des outils de pointe tout en maintenant des grilles indiciaires, des modes de décision et des structures d’avancement d’un autre âge crée un décalage intenable. Le constat terrain est sans appel : nos structures financières s’enferment elles-mêmes dans leurs propres contradictions administratives.

Lire aussi – Plan de développement 2026-2030 : Kaïs Saïed place les priorités citoyennes au cœur de l’action

Le coût de l’immobilisme et l’effondrement de la « Tunisie Software »

Pour déclencher le sursaut économique dont le pays a besoin, l’émergence d’une Tunisie Software – un écosystème national fort, basé sur l’innovation, la maîtrise du code et l’intelligence artificielle – est un impératif de souveraineté. Les banques publiques devraient en être le premier client, le premier incubateur et le premier protecteur.

Malheureusement, dans un marché financier hautement concurrentiel, l’immobilisme en matière de gestion des ressources humaines produit l’effet inverse. C’est le risque managérial le plus coûteux pour la collectivité.

Pendant que les directions générales se figent dans une culture de l’évitement et un contrôle procédural stérile, les compétences clés s’échappent. Nos ingénieurs, nos experts de la data, nos analystes financiers et nos managers SI les plus brillants ne quittent pas seulement le secteur public pour des motifs strictement financiers. Ils fuient des structures où l’initiative est perçue comme un risque et le statu quo comme une protection.

Comment l’État peut-il piloter un plan de développement stratégique si son bras armé financier se vide méthodiquement de sa substance grise ? Comment assurer la transition d’un État gestionnaire vers un État stratège si nos fleurons bancaires perdent l’indépendance technique nécessaire pour maîtriser leurs propres choix technologiques ?

 

Faire sauter le triple verrou institutionnel

Le sursaut économique de la Tunisie ne se jouera pas dans le confort des rapports d’experts, mais sur le terrain de l’exécution opérationnelle. Pour que le Plan 2026-2030 se traduise par des résultats tangibles, la refonte de la gouvernance RH au sein des banques publiques doit cesser d’être une variable d’ajustement pour devenir le chantier prioritaire.

Il est désormais urgent de faire sauter ce triple verrou institutionnel qui lie la rigidité administrative, l’inertie décisionnelle et la fuite des cerveaux. Cela impose des ruptures claires :

– Substituer à la culture de l’évitement une véritable gouvernance de la performance, basée sur l’évaluation objective et la responsabilité managériale.

– Déplafonner et repenser la valorisation des compétences techniques et stratégiques internes pour aligner les institutions publiques sur les réalités du marché de l’emploi technologique et financier.

– Placer le capital humain au cœur de la stratégie d’entreprise en transformant les directions RH – aujourd’hui cantonnées à une gestion administrative des carrières et des échelons – en de véritables pôles de développement des talents, capables de piloter notre transition numérique.

Le diagnostic est posé et le temps presse. Si l’État tunisien veut véritablement déclencher son sursaut économique et garantir sa souveraineté numérique, il doit commencer par libérer ses propres institutions de leurs verrous internes. Sans une révolution profonde de notre gouvernance humaine, le plan 2026-2030 butera inévitablement sur le mur de l’exécution.

 

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Mention: Les propos et analyses développés dans cette tribune expriment les opinions personnelles de l’auteur et n’engagent en aucun cas les institutions publiques ou bancaires auxquelles il est professionnellement rattaché.

L’article Plan de développement 2026-2030 : pourquoi l’immobilisme RH va faire dérailler le bras armé financier de l’État est apparu en premier sur Leconomiste Maghrebin.

DECRYPTAGE – Quand l’inflation ralentit mais que la vie continue de coûter plus cher

09. Juni 2026 um 06:00

La Tunisie entre soulagement statistique et inquiétude quotidienne. Vivre deux réalités économiques parallèles ?

La première est celle des tableaux de bord, des rapports officiels, des courbes et des indicateurs. Dans cette réalité-là, la Tunisie de 2026 semble progressivement sortir d’une zone de fortes turbulences. La croissance économique retrouve des couleurs, les réserves en devises se renforcent, le déficit courant s’améliore et l’inflation, qui avait atteint des niveaux particulièrement préoccupants il y a quelques années, paraît désormais sous contrôle.

La seconde réalité est celle que vivent les ménages. Elle se mesure moins en points de PIB qu’en dinars dépensés au marché. Elle s’observe dans l’hésitation d’une mère de famille devant l’étal du boucher, dans le calcul minutieux d’un retraité au moment de remplir son panier ou dans les sacrifices silencieux d’un salarié qui renonce à certaines dépenses pour préserver l’essentiel.

Entre ces deux réalités se dessine aujourd’hui l’un des grands paradoxes économiques tunisiens. Le 3 juin 2026, le Conseil d’administration de la Banque centrale de Tunisie a décidé de maintenir son taux directeur à 7 %. Une décision prudente qui reflète à la fois les progrès accomplis et les risques qui demeurent.

Quelques jours plus tard, les chiffres de l’inflation confirmaient une stabilisation à 5,5 %. Pourtant, dans les foyers tunisiens, le sentiment dominant reste celui d’une vie toujours plus chère. Cette contradiction n’est pas une illusion. Elle constitue au contraire l’un des principaux défis économiques et sociaux du pays.

 

Le retour progressif des équilibres macroéconomiques

Pendant plusieurs années, l’économie tunisienne a évolué sous la pression simultanée de crises multiples : pandémie, perturbations des chaînes d’approvisionnement mondiales, guerre en Ukraine, tensions énergétiques, sécheresse et ralentissement économique international. Dans un tel contexte, la priorité des autorités économiques est devenue la préservation des grands équilibres.

À cet égard, plusieurs signaux sont aujourd’hui encourageants. La croissance économique a atteint 2,6 % au premier trimestre 2026, contre seulement 1,6 % un an auparavant. Le secteur des services retrouve une certaine dynamique, l’agriculture bénéficie d’une amélioration relative de ses performances et plusieurs branches industrielles démontrent une capacité de résistance appréciable malgré un environnement encore complexe.

Le secteur extérieur offre également des motifs de satisfaction. Les recettes touristiques, les revenus des Tunisiens résidant à l’étranger et l’amélioration de la balance des services contribuent à limiter les effets du déficit commercial. Les réserves en devises dépassent désormais les cent jours d’importation, renforçant ainsi la résilience financière du pays.

Pour les économistes, ces évolutions constituent des indicateurs importants. Elles témoignent d’une économie qui, sans être sortie de toutes ses fragilités, semble avoir retrouvé une partie de sa stabilité. Mais une question demeure : cette amélioration est-elle ressentie par la population ?

Le grand malentendu de l’inflation

L’une des difficultés majeures des débats économiques réside dans la compréhension du phénomène inflationniste. Lorsque les médias annoncent que l’inflation « ralentit », beaucoup de citoyens ont l’impression que les prix devraient diminuer. Or ce n’est pas ce que signifie le chiffre. Une inflation de 5,5 % signifie que les prix continuent d’augmenter. Ils augmentent simplement moins vite qu’auparavant.

Cette nuance, qui paraît technique, est fondamentale. Prenons un exemple simple. Si un produit coûtait 100 dinars et que son prix augmentait de 10 %, il passerait à 110 dinars. Si l’année suivante l’inflation ralentit à 5 %, son prix ne revient pas à 100 dinars ; il monte à 115,5 dinars. Autrement dit, même lorsque l’inflation ralentit, la vie continue de devenir plus chère.

C’est précisément ce que vivent aujourd’hui les ménages tunisiens. Les statistiques indiquent une stabilisation de l’inflation globale. Mais cette stabilisation intervient après plusieurs années d’augmentation continue des prix. Le pouvoir d’achat a déjà subi une érosion importante et les ménages continuent d’en ressentir les conséquences.

Quand l’alimentation devient le cœur du problème

Là où le décalage entre les statistiques et le vécu devient le plus visible, c’est dans l’alimentation. Les chiffres publiés par l’INS révèlent une réalité particulièrement préoccupante : alors que l’inflation générale se situe à 5,5 %, les prix des produits alimentaires augmentent encore de 8,2 % sur un an. Plus inquiétant encore, plusieurs produits essentiels enregistrent des hausses à deux chiffres.

La viande ovine progresse de plus de 21 %, la volaille de près de 16 %, la viande bovine de plus de 14 %, tandis que les légumes, les fruits et le poisson continuent d’augmenter à des rythmes dépassant largement l’inflation moyenne.

Ces chiffres ne sont pas anodins. Dans les pays développés, les dépenses alimentaires représentent généralement une part relativement limitée du budget des ménages. En Tunisie, comme dans de nombreux pays émergents, elles occupent une place beaucoup plus importante. Lorsque les prix alimentaires augmentent plus vite que les revenus, les ménages n’ont souvent d’autre choix que de réduire leur consommation ou de sacrifier d’autres dépenses essentielles. C’est ainsi que l’inflation cesse d’être un simple indicateur économique pour devenir un phénomène social.

L’Aïd et le révélateur du pouvoir d’achat

Certaines statistiques parlent aux économistes. D’autres parlent directement à la société. Les difficultés rencontrées cette année par de nombreuses familles pour acquérir un mouton à l’occasion de l’Aïd El-Kébir constituent sans doute l’un des indicateurs les plus révélateurs de l’état réel du pouvoir d’achat. Au-delà de sa dimension religieuse, l’Aïd représente un moment de cohésion sociale et familiale profondément ancré dans la culture tunisienne.

Lorsque des milliers de familles se trouvent contraintes de renoncer à cette tradition ou de la réduire considérablement, le phénomène dépasse largement la question économique. Il traduit un sentiment diffus de déclassement. Il rappelle que derrière les chiffres de l’inflation se cachent des réalités humaines, des arbitrages douloureux et parfois des frustrations profondes. L’économie n’est jamais uniquement une affaire de pourcentages. Elle touche directement aux modes de vie, aux habitudes et aux repères sociaux.

Les limites de la politique monétaire

Face à cette situation, la décision de la Banque Centrale de maintenir son taux directeur à 7 % apparaît cohérente. L’institution cherche à préserver sa crédibilité et à empêcher une nouvelle accélération de l’inflation. Elle agit conformément aux principes qui guident aujourd’hui la plupart des banques centrales à travers le monde. Mais cette décision met également en lumière les limites de l’outil monétaire.

Depuis plusieurs décennies, les économistes débattent du véritable pouvoir des banques centrales face aux chocs inflationnistes. Les monétaristes, inspirés notamment par les travaux de l’économiste Milton Friedman, considèrent que l’inflation est essentiellement un phénomène monétaire et que son contrôle passe par une gestion rigoureuse de la masse monétaire et des taux d’intérêt.

D’autres économistes, notamment les héritiers de la pensée de John Maynard Keynes, soulignent que certaines formes d’inflation proviennent de facteurs structurels sur lesquels les banques centrales disposent d’une influence limitée.

Le cas tunisien semble aujourd’hui illustrer cette seconde situation. La hausse des prix alimentaires est liée à des facteurs complexes : coûts de production, circuits de distribution, logistique, spéculation, dépendance énergétique, aléas climatiques et évolution des marchés internationaux. Aucune augmentation de taux d’intérêt ne peut produire davantage de viande, de légumes ou de poisson. Aucune décision monétaire ne peut, à elle seule, résoudre les problèmes structurels de productivité ou d’organisation des filières agricoles. La politique monétaire peut freiner l’incendie. Elle ne peut pas reconstruire la maison.

Les anticipations inflationnistes : le combat invisible

L’une des raisons qui expliquent la prudence de la Banque centrale réside dans un phénomène moins visible mais particulièrement important : les anticipations inflationnistes. Dans la pensée économique moderne, les prix d’aujourd’hui sont influencés par les attentes de demain. Si les producteurs pensent que leurs coûts vont augmenter, ils augmentent leurs prix immédiatement. Si les salariés craignent une poursuite de l’inflation, ils réclament des hausses salariales plus importantes. Si les commerçants anticipent de nouvelles tensions sur les marchés, ils ajustent leurs tarifs en conséquence.

Peu à peu, l’inflation se nourrit elle-même. C’est pourquoi les banques centrales accordent une importance croissante à leur crédibilité. Leur objectif n’est plus seulement de combattre l’inflation actuelle, mais aussi de convaincre les acteurs économiques que l’inflation future restera maîtrisée. Le maintien du taux directeur à 7 % s’inscrit précisément dans cette logique.

Entre stabilité financière et stabilité sociale

L’histoire économique regorge d’exemples où les équilibres financiers ont été restaurés sans que les tensions sociales ne disparaissent pour autant. La raison est simple. La stabilité macroéconomique constitue une condition nécessaire au développement, mais elle n’est pas une condition suffisante. Une inflation maîtrisée ne garantit pas automatiquement une amélioration du niveau de vie. Une croissance économique ne garantit pas nécessairement une meilleure répartition des richesses. Des réserves en devises plus élevées ne signifient pas automatiquement un panier moins cher pour les ménages. Le véritable défi consiste à transformer les progrès macroéconomiques en amélioration tangible des conditions de vie. Or c’est précisément sur ce terrain que se jouera l’avenir économique de la Tunisie au cours des prochaines années.

Le défi de la prospérité partagée

Les débats économiques contemporains convergent de plus en plus vers une même interrogation : comment faire en sorte que la stabilité produise du bien-être ? Après plusieurs années consacrées à la restauration des équilibres, la Tunisie entre progressivement dans une nouvelle phase. L’enjeu n’est plus seulement de contenir l’inflation ou de protéger les réserves de change.

Il s’agit désormais d’améliorer la productivité agricole, de réduire les coûts de distribution, de renforcer la concurrence, de lutter contre les rentes et les comportements spéculatifs, de stimuler l’investissement et d’accroître les revenus réels des ménages. Autrement dit, il s’agit de faire en sorte que les performances de l’économie nationale se traduisent concrètement dans la vie quotidienne des citoyens.

Car au bout du compte, les populations ne jugent pas une économie à travers les communiqués des banques centrales ou les statistiques des comptes nationaux. Elles la jugent à travers leur capacité à vivre dignement, à nourrir leur famille, à préparer l’avenir de leurs enfants et à préserver leurs habitudes de vie.

 

La Tunisie de 2026 semble avoir remporté une partie importante de la bataille de la stabilité. Mais la bataille du pouvoir d’achat, de l’inclusion économique et de la prospérité partagée reste encore devant elle. Et c’est probablement cette bataille-là qui déterminera la véritable réussite du redressement économique en cours.

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(**)Références :

https://www.ins.tn/

https://www.bct.gov.tn/bct/siteprod/actualites.jsp?id=1251

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

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Le Liban, les démangeaisons de Netanyahu et la réponse de l’Iran

08. Juni 2026 um 12:49

Il était évident dès le départ que les négociations directes entre Israël et le Liban, non seulement n’allaient aboutir à aucune sorte d’apaisement entre les deux pays, mais qu’elles ne manqueraient pas d’engendrer une aggravation de la situation dans toute la région.

Tout le monde sait, et les responsables du gouvernement libanais en premier, que les Américains qui se sont posés en « intermédiaires », sont partie prenante plutôt qu’un arbitre neutre. Que les responsables américains, quand il s’agit d’Israël, non seulement tournent le dos à toute autre considération, mais ignorent même l’intérêt de leur propre peuple. Pourtant, le président du Liban Michel Aoun et son Premier ministre se sont pliés aux pressions américaines de s’engager dans des négociations directes avec leur pire ennemi.

Pire encore, ils ont accepté de négocier avec leur ennemi « sous le feu », c’est-à-dire négocier alors que les bombes israéliennes continuent de tuer les Libanais par centaines et de détruire leurs villages par dizaines.

La seule « concession » que Trump a pu arracher à Netanyahu est que la banlieue sud de Beyrouth, la fameuse ‘Dhahya’, soit épargnée. Une concession obtenue après que l’Iran a menacé de bombarder le nord d’Israël au cas où celui-ci attaquerait la ‘Dhahya’.

Mais les démangeaisons de Netanyahu pour plus de guerre, plus de morts, plus de destruction se sont avérées plus fortes que les pressions américaines et les menaces iraniennes : il a bombardé la banlieue sud de Beyrouth. Et l’Iran a répondu aussitôt en lançant des missiles sur des cibles militaires en Israël, après avoir ordonné aux Israéliens vivant à proximité d’évacuer les lieux…Netanyahu qui n’attendait que ça, a répondu par des bombardements en Iran, escomptant que Trump le rejoigne dans la guerre. Jusqu’à présent, Trump n’a pas rejoint son allié, mais les Houthis sont entrés en scène en lançant une série de missiles sur Israël et en interdisant la mer Rouge aux navires israéliens…

Nul ne sait comment les choses vont évoluer dans les prochaines heures et les prochains jours. Nul ne sait si l’on est au bord de la guerre totale ou s’il s’agit d’une tentative désespérée de Netanyahu de provoquer une reprise des hostilités entre les Etats-Unis et l’Iran. Mais une chose est certaine : l’économie mondiale que la prise en charge par l’Iran du détroit d’Ormuz a mise à genoux et une éventuelle fermeture de Bab el Mendeb par les Houthis engendreraient l’asphyxie économique de la planète. Ce qui se traduirait par l’aggravation des conditions de vie, déjà précaires, des milliards d’êtres humains, y compris la majorité des Américains qui ne cachent plus leur fureur contre leurs dirigeants et ceux d’Israël…

Dans son podcast, « Judging Freedom », diffusé le 1er juin, le juge Andrew Napolitano a demandé à l’ancien diplomate britannique Alastair Crooke si les Israéliens et les milliardaires en Amérique se souciaient réellement de la fermeture du détroit d’Ormuz et des conséquences néfastes pour l’économie américaine, et par extension pour l’économie mondiale ?

Crooke a répondu : « Les milliardaires qui soutiennent si ardemment Israël, possèdent une fortune telle que beaucoup considéreraient une récession, voire une dépression, comme une opportunité d’acquérir des terres agricoles et d’autres biens. »

Tout est dit. Les 10 % d’Américains qui possèdent 90 % des richesses du pays sont majoritairement de grands défenseurs d’Israël. C’est parmi eux que se trouvent ceux qui ont conçu, planifié et soutenu toutes guerres de l’Amérique, du Vietnam à l’Iran, en passant par l’Afghanistan et l’Irak. Car la guerre, loin de les affecter, est une aubaine qui accroîtrait leurs richesses…

Le drame est que cette infime minorité a le pouvoir de manipuler à sa guise l’opinion publique américaine pour lui faire accepter toutes ses décisions politiques, y compris celles très dommageables pour les intérêts de la grande majorité, comme la guerre contre l’Irak hier et contre l’Iran aujourd’hui. Toutefois, ce pouvoir de manipulation se réduit de jour en jour à mesure que les millions d’Américains prennent de plus en plus conscience que les responsables des malheurs de leur pays sont les hordes enragées au pouvoir à Tel-Aviv encore capables de mener par le bout du nez la plus grande puissance du monde.

Charley Reese, chroniqueur vedette de C-SPAN (Cable-Satellite Public Affairs Network) et d’autres médias a écrit en 2005 : « Les principaux instigateurs de la guerre en Irak sont les mêmes que d’habitude : des Américains qui, depuis longtemps, prétendent défendre les intérêts des États-Unis alors qu’en réalité, ils servent les intérêts israéliens. »

La même vérité écrite il y a plus de 20 ans, s’applique à la réalité que le monde vit aujourd’hui. Il suffit de remplacer « Irak » par « Iran ».

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Tunisie : la flambée des prix libres alimente l’inflation

08. Juni 2026 um 06:00

L’analyse à long terme de l’économie tunisienne révèle une pression inflationniste quasi permanente depuis plus d’une décennie. Entre janvier 2015 et mai 2026, le taux d’inflation mensuel moyen s’est établi à 0,5 %, traduisant une augmentation constante et linéaire du coût de la vie.

 

Après une période de relative stabilité en 2015-2016 (autour de 0,3 % par mois), l’indice des prix a connu une première accélération en 2018, avant d’être temporairement freiné par la crise sanitaire du Covid-19 en 2020 (0,4 %). C’est l’année 2022 qui s’impose comme le point culminant de cette crise. Sous l’effet du choc mondial sur les matières premières et l’énergie, la moyenne mensuelle a grimpé à 0,8 %, enregistrant un pic historique absolu en avril 2022 avec une hausse brutale de 1,4 % en un seul mois. Bien que les années 2024 et 2025 aient amorcé une trajectoire de désinflation, les données de l’année 2026 rappellent la persistance des tensions avec un rebond de la moyenne mensuelle à 0,5 %.

Le poids immuable de la saisonnalité

Au-delà des cycles macroéconomiques, l’inflation en Tunisie répond à un schéma saisonnier cyclique très net, rythmé par les habitudes de consommation et le calendrier social. Deux cycles qui impactent le budget des ménages peuvent être identifiés. Le premier concerne le mois d’avril, souvent corrélé avec la hausse de la demande sur les produits alimentaires (périodes de fêtes et/ou de Ramadan) et d’octobre qui coïncide avec la rentrée scolaire et universitaire.

Le second cycle est celui de février et d’août, qui correspondent aux soldes d’hiver et d’été et une offre élevée des produits agricoles frais.

 

 

Le gap “libre vs encadré“

Au mois de mai 2026, l’inflation globale se stabilise à 5,5 % en glissement annuel, loin du sommet de 10,4 % atteint au début de l’année 2023. Toutefois, ce chiffre masque une profonde fracture structurelle selon le régime de tarification.

Les prix des produits administrés affichent une grande stabilité avec seulement 1,2 % de hausse sur un an. À l’opposé, les produits à prix libres s’envolent de 6,7 %. Ce phénomène est particulièrement exacerbé dans le secteur alimentaire, où l’alimentation encadrée ne progresse que de 0,2 %, tandis que l’alimentation libre subit une hausse vertigineuse de 9,3 % sur un an. Le bouclier tarifaire de l’État protège donc les produits de base, mais le mécanisme de marché libre expose les consommateurs à une forte volatilité.

Le choc des protéines et de l’habillement au cœur du quotidien

L’analyse sectorielle de mai 2026 met en évidence les secteurs qui pénalisent le plus le pouvoir d’achat des Tunisiens. Les articles d’habillement et chaussures affichent la plus forte hausse annuelle avec 9,1 %, suivis de près des produits alimentaires à 8,2 %.

Au sein du panier alimentaire, c’est une véritable crise des protéines animales qui se dessine. Le prix de la viande ovine explose de +21,8 % sur un an (dont 9,7 % sur le seul mois de mai), talonné par la volaille (15,6 %) et la viande bovine (+14,1 %). Les produits frais comme les légumes (12,2 %) et le poisson (11,9 %) maintiennent également une forte pression. Seuls quelques rares produits, à l’image des huiles alimentaires (-6,1 %) et des œufs (-4,6 %), apportent une contribution négative venant atténuer l’indice.

L’inflation sous-jacente s’enracine

Pour les institutions financières, le point de vigilance majeur reste l’inflation sous-jacente, qui se maintient à un niveau élevé de +4,8 % en mai 2026. L’analyse des contributions montre que l’inflation n’est plus seulement une crise agricole ou énergétique passagère. Elle s’est solidement diffusée à l’ensemble de l’économie.

Les produits manufacturés mènent la marche en contribuant à hauteur de 1,7 % à l’inflation globale, suivis du secteur des services à 1,4 %. Dans cette dernière catégorie, ce sont les services d’hébergement et l’hôtellerie qui agissent comme un accélérateur majeur, affichant une progression de 15,9 % sur un an. L’inflation s’est ainsi transformée en un phénomène structurel endogène, solidement ancré dans le tissu industriel et commercial du pays.

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