Tunisie | Le témoignage bouleversant de la fille de Mourad Zeghidi
Alors que s’ouvre demain le procès en appel du journaliste Mourad Zeghidi, sa fille Yesmine Zeghidi livre un témoignage puissant sur le quotidien d’une famille brisée par la détention… Elle y évoque l’attente insupportable d’une justice qui, elle l’espère, choisira enfin de « mettre fin à cet enfer ».
Ci-dessous, le message poignant de Yesmine Zeghidi :
Il y a deux ans, jour pour jour, nos vies se sont arrêtées.
Il y a deux ans, jour pour jour, tu venais me chercher en voiture et je montais avec toi sans savoir que c’était la dernière fois.
Il y a deux ans, jour pour jour, tu passais dire bonjour à ma grand-mère maternelle et à ses soeurs, comme à ton habitude.
Il y a deux ans, jour pour jour, on s’asseyait dans le salon, ordinateurs et cahiers ouverts, pour que tu m’aides à terminer mon mémoire.
Il y a deux ans, jour pour jour, la police a frappé à la porte.
Il y a deux ans, jour pour jour, on nous a emmenés au commissariat.
Il y a deux ans, jour pour jour, après trois heures d’attente, j’ai eu le droit de partir.
Il y a deux ans, jour pour jour, je suis passée devant le bureau dans lequel tu étais interrogé.
Il y a deux ans, jour pour jour, je te serrais dans mes bras en te disant « à tout à l’heure ».
Il y a deux ans, jour pour jour, je te voyais libre pour la dernière fois.
Il n’y aura pas eu de « tout à l’heure ». Il y a deux ans, jour pour jour, nos vies se sont transformés en cauchemar.
Il y a deux ans jour pour jour, ce 11 mai 2024. Ce jour où tout s’est effondré. Le jour où les sorties à la plage sont devenues des allers retours à la prison. Le jour où les soirées au lablabi sont devenues des soirées passées au téléphone avec les avocats. Où les trajets vers Kelibia sont devenus des trajets vers le tribunal. Où les soirées foot sont devenues des soirées à se demander comment on allait survivre au mois suivant. Où les au revoir à la porte d’embarquement se sont transformés en au revoir à travers une vitre sale et impénétrable, une main posée de chaque côté du parloir.
Cette vie-là, on pense toujours qu’elle n’arrive qu’aux autres.
Même quand on l’a déjà vue frapper au sein de sa propre famille, on garde cette illusion qu’elle nous épargnera. Jusqu’au jour où tout nous tombe dessus. Et là, on comprend vraiment ce que vivent ceux qui traversent cela depuis des années. On découvre l’absence, le manque, la douleur, les pleurs, l’attente, القفة, l’épuisement, l’injustice, le sentiment d’impuissance, l’impression de se battre contre plus fort que soi, de ne pas voir la lumière au bout du tunnel, d’être coincé dans un cauchemar dont on n’arrive pas à se réveiller.

On découvre que la vie s’arrête, mais qu’elle continue malgré tout. Que le monde continue de tourner. Qu’il faut quand même être au travail à 9h du matin. Rendre ses devoirs à temps. Réviser ses partiels. Que ta remise de diplôme a lieu même si ton père n’est pas là. Que le monde se fout complètement du fait qu’à 24 ans, tu passes tes journées à te battre pour la libération de ton père, enfermé à tort entre quatre murs, tout en devant faire semblant de continuer à vivre normalement.
On découvre que le temps passe. Qu’en deux ans rien n’a changé et pourtant tout a changé. Que les enfants ont grandi, mais que tu ne les as pas vu grandir. Que j’ai fêté mes 23 ans, puis mes 24 ans sans toi. Qu’Inès a fêté ses 21 ans, puis ses 22 ans sans toi. Qu’Ellie marche et parle maintenant, mais que tu n’as pas pu être là pour voir ton neveu grandir. Que le PSG a enfin gagné sa première Ligue des Champions mais que tu n’as pas pu être là pour célébrer avec nous. Que j’ai eu le temps de commencer et de terminer un master, d’écrire un deuxième mémoire, d’avoir bientôt une deuxième remise de diplôme, et que pour tout cela, tu n’a pas pu être là.
On se rappelle aussi du jour où on a entendu cette première condamnation à un an ferme. Qu’on s’étaient écroulées. Qu’on n’imaginait pas ça possible. Qu’on se demandait comment on allait tenir. Et que finalement, deux ans après, on était toujours là, à se demander comment on avait tenu, et comment est-ce qu’ils pouvaient attendre de nous que l’on tienne encore deux années de plus.
Qu’en deux ans, tu as eu 52 ans, puis 53 et bientôt 54. Que toi, qui aimais tant fêter les anniversaires, tu as célébré les deux derniers dans ta cellule, loin des tiens. Toi qui ne demandait qu’à pouvoir vivre et travailler. Toi qui aimais ton travail et ton pays si profondément.
Toi qui te levais à 5h presque tous les jours pour la matinale, fatigué mais animé par cette soif d’apprendre, de débattre, de transmettre, de faire réfléchir, de participer à construire un avenir plus juste, plus digne et plus heureux pour le pays. Toi qui nous parlait avec tellement d’enthousiasme de cette Coupe du Monde qui approche. Toi qui rêvait d’y assister, de suivre le parcours de la Tunisie comme tu l’avais fait au Qatar, toi qui rêvait d’aller soutenir ton pays à l’autre bout du monde.
Il m’arrive encore de rêver que je peux simplement prendre mon téléphone et t’appeler. T’envoyer un message. Entendre ta voix autrement qu’à travers ce combiné et cette vitre qui nous séparent. Je rêve aussi de pouvoir tenir ta main devant la tombe de Mamie Leila. Elle me manque et j’aurai aimé qu’elle soit là, et en même temps je suis soulagée qu’elle n’ai pas eu à vivre l’horreur de voir son fils emprisonné à tort, privé de sa liberté et arraché à sa famille.
Ces deux années ont été longues, douloureuses, épuisantes, remplies de tristesse et de colère. Ces deux années nous ont été volées, perdues à jamais. On nous dit que nos vingts ans sont les plus belles années de nos vies. Pour nous, ça en a été les pires. Parce qu’avoir un proche en prison في تونس pour quelque chose qu’il n’a pas commis, est une épreuve que je ne souhaiterais pas même à mon pire ennemi.
En deux ans, malgré tout, quand la solitude et la douleur semblaient prendre le dessus, l’immense vague de soutien que nous avons reçus a été notre sauveuse. Toutes et tous, amis, famille, sportifs, artistes, journalistes, avocats, mais aussi simples citoyens, connus ou inconnus, par un message ou un appel, un partage ou un like, par un mot de soutien dans la rue ou dans l’avion, au supermarché ou sur les réseaux sociaux. Merci à vous, tous et toutes, qui ont porté notre voix et celle de Papa, qui ont contribué d’une quelconque manière, qui ont aidé à rendre le quotidien moins difficile. Votre soutien fait notre force et celle de Papa, et ne sera jamais oublié.
Aujourd’hui, j’ai emmené la 208ème قفة et j’espère la dernière. Demain, le 12 mai, le procès en appel aura lieu. Demain, la justice ne pourra pas nous rendre ces deux ans, mais elle peut choisir de mettre fin à cet enfer. Nous ne demandons qu’une chose : ta libération et ton retour parmi nous. Je ne demande à la justice que de faire son travail, de reconnaitre l’innocence de l’homme qu’elle sait innocent. Car pour certains, ce ne sont que des jeux de pouvoir, de la politique. Pour nous, c’est nos vies. La vie d’un homme, de ses filles, de la femme qu’il aime, d’une famille entière. Je ne demande pas grand chose, je ne demande qu’à voir mon père libre. Je ne demande qu’à respirer, enfin.
Pour toi, Papa.
Pour que le 28 mai, tu puisses enfin fêter ton anniversaire entouré des tiens, avec un gâteau, des rires et de l’amour, et non sur le sol froid d’une cellule.
Pour que le 30 mai, tu puisses regarder une finale de Ligue des Champions dans ton salon, entouré de tes amis, et célébrer comme avant.
Pour que le 15 juin, tu puisses supporter ton pays pour son premier match de Coupe du monde, libre, dans les rues de la ville que tu aimes, entouré du peuple tunisien auquel tu appartiens.
Pour que le 26 juin, tu puisses assister à ma remise de diplôme. Pour que je puisse célébrer entourée de tous ceux que j’aime, sans avoir à t’envoyer, par l’intermédiaire des avocats, une photo de moi sur le podium pendant que tu ne peux même pas applaudir ta fille.
Pour que ces deux années ne deviennent pas trois.
Nous t’attendons بابا.
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