Lors de la 9ème Université d’été de l’ATCF, nous avons soutenu que la transformation du secteur bancaire tunisien ne pouvait plus se réduire à une simple numérisation de surface. Pour répondre aux exigences du Plan de développement 2026-2030, nos établissements doivent développer des capacités réelles : transformer la technologie en efficacité opérationnelle, la donnée en décision stratégique, et l’innovation en souveraineté économique.
Cependant, la concrétisation de cette ambition se heurte à une réalité d’ingénierie que l’on ne peut plus éluder. On ne construit pas une banque agile et décisionnelle sur des infrastructures monolithiques et des données cloisonnées. Si le secteur bancaire veut sortir du piège de l’accélération sans transformation, il doit s’attaquer aux deux piliers de sa rénovation d’ingénierie : l’ouverture des architectures informatiques centrales par les API et la sanctuarisation de la donnée financière comme actif stratégique national.
Désenclaver le Core Banking sans risque systémique
La rigidité des systèmes d’information centraux (Core Banking Systems) constitue le principal goulot d’étranglement de la place financière. Conçus à une époque où la banque opérait en autarcie, ces systèmes accumulent une dette technologique lourde. Chaque évolution réglementaire ou commerciale y exige des développements complexes, coûteux et lents, incompatibles avec le rythme de l’économie numérique.
Face à ce constat, l’erreur classique consisterait à prôner le remplacement radical du Core Banking par des projets pharaoniques en « Big Bang », aux coûts exorbitants et au risque opérationnel inacceptable. À l’inverse, l’objection sécuritaire frileuse consisterait à maintenir le système verrouillé par peur des cyberattaques.
L’adoption d’une architecture orientée API-first (interfaces de programmation applicative) surmonte ce faux dilemme. L’API n’est pas une brèche dans le système central : elle est au contraire une couche de découplage et d’encapsulation sécurisée. En isolant le cœur de métier derrière des passerelles contrôlées (APIGateways et principes Zero Trust), la banque permet une modernisation progressive et modulaire sans jamais compromettre la stabilité du noyau comptable.
Cette architecture ouverte est le seul moyen pragmatique de faire dialoguer le système bancaire avec les FinTechs, les plateformes de paiement transfrontalières et les réseaux du commerce africain (ZLECAf). Elle transforme une banque d’infrastructure fermée en une plateforme d’intermédiation fluide, capable d’irriguer l’économie réelle sans rompre les chaînes de contrôle.
La donnée financière : un actif souverain, un levier de conformité
Le second chantier touche à la nature même de l’information produite par les banques. La donnée financière a trop longtemps été traitée sous l’angle passif de la preuve comptable et du contrôle a posteriori.
Certains prétendent que l’empilement des contraintes réglementaires et des exigences de la Banque centrale absorberait toutes les ressources au détriment de l’innovation. C’est méconnaître la puissance de l’ingénierie de la donnée. Bien gouvernée, la donnée financière cesse d’être une contrainte pour devenir un actif stratégique souverain et le meilleur allié de la conformité.
Traiter la donnée comme un actif stratégique impose trois exigences fondamentales :
D’abord, la réconciliation et la traçabilité à la source. Un modèle de scoring de crédit, un moteur d’octroi ou un algorithme de détection des risques ne valent que par la fiabilité de leurs intrants. Des données fragmentées ou non réconciliées génèrent une opacité qui paralyse la décision et multiplie les fausses alertes d’inconformité.
Ensuite, la maîtrise du Cloud et la souveraineté. La souveraineté numérique ne signifie pas le repli frileux sur des serveurs locaux sous-dimensionnés, mais la capacité à choisir une architecture hybride où la localisation des données, leur chiffrement de bout en bout et les clauses de réversibilité contractuelle garantissent l’indépendance absolue de l’établissement face aux géants de la technologie.
Enfin, la gouvernance de l’intelligence artificielle. L’intégration de modèles d’analyse avancés et d’outils décisionnels ne produira une valeur réelle que si elle s’accompagne d’une explicabilité des algorithmes, évitant ainsi le piège des décisions « boîte noire » inaudibles par le régulateur.
L’infrastructure technique, socle de la souveraineté économique
On ne pilote pas une stratégie d’intégration régionale ou un plan quinquennal de développement avec des flux d’information cloisonnés et des bases de données non auditables. Les architectures ouvertes et la gouvernance de la donnée ne sont pas des sujets purement techniques abandonnés aux seules directions informatiques, ni des postes de dépenses passifs. Ce sont des instruments de politique économique.
Le cycle 2026-2030 exige ce saut de maturité. C’est en modernisant le cœur de ses systèmes par le découplage et en sanctuarisant son patrimoine de données que le secteur bancaire donnera de la substance à sa transformation et bâtira l’infrastructure souveraine de l’économie de demain.
La nouvelle dynamique diplomatique autour de la Libye place la Tunisie devant une question qui dépasse la seule politique étrangère : comment éviter qu’une évolution extérieure ne se transforme en vulnérabilité intérieure ?(Photo: Poste frontalier de Ras Jedir).
Abdelwaheb Ben Moussa *
Les États-Unis cherchent à rapprocher les autorités de l’Est et de l’Ouest libyens, à favoriser l’unification des institutions et à ouvrir la voie à des élections nationales. La Turquie, l’Égypte et les puissances européennes poursuivent parallèlement leurs propres objectifs. Cette recomposition peut contribuer à stabiliser la Libye. Elle peut aussi modifier les équilibres sécuritaires, économiques et diplomatiques autour de la Tunisie.
Il serait toutefois réducteur de considérer cette séquence comme une simple rivalité entre puissances. Le véritable enjeu pour Tunis est de savoir si elle dispose de suffisamment de marges de manœuvre pour tirer profit d’une éventuelle stabilisation libyenne, absorber ses effets négatifs et défendre ses intérêts lorsque les décisions se prennent ailleurs.
La souveraineté ne consiste pas à ne dépendre de personne. Elle consiste à disposer de suffisamment de ressources, de partenaires, de compétences et d’instruments pour que la dépendance ne devienne pas une vulnérabilité subie. C’est à cette aune qu’il faut apprécier la nouvelle stratégie américaine en Libye.
Ne pas confondre stabilisation et solution automatique
La première réaction devrait être pragmatique. Pourquoi la Tunisie rejetterait-elle une initiative susceptible de rapprocher les Libyens et de mettre fin à une division qui nourrit l’insécurité ? Après des années d’échec, toute avancée vers l’unification des institutions et l’organisation d’élections mérite d’être encouragée. Washington dispose de canaux de discussion et d’une capacité d’influence que Tunis ne possède pas.
Mais une stabilisation annoncée ne constitue pas encore une stabilité acquise. Un accord politique peut rester fragile, une coordination sécuritaire peut demeurer incomplète et une réunification institutionnelle peut ne pas produire d’autorité effective sur l’ensemble du territoire. Les effets réels d’un règlement se mesureront moins aux déclarations qu’à la capacité des institutions libyennes à contrôler les frontières, à garantir la circulation et à prévenir les crises locales.
La Tunisie n’a donc aucun intérêt à s’opposer par principe à l’initiative américaine. Elle doit la soutenir lorsqu’elle favorise un processus inclusif, libyo-libyen et placé dans un cadre multilatéral. Mais elle doit aussi se préparer à plusieurs scénarios, y compris celui d’une transition incomplète, d’une stabilisation partielle ou d’un nouvel équilibre dominé par des acteurs extérieurs.
La souveraineté tunisienne commence ici : ne pas confondre l’espoir d’une solution avec la disparition du risque.
La frontière, premier canal de transmission du risque
Pour la Tunisie, la Libye n’est pas un dossier diplomatique lointain. Elle constitue une réalité économique, sociale et sécuritaire quotidienne. Les régions du Sud vivent au rythme des échanges transfrontaliers, des mouvements de personnes et de l’activité du poste de Ras Jedir. Chaque fermeture, chaque tension locale et chaque changement dans le rapport de force libyen se répercute immédiatement sur les familles, les commerçants et les entreprises des deux côtés de la frontière.
On pourrait considérer Ras Jedir comme un problème bilatéral et administratif, distinct des grandes négociations géopolitiques. Ce serait une erreur. La frontière est précisément le point où les arrangements politiques libyens deviennent une réalité tunisienne. Si l’unification institutionnelle ne garantit pas une autorité stable sur les postes-frontières, une chaîne de commandement identifiable et des règles commerciales prévisibles, elle restera incomplète du point de vue tunisien.
La Tunisie doit donc traiter la frontière comme une infrastructure stratégique. Cela suppose de sécuriser les accès, moderniser les procédures douanières, améliorer la traçabilité des flux et maintenir des canaux permanents avec les autorités locales libyennes.
La lutte contre les trafics doit être renforcée, mais elle ne peut pas se traduire par une fermeture indiscriminée qui pénaliserait les populations et l’économie légale.
La maîtrise du risque ne consiste pas à supprimer les échanges. Elle consiste à rendre les échanges plus transparents, plus prévisibles et moins dépendants des rapports de force locaux.
Une éventuelle stabilisation de la Libye pourrait relancer les échanges et soutenir l’économie du Sud tunisien. Mais cette opportunité ne se concrétisera pas automatiquement. Si le commerce transfrontalier reste informel, concentré sur quelques points de passage et dépendant de décisions sécuritaires imprévisibles, la Tunisie continuera à subir les crises au lieu de bénéficier de la reprise.
Il faut donc construire des amortisseurs économiques : développer des plateformes logistiques, renforcer les entreprises locales, formaliser une partie des échanges et créer des mécanismes de soutien pour les opérateurs touchés par les fermetures temporaires. La diversification des débouchés est également indispensable. Les régions frontalières ne peuvent pas dépendre d’un seul passage, d’un seul marché ou d’une seule configuration politique à Tripoli.
La question n’est pas de réduire le lien avec la Libye. Elle est de faire en sorte que ce lien devienne une force économique organisée plutôt qu’une dépendance exposée à chaque tension.
Tunis a raison de préserver une position équilibrée à l’égard des différents acteurs libyens. Dans un pays encore divisé, choisir prématurément un camp réduirait sa marge de manœuvre et exposerait ses intérêts à un changement de rapport de force.
Mais la neutralité n’a de valeur que si elle permet de choisir. Une neutralité passive risque de transformer la Tunisie en simple observatrice d’un processus conduit par Washington, Ankara, Le Caire et les institutions internationales. Elle conserverait ses relations avec tout le monde, mais pèserait réellement sur personne.
La réponse ne consiste pas à multiplier les déclarations de souveraineté. Elle consiste à renforcer les instruments qui donnent un contenu à cette souveraineté : expertise sur les questions frontalières, capacité de négociation, coordination interinstitutionnelle, présence diplomatique régulière en Libye et propositions concrètes sur la sécurité et le commerce.
La Tunisie ne peut pas imposer une solution. Elle peut toutefois rendre certaines solutions plus crédibles et certaines dérives plus coûteuses. Sa proximité géographique, ses relations avec l’Ouest libyen et son expérience des échanges transfrontaliers lui donnent une utilité spécifique. Encore faut-il la convertir en influence.
La nouvelle architecture sécuritaire libyenne impliquera nécessairement des partenaires extérieurs. La Tunisie a besoin de coopération avec la Libye, l’Algérie, les institutions internationales et, sur certains dossiers, les États-Unis et la Turquie. Refuser cette coopération au nom d’une souveraineté abstraite serait irréaliste. Mais coopérer ne signifie pas accepter une architecture conçue ailleurs. Si les priorités sécuritaires sont définies principalement par Washington ou Ankara, Tunis pourrait se retrouver devant des décisions déjà prises concernant la surveillance des frontières, la présence étrangère, la lutte contre les trafics ou la gestion des migrations.
Il faut ici appliquer le même principe que dans les relations économiques : la diversification n’est pas le rejet d’un partenaire, mais la condition d’un partenariat plus équilibré. La Tunisie doit parler avec tous les acteurs qui comptent, éviter de dépendre d’un seul canal et faire en sorte que les engagements sécuritaires soient transparents, ciblés et compatibles avec ses intérêts propres.
La souveraineté moderne ne signifie pas l’autarcie. Elle signifie pouvoir choisir ses dépendances.
Le cadre régional : un instrument, pas un substitut à la stratégie tunisienne
La Tunisie ne dispose ni du poids militaire de la Turquie, ni de la profondeur stratégique de l’Égypte, ni des ressources diplomatiques des États-Unis. Elle peut toutefois compenser cette faiblesse relative par une diplomatie de coalition. Le mécanisme de concertation avec l’Algérie et l’Égypte doit devenir un instrument opérationnel, et non rester un cadre de déclarations générales.
Les divergences entre les trois pays sont réelles. L’Algérie regarde prioritairement vers sa profondeur sahélienne et ses impératifs de sécurité. L’Égypte est davantage attentive à l’Est libyen. La Tunisie est directement exposée à l’Ouest, à Ras Jedir et aux flux transfrontaliers. Cette différence de perspective ne condamne pas la concertation ; elle impose de lui donner un agenda limité et concret.
Sécurité des frontières, continuité des passages, lutte contre les trafics, échanges d’informations et soutien à un processus politique inclusif peuvent constituer ce socle commun. Tunis doit toutefois y défendre sa propre voix et ne pas se fondre dans une position régionale uniforme.
La Tunisie a souvent abordé le dossier libyen sous l’angle de la prévention : empêcher l’instabilité de franchir la frontière, limiter les effets économiques des crises et éviter de s’impliquer dans les rivalités libyennes. Cette prudence était compréhensible. Elle ne suffit plus dans une phase où de nouveaux équilibres sont en train de se former.
Certains objecteront que Tunis doit d’abord résoudre ses propres difficultés économiques et institutionnelles avant de prétendre jouer un rôle régional. Mais la question libyenne n’est pas un luxe diplomatique. Elle touche directement la sécurité, le commerce, l’emploi, les migrations et la stabilité des régions frontalières. Investir dans une politique libyenne plus structurée relève donc de la protection des intérêts fondamentaux du pays.
Tunis doit passer d’une diplomatie de réaction à une diplomatie d’initiative. Cela implique de proposer un agenda tunisien pour la frontière, de défendre une solution politique inclusive, de diversifier les partenariats et de faire de la stabilité de Ras Jedir un intérêt régional reconnu par tous.
La Tunisie n’a pas vocation à imposer une solution à la Libye. Elle a en revanche le devoir de ne pas laisser d’autres acteurs définir seuls un règlement qui touchera directement sa sécurité, son économie et sa cohésion sociale.
La neutralité peut rester le principe directeur de la politique tunisienne. Mais elle doit être une neutralité engagée, organisée et capable de produire des résultats. Dans la nouvelle séquence libyenne, la véritable faiblesse de la Tunisie ne serait pas de manquer de puissance. Ce serait de confondre la retenue avec l’effacement.
La souveraineté tunisienne ne se proclamera pas au moyen d’une rupture avec ses partenaires. Elle se construira par des frontières mieux administrées, des échanges mieux organisés, des alliances diversifiées et une capacité accrue à transformer la proximité géographique en influence politique et économique.
Face aux recompositions libyennes, Tunis ne doit ni choisir un protecteur ni prétendre pouvoir agir seule. Elle doit construire les marges de manœuvre qui lui permettront de dialoguer avec tous, de dépendre de plusieurs et de subir moins.
* Ingénieur informaticien, cadre de banque publique.
La publication, le 30 septembre 2026, d’un nouveau texte modifiant l’article 24 du décret-loi n°54 du 13 septembre 2022 relatif aux infractions liées aux systèmes d’information et de communication apporte une évolution importante au dispositif applicable à certaines publications et communications numériques. Le nouveau texte remplace les dispositions précédentes de l’article 24 et en modifie notamment le régime des sanctions.
Abdelwaheb Ben Moussa *
Sans entrer dans l’interprétation juridique du texte, il est possible d’en relever un élément particulièrement visible : pour les faits visés par les deux premiers paragraphes de l’article 24, la première infraction est désormais sanctionnée par une amende de 10 000 à 20 000 dinars, alors que l’ancienne rédaction prévoyait notamment une peine d’emprisonnement. En cas de récidive, le nouveau texte prévoit six mois d’emprisonnement et 50 000 dinars d’amende. Les sanctions sont également doublées lorsque la personne visée est un agent public ou une personne assimilée.
Au-delà de ces modifications, cette évolution invite à regarder une question plus large : comment construire un environnement numérique fondé à la fois sur la liberté d’usage, la responsabilité, la sécurité et la confiance ?
En quelques années, les réseaux et systèmes d’information sont devenus bien davantage que des outils de communication. Ils sont désormais au cœur des échanges économiques, des services administratifs, des relations professionnelles, de l’information, du commerce électronique et des interactions sociales.
Une information publiée en ligne peut être consultée instantanément par un nombre considérable de personnes. Une donnée personnelle peut circuler bien au-delà de son contexte initial. Une erreur peut être reproduite automatiquement. Un contenu peut être modifié, amplifié ou réutilisé sans que son auteur initial en maîtrise les conséquences.
Dans cet environnement, la confiance devient une composante essentielle de l’économie numérique. Elle concerne la fiabilité des informations, la protection des données, la sécurité des systèmes, l’identification des utilisateurs, mais aussi la capacité de chacun à apprécier la qualité d’un contenu avant de le transmettre.
De la diffusion de l’information à la responsabilité numérique
Le nouveau texte continue de viser notamment la production, la diffusion, la transmission ou la préparation intentionnelle de fausses informations, données ou rumeurs ainsi que certains documents fabriqués, falsifiés ou faussement attribués, dans les conditions définies par l’article 24. Il vise également certaines utilisations de données personnelles ou de faits inexacts lorsqu’elles poursuivent notamment des objectifs portant atteinte aux droits d’autrui ou à la réputation d’une personne.
Ces dispositions montrent une réalité qui dépasse la seule question des sanctions : la transformation numérique accroît la responsabilité liée à la production et à la circulation de l’information.
Cette responsabilité devient encore plus importante avec la généralisation des outils d’intelligence artificielle (IA).
La création d’un texte, d’une image ou d’un contenu audiovisuel peut aujourd’hui être largement automatisée. Cette évolution apporte des possibilités considérables pour l’éducation, les entreprises, l’administration et la création de contenu. Elle soulève également une question très concrète : comment vérifier une information lorsque sa production devient de plus en plus rapide et facilement reproductible ?
La réponse ne relève pas uniquement des textes. Elle passe aussi par les compétences numériques.
La culture numérique ne devrait plus être limitée à la maîtrise des outils. Savoir utiliser une plateforme, publier un contenu ou interagir avec une application constitue désormais seulement une première étape. Il devient tout aussi important de savoir identifier une source, vérifier une information, distinguer un fait d’une interprétation, reconnaître un contenu manipulé et mesurer les conséquences potentielles de sa diffusion.
Cette compétence concerne les citoyens, mais également les entreprises et les administrations. Dans une organisation, une information erronée peut affecter une décision commerciale, un processus opérationnel ou une relation avec un client. Une donnée mal interprétée peut produire une décision inadaptée. Un contenu généré automatiquement peut être repris sans vérification et entrer dans un processus professionnel.
La transformation numérique impose donc progressivement une nouvelle forme de discipline : la vérification de l’information avant son utilisation ou sa diffusion.
L’IA ajoute une nouvelle dimension
L’IA accélère encore cette transformation. Elle peut produire rapidement des contenus, résumer des documents, analyser des données ou assister un collaborateur dans son travail. Mais l’utilisation de ces outils ne supprime pas la nécessité d’une validation humaine lorsque l’information produite doit servir à une décision ou être communiquée à des tiers.
Dans les entreprises, cela implique de définir des règles simples : quelles données peuvent être utilisées avec un outil d’IA ? Qui vérifie le résultat ? Qui valide une information avant sa diffusion ? Comment conserver une trace lorsqu’une production automatisée intervient dans un processus important ?
Ces questions relèvent de la gouvernance numérique. Elles sont particulièrement importantes dans les secteurs où les données sont sensibles et où les décisions peuvent avoir des conséquences économiques significatives.
La même logique existe déjà dans la cybersécurité. La sécurité d’un système ne repose pas uniquement sur la sanction d’un incident après sa survenue. Elle repose également sur la prévention, l’authentification, la gestion des accès, la traçabilité, la surveillance, la sensibilisation des utilisateurs et la capacité à réagir rapidement.
La confiance numérique fonctionne selon une logique comparable. Elle suppose des infrastructures sécurisées, des règles compréhensibles, des pratiques responsables et des utilisateurs suffisamment formés pour identifier les risques.
La question n’est donc pas seulement de savoir comment sanctionner une utilisation problématique du numérique. Elle est aussi de savoir comment réduire les risques en amont.
Cette évolution invite ainsi à élargir la réflexion. Le développement du numérique tunisien ne dépendra pas uniquement de la qualité des infrastructures ou de la disponibilité des technologies. Il dépendra également de la qualité des usages.
Une infrastructure numérique performante peut être sous-utilisée si les utilisateurs ne disposent pas des compétences nécessaires. Une donnée abondante peut perdre sa valeur si sa qualité n’est pas maîtrisée. Une technologie d’intelligence artificielle peut produire des gains importants si elle est correctement intégrée aux processus, mais également créer de nouveaux risques si son utilisation n’est pas encadrée.
La confiance devient alors un facteur de performance. Pour les entreprises, elle conditionne l’adoption des services numériques et le développement de nouvelles activités. Pour les administrations, elle influence l’utilisation des services en ligne. Pour les citoyens, elle participe à l’acceptation des nouveaux usages.
La confiance numérique n’est donc pas seulement une question de sécurité. Elle devient progressivement une composante de la transformation économique.
La nouvelle rédaction de l’article 24 apporte une modification précise au cadre applicable à certaines infractions commises au moyen des réseaux et systèmes d’information et de communication. Son application dans le temps et ses conséquences dans les situations concrètes relèvent, naturellement, de l’appréciation des instances compétentes. Mais au-delà de ce texte particulier, une question plus générale mérite d’être posée : quelle culture numérique voulons-nous construire ? Une culture dans laquelle chacun peut communiquer, entreprendre et innover, tout en comprenant que les outils numériques impliquent également des responsabilités. Une culture dans laquelle la donnée est considérée comme un actif qui doit être protégé et correctement utilisé. Une culture dans laquelle l’IA est intégrée comme un outil d’augmentation des capacités humaines, sans faire disparaître la nécessité de vérifier, de comprendre et de décider. Une culture enfin dans laquelle la confiance devient un objectif de gouvernance au même titre que la sécurité, la performance et l’innovation.
Le numérique tunisien entre ainsi dans une nouvelle phase. Après la question de l’accès et des infrastructures vient celle de la qualité des usages. La prochaine étape de la transformation numérique ne consistera peut-être pas seulement à connecter davantage. Elle consistera à créer les conditions permettant de faire davantage confiance aux technologies, aux données et aux usages qui en découlent.
C’est à cette condition que la transformation numérique pourra pleinement devenir un facteur de productivité, d’innovation et de développement.
* Ingénieur informatique, cadre de banque publique.
Le chiffre est désormais suffisamment lourd pour ne plus pouvoir être traité comme une simple donnée comptable : le déficit cumulé des trois principaux régimes de sécurité sociale approche les 7 milliards de dinars. Derrière ce montant se dessine une question beaucoup plus profonde : la Tunisie peut-elle continuer à financer et à administrer son modèle social avec les mêmes mécanismes alors que la démographie, le marché du travail et la structure de l’économie ont profondément changé ?
Abdelwaheb Ben Moussa *
Le problème n’est donc plus seulement celui du financement des caisses. Il touche à l’architecture même du système.
Pendant longtemps, les réponses ont consisté à rechercher des ajustements successifs : nouvelles ressources, transferts budgétaires, mesures paramétriques, rééchelonnements ou dispositifs temporaires.
Ces leviers peuvent répondre à une urgence. Ils ne suffisent plus à traiter des carences structurelles.
Lorsque le rapport entre actifs et retraités se dégrade durablement, lorsque les carrières deviennent plus fragmentées et lorsque la part de l’activité échappant aux circuits formels reste importante, l’équilibre financier ne peut plus être recherché uniquement à l’intérieur des caisses.
La question devient celle de la soutenabilité globale du modèle social.
De la réforme des caisses à la refondation du système
Refonder ne signifie pas démanteler. Cela signifie repenser les mécanismes de financement, de couverture, de solidarité et de pilotage à partir des réalités économiques et démographiques actuelles.
La sécurité sociale doit pouvoir accompagner des trajectoires professionnelles plus diversifiées, intégrer progressivement de nouvelles catégories de travailleurs et mieux articuler protection sociale, emploi, fiscalité et financement.
Cette approche suppose également de disposer d’une vision consolidée des droits sociaux et des engagements futurs. La gouvernance ne peut plus reposer uniquement sur des données fragmentées entre plusieurs institutions. Il faut passer d’une logique de gestion séparée à une logique de système.
L’économie informelle est généralement abordée sous l’angle de la perte de recettes fiscales et sociales. Cette lecture est légitime, mais incomplète. Derrière l’informel se trouvent aussi des travailleurs, des activités et des revenus qui pourraient progressivement rejoindre les mécanismes de protection sociale.
L’enjeu est donc de construire des parcours d’intégration réalistes : simplification des démarches, contribution adaptée, droits sociaux clairement identifiés et dispositifs suffisamment attractifs pour favoriser l’adhésion.
L’objectif ne devrait pas être de transformer immédiatement l’informel en formel par la contrainte, mais de créer les conditions économiques, administratives et numériques d’une transition progressive.
Chaque nouvel affilié ne représente pas seulement une recette supplémentaire. Il constitue aussi un futur bénéficiaire de droits et un élément d’un système social plus large et plus soutenable.
Numériser n’est pas réformer
La transformation numérique peut devenir l’une des infrastructures essentielles de cette refondation. Mais elle ne doit pas être confondue avec la réforme elle-même.
Un identifiant social unique, un compte social permettant de consolider les droits, l’interopérabilité entre les organismes, la digitalisation du recouvrement ou encore l’exploitation de données actuarielles fiables peuvent considérablement améliorer le pilotage. Mais la technologie ne corrigera pas, à elle seule, un modèle économique déséquilibré.
Le véritable enjeu est de construire une architecture numérique au service d’une architecture sociale cohérente, avec des règles de gouvernance, de sécurité, de protection des données et de responsabilité clairement établies.
Autrement dit : il ne suffit pas de numériser l’existant. Il faut concevoir le système qui permettra de piloter le futur.
Le Plan 2026-2030 donne à cette réforme un horizon stratégique. Mais une stratégie ne produit d’effets que lorsqu’elle se transforme en décisions, en projets, en financements et en résultats mesurables.
C’est précisément pourquoi 2027 peut constituer un premier test d’exécution. La prochaine loi de finances devra permettre de mesurer la capacité à passer des diagnostics accumulés aux mécanismes opérationnels : trajectoire financière, élargissement de l’assiette, intégration progressive de nouvelles populations, modernisation du recouvrement, gouvernance des données et évaluation régulière des engagements.
Le véritable indicateur ne sera donc pas seulement le montant consacré à la protection sociale. Il sera la capacité à produire un système plus lisible, plus prévisible et financièrement soutenable.
Une réforme de cette ampleur ne peut être conduite sans instruments de pilotage. Il devient nécessaire de disposer de projections démographiques et actuarielles régulièrement actualisées, de scénarios permettant de mesurer l’impact des différentes options et d’indicateurs publics permettant de suivre l’évolution du système.
La question fondamentale est simple : que se passera-t-il si les tendances actuelles se poursuivent ?
Répondre à cette question avant que les contraintes financières ne deviennent irréversibles permet de transformer une crise annoncée en réforme maîtrisée.
À l’inverse, attendre que les déficits imposent eux-mêmes les décisions reviendrait à subir la réforme plutôt qu’à la piloter.
La démographie devient une question économique
Le vieillissement de la population n’est plus une variable secondaire de la politique sociale. Il devient une donnée centrale de la politique économique. Moins d’actifs pour davantage de retraités signifie mécaniquement une pression croissante sur les mécanismes de solidarité intergénérationnelle. Mais cette évolution peut aussi être abordée sous l’angle de l’anticipation : emploi des seniors, amélioration de la productivité, formalisation progressive de l’activité, participation accrue des femmes au marché du travail, évolution des parcours professionnels et développement de nouvelles formes d’activité.
La réponse au défi démographique ne peut donc pas être uniquement sociale. Elle doit également être économique, productive, fiscale et numérique.
Les 7 milliards de dinars constituent un signal financier majeur. Mais derrière cette dette visible existe une autre dette, moins comptable : une dette d’exécution.
La Tunisie dispose depuis plusieurs années de diagnostics, d’études, de propositions et de stratégies. Le défi consiste désormais à transformer cette connaissance accumulée en systèmes opérationnels.
Pour la protection sociale, cela signifie passer d’une logique de réaction à une logique d’anticipation, d’une gestion fragmentée à un pilotage intégré et d’une succession de mesures ponctuelles à une architecture durable.
Les 7 milliards de dinars ne doivent donc pas être considérés uniquement comme le coût du passé. Ils doivent servir de signal pour préparer le modèle social des prochaines décennies.
La question posée à la Tunisie n’est plus seulement de savoir comment financer le déficit actuel. Elle est de savoir quel système social elle veut pouvoir financer demain, avec quelle population active, quelles ressources, quelles données et quelle capacité d’exécution.
La réforme n’est plus une option à annoncer. Elle devient une capacité à construire.
* Ingénieur informatique, cadre de banque publique.