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D’une pénurie, l’autre | L’esprit en bouteille, ou la peur soluble dans l’eau

30. August 2026 um 11:01

Cette dernière semaine a fourni l’occasion au descendant superficiellement arabisé du punico-berbère délesté de son latin et résidant dans ce merveilleux pays qu’est la Tunisie l’occasion d’étaler toute l’ampleur de son immense impatience face à la soif dont il s’est cru la cible avec la crise de la distribution de l’eau minérale.

Dr Mounir Hanablia *

On a vu des gens à l’aube transborder (avec inquiétude) d’un véhicule à l’autre de précieux chargements, comme des trafiquants de drogues. Queues devant les grossistes, nervosité exacerbée frisant l’agressivité, camions pris d’assaut (selon le Facebook) , voitures stationnées gênant la circulation normale, policiers surveillant la distribution de la désormais précieuse denrée enrobée de plastique, exposée à la canicule à un moment ou à un autre de son périple, au lieu de remplir d’autres missions plus conformes à leurs qualifications, émeutes supposées être de la soif relayées par le facebook, et dont comme d’habitude il est difficile de déterminer le quand, le comment et le où.

Ce n’est pas la première fois que la société de Mark Zuckerberg fournit si on peut dire de l’eau au moulin de ses détracteurs. On avait déjà évoqué son rôle dans le déclenchement de la Révolution du Jasmin. Récemment elle a été condamnée à payer 17 milliards de dollars en dommages et intérêts pour avoir induit des addictions chez les adolescents en Amérique, autant dire une broutille par rapport à ce que la société était prête à débourser (1,4 trillions $) ou ce que les parties lésées réclamaient (600 milliards $). Quant à son implication par des appels au meurtre dans l’assassinat d’un éthiopien altermondialiste, il est douteux que la célèbre société Meta consente un jour à se soumettre à la subpoena des juges d’Addis Abeba.

Un consumériste dangereux et déraisonnable

Mais à la décharge du milliardaire américain, c’est depuis les émeutes du pain de 1984, bien avant les réseaux sociaux, que le Tunisien est apparu comme un consumériste dangereux et déraisonnable. Dangereux parce qu’il n’hésite pas à risquer sa propre vie ou celles des autres dès lors qu’il estime la satisfaction d’un besoin primaire menacée. Déraisonnable parce que s’il risque sa vie pour l’eau (minérale) et le pain alors qu’il n’a jamais connu la famine ou la soif qui tuent massivement, il n’est jamais descendu dans la rue pour s’opposer aux hausses bien plus importantes grevant son pouvoir d’achat, ou bien pour manifester contre tout l’arsenal législatif et judiciaire l’empêchant dans ce cas précis d’exprimer son mécontentement afin d’en obtenir la révision.

Le citoyen a fait place nette face au consommateur, mais un consommateur finalement conciliant parce que primaire, dont les revendications sont facilement satisfaites.

Ainsi le retour des packs d’eau minérale sur les étals fait-il oublier au citadin celui bien plus préoccupant de la sécheresse qui n’est vécu qu’à l’échelon local, celui des régions et des campagnes.

Cela dit, on a eu depuis la canicule des pannes (graves) du réseau électrique, induisant des dégâts matériels importants chez les particuliers, en plus de la souffrance physique indéniable infligée aux personnes les plus vulnérables.

On a également des coupures d’eau qui dans certaines régions tournent au rationnement pur et simple, l’eau disponible ne pouvant plus couvrir les besoins des habitants. Cela devrait constituer l’une des principales préoccupations de l’État.

Depuis les années 90, de nombreuses études situent le Maghreb sinistré dans la zone appelée à connaître une pénurie durable de l’eau potable. Pourtant aucun gouvernement, à commencer par celui de Ben Ali auquel on continue de se référer comme un âge d’or, n’a jamais pris les mesures nécessaires pour faire face à ce problème. Il n’y a pas eu d’investissement dans le dessalement de l’eau de mer, pas de créations notables de centrales photovoltaïques dans un pays qui ne manque ni de côtes ni de soleil. Le résultat en est que nous avons atteint une nouvelle côte, celle de l’alerte.

Pourtant, dire que ce que nous avons vécu n’est pas étrange serait une contre-vérité. En Tunisie, les quartiers populaires s’estiment victimes de la soif dès lors que les magasins d’eau minérale n’y sont pas approvisionnés, et il ne viendrait à l’idée de personne de simplement consommer l’eau du robinet, au moins momentanément, après l’avoir fait bouillir pour y adjoindre une goutte de javel.

A l’inverse, dans certains quartiers huppés, il n’est pas rare en pleine canicule de voir l’eau du lavage des voitures ou de l’arrosage ruisseler le long des pentes. Prétendre que ces consommateurs-là paient leur eau plus chère, ne résout pas le problème, qui est d’assurer une répartition raisonnable de cette précieuse denrée entre tous les habitants, et non pas de taxer le vice.

Une population facilement manipulable

Mais l’impression diffuse, c’est qu’il y a effectivement un complot, ou plus précisément une répétition générale. Comment expliquer autrement cette grève inopinée des distributeurs d’hydrocarbures immédiatement répercutée par une radio privée et qui a provoqué la panique et la pénurie dans les stations service ? Mais de quel complot s’agirait-il, alimenté par les propos d’un opposant de salon s’obstinant depuis l’étranger à se présenter sur fond de drapeau national, comme le sauveur de la patrie et surfant sur la vague de la pénurie, ou d’un ancien ambassadeur, pour qui l’ennemi, c’est le pays voisin qu’il conviendrait de tenir par la jugulaire ? Ce serait plutôt celui tendant à habituer une population facilement manipulable aux véritables privations de toutes sortes qui l’attendent, et dont la pénurie factice d’eau minérale, désormais disponible dans les grandes surfaces, ne serait que la répétition générale de celle qui se dessine déjà et qui frapperait les denrées alimentaires et les produits de première nécessité.

On habituerait ainsi la population à une économie de guerre désormais inévitable avec la fermeture du détroit d’Ormuz. On l’habituerait ainsi à la soif, à petites gorgées. Or, depuis des décennies, le peuple tunisien n’a survécu qu’à la peur, celle du dictateur, puis du gendarme, du terroriste, et enfin de l’Africain et du grand remplacement. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Un peuple peut vaincre ses phobies et accepter les privations de toutes sortes pour peu qu’il sache où on veut le mener.

Ainsi les Iraniens ont-ils accepté 50 ans d’embargo parce qu’au bout se profilait le contrôle sur le détroit, et par voie de conséquence, sur l’économie mondiale.

De même la population tunisienne, qui s’est comportée comme cette poussière d’individus selon l’expression de Bourguiba, pour peu qu’on daigne le lui expliquer, accepterait probablement des décennies de faim et de soif si au bout du compte apparaissait un projet de production permanente d’eau douce et d’énergie à bas prix à partir de la mer et du soleil, qui garantirait la survie du pays. Au lieu de voir des gouvernements se succéder depuis des décennies et procéder au coup par coup par tâtonnements avec un pire toujours à venir.    

* Médecin de libre pratique.

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Pénurie d’électricité en Tunisie | Une centrale flottante n’est pas la solution

30. August 2026 um 07:43

Pendant que la Steg publie, chaque jour, ses calendriers de délestage tournant, une idée – en espérant que ce ne soit déjà une décision – se prépare loin du débat public : la location d’une centrale électrique flottante, un navire-usine amarré au large et raccordé au réseau national. Présentée comme une bouée de sauvetage pour passer l’été, cette option est en réalité l’une des plus coûteuses du marché mondial de l’électricité. Et, dans le cas tunisien, elle cumule trois défauts qui devraient suffire à l’écarter : elle n’est pas justifiée techniquement ; elle arrivera trop tard ; et elle est négociée dans des conditions qui n’offrent aucune garantie de transparence. (Photo : Centrale électrique flottante de l’entreprise turque Karadeniz Powership Gökhan Bey).

Latif Belhedi

Le déficit tunisien n’est pas d’abord un déficit de mégawatts installés. Il est le produit de trois facteurs cumulés : le vieillissement du parc thermique et la dégradation de sa disponibilité, la fragilité du réseau de transport aux heures de pointe estivale, et surtout le blocage quasi total, depuis 2019, des projets de production nouvelle. Les appels d’offres renouvelables ont été retardés, renégociés, parfois abandonnés. Les projets de cycles combinés attendent leurs financements et leurs autorisations. Le résultat était prévisible : chaque été, la pointe se rapproche un peu plus de la limite du système.

Louer un bateau ne corrige aucun de ces trois facteurs. Un navire-usine n’améliore pas la disponibilité du parc existant. Il ne renforce pas une seule ligne de transport. Il ne remplace pas un mégawatt de production nouvelle : il le loue, à un tarif de location, pour une durée déterminée, après quoi il repart. Autrement dit, on transforme une dépense d’investissement, qui aurait laissé un actif au pays, en dépense d’exploitation qui ne laisse rien. La réponse ne traite donc pas le problème ; elle le reporte momentanément.

Un mauvais timing et une location au prix exorbitant

L’argument avancé pour justifier le gré à gré est celui de l’urgence : il faudrait sécuriser la pointe. Encore faudrait-il que le calendrier tienne.

Entre la signature d’un contrat, la mobilisation du navire, son transit, l’aménagement du poste d’amarrage, le raccordement au réseau haute tension, l’approvisionnement en combustible et les essais de mise en service, les délais réels se comptent en mois, et non en semaines. L’expérience gabonaise récente l’illustre : les seuls travaux de raccordement de l’unité de 150 MW ont connu des reports successifs pour des contraintes techniques. Appliqué au cas tunisien, cela signifie une mise en service utile après le passage de la pointe estivale, c’est-à-dire au moment précis où le besoin invoqué pour justifier la dépense aura disparu.

On paierait donc au prix fort une capacité qui arriverait à contretemps, et qu’il faudrait ensuite continuer à rémunérer pendant toute la durée du contrat, y compris en hiver, y compris quand elle ne sert à rien.

Le modèle économique de la centrale flottante repose sur une redevance de capacité, due que le navire produise ou non, à laquelle s’ajoute le combustible, facturé séparément. Les estimations qui circulent pour la Tunisie situent la seule redevance de location autour d’un milliard de dinars par an, hors combustible.

Rapportée au mégawatt installé, cette dépense annuelle est du même ordre de grandeur que le coût d’investissement d’une capacité neuve, avec une différence essentielle : au terme du contrat, l’État n’est propriétaire de rien. Le même montant orienté vers un cycle combiné, vers un programme solaire assorti de stockage, ou simplement vers la remise à niveau du réseau de transport, produirait un actif durable, une baisse structurelle du coût moyen de production, et une moindre exposition à la facture d’hydrocarbures importés.

Il faut aussi rappeler qui paie. Une charge de cette nature ne disparaît pas dans les comptes de la Steg : elle se traduit tôt ou tard par une subvention budgétaire supplémentaire, une dette fournisseur, ou une hausse tarifaire. Dans le contexte actuel des finances publiques, aucun de ces trois canaux n’est indolore.

Une procédure qui interroge et un précédent international à examiner

C’est sur le volet procédural que le dossier devient le plus difficile à défendre.

Il s’agirait d’un marché probablement de gré à gré, sans appel à la concurrence, soumis ensuite au conseil d’administration pour approbation. Ce séquencement n’est pas neutre : il fait porter la responsabilité juridique de la décision aux administrateurs, alors que l’impulsion initiale est venue d’ailleurs.

Or, selon les informations disponibles, le premier contact autour de ce dossier n’est pas passé par un canal technique, ni par une consultation de marché, les experts consultés par la Steg auraient exprimé un avis défavorable, pour les deux raisons exposées plus haut, le coût et le calendrier. Si cet avis a bien été rendu et qu’il a été écarté, la question centrale n’est plus technique. Elle devient une question de gouvernance : qui a décidé de passer outre, sur quelle base, et avec quelle traçabilité écrite ?

La Tunisie ne serait pas le premier pays à emprunter cette voie. Le Liban, l’Irak, le Ghana, la Gambie, la Sierra Leone, le Mozambique, la Guinée-Bissau, le Soudan, le Gabon et Cuba y ont eu recours. Le point commun de ces expériences n’est pas rassurant : la solution flottante y a été adoptée en situation de crise, elle a soulagé temporairement, et elle n’a réglé aucune des causes structurelles du déficit.

Plusieurs de ces contrats ont par ailleurs donné lieu à des controverses publiques, à des recours ou à des procédures d’enquête sur les conditions d’attribution, notamment en Afrique du Sud, au Gabon et au Liban. En Gambie, le contrat n’a pas été renouvelé en 2025, faute d’accord sur les conditions financières et techniques. Ces précédents ne préjugent en rien du dossier tunisien, mais ils commandent, au minimum, un niveau d’exigence procédurale supérieur à la moyenne.

Ce que la transparence exige

Le débat ne porte pas sur le fait de savoir s’il faut de l’électricité cet été. Il porte sur le fait de savoir si l’on veut continuer à financer des rustines coûteuses, ou reconstruire enfin un système de production.

Trois exigences minimales devraient conditionner toute suite donnée à ce dossier :

– la publication du dossier technique : étude d’adéquation offre-demande, calendrier réaliste de mise en service, coût complet du kilowattheure livré, combustible inclus, et comparaison chiffrée avec les alternatives disponibles ;

la publication des avis des experts consultés, ainsi que des motifs pour lesquels ils auraient été écartés ;

– la justification juridique du recours au gré à gré, au regard de la réglementation des marchés publics, et l’identification claire de l’autorité qui assume la décision.

À défaut, les administrateurs appelés à approuver ce contrat prendraient un risque personnel considérable pour une opération dont ni l’utilité technique ni la rationalité économique n’ont été démontrées.

La Tunisie a des ressources solaires et éoliennes parmi les meilleures du bassin méditerranéen, un projet d’interconnexion avec l’Italie en cours, et un besoin urgent de capacité pilotable. Le milliard de dinars annuel envisagé pour louer un bateau financerait une part significative de cette transition. Le choix n’est pas entre l’électricité et l’obscurité. Il est entre une dépense qui s’évapore et un investissement qui reste. Entre la raison économique et l’absurdité politique.

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Le poème du dimanche | ‘‘Barbara’’ de Jacques Prévert

30. August 2026 um 07:29

Né en 1900 à Neuilly, Jacques Prévert est poète, scénariste, auteur pour jeunesse, comme de dialogues pour le cinéma et le théâtre.

Lié à ses débuts au surréalisme, il évolue vers une expression populaire, familière et quotidienne en gardant une vision libertaire, pacifiste, sociale et anticléricale.

Son langage fortement marqué par les jeux de mots tourne en dérision la pesanteur et la tradition, créant une modernité accessible et largement enseignée dans les milieux scolaires.

Il est incontestablement l’une des voix les plus connues de la poésie française contemporaine, inspirant nombre de chanteurs, musiciens et autres poètes. Il décède en 1977.

Œuvres Complètes, Gallimard/ Bibliothèque La Pléiade, 1992 Tome 1 ; 1996 Tome II

Tahar Bekri

Rappelle-toi Barbara

Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
Épanouie ravie ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t’ai croisée rue de Siam
Tu souriais
Et moi je souriais de même
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas
Rappelle-toi
Rappelle-toi quand même ce jour-là
N’oublie pas
Un homme sous un porche s’abritait
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante ravie épanouie
Et tu t’es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m’en veux pas si je te tutoie
Je dis tu à tous ceux que j’aime
Même si je ne les ai vus qu’une seule fois
Je dis tu à tous ceux qui s’aiment
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi Barbara
N’oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l’arsenal
Sur le bateau d’Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu’es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d’acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n’est plus pareil et tout est abimé
C’est une pluie de deuil terrible et désolée
Ce n’est même plus l’orage
De fer d’acier de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l’eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin très loin de Brest
Dont il ne reste rien.

Paroles, 1946.

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L’édito de Hédi Mechri – Pénuries et non-gouvernance : l’addition

30. August 2026 um 04:45

Eté 2026, la bulle des illusions perdues explose à la face du pays. Et révèle l’envers du décor. Des entreprises publiques, qui ont connu par le passé leur heure de gloire, sont à l’agonie, en état de mort cérébrale. La croissance, en trompe-l’œil, est sans relief, atone – moins que ce qui a été prévu –, voire en retrait par rapport à 2025 ; 2,3% au deuxième trimestre contre 3,2% à la même période l’année dernière. D’un mot, les principaux clignotants sont au rouge vif: une économie malade qui porte à n’en plus finir les stigmates d’une gouvernance à rebours, autant dire d’une non-gouvernance. Le climat social est lourd de nuages annonciateurs de tempêtes dévastatrices. Et pour couronner le tout, des tensions politiques qui ne prédisent rien de bon.

Les pénuries, que l’on voyait venir, d’électricité, d’eau, de médicaments…, véritables bombes à retardement, effacent d’un coup plus de cinq décennies de développement économique et humain pleinement assumées. Les frustrations, la colère, l’indignation collectives sont exacerbées autant par la dégradation des services publics – quand ils existent encore – que par la suffisance, l’indifférence, le mépris des dirigeants qui ont la charge de ce qui reste de ces services. Ils répugnent à tenir informés les contribuables des éventuels délestages électriques, coupures d’eau et, sur un autre registre, d’inattendues nouvelles charges fiscales et sociales. Sans se soucier qu’il s’agit de ruptures de contrats moraux et d’engagement envers la société. Et qu’importent les drames humains, les dégâts économiques et financiers, l’humiliation et l’atteinte à la dignité humaine qu’ils provoquent. Il y a longtemps qu’on s’est fait à l’idée, en raison de la confusion des responsabilités et des genres, qu’ils ne sont pas comptables de leurs faits et gestes.

 

Les pénuries d’électricité, d’eau, de médicaments…, véritables bombes à retardement, effacent d’un coup plus de cinq décennies de développement économique et humain pleinement assumées. Les frustrations, la colère, l’indignation collectives sont exacerbées autant par la dégradation des services publics … que par la suffisance, l’indifférence, le mépris des dirigeants qui ont la charge de ce qui reste de ces services.

 

Invoquer le réchauffement climatique, la canicule, les pics inédits de chaleur ajoute le ridicule à l’incompétence. Rien ne saurait occulter les défaillances, l’état d’impréparation, l’éclipse sinon la désertion au milieu de la tempête de dirigeants en tout genre, qui n’hésitent pas, par leur silence assourdissant, à quitter le navire avant même qu’il coule. Alors que leur place est sur le pont, à la manœuvre pour mener leur embarcation à bon port.

Les dirigeants d’entreprises publiques, aujourd’hui dans la tourmente, ont-ils les moyens – même s’ils ont la volonté, la compétence, le talent, bref le leadership – pour s’inscrire dans le sens de la marche du siècle ? Disposent-ils d’autonomie et de pouvoir pour conduire le changement en mettant en œuvre une stratégie de développement sur fond d’efficacité opérationnelle ?

Qui des dirigeants ou de la tutelle pour décider des projets et des plans d’investissement, de modernisation, d’innovation et d’adaptation des entreprises publiques ? En clair, les chefs d’entreprises publiques sont-ils dans leur rôle de véritables stratèges sans qu’on cherche et s’emploie à les confiner dans celui de commis de l’État ? Rien n’est moins sûr.

 

La Steg, la Sonede, la Sncft, la Stir, l’Etap, la CTN, Tunisair, pour ne citer que celles-là, autant d’anciens fleurons de l’économie nationale et figures emblématiques du pays, sont aujourd’hui sous perfusion, entre la vie et la mort.

 

Leur périmètre d’action et de décision – quand ils sont confirmés dans le poste – se rétrécit comme peau de chagrin. Ils sont à la tête d’entreprises, dont dépendent le développement de l’économie et la cohésion sociale, sans pouvoir prétendre présider à leur destinée. Ils sont confrontés à un amas de dogmes et à un mur idéologique d’un autre âge qui les condamnent à l’immobilisme. Signe des temps : on ne déroge pas à l’ordre établi. Les entreprises publiques, qu’elles soient à vocation économique ou sociale, ce qui ne les exonère pas de l’impératif d’efficacité, sont perçues comme un sanctuaire à l’abri des vents du changement. On ne touche pas à la relation immuable, devenue caduque, État- économie de marché, quoi qu’il en coûte pour le contribuable et pour l’économie, victimes de cet imbroglio et de tout un faisceau de malentendus.

La Steg, la Sonede, la Sncft, la Stir, l’Etap, la CTN, Tunisair, pour ne citer que celles-là, autant d’anciens fleurons de l’économie nationale et figures emblématiques du pays, sont aujourd’hui sous perfusion, entre la vie et la mort. La raison en est qu’on a différé, reporté, rangé au placard des oubliettes les nécessaires transformations qui les auraient portées sur des trajectoires de croissance durable. Au final, sous la dictature de l’urgence se produit inévitablement l’irréparable : le délestage d’électricité, les coupures d’eau, l’envol des prix de médicaments dont dépend la survie des personnes atteintes de graves maladies. Nécessité fait loi, nous dit-on. Soit, mais c’est aussi la preuve indéniable que le prix de l’immobilisme et de la non-réforme est infiniment plus élevé que le coût social de la restructuration, du reste gérable dans une vision à moyen et long terme.

 

Sortir de la crise ? Qui n’y souscrit ? Seul mot d’ordre : sauver nos entreprises et nos services publics d’une mort annoncée. À la seule fin de redresser notre économie et préserver notre cohésion sociale. Mission certes difficile sans être impossible.

 

La folie, disait Einstein, c’est de faire la même chose et de s’attendre à un résultat différent. Sortir de la crise ? Qui n’y souscrit ? Seul mot d’ordre : sauver nos entreprises et nos services publics d’une mort annoncée. À la seule fin de redresser notre économie et préserver notre cohésion sociale. Mission certes difficile sans être impossible. C’est moins un problème de fonds que cela ne relève d’une vision du rôle de l’État dans le monde qui arrive. Les ressources qui nous font défaut au point de faire chuter l’investissement à son plus bas historique (moins de 10% du PIB) afflueront à l’heure même où l’on prendra de nouveau langue avec le FMI. Il n’y a,  à cet égard, rien d’infamant, rien qui puisse écorcher notre dignité et notre souveraineté à la faveur d’un accord. Au contraire, ce sera pour nous l’occasion d’envoyer un signal fort à l’adresse des marchés et des investisseurs quant à notre volonté et notre détermination à sortir de la crise. En engageant les nécessaires transformations qui sont l’émanation d’une revendication nationale. L’humilité en politique est une vertu cardinale. Quand s’y ajoute une bonne dose de confiance, de volontarisme, de courage et de pragmatisme, c’est une véritable assurance vie en perspective. Tout devient alors possible. La réussite beaucoup plus que l’échec.

L’humilité en politique est une vertu cardinale. Quand s’y ajoute une bonne dose de confiance, de volontarisme, de courage et de pragmatisme, c’est une véritable assurance vie en perspective. Tout devient alors possible. La réussite beaucoup plus que l’échec.

 

Cet éditorial est paru dans le n° 952 de L’économiste maghrébin du 26 août au 9 septembre 2026 sous le titre de « Dogmes »

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