Le paysage industriel africain connaît un tournant majeur. Selon l’édition 2025 de l’Indice de l’industrialisation en Afrique (IIA), le continent entre dans une nouvelle phase de transformation économique. Un nouveau leader s’impose, tandis que plusieurs pays longtemps considérés comme en retrait affichent désormais des avancées rapides.
Derrière cette évolution, une même ambition se dessine: réduire la dépendance aux matières premières et renforcer la transformation locale.
Le Maroc prend la première place
C’est le principal enseignement du rapport! Pour la première fois, le Maroc devient la première puissance industrielle africaine, devant l’Afrique du Sud.
Le royaume s’appuie sur une stratégie construite depuis plusieurs années autour de la modernisation des infrastructures, du développement industriel et de la diversification des exportations. Automobile, aéronautique, textile ou énergies renouvelables: plusieurs secteurs ont contribué à renforcer son positionnement sur le continent. L’Afrique du Sud conserve toutefois un poids économique important, malgré un ralentissement lié à des difficultés structurelles qui pèsent sur sa compétitivité. Le rapport met également en évidence une évolution plus large. Entre 2010 et 2024, 41 pays africains sur 54 ont amélioré leur niveau d’industrialisation. Les progressions les plus rapides concernent surtout les économies historiquement moins industrialisées. Ce mouvement traduit un début de rattrapage entre les pays les plus avancés et ceux longtemps restés à l’écart des grandes dynamiques industrielles.
RDC, Djibouti, Gabon: les progressions les plus marquées
Certains pays se distinguent particulièrement par leur évolution. La République démocratique du Congo affiche la plus forte progression du continent avec un gain de 16 places en quinze ans, porté notamment par une hausse significative de la valeur ajoutée manufacturière par habitant. Djibouti et le Gabon enregistrent eux aussi des avancées importantes, avec respectivement 13 et 11 places gagnées dans le classement. Le Bénin, la Mauritanie, le Sénégal et la Somalie figurent également parmi les pays ayant accéléré leur développement industriel ces dernières années. Sur le plan régional, l’Afrique du Nord conserve sa position de région la plus industrialisée, suivie par l’Afrique australe. Mais en matière de croissance, les tendances évoluent. L’Afrique de l’Est et l’Afrique de l’Ouest affichent aujourd’hui les rythmes de progression les plus soutenus. À l’inverse, l’Afrique australe marque le pas, notamment sous l’effet du ralentissement sud-africain.
Des défis…
Malgré ces avancées, plusieurs fragilités persistent. Le rapport souligne notamment la faiblesse des capacités de production dans certains pays. Si les infrastructures progressent, de nombreuses industries peinent encore à produire des biens compétitifs à forte valeur ajoutée. L’environnement politique et sécuritaire reste également un facteur de risque. L’instabilité macroéconomique continue de freiner les investissements et limite la visibilité des acteurs industriels.
La ZLECAf comme levier stratégique
Pour les auteurs du rapport, la prochaine étape passera par une intégration économique plus poussée. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) est perçue comme un outil capable de renforcer les chaînes de valeur régionales et de créer de véritables corridors industriels entre pays voisins. L’objectif est de construire un marché africain plus intégré, capable de soutenir une industrialisation durable et de mieux positionner le continent dans les échanges mondiaux. Reste désormais à convertir cette dynamique en croissance durable, capable de créer davantage d’emplois, d’investissements et de valeur ajoutée sur le continent.
Rappelons que le rapport est le fruit des efforts de la Banque africaine de développement (BAD) en collaboration avec l’Union africaine et l’Onudi.
Die marokkanischen Flughäfen haben im Jahr 2025 ein deutliches Wachstum verzeichnet. Insgesamt wurden mehr als 36,3 Millionen Passagiere abgefertigt. Rabat – Das marokkanische Flughafensystem verzeichnete im Jahr 2025 ein Gesamtvolumen von 36,3 Millionen Passagieren. Dies entspricht einem Zuwachs von 11 Prozent im Vergleich zum Vorjahr (2024). Die Zahlen gab der Minister für Transport und Logistik, […]
La chanteuse Syrine Ben Moussa animera un concert de de «Malouf & chants arabo-andalous», le dimanche 7 juin 2026, à 19 heures, à l’Amphithéâtre Habib Bourguiba, à Fondation de la Maison de Tunisie, au n° 45 A Boulevard Jourdan, 75014 Paris. La chanteuse se produire ensuite le 11 juin à Cordoue et le 12 juin à Madrid en Espagne.
Les mélomanes pourront apprécier les rythmes envoûtants et les mélodies exquises du malouf et de la musique traditionnelle tunisienne.
La chanteuse sera accompagnée de 24 choristes (tunisiens, français, algériens, marocains, syriens…) dans un voyage musical riche en nostalgie et en émotions.
Depuis 2013, Syrine Ben Moussa réunit autour de son art du chant des passionnés d’horizons divers, arabophones et non arabophones, autour d’un même objectif : découvrir, faire vivre et transmettre le malouf tunisien, ce patrimoine musical séculaire qui nous rassemble et nous inspire.
Par sa présence et son soutien, le public aidera à la poursuite de cette belle aventure musicale et humaine.
Un livret avec l’ensemble des textes traduits en français leur sera distribué à l’entrée, apprend-on auprès des organisateurs.
Autour de Syrine Ben Moussa (chant et oud), on retrouvera Khalil Chekir (kanoun), Kais Siala (violon), Aymen Majoul (violon), Mohamed Salah Zouari (ney), Elyes Ghourabi et Hakim Kessa (percussions).
Depuis plusieurs mois, un signal majeur traverse le marché obligataire américain — c’est-à-dire le marché de la dette des États-Unis — sans être encore pleinement déchiffré par les capitales du Sud global. Elles auraient pourtant tort de le considérer comme une affaire lointaine de banquiers centraux, de traders ou d’économistes spécialisés. Ce signal engage leur avenir financier plus directement, et plus durablement, que celui des États-Unis eux-mêmes.
Yahya Ould Amar *
Pour comprendre ce signal, il faut accepter d’entrer dans le langage technique des marchés parce que c’est précisément dans ces indicateurs, souvent réservés aux salles de marché, que se lit désormais la géopolitique réelle du développement.
Il existe d’abord une courbe des taux classique, qui indique le coût de l’argent selon la durée de l’emprunt — deux ans, cinq ans, dix ans ou plus. Mais les marchés construisent aussi une courbe des taux «forward», qui exprime non pas seulement les taux d’aujourd’hui, mais les taux implicites attendus pour des périodes futures.
Le taux réel forward à «dix ans dans dix ans» des bons du Trésor américain correspond ainsi au taux d’intérêt réel que les marchés anticipent pour un prêt de dix ans commençant dans dix ans. Parce qu’il regarde au-delà des turbulences immédiates ou passagères, il est souvent lu comme un indicateur du niveau auquel les taux réels de long terme pourraient durablement se stabiliser.
Or ce taux réel vient d’atteindre son plus haut niveau depuis plus de vingt ans. Cela signifie que le mouvement actuel ne peut être réduit au choc pétrolier provoqué par la fermeture du détroit d’Ormuz, puisque l’effet de l’inflation est corrigé – le signal est plus profond. Il révèle une transformation structurelle du prix mondial du capital, dans un monde où les grandes puissances financent simultanément leur réindustrialisation, leur réarmement, leur transition énergétique et leur révolution technologique, tandis que l’épargne disponible demeure limitée.
Pour le Sud global, l’enjeu est immense, car il risque de payer, par un argent plus rare et plus cher, la nouvelle puissance productive du Nord.
La grande ruée vers le capital
Pour saisir l’ampleur de ce qui se joue, il faut d’abord comprendre ce que les économistes appellent le taux d’intérêt réel neutre. Ce concept désigne le taux d’intérêt réel compatible avec une économie à son plein potentiel, sans surchauffe ni récession. C’est, en quelque sorte, le taux d’équilibre naturel du capital, ni trop cher pour décourager l’investissement, ni trop bas pour alimenter une bulle.
Pendant trente ans — des années 1990 jusqu’à la pandémie — ce taux neutre mondial a chuté inexorablement. Les banquiers centraux, les fonds de pension et les trésoriers d’État du monde entier s’y sont adaptés, construisant leurs modèles budgétaires, leurs stratégies de dette et leurs projets d’investissement dans un monde structurellement à taux bas. Ce monde est terminé.
Le taux réel forward à dix ans dans dix ans des bonds du Trésor constitue la meilleure approximation en temps réel, du taux d’intérêt réel neutre de long terme que les marchés anticipent. Quand il monte fortement — comme c’est le cas aujourd’hui — cela signifie que les investisseurs collectivement jugent que le taux neutre mondial s’est durablement réinstallé à un niveau structurellement plus élevé.
Il est donc important de comprendre, pourquoi les forces profondes qui déterminent le coût à long terme du capital dans le monde ont changé de régime — et qui paiera le prix de ce changement ?
La réponse tient à une réalité simple que les grandes puissances financent simultanément leur réindustrialisation, leur réarmement, leur transition énergétique et leur révolution technologique. Toutes ces priorités consomment l’épargne mondiale.
Aux États-Unis, les grands plans industriels, les dépenses de défense et les investissements massifs dans l’intelligence artificielle (IA) mobilisent des centaines de milliards de dollars. En Europe, la guerre en Ukraine a réveillé l’urgence énergétique et militaire. Partout, le rapatriement des chaînes de valeur — relocalisation industrielle de capacités autrefois transférées vers l’Asie — exige de reconstruire usines, infrastructures et compétences.
Le choc de demande de capital est donc immense. Mais il est capté d’abord par les économies qui attirent déjà l’essentiel de l’épargne institutionnelle mondiale.
Le Sud global entre dans cette compétition avec des monnaies plus fragiles, des marchés financiers moins profonds, des notations d’agences dégradées et des primes de risque plus lourdes. Il emprunte plus cher au moment même où le Nord aspire davantage de capital.
Quand la demande de capital augmente plus vite que l’épargne disponible, son prix monte. Ce prix, c’est le taux d’intérêt réel. Et pour les pays en développement, cette hausse survient au pire moment, lorsqu’ils doivent financer à la fois leur industrialisation, leur transition énergétique et leur souveraineté économique.
Le taux neutre, révélateur d’une fracture de croissance potentielle
La hausse du taux réel neutre révèle une fracture plus durable, celle de la croissance potentielle. Ce taux est lié à la capacité d’une économie à croître durablement sans inflation, grâce à sa démographie, son capital et sa productivité. Lorsqu’il augmente, les marchés anticipent donc, implicitement, une économie plus productive demain.
C’est là que l’IA change l’équation. Si elle produit ne serait-ce qu’une partie des gains annoncés, les pays qui en maîtrisent les infrastructures — puissance de calcul, semi-conducteurs, modèles de fondation, données, applications industrielles — verront leur croissance potentielle s’élever.
Mais le problème est géographique. L’essentiel des investissements de l’IA se concentre aux États-Unis, en Chine et dans quelques économies avancées. L’Afrique, l’Asie du Sud et l’Amérique latine risquent fortement de rester à la périphérie – non productrices de cette révolution, mais clientes de technologies conçues ailleurs.
Le Sud global pourrait ainsi subir la hausse du coût mondial du capital sans bénéficier des gains de productivité qui la justifient. Il achèterait l’IA des autres, en paierait le prix financier, mais n’en capterait pas les dividendes.
Quand la dette devient une mécanique de dépendance
La soutenabilité budgétaire obéit à une règle simple, formulée par Evsey Domar qui indique que lorsque le taux d’intérêt réel payé sur la dette publique dépasse durablement le taux de croissance réelle de l’économie, le ratio dette/PIB augmente mécaniquement, sauf à dégager des excédents budgétaires politiquement difficiles à maintenir (fiscalité…).
Cette contrainte pèse déjà sur les États-Unis eux-mêmes. Un taux réel forward à dix ans dans dix ans de trois et demi pour cent est difficilement compatible avec une économie dont la croissance réelle de long terme est estimée autour de deux et demi pour cent.
C’est précisément pour cette raison que les marchés commencent à émettre des signaux sur la solvabilité américaine — dont le plus troublant est que les obligations souveraines chinoises libellées en dollars se négocient désormais quarante points de base en dessous des bons du Trésor américain de maturité comparable. Le marché dollar lui-même juge implicitement la Chine plus solvable que les États-Unis dans leur propre monnaie.
Mais pour le Sud global, l’équation est autrement plus insupportable. Une économie africaine qui croit à un taux réel de 4 %, mais empruntant en dollars à 6 ou 8 % en termes réels, voit sa dette diverger par simple mécanique financière. Ce n’est pas nécessairement une faute de gestion, c’est l’arithmétique.
La contradiction fondamentale du financement climatique
Ici réside une hypocrisie structurelle que la diplomatie internationale préfère ne pas formuler trop clairement, mais qui devient chaque année plus intenable.
Les engagements de financement climatique du G7 — cent milliards de dollars par an dans un premier temps, trois cents milliards dans les engagements plus récents — ont été conçus dans un monde à taux zéro ou négatifs, où les institutions multilatérales pouvaient lever des fonds à très faible coût et les recycler en financements concessionnels (prêts à taux inférieurs aux taux de marché). Ce monde n’existe plus. Les institutions de Bretton Woods — FMI, Banque mondiale et banques régionales de développement — opèrent sur des bilans et des mandats conçus dans l’ère de l’abondance monétaire post-2008. Leur capacité de prêt concessionnel est structurellement insuffisante face à l’ampleur des besoins dans un environnement de taux réels durablement élevés.
La transition énergétique que les pays du G7 demandent au Sud global — abandonner les énergies fossiles, sauter directement vers les renouvelables, atteindre la neutralité carbone selon des calendriers négociés dans des salles climatisées de Paris, Londres ou New York — coûtera, selon l’Agence internationale de l’énergie, plus de 2000 milliards de dollars par an dans les économies en développement d’ici 2030. À un taux réel de financement de six à huit pour cent, le coût actualisé de cet effort devient mathématiquement insoutenable pour la majorité des budgets souverains concernés.
Pendant ce temps, le capital privé institutionnel — fonds de pension, compagnies d’assurance, véhicules d’infrastructure — qui était censé être mobilisé par effet de levier observe que le taux réel sans risque de référence américain est à trois et demi pour cent. Pour qu’il investisse dans une centrale solaire au Sahel, avec son risque de change (la perte potentielle liée aux fluctuations de la monnaie locale face au dollar), son risque politique, ses incertitudes réglementaires et son risque de construction, il faudra lui offrir un rendement ajusté du risque significativement supérieur. Ce rendement implique des tarifs d’électricité que les économies concernées ne peuvent pas absorber. Le bouclage financier est brisé — structurellement, pas accidentellement.
La géographie du taux neutre comme nouvelle carte de la vulnérabilité
Il faut insister sur un point que les économistes des institutions internationales tendent à oublier, le taux neutre mondial n’est pas une réalité unique que tous les pays subissent également.
Le taux réel américain est le plancher implicite du système. Au-dessus, les marchés empilent des primes de risque (des majorations de taux exigées pour compenser le risque supplémentaire perçu) qui varient selon la solidité institutionnelle, la profondeur des marchés locaux, la liquidité des actifs, la crédibilité de la politique monétaire et la dynamique de la dette.
Ce que la hausse actuelle du taux neutre américain fait, concrètement, c’est déplacer vers le haut toute cette architecture de primes. Un pays qui empruntait à quatre pour cent en réel emprunte désormais à six pour cent en réel, voire plus. La différence, sur un horizon de dix à vingt ans, est la différence entre une trajectoire de développement soutenable et une décennie perdue consacrée à rembourser — ou à renégocier — une dette excessive.
Ce sont, ironiquement, les pays qui ont le mieux géré leur politique économique — ceux qui ont accédé aux marchés internationaux, réduit leur dépendance aux dons et aux prêts bilatéraux, développé leurs marchés obligataires domestiques — qui sont les plus directement exposés à cette transmission. Ils avaient joué selon les règles du système libéral. Le système vient de changer les règles.
Quatre réponses pour ne pas subir le nouvel ordre du capital
Face à cette nouvelle géographie du capital, le Sud global ne peut se contenter de demander de meilleures conditions. Il doit imposer une autre architecture financière.
Le premier impératif est d’exiger une recapitalisation massive des banques multilatérales de développement, assortie d’une réforme réelle de leur gouvernance. Le G7 ne peut mobiliser des milliers de milliards pour sa réindustrialisation et son réarmement tout en laissant sous-financées les institutions censées porter le développement, ni conserver des droits de vote hérités d’un ordre conçu avant la décolonisation d’une grande partie du Sud global.
Le second est une indexation rigoureuse et contraignante des conditionnalités climatiques imposées au Sud global sur la réalité des conditions de financement. L’injonction d’abandonner le charbon d’ici 2030 formulée dans un monde à taux zéro n’a plus le même sens dans un monde à taux réel de plus de six pour cent. Les délais, les montants et les instruments doivent être recalibrés en conséquence — pas dans les discours, dans les engagements contractuels.
Le troisième, relève de la souveraineté économique des pays concernés eux-mêmes. Le développement systématique des marchés obligataires en monnaie locale (permettant à un État d’emprunter auprès d’investisseurs dans sa propre devise, éliminant le risque de change), la réduction de l’exposition au financement externe en dollars, la construction de partenariats financiers diversifiés — incluant, avec discernement, les nouvelles institutions multilatérales non occidentales — ne sont plus des options idéologiques. Elles sont des nécessités prudentielles dans un monde où le coût de financement de référence vient d’être durablement réévalué à la hausse.
Le quatrième impératif est de distinguer radicalement la dette qui entretient la dépendance de la dette qui construit la puissance. Dans un monde de taux réels élevés, chaque dollar emprunté doit être orienté vers des actifs capables d’accroître la productivité future : énergie, ports, logistique, irrigation, éducation technique, infrastructures numériques…
Enfin, le Sud global doit comprendre que la hausse des taux réels américains n’est pas un simple accident de marché, c’est le signal d’un monde où le capital devient plus rare, plus cher et plus capté par les priorités du Nord — réindustrialisation, défense, IA, transition énergétique. Si rien ne change, les pays du Sud financeront indirectement la puissance des autres tout en voyant se refermer l’espace financier nécessaire à leur propre développement. La souveraineté économique se jouera dans la capacité à accéder à un capital long, stable et soutenable.
Le Sud global doit dès lors cesser de subir le prix mondial de l’argent, il lui faut réformer l’ordre financier multilatéral, bâtir ses propres marchés de capitaux et refuser que l’accès au capital devienne le nouveau visage de l’inégalité mondiale.
Si l’Inde se targue aujourd’hui d’être une puissance nucléaire garantissant son indépendance, un objectif que l’Iran s’efforce d’atteindre avec toutes les difficultés que l’on sait, il n’en demeure pas moins que l’idéologie chauvine qui y prédomine actuellement ne la préserve pas des revendications particularistes menaçant son intégrité territoriale.
Dr Mounir Hanablia *
Il est toujours ardu de faire la part du vrai dans un récit autobiographique, particulièrement lorsqu’il s’agit d’un d’homme d’État. En Inde Advani, l’auteur de ‘‘Ma vie, mon pays’’, en fut indubitablement l’un des plus grands, et son parcours est là pour le confirmer, même s’il s’est fait en dehors du Parti du Congrès que le récit occidental à travers Gandhi et la famille Nehru, a encore tendance à privilégier en tant que représentant légitime de la destinée du pays.
Il est vrai qu’Advani soit issu du courant idéologique traditionaliste faisant de la culture hindoue le substrat nécessaire commun à tout Indien. Dans quelle mesure, cela demeure matière à débat entre les «sécularistes authentiques» auxquels il se rattache qui estiment que l’Autre, le musulman, ne peut que l’accepter afin de donner un gage à son patriotisme, et ceux de son Parti, le Bharatiya Janata, pour qui l’étranger venu par la conquête du pays est exclu de la nation de jure comme de facto ; particulièrement après la Partition et la création du Pakistan. Mais même en faisant la part belle au «sécularisme» affiché par le Parti du Congrès et qualifié de «faux» par l’auteur du livre, on en reviendra toujours aux commentaires du journaliste Sikh Khushwant Singh, pour qui en Inde il n’existe aucune raison valable d’imposer aux minorités de toujours démontrer leur patriotisme. En effet, faudrait-il exiger d’un musulman de pratiquer dans un cadre public un rituel directement inspiré par des manifestations de la foi hindoue pour ne pas s’exposer à l’ire de ses concitoyens ?
Naturellement Advani, chassé de son pays, le Sindh, incorporé au Pakistan lors de la partition, et réfugié en Inde, ne pouvait que nourrir une hostilité envers qui il voyait une menace pour la sécurité et l’intégrité territoriale de son pays.
Devenu ministre de l’Intérieur en 1998 Advani a certes entamé des pourparlers avec les indépendantistes du Kashmir mais il s’agissait évidemment de conclure un accord politique définitif imposé à une population brisée par le contre-terrorisme systémique pratiqué sur une grande échelle par l’armée et la police.
En effet, selon les vues de l’Etat indien, le problème du Kashmir, un territoire n’ayant aucun statut constitutionnel particulier si ce n’est un article provisoire qui a perduré plus de 40 ans, n’était qu’une sédition soutenue de l’extérieur et usant du terrorisme pour arriver à ses fins.
Il y eut par ailleurs durant son mandat la guerre de Kargil, puis l’attaque terroriste du parlement de New Delhi, deux évènements qui imposèrent la médiation américaine afin d’éviter une nouvelle guerre indo pakistanaise. Mais c’est indubitablement le massacre du Gujarat en 2002 dont furent victimes des milliers de musulmans qui a constitué l’un des faits les plus marquants de son mandat ministériel et qui remet en question jusqu’à un certain point la sincérité de sa vision pragmatique de la politique.
Certes le responsable direct, le Chef Ministre de l’Etat, en fut Modi, appelé des années plus tard à occuper le poste de Premier ministre. Néanmoins Advani en tant que ministre de tutelle le soutint et s’opposa à une démission que la majorité de la classe politique exigeait, à commencer par le Premier ministre Vajpayee. D’autant que beaucoup de témoignages impliquaient directement dans les émeutes autant le gouvernement du Gujarat, autrement dit le chef ministre Modi, que la police obéissant directement à ses ordres, ainsi que ses complices, les soutiens politiques hindous du parti de la majorité.
Advani a justifié son soutien à Modi par le triomphe électoral remporté ultérieurement par ce dernier dans son État. Mais le massacre n’a-t-il pas grandement contribué à ce triomphe ?
D’autre part l’argument, celui du succès électoral ultérieur, utilisé par un homme se prévalant toujours de faire passer l’intérêt général du pays avant celui de son propre parti politique, ne saurait faire oublier la violation de la Constitution par un gouvernement incapable d’assurer sa mission première, la protection des vies et des biens de tous les habitants.
Complice du massacre, Advani ne l’a vraisemblablement pas été, et rien en tout cas ne le prouve, pas plus que nul ne lui en a fait grief. Mais en couvrant son subordonné, et en confiant l’enquête aux services de son choix, le ministre de l’Intérieur du Centre n’a certainement pas contribué à faire toute la vérité sur l’affaire. Et l’assassinat un mois après de Hiren Pandiya, un ancien ministre de l’Intérieur du Gujarat et rival de Modi dans son propre parti, ne l’a rendue que plus ténébreuse selon la célèbre journaliste Rana Ayyub.
Mais Advani a-t-il fait réellement une entorse à ses principes plus qu’à la Constitution ? Si on en croit le rôle qu’il a joué en 1992 en tant que Président de son Parti, en déclenchant la marche sur la mosquée Babri d’Ayodhya, il est permis d’en douter. Après avoir mobilisé et conduit des foules en transe, il a prétendu que le résultat final, sa destruction, avait été un fait imprévu et honteux détournant le mouvement de sa finalité première en signant son échec. Quelle finalité ? Peut-être la réconciliation entre hindous et musulmans. Mais on ne voit pas comment celle-ci aurait pu avoir lieu dans l’ambiance d’exacerbation des passions qui prévalait.
Advani a prétendu que si le Comité de Défense de la mosquée Babri en avait accepté le démantèlement et le transfert ailleurs, il aurait demandé à ses coreligionnaires de le considérer comme un solde de tout compte relativement à des revendications futures sur d’autres mosquées.
On ignore combien d’églises ont été détruites ou pillées lors de la conquête de la Grande Bretagne par les Vikings entre le VIIIe et le XIe siècles mais ces derniers n’avaient pas l’habitude de les comptabiliser ni de s’en prévaloir. Qui plus est ils ont eu la bonne idée de se convertir à la foi du pays conquis. Il n’est venu à l’idée jusqu’à ce jour d’aucun homme politique anglais de demander des comptes sur le sujet aux Scandinaves afin de leur faire rendre gorge. On peut dire la même chose des Gallo-romains relativement à leurs conquérants francs.
Question de fierté, selon elle, la fibre nationaliste hindoue prétend rétablir l’intégrité territoriale de son pays en en reconstruisant les temples qui s’y élevaient il y a 1000 ans en lieu et place des moquées bâties plus tard par les conquérants venus d’Asie Centrale.
A propos de réconciliation, comment ignorer le voyage de l’auteur après la fin de son mandat ministériel, au Pakistan en 2005 en tant que chef de son Parti, le BJP ? Après y avoir visité un site de restauration de temples hindous, il s’était recueilli sur la tombe du fondateur de l’état Med Ali Jinnah qu’il avait qualifié de grand chef d’État séculariste qui avait promis de concéder à tous ses citoyens des droits égaux indépendamment de leurs convictions religieuses et de préserver les minorités.
Ce commentaire avait suscité des réactions parmi les Pakistanais pour qui leur pays étant musulman ne pouvait être qualifié de séculier. Il avait surtout provoqué la colère de ses propres partisans en Inde pour qui le Pakistan n’était qu’un Etat terroriste qui avait chassé ses habitants hindous et qui cherchait à démembrer l’Inde avant de la conquérir pour y propager l’Islam.
Malgré le soutien apporté par les plus hautes instances de son parti il avait en rentrant démissionné de son poste de Président. On peut se demander si tout cela n’avait pas été une kabbale l’obligeant à laisser le champ libre à Modi, celui qui quelques années plus tard allait accéder au pinacle du pouvoir après avoir fait du Gujarat son fief personnel.
En effet, il est douteux que Advani ait entrepris son voyage dans un pays aussi problématique pour l’Inde, sans l’avoir préparé minutieusement dans tous ses détails, particulièrement ceux dotés d’une forte valeur symbolique.
Néanmoins, si son ambition de conclure la paix avec le Pakistan a été indéniable, il n’en a pas moins affirmé clairement que ce pays indépendant de l’Inde fait partie selon lui de la sphère culturelle hindoue, de l’Hindutva.
Autrement dit, la réconciliation ne serait qu’un processus qui progressivement aboutirait à une réunification politique des deux pays.
Il est douteux que cette vision des choses n’annonce pas des conflits futurs. Dans un pays qui a toujours fait peu de cas de l’Histoire, le réveil brutal à la conscience nationale au XIXe siècle sous le joug colonial prétend conférer à son peuple des caractéristiques immuables qui nient la légitimité de tous les apports qui n’y seraient pas conformes. C’est au nom d’une telle vision des choses que l’apport de l’islam dans l’Histoire du sous-continent est nié en étant réduite à une destruction ininterrompue de temples.
Eu égard à cela Advani prouve qu’en Inde, entre vrais et faux laïcs, la différence n’est que de degrés et qu’on peut très bien se rendre au Pakistan au nom de la paix tout en cautionnant le massacre de ses propres concitoyens.
Ainsi que le prouvera plus tard l’actuel gouvernement Modi, la vision d’Advani lorsqu’elle sera menée à son terme aboutira au démembrement et à l’ouverture du Kashmir à la colonisation hindoue, à l’emprisonnement de millions de personnes qualifiées d’étrangères dans des camps de concentration, et au lynchage par des comités de vigilance de tous ceux dont la fouille révèlera le transport de pièces de bœufs.
Si l’Inde se targue aujourd’hui d’être une puissance nucléaire garantissant son indépendance, un objectif que l’Iran s’efforce d’atteindre avec toutes les difficultés que l’on sait, il n’en demeure pas moins que l’idéologie chauvine qui y prédomine actuellement ne la préserve pas des revendications particularistes menaçant son intégrité territoriale.
Par-delà son passé de militant et d’homme politique de premier plan rescapé des prisons en ayant été emprisonné à quatre reprises, particulièrement lors de la lutte contre l’«état d’urgence» imposé par Indira Gandhi entre 1975 et 1977, c’est d’ailleurs cette inquiétude sur la disparition des deux grands partis politiques indiens au bénéfice des partis régionalistes, qu’Advani avouera avoir confiée à l’un de ses rivaux politiques lors d’une rencontre fortuite dans un aéroport.
* Médecin de libre pratique.
‘‘My Country My Life’’, L.K. Advani, éd. Rupa & Co., 1er janvier 2008, 986 pages.