Mohamed Sleimia : « Nous publions beaucoup, mais le lectorat s’effondre »
Dans une déclaration accordée à L’Économiste Maghrébin, Mohamed Sleimia, président de la Fédération tunisienne des éditeurs, dresse un état des lieux contrasté du secteur de l’édition en Tunisie : une production en hausse, mais un marché fragilisé par l’érosion du pouvoir d’achat, la flambée des coûts et des faiblesses structurelles persistantes.
Malgré une production annuelle en nette progression, atteignant 3 238 titres en 2026, l’industrie de l’édition en Tunisie demeure fortement vulnérable aux contraintes économiques et sociales du pays. Selon Mohamed Sleimia, cette dynamique créative se heurte à une baisse continue de la demande, le livre n’étant plus considéré comme un bien prioritaire par des ménages dont les budgets sont essentiellement absorbés par les dépenses vitales et l’éducation.
Cette fragilité du marché est accentuée par le niveau élevé des prix. Les ouvrages produits localement se vendent entre 20 et 35 dinars, tandis que les livres importés peuvent atteindre 100 dinars. Cette situation résulte directement de la dépendance totale du secteur aux intrants importés — papier, encre et pièces de rechange — dont les coûts subissent de plein fouet la dépréciation du dinar et la volatilité des taux de change.
Une distribution défaillante et un réseau inégal
À ces contraintes économiques s’ajoutent de graves dysfonctionnements dans la distribution. En l’absence de distributeurs professionnels, les éditeurs sont contraints d’assurer eux-mêmes une logistique lourde et coûteuse. Le réseau de vente reste fortement concentré dans la capitale et les grandes villes côtières, tandis que les régions de l’intérieur souffrent d’un déficit marqué de librairies culturelles, souvent remplacées par de simples papeteries scolaires.
Le métier de libraire peine également à se professionnaliser. De nombreux points de vente fonctionnent avec des étudiants ou des stagiaires insuffisamment formés, ce qui nuit à la qualité du conseil et à la relation avec le lecteur. Si la vente en ligne progresse, elle ne parvient pas encore à compenser l’importance du rapport physique au livre, toujours déterminant pour le public tunisien.
Soutien public, précarité des auteurs et signes de renouveau
Face à ces difficultés, l’État intervient par l’intermédiaire du ministère des Affaires culturelles. En 2025, des budgets spécifiques ont été mobilisés, dont 5,2 millions de dinars pour la subvention du papier et 2,6 millions de dinars pour les acquisitions publiques. Cette aide permet de réduire légèrement le prix final des ouvrages, l’État prenant en charge une partie du coût de fabrication. Les acquisitions publiques alimentent les bibliothèques, les hôpitaux et les prisons, même si le nombre d’exemplaires achetés par titre est passé de 500 auparavant à une fourchette comprise entre 25 et 100 aujourd’hui, en raison de la multiplication des titres publiés.
La condition de l’auteur demeure, elle aussi, précaire. Un tirage de 500 exemplaires est désormais considéré comme satisfaisant, et seuls de rares ouvrages atteignent les 5 000 ventes, loin des standards européens. Mohamed Sleimia rappelle toutefois le rôle central de l’éditeur, qui apporte une expertise indispensable révision linguistique, conception graphique et accès aux réseaux médiatiques difficilement accessible en auto-édition. Il souligne que la grande majorité des écrivains tunisiens ne vivent pas de leur plume, à l’exception d’un nombre très limité.
Malgré ce contexte contraignant, le président de la Fédération se montre résolument optimiste. Une nouvelle génération d’éditeurs investit les réseaux sociaux, les formats numériques et les podcasts pour promouvoir la littérature tunisienne. Reconnue pour sa qualité intellectuelle et esthétique dans le monde arabe, l’édition tunisienne continue de s’imposer dans les foires internationales, laissant entrevoir un avenir où le livre s’adapte, sans disparaître, aux nouveaux usages culturels
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