Les principaux risques auxquels l’économie de la Tunisie fera face au cours de la prochaine période sont la lenteur des progrès en matière de réformes structurelles, la faiblesse de la demande européenne, le conflit au Moyen-Orient, les pressions sur la dette publique, la volatilité des prix de l’énergie et l’intensification des chocs climatiques.
C’est ce que souligne le rapport sur les ‘‘Perspectives économiques en Afrique 2026’’ (PEA 2026), présenté à Brazzaville, en République démocratique du Congo (RDC), lors des Assemblées annuelles du Groupe de la Banque africaine de développement (BAD), organisées du 25 au 29 mai 2026. Pour atténuer ces risques, le rapport a mis l’accent sur la nécessité de mobiliser davantage de financements extérieurs au moyen de garanties partielles, améliorer l’efficacité des dépenses et la gouvernance des entreprises publiques et promouvoir le développement du secteur privé afin de créer des emplois.
Face à la fragmentation mondiale et au resserrement des financements concessionnels, la Tunisie doit aussi diversifier ses partenaires et s’appuyer davantage sur les garanties multilatérales, les financements mixtes et la mobilisation stratégique de la diaspora, a souligné le rapport.
L’urgence de restructurer les entreprises publiques
Par ailleurs, la stabilisation du cadre macroéconomique offre une opportunité de renforcer la mobilisation des ressources, selon le PEA. Dans ce cadre, le rapport a précisé que l’élargissement de la marge de manœuvre budgétaire passe par l’élargissement de l’assiette fiscale, la restructuration des entreprises publiques, qui sont déficitaires et mal gouvernées dans leur écrasante majorité, l’accélération de l’exécution des investissements publics et l’intensification de la lutte contre la fuite des capitaux.
La mobilisation des financements nationaux dépend de la capacité du système bancaire à limiter l’éviction du crédit au secteur privé et à soutenir le développement de la Bourse de Tunis et du marché obligataire national.
La mise en place d’un système financier intégré nécessite de réduire les coûts d’intermédiation et de renforcer la résilience bancaire (gestion des risques et des actifs), ajoute le rapport, qui préconise, également, de moderniser la gestion de la dette, de renforcer la supervision financière, de développer un marché secondaire des titres d’État et de mettre en place des mécanismes concrets de partage des risques avec les partenaires internationaux.
En conclusion, le rapport fait ressortir trois priorités, à savoir l’interconnexion des bases de données fiscales, l’automatisation des contrôles de la TVA et la lutte contre l’économie informelle, la création d’un guichet de financement mixte pour structurer les partenariats public–privé et attirer les capitaux privés ainsi que l’adoption d’une stratégie visant à mobiliser la diaspora en orientant une partie des transferts vers des investissements productifs.
Croissance portée par le tourisme et les exportations
Il convient de noter que la croissance de la Tunisie devrait atteindre 2,1 % en 2026 et 2,8 % en 2027, portée par la dynamique du secteur touristique et la reprise des exportations industrielles, selon les prévisions des PEA 2026.
La politique monétaire devrait rester prudente, afin de maintenir l’inflation à 5,7 % en 2026 et à 5,4 % en 2027, tout en gérant la rareté des liquidités intérieures et en préservant la stabilité du dinar tunisien.
Sur le plan budgétaire, les pressions devraient rester fortes, le déficit étant estimé à 6,1 % du PIB en 2026 et à 5,6 % du PIB en 2027. Le déficit courant devrait atteindre 5,3 % du PIB en 2026.
Le rapport rappelle le léger redressement de l’économie tunisienne en 2025, avec une croissance du PIB réel de 2,5 %, contre 1,5 % en 2024, portée par l’agriculture, le secteur des phosphates, la construction et le tourisme.
Un environnement des affaires peu attractif
Du côté de la demande, la croissance a été portée par la consommation privée et les exportations, tandis que l’investissement est resté faible en raison de contraintes de financement, liées à une marge de manœuvre budgétaire limitée et à un environnement des affaires peu attractif.
L’inflation a reculé de 7 % à 5,3 %, ce qui a permis à la Banque centrale de Tunisie (BCT) d’abaisser progressivement, son taux directeur à 7 % début 2026, a-t-on rappelé.
Cependant, la dépendance du trésor à l’égard de financements exceptionnels de la BCT accentue la pression sur les équilibres macroéconomiques.
Le déficit courant s’est réduit à 5,2 % du PIB en 2025, grâce à l’amélioration du recouvrement des recettes et à la baisse des subventions énergétiques.
Depuis plusieurs mois, un signal majeur traverse le marché obligataire américain — c’est-à-dire le marché de la dette des États-Unis — sans être encore pleinement déchiffré par les capitales du Sud global. Elles auraient pourtant tort de le considérer comme une affaire lointaine de banquiers centraux, de traders ou d’économistes spécialisés. Ce signal engage leur avenir financier plus directement, et plus durablement, que celui des États-Unis eux-mêmes.
Yahya Ould Amar *
Pour comprendre ce signal, il faut accepter d’entrer dans le langage technique des marchés parce que c’est précisément dans ces indicateurs, souvent réservés aux salles de marché, que se lit désormais la géopolitique réelle du développement.
Il existe d’abord une courbe des taux classique, qui indique le coût de l’argent selon la durée de l’emprunt — deux ans, cinq ans, dix ans ou plus. Mais les marchés construisent aussi une courbe des taux «forward», qui exprime non pas seulement les taux d’aujourd’hui, mais les taux implicites attendus pour des périodes futures.
Le taux réel forward à «dix ans dans dix ans» des bons du Trésor américain correspond ainsi au taux d’intérêt réel que les marchés anticipent pour un prêt de dix ans commençant dans dix ans. Parce qu’il regarde au-delà des turbulences immédiates ou passagères, il est souvent lu comme un indicateur du niveau auquel les taux réels de long terme pourraient durablement se stabiliser.
Or ce taux réel vient d’atteindre son plus haut niveau depuis plus de vingt ans. Cela signifie que le mouvement actuel ne peut être réduit au choc pétrolier provoqué par la fermeture du détroit d’Ormuz, puisque l’effet de l’inflation est corrigé – le signal est plus profond. Il révèle une transformation structurelle du prix mondial du capital, dans un monde où les grandes puissances financent simultanément leur réindustrialisation, leur réarmement, leur transition énergétique et leur révolution technologique, tandis que l’épargne disponible demeure limitée.
Pour le Sud global, l’enjeu est immense, car il risque de payer, par un argent plus rare et plus cher, la nouvelle puissance productive du Nord.
La grande ruée vers le capital
Pour saisir l’ampleur de ce qui se joue, il faut d’abord comprendre ce que les économistes appellent le taux d’intérêt réel neutre. Ce concept désigne le taux d’intérêt réel compatible avec une économie à son plein potentiel, sans surchauffe ni récession. C’est, en quelque sorte, le taux d’équilibre naturel du capital, ni trop cher pour décourager l’investissement, ni trop bas pour alimenter une bulle.
Pendant trente ans — des années 1990 jusqu’à la pandémie — ce taux neutre mondial a chuté inexorablement. Les banquiers centraux, les fonds de pension et les trésoriers d’État du monde entier s’y sont adaptés, construisant leurs modèles budgétaires, leurs stratégies de dette et leurs projets d’investissement dans un monde structurellement à taux bas. Ce monde est terminé.
Le taux réel forward à dix ans dans dix ans des bonds du Trésor constitue la meilleure approximation en temps réel, du taux d’intérêt réel neutre de long terme que les marchés anticipent. Quand il monte fortement — comme c’est le cas aujourd’hui — cela signifie que les investisseurs collectivement jugent que le taux neutre mondial s’est durablement réinstallé à un niveau structurellement plus élevé.
Il est donc important de comprendre, pourquoi les forces profondes qui déterminent le coût à long terme du capital dans le monde ont changé de régime — et qui paiera le prix de ce changement ?
La réponse tient à une réalité simple que les grandes puissances financent simultanément leur réindustrialisation, leur réarmement, leur transition énergétique et leur révolution technologique. Toutes ces priorités consomment l’épargne mondiale.
Aux États-Unis, les grands plans industriels, les dépenses de défense et les investissements massifs dans l’intelligence artificielle (IA) mobilisent des centaines de milliards de dollars. En Europe, la guerre en Ukraine a réveillé l’urgence énergétique et militaire. Partout, le rapatriement des chaînes de valeur — relocalisation industrielle de capacités autrefois transférées vers l’Asie — exige de reconstruire usines, infrastructures et compétences.
Le choc de demande de capital est donc immense. Mais il est capté d’abord par les économies qui attirent déjà l’essentiel de l’épargne institutionnelle mondiale.
Le Sud global entre dans cette compétition avec des monnaies plus fragiles, des marchés financiers moins profonds, des notations d’agences dégradées et des primes de risque plus lourdes. Il emprunte plus cher au moment même où le Nord aspire davantage de capital.
Quand la demande de capital augmente plus vite que l’épargne disponible, son prix monte. Ce prix, c’est le taux d’intérêt réel. Et pour les pays en développement, cette hausse survient au pire moment, lorsqu’ils doivent financer à la fois leur industrialisation, leur transition énergétique et leur souveraineté économique.
Le taux neutre, révélateur d’une fracture de croissance potentielle
La hausse du taux réel neutre révèle une fracture plus durable, celle de la croissance potentielle. Ce taux est lié à la capacité d’une économie à croître durablement sans inflation, grâce à sa démographie, son capital et sa productivité. Lorsqu’il augmente, les marchés anticipent donc, implicitement, une économie plus productive demain.
C’est là que l’IA change l’équation. Si elle produit ne serait-ce qu’une partie des gains annoncés, les pays qui en maîtrisent les infrastructures — puissance de calcul, semi-conducteurs, modèles de fondation, données, applications industrielles — verront leur croissance potentielle s’élever.
Mais le problème est géographique. L’essentiel des investissements de l’IA se concentre aux États-Unis, en Chine et dans quelques économies avancées. L’Afrique, l’Asie du Sud et l’Amérique latine risquent fortement de rester à la périphérie – non productrices de cette révolution, mais clientes de technologies conçues ailleurs.
Le Sud global pourrait ainsi subir la hausse du coût mondial du capital sans bénéficier des gains de productivité qui la justifient. Il achèterait l’IA des autres, en paierait le prix financier, mais n’en capterait pas les dividendes.
Quand la dette devient une mécanique de dépendance
La soutenabilité budgétaire obéit à une règle simple, formulée par Evsey Domar qui indique que lorsque le taux d’intérêt réel payé sur la dette publique dépasse durablement le taux de croissance réelle de l’économie, le ratio dette/PIB augmente mécaniquement, sauf à dégager des excédents budgétaires politiquement difficiles à maintenir (fiscalité…).
Cette contrainte pèse déjà sur les États-Unis eux-mêmes. Un taux réel forward à dix ans dans dix ans de trois et demi pour cent est difficilement compatible avec une économie dont la croissance réelle de long terme est estimée autour de deux et demi pour cent.
C’est précisément pour cette raison que les marchés commencent à émettre des signaux sur la solvabilité américaine — dont le plus troublant est que les obligations souveraines chinoises libellées en dollars se négocient désormais quarante points de base en dessous des bons du Trésor américain de maturité comparable. Le marché dollar lui-même juge implicitement la Chine plus solvable que les États-Unis dans leur propre monnaie.
Mais pour le Sud global, l’équation est autrement plus insupportable. Une économie africaine qui croit à un taux réel de 4 %, mais empruntant en dollars à 6 ou 8 % en termes réels, voit sa dette diverger par simple mécanique financière. Ce n’est pas nécessairement une faute de gestion, c’est l’arithmétique.
La contradiction fondamentale du financement climatique
Ici réside une hypocrisie structurelle que la diplomatie internationale préfère ne pas formuler trop clairement, mais qui devient chaque année plus intenable.
Les engagements de financement climatique du G7 — cent milliards de dollars par an dans un premier temps, trois cents milliards dans les engagements plus récents — ont été conçus dans un monde à taux zéro ou négatifs, où les institutions multilatérales pouvaient lever des fonds à très faible coût et les recycler en financements concessionnels (prêts à taux inférieurs aux taux de marché). Ce monde n’existe plus. Les institutions de Bretton Woods — FMI, Banque mondiale et banques régionales de développement — opèrent sur des bilans et des mandats conçus dans l’ère de l’abondance monétaire post-2008. Leur capacité de prêt concessionnel est structurellement insuffisante face à l’ampleur des besoins dans un environnement de taux réels durablement élevés.
La transition énergétique que les pays du G7 demandent au Sud global — abandonner les énergies fossiles, sauter directement vers les renouvelables, atteindre la neutralité carbone selon des calendriers négociés dans des salles climatisées de Paris, Londres ou New York — coûtera, selon l’Agence internationale de l’énergie, plus de 2000 milliards de dollars par an dans les économies en développement d’ici 2030. À un taux réel de financement de six à huit pour cent, le coût actualisé de cet effort devient mathématiquement insoutenable pour la majorité des budgets souverains concernés.
Pendant ce temps, le capital privé institutionnel — fonds de pension, compagnies d’assurance, véhicules d’infrastructure — qui était censé être mobilisé par effet de levier observe que le taux réel sans risque de référence américain est à trois et demi pour cent. Pour qu’il investisse dans une centrale solaire au Sahel, avec son risque de change (la perte potentielle liée aux fluctuations de la monnaie locale face au dollar), son risque politique, ses incertitudes réglementaires et son risque de construction, il faudra lui offrir un rendement ajusté du risque significativement supérieur. Ce rendement implique des tarifs d’électricité que les économies concernées ne peuvent pas absorber. Le bouclage financier est brisé — structurellement, pas accidentellement.
La géographie du taux neutre comme nouvelle carte de la vulnérabilité
Il faut insister sur un point que les économistes des institutions internationales tendent à oublier, le taux neutre mondial n’est pas une réalité unique que tous les pays subissent également.
Le taux réel américain est le plancher implicite du système. Au-dessus, les marchés empilent des primes de risque (des majorations de taux exigées pour compenser le risque supplémentaire perçu) qui varient selon la solidité institutionnelle, la profondeur des marchés locaux, la liquidité des actifs, la crédibilité de la politique monétaire et la dynamique de la dette.
Ce que la hausse actuelle du taux neutre américain fait, concrètement, c’est déplacer vers le haut toute cette architecture de primes. Un pays qui empruntait à quatre pour cent en réel emprunte désormais à six pour cent en réel, voire plus. La différence, sur un horizon de dix à vingt ans, est la différence entre une trajectoire de développement soutenable et une décennie perdue consacrée à rembourser — ou à renégocier — une dette excessive.
Ce sont, ironiquement, les pays qui ont le mieux géré leur politique économique — ceux qui ont accédé aux marchés internationaux, réduit leur dépendance aux dons et aux prêts bilatéraux, développé leurs marchés obligataires domestiques — qui sont les plus directement exposés à cette transmission. Ils avaient joué selon les règles du système libéral. Le système vient de changer les règles.
Quatre réponses pour ne pas subir le nouvel ordre du capital
Face à cette nouvelle géographie du capital, le Sud global ne peut se contenter de demander de meilleures conditions. Il doit imposer une autre architecture financière.
Le premier impératif est d’exiger une recapitalisation massive des banques multilatérales de développement, assortie d’une réforme réelle de leur gouvernance. Le G7 ne peut mobiliser des milliers de milliards pour sa réindustrialisation et son réarmement tout en laissant sous-financées les institutions censées porter le développement, ni conserver des droits de vote hérités d’un ordre conçu avant la décolonisation d’une grande partie du Sud global.
Le second est une indexation rigoureuse et contraignante des conditionnalités climatiques imposées au Sud global sur la réalité des conditions de financement. L’injonction d’abandonner le charbon d’ici 2030 formulée dans un monde à taux zéro n’a plus le même sens dans un monde à taux réel de plus de six pour cent. Les délais, les montants et les instruments doivent être recalibrés en conséquence — pas dans les discours, dans les engagements contractuels.
Le troisième, relève de la souveraineté économique des pays concernés eux-mêmes. Le développement systématique des marchés obligataires en monnaie locale (permettant à un État d’emprunter auprès d’investisseurs dans sa propre devise, éliminant le risque de change), la réduction de l’exposition au financement externe en dollars, la construction de partenariats financiers diversifiés — incluant, avec discernement, les nouvelles institutions multilatérales non occidentales — ne sont plus des options idéologiques. Elles sont des nécessités prudentielles dans un monde où le coût de financement de référence vient d’être durablement réévalué à la hausse.
Le quatrième impératif est de distinguer radicalement la dette qui entretient la dépendance de la dette qui construit la puissance. Dans un monde de taux réels élevés, chaque dollar emprunté doit être orienté vers des actifs capables d’accroître la productivité future : énergie, ports, logistique, irrigation, éducation technique, infrastructures numériques…
Enfin, le Sud global doit comprendre que la hausse des taux réels américains n’est pas un simple accident de marché, c’est le signal d’un monde où le capital devient plus rare, plus cher et plus capté par les priorités du Nord — réindustrialisation, défense, IA, transition énergétique. Si rien ne change, les pays du Sud financeront indirectement la puissance des autres tout en voyant se refermer l’espace financier nécessaire à leur propre développement. La souveraineté économique se jouera dans la capacité à accéder à un capital long, stable et soutenable.
Le Sud global doit dès lors cesser de subir le prix mondial de l’argent, il lui faut réformer l’ordre financier multilatéral, bâtir ses propres marchés de capitaux et refuser que l’accès au capital devienne le nouveau visage de l’inégalité mondiale.
Edmund “Ned” Phelps nous a quittés la semaine dernière, à 92 ans, avec la sérénité des grands esprits qui ont eu le temps de voir l’Histoire leur donner raison. Économiste américain né à Evanston en 1933, lauréat du Prix Nobel d’économie en 2006, Phelps fut l’un des rares savants à avoir compris, avant tout le monde, pourquoi l’inflation est une bête aussi vicieuse que sournoise. Sa thèse, formulée dans deux articles publiés en 1967 et 1968 — quand la Tunisie était encore dans l’euphorie de son indépendance économique — a révolutionné la macroéconomie mondiale. En Tunisie, on ne le lit guère, on ne le cite pas. Et ça se voit. Un économiste, un vrai…
Moktar Lamari, Ph.D. *
Qu’a-t-il dit, ce géant aux cheveux blancs qui jouait de la trompette en terminale ? Essentiellement ceci : l’inflation n’est pas seulement un problème de monnaie en circulation, c’est d’abord un problème d’anticipations. Autrement dit, si les gens s’attendent à ce que les prix montent demain, ils agissent dès aujourd’hui comme si les prix avaient déjà monté — les travailleurs réclament des hausses de salaires, les managers gonflent leurs marges, et la spirale est enclenchée. L’inflation nourrit l’inflation. C’est la boucle infernale, ou si vous préférez en tunisien : «Ennâr tzid ennâr» — le feu attise le feu.
Phelps a démontré, contre l’orthodoxie keynésienne de son époque, qu’il est illusoire de vouloir acheter du chômage en bas en payant de l’inflation en haut. Un banquier central qui maintient artificiellement l’emploi au-dessus de son niveau naturel finit inévitablement par déclencher une surchauffe inflationniste. Le remède devient le poison.
L’anticipation rationnelle
Sa conclusion était limpide : la meilleure politique monétaire est celle qui ancre solidement les anticipations d’inflation, quitte à accepter une hausse temporaire du chômage. C’est inconfortable politiquement. C’est néanmoins la seule voie économiquement crédible. Ce cadre conceptuel n’est pas resté dans les bibliothèques. Il est devenu la colonne vertébrale du ciblage d’inflation que pratiquent aujourd’hui toutes les grandes banques centrales du monde — la Fed américaine, la BCE européenne, la Banque d’Angleterre. Et c’est précisément ce cadre intellectuel qui a permis aux banques centrales du Nord de piloter un atterrissage en douceur après les turbulences inflationnistes du Covid-19. Phelps, depuis sa chaise à Columbia, avait souri : il l’avait dit en 1967.
Avant ces contributions majeures, l’économiste avait aussi développé la «règle d’or» de la formation du capital : pour maximiser la consommation des générations futures, le taux d’épargne doit égaler la part du revenu allant au capital. Simple à énoncer, difficile à appliquer — surtout quand un pays dilapide son capital productif dans les dépenses courantes et les subventions électorales.
Ses 4 vérités
Que peut-on retenir de Ned Phelps pour les économistes du gouvernement tunisien et de la Présidence ? Quatre enseignements, nets et sans filtre :
Premier enseignement : les anticipations comptent plus que les décisions. Ce que les agents économiques croient que vous ferez demain détermine leur comportement aujourd’hui. Si les Tunisiens anticipent que l’État va monétiser sa dette, que le dinar va se déprécier, que les prix vont grimper — ils agissent en conséquence, et leurs anticipations deviennent réalité. La communication de politique économique n’est pas un luxe de riches : c’est un outil de stabilisation à coût zéro, si tant est qu’on ait quelque chose de crédible à communiquer.
Deuxième enseignement : on ne peut pas acheter de la croissance avec de l’inflation. Les promesses de relance par l’argent facile ne tiennent pas. Injecter des dinars sans contrepartie productive, c’est taxer les pauvres par l’érosion de leur pouvoir d’achat. Phelps l’a démontré mathématiquement. Carthage n’a pas besoin de le démontrer empiriquement — le pays a déjà payé ce prix.
Troisième enseignement : la crédibilité institutionnelle est un capital. Une banque centrale perçue comme indépendante ancre les anticipations. Une banque centrale perçue comme le trésorier de l’État alimente les doutes, et donc l’inflation. Ce capital se construit sur des décennies. Il se détruit en une décision.
Quatrième enseignement : le chômage d’équilibre n’est pas une malédiction à combattre par la planche à billets. Il se combat par les réformes structurelles — formation, flexibilité du marché du travail, qualité de l’investissement productif. Phelps y a consacré toute sa vie intellectuelle tardive, notamment dans son livre ‘‘Mass Flourishing de 2013’’ : la prospérité durable naît de la créativité, de l’initiative, du défi relevé — pas de la rente, pas de la subvention, pas de la commande publique gonflée.
Qu’aurait dit Phelps à Kais Saied ?
Et maintenant, parlons de la Banque Centrale de Tunisie. Franchement, sans ménagement — comme Phelps l’aurait voulu.
La BCT commet, en ce moment même (et depuis au moins cinq ans), trois infractions majeures à la doctrine de cet économiste que le monde entier cite en référence. Première infraction : elle finance directement le Trésor tunisien, contournant ainsi le marché et se transformant en imprimante à billets honoris causa.
Phelps avait été explicite : lorsque la banque centrale cède aux pressions du Trésor, elle perd sa crédibilité anti-inflationniste, et avec elle, sa capacité même à ancrer les anticipations. La BCT ne joue plus le rôle d’un arbitre monétaire. Elle est devenue partie prenante du problème budgétaire qu’elle est censée isoler. Deuxième infraction : elle ne communique pas de cible d’inflation crédible et transparente. Le ciblage d’inflation — héritage direct des travaux de Phelps — suppose un engagement public, chiffré, assumé, et un bilan régulier.
La BCT publie des communiqués, organise des conférences de presse protocolaires, mais ne s’engage sur rien de précis, ne s’explique sur rien de difficile, et ne rend de comptes à personne. Les anticipations inflationnistes des ménages et des entreprises tunisiennes sont donc libres de vagabonder — ce qu’elles font allègrement, autour de 7 à 9% depuis trois ans.
Troisième infraction : la BCT maintient des taux d’intérêt réels négatifs ou nuls dans un contexte d’inflation persistante, protégeant les banques commerciales qui préfèrent prêter à l’État sans risque plutôt que financer l’économie productive. Résultat : l’investissement privé s’effondre, la formation brute de capital fixe plafonne à des niveaux historiquement bas, et la Tunisie s’endette pour consommer.
Phelps, lui, avait plaidé toute sa vie pour que l’épargne soit orientée vers la production, pas vers la rente souveraine. Il avait passé sa vie à expliquer, avec la patience des vrais pédagogues, que la stabilité monétaire n’est pas une contrainte imposée par les méchants marchés — c’est la condition sine qua non du bien-être des citoyens ordinaires.
Les pauvres ne se protègent pas de l’inflation avec des actifs immobiliers ou des comptes en devises. Ils la subissent, nue et directe, dans le couffin du marché et à la caisse du pharmacien. Il est mort à 92 ans, la conscience tranquille. La BCT, elle, a encore du chemin à faire — si tant est qu’elle décide, un jour, d’emprunter le bon.
L’expert en énergie Jason Bordoff, directeur du Center on Global Energy Policy relevant de l’Université de Columbia, a livré une analyse minutieuse des répercussions de la guerre d’Iran sur l’ordre mondial énergétique. Dans son article intitulé «Les gagnants et les perdants du nouvel ordre pétrolier mondial» paru dans le Wall Street Journal (WSJ), il indique que l’Asie a été la première et la plus durement touchée.
Imed Bahri
L’année dernière, la région dépendait du Moyen-Orient pour environ 60% de ses importations de pétrole. Les perturbations ne se sont pas limitées au pétrole brut, elles ont également touché les produits raffinés comme le diesel et le kérosène dont les prix ont plus que doublé depuis janvier.
Dans les pays riches, la hausse des prix du pétrole se traduit généralement par une inflation plus élevée et une croissance économique plus faible. Dans les pays à faible revenu importateurs d’énergie, la crise se manifeste par de réelles pénuries d’approvisionnement :
– au Bangladesh, la climatisation était limitée à 25 degrés Celsius ;
– au Laos, la semaine scolaire est passée de cinq à trois jours ;
– le Sri Lanka a décrété le mercredi jour férié afin d’économiser l’énergie ;
– au Pakistan, les matchs de cricket, sport national, se déroulent dans des stades quasi vides, les supporters ayant été invités à les suivre depuis chez eux.
Les États-Unis : résilients… mais pas à l’abri
La production de pétrole de schiste, qui a réduit les importations américaines de pétrole du Moyen-Orient depuis le boom des années 2000, a offert une certaine protection à Washington. Cependant, le prix de l’essence a déjà grimpé à plus de 4,50 $ le gallon, contre moins de 3 $ avant la guerre, alourdissant le budget mensuel d’une famille américaine moyenne de plus de 150 $.
Toutefois, l’impact le plus significatif de cette crise ne réside peut-être pas dans la flambée immédiate des prix mais plutôt dans les bouleversements stratégiques qu’elle imposera aux politiques énergétiques mondiales.
De même que le monde a radicalement repensé ses politiques énergétiques après les chocs pétroliers des années 1970, une perturbation de cette ampleur obligera les gouvernements à revoir leurs stratégies.
Il y a vingt ans, les États-Unis importaient environ 60% du pétrole qu’ils consommaient. Aujourd’hui, ils sont le premier producteur mondial de pétrole et un important exportateur net d’énergie. La part du pétrole dans l’économie américaine diminue progressivement depuis quelques décennies.
Cette surabondance de l’offre signifie que les pénuries d’approvisionnement mettront plus de temps à atteindre le territoire américain. Si les consommateurs paient plus cher à la pompe, les dégâts économiques globaux sont moins importants car une part significative de ces sommes profitent désormais aux producteurs nationaux plutôt qu’étrangers.
Les prix du gaz naturel ont également fortement augmenté en Europe et en Asie, mais sont restés quasiment inchangés aux États-Unis, un écart de prix qui a permis aux Américains d’économiser des milliers de milliards de dollars depuis le début de la révolution du pétrole de schiste.
Cependant, dans un marché mondial interconnecté, le consommateur américain paie toujours plus cher lorsque les approvisionnements à l’étranger sont perturbés. Et les outils disponibles pour faire face à des perturbations de cette ampleur sont rares.
Face à la flambée des prix, les décideurs politiques pourraient être tentés de recourir à des solutions extrêmes, économiquement et géopolitiquement désastreuses, comme l’interdiction des exportations de pétrole américain.
À long terme, la crise actuelle offre l’occasion de trouver un terrain d’entente entre deux points de vue.
Le premier soutient que la position des États-Unis est renforcée par l’augmentation de la production de pétrole et de gaz.
Le second soutient que les États-Unis auraient été moins vulnérables aux chocs s’ils avaient réduit leur dépendance au pétrole en améliorant le rendement énergétique, en augmentant l’utilisation des véhicules électriques et en développant les transports publics et ferroviaires.
En tant que grand producteur de pétrole et de gaz, le Canada semble être dans une meilleure position que la plupart des pays. Selon Goldman Sachs, il figure parmi les économies les plus susceptibles de bénéficier de la hausse des prix du pétrole.
Le Mexique, en revanche, est confronté à une situation plus difficile. Bien qu’il produise du pétrole brut, le déclin de sa production et ses capacités de raffinage limitées le rendent dépendant des importations d’essence et de diesel, principalement en provenance des États-Unis. Cela le rend vulnérable non seulement aux fluctuations des cours mondiaux du pétrole mais aussi aux pénuries de produits raffinés, à la hausse des prix sur la côte du Golfe du Mexique et à une possible résurgence, aux États-Unis, des appels à la restriction des exportations de carburant.
La crise pourrait renforcer les appels, dans les deux pays, à diversifier leurs marchés et à réduire leur dépendance aux États-Unis, notamment par la construction d’oléoducs vers la côte ouest américaine pour exporter le pétrole canadien.
Au Mexique, les préoccupations sécuritaires accéléreront le développement du gaz de schiste national, tandis que le gouvernement poursuit sa politique de «souveraineté énergétique» en développant le raffinage et en investissant dans la compagnie pétrolière nationale Pemex, malgré le coût de cette approche.
Amérique du Sud et Centrale : valoriser les ressources nationales
L’Amérique du Sud est fortement dépendante des importations de produits pétroliers raffinés, ce qui engendre des pressions financières et politiques en raison de la hausse des prix. Cependant, elle possède également d’importantes réserves de pétrole et de gaz, ainsi que de vastes ressources en énergies renouvelables et hydroélectriques. De plus, de nombreux projets pétroliers et gaziers futurs sont situés hors du Golfe et donc hors de portée du détroit d’Ormuz.
Cela confère à la région une importance stratégique accrue si les approvisionnements du Moyen-Orient entraînent une prime de risque plus élevée.
L’intérêt des investisseurs pour des pays comme le Brésil, le Guyana (État souverain à ne pas confondre avec la Guyane française) et l’Argentine devrait s’étendre à d’autres producteurs potentiels tels que le Suriname.
Le Venezuela, en revanche, est un facteur imprévisible. Sous sa nouvelle direction, qui cherche à attirer les investissements étrangers, ses exportations ont frôlé le million de barils par jour en mars, leur plus haut niveau depuis 2019, malgré des risques toujours élevés.
Chine : une stratégie qui a fait ses preuves
Les répercussions de la crise sur la Chine sont mitigées. Importateur net massif de pétrole, la facture des importations chinoises a fortement augmenté en raison de la hausse des prix et de la perte d’accès au pétrole iranien à prix réduit. En avril, la facture des importations de pétrole brut de la Chine a progressé de 13% par rapport à l’année précédente.
Cependant, Pékin possède d’immenses réserves de pétrole. Tout en réduisant ses importations grâce à l’exploitation de ses réserves et à la diminution de l’activité de ses raffineries, la Chine a également commencé à revendre une partie de ses cargaisons de pétrole contractuelles à d’autres pays, souvent avec profit.
La crise renforcera, au lieu de fragiliser, la stratégie énergétique de la Chine.
La Chine s’efforce depuis des années de maîtriser la croissance de sa consommation de pétrole, et celui-ci représente désormais une part plus faible de son mix énergétique qu’aux États-Unis ou en Europe. Elle a également électrifié avec succès une grande partie de son parc automobile et de son réseau électrique.
Le 15e plan quinquennal chinois, publié peu après le début de la guerre, préconisait la construction d’une «puissance énergétique» grâce à la «flexibilité stratégique» et à «la souveraineté technologique» fondées sur les énergies non fossiles.
Les perturbations des approvisionnements en pétrole et en gaz ne feront que renforcer ces ambitions.
Inde : stabilité relative dans un contexte de fragilité régionale
L’Inde est plus vulnérable que la Chine. L’Inde importe environ 90% du pétrole qu’elle consomme et, avant la guerre, près de la moitié de ces importations transitaient par le détroit d’Ormuz.
La crise a contraint New Delhi à dépendre davantage de la Russie mais sans bénéficier des conditions préférentielles obtenues après l’invasion de l’Ukraine.
Néanmoins, l’Inde dispose de capacités financières, de réserves et d’une chaîne d’approvisionnement plus diversifiées que ses voisins plus pauvres comme le Pakistan, le Bangladesh et le Sri Lanka, ce qui réduit le risque de graves pénuries.
Cependant, la flambée des prix du pétrole exacerbe l’inflation, met à rude épreuve le budget et alourdit le coût des subventions aux consommateurs.
Une solution à long terme pourrait nécessiter la diversification des sources d’énergie et l’accélération de la transition vers l’énergie solaire, les batteries, les véhicules électriques et le transport ferroviaire.
Japon : réserves épuisées et fardeaux croissants
Le Japon dépend des importations pour plus de 85% de ses besoins énergétiques et la majeure partie de son pétrole a transité par le détroit d’Ormuz en 2025.
Après les États-Unis, le Japon a été le deuxième plus important contributeur à la mobilisation d’urgence des réserves stratégiques de l’Agence internationale de l’énergie, soit l’équivalent d’environ 70 jours de consommation intérieure.
La guerre a fait exploser le coût des importations et de l’électricité, alors même que les Japonais sont déjà confrontés à l’inflation.
Cette crise renforcera les arguments en faveur de la remise en service de davantage de réacteurs nucléaires, de l’accélération des projets éoliens et solaires offshore ainsi que de l’amélioration de la résilience du réseau et des capacités de stockage.
Cependant, la vulnérabilité du Japon, en tant qu’île pauvre en ressources, persistera, l’incitant à privilégier l’efficacité énergétique, l’électrification et la constitution de réserves plus importantes.
Rares sont ceux qui ont tiré un profit aussi évident de la guerre que Vladimir Poutine.
Avant la guerre, les recettes pétrolières russes avaient chuté à leur plus bas niveau depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022 et l’économie russe était au bord de la récession mais la guerre contre l’Iran fut une aubaine pour Poutine.
La décision américaine d’alléger les sanctions sur le pétrole russe a permis à Moscou de vendre ses cargaisons à des prix plus élevés et les recettes fiscales russes sur le pétrole ont doublé en avril. Cependant, ces gains pourraient être temporaires. Les attaques ukrainiennes, les sanctions et le manque de technologies et d’investissements ont accéléré le déclin à long terme de l’industrie pétrolière russe et les raffineries russes fonctionnent désormais à leur plus bas niveau depuis 2009.
États du Golfe : surmonter le goulot d’étranglement
La plupart des États du Golfe subissent des pertes importantes mais à des degrés divers.
L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis sont dans une meilleure situation car ils ont investi dans des oléoducs vers la mer Rouge et le golfe d’Oman, ce qui leur permet de contourner le détroit d’Ormuz pour environ la moitié de leurs exportations d’avant-guerre.
Oman, situé hors du détroit, a vu ses recettes pétrolières augmenter de 80% par rapport à l’année dernière.
À l’inverse, les exportations irakiennes se sont effondrées, tandis que les exportations de pétrole et de produits raffinés du Koweït sont quasiment à l’arrêt depuis dix semaines.
Les exportations de gaz naturel liquéfié du Qatar sont également interrompues et la réparation des installations endommagées pourrait prendre beaucoup de temps.
Avec des capacités de stockage saturées, les pays du Moyen-Orient ont été contraints de réduire leur production d’environ 13 millions de barils par jour. Même après la réouverture du détroit, le rétablissement de la pleine production pourrait prendre des mois, notamment en Irak et au Koweït en raison d’infrastructures vétustes.
Iran : La carte d’Ormuz
La situation de l’Iran est complexe. Le pays subit d’importantes pertes de revenus en raison de l’embargo américain sur ses exportations mais a initialement profité de la hausse des prix et de l’allègement de certaines sanctions, vendant une partie de ses cargaisons à des prix nettement supérieurs aux remises habituelles.
Comme les installations pétrolières et les infrastructures de l’île de Kharg n’ont pas été gravement endommagées, l’Iran pourrait rétablir rapidement ses exportations si le détroit d’Ormuz est rouvert.
Téhéran pourrait cependant sortir de la crise avec un nouveau levier d’influence.
Le pays a évoqué la possibilité d’imposer des «droits de transit» en échange du maintien de l’ouverture du détroit. Même si la guerre se termine sans un tel accord, l’Iran a démontré que sa capacité à fermer le détroit d’Ormuz pourrait être aussi puissante que la menace nucléaire.
Europe : accélérer la transition
L’Europe est moins dépendante du pétrole d’Ormuz que l’Asie, mais elle est confrontée à une hausse des coûts due à la concurrence pour les approvisionnements disponibles.
En ce qui concerne le kérosène, l’Europe apparaît particulièrement vulnérable en raison de sa dépendance aux importations du Moyen-Orient.
Le directeur de l’Agence internationale de l’énergie a averti en avril que l’Europe ne disposait plus que de «six semaines de réserves de kérosène», ce qui entraînerait de nouvelles hausses de prix et des annulations de vols.
Les prix de l’électricité, qui avaient explosé après la guerre en Ukraine, n’ont pas connu une augmentation aussi spectaculaire cette fois-ci, le choc gazier s’étant quelque peu atténué et les sources alternatives ayant partiellement compensé la pénurie.
Cette crise va accélérer la transition énergétique de l’Europe vers l’électrification de son économie et le développement de ses propres ressources, y compris une réévaluation du nucléaire dans certains pays.
Cependant, cela crée une nouvelle vulnérabilité : la dépendance à l’égard de la Chine pour les panneaux solaires, les batteries, les véhicules électriques et les terres rares.
Les pays exportateurs de pétrole et de gaz d’Afrique du Nord, de l’Ouest et centrale –tels que l’Algérie, la Libye, le Nigeria et l’Angola– pourraient bénéficier de la hausse des prix et de nouveaux investissements. Par contre, les importateurs plus proches du Golfe, comme l’Égypte, l’Éthiopie, le Kenya et la Zambie, subissent une pression considérable.
De nombreux pays, même producteurs, importent la majeure partie des carburants raffinés qu’ils consomment. La crise renforcera les appels à la construction de nouvelles raffineries et au développement des énergies renouvelables. Un projet de raffinerie géante est déjà en cours en Afrique de l’Est, et le Ghana, l’Angola et l’Ouganda pourraient suivre.
Pour les pays africains les plus pauvres, chaque projet d’énergie solaire, de batteries ou de bus électriques réduit leur vulnérabilité aux futurs chocs pétroliers.
Un monde de l’énergie plus fragmenté
Plus la guerre avec l’Iran se prolonge, plus le monde de l’énergie sera divisé selon des lignes géopolitiques et géographiques.
La Chine verra dans cette guerre la preuve que l’hégémonie américaine est devenue une source de chaos plutôt que de stabilité, tandis que la crainte des risques associés au pétrole et au gaz incitera davantage de pays à adopter des technologies propres dominées par Pékin.
Les pays riches réagiront en diversifiant leurs approvisionnements, en constituant des réserves et en accélérant le développement d’alternatives, tandis que les pays les plus pauvres seront souvent contraints de choisir l’option la moins chère plutôt que la plus sûre.
Les importateurs seront prêts à payer plus cher pour la diversification, tandis que les exportateurs investiront dans la construction de routes commerciales contournant les points de passage stratégiques comme le détroit d’Ormuz.
Aux États-Unis, la leçon la plus importante est peut-être que même les plus grands producteurs mondiaux ne peuvent se prémunir contre les chocs d’un marché mondial interconnecté.
Il paraît que les 2,6% de croissance économique en glissement annuel au second trimestre 2026 sont suffisants. Pour certains économistes et journalistes, c’est une «reprise» à célébrer. Reprise de quoi, exactement ? Du sommeil collectif ? De la sieste institutionnelle ?
Moktar Lamari, Ph.D.
A ce rythme, la Tunisie s’appauvrit de facto. Un pays qui croît à 2,6% par an quand son potentiel tourne autour de 5% ne progresse pas : il recule avec les apparences du mouvement. C’est le tapis roulant à l’envers — vous pédalez, vous transpirez, vous affichez de la bonne volonté, et la salle d’attente du développement reste pleine à craquer.
Le chiffre, d’abord, dans toute sa brutalité arithmétique. Pour qu’une économie comme celle de la Tunisie crée de l’emploi net — c’est-à-dire absorbe les quelque 100 000 nouveaux entrants annuels sur le marché du travail — il faut croître à un minimum de 4% à 4,5% de façon soutenue. En dessous de ce seuil, le chômage ne diminue pas : il se redistribue entre les catégories, se déguise en «emploi informel», s’exile vers Sfax ou Tunis, ou prend le bateau. À 2,5% de moyenne annuelle sur la dernière décennie, la Tunisie n’a pas créé de richesse : elle a organisé la pénurie. Et avec une certaine élégance administrative, il faut le reconnaître.
Cinq raisons pour lesquelles le moteur tousse
Première raison, et mère de toutes les autres : l’investissement est en soins palliatifs. La formation brute de capital fixe, qui mesure l’effort d’investissement productif, s’est effondrée depuis 2011. On est passé de près de 25% du PIB à moins de 18%. Autrement dit, la Tunisie consomme ce qu’elle ne produit pas encore, et n’équipe pas ce qu’elle prétend vouloir produire demain.
Ajoutez à cela des taux d’intérêt réels qui rendent le crédit aussi accessible que la villa de Carthage pour un instituteur de Kasserine, et la boucle est bouclée : pas d’investissement, pas de croissance, pas d’emploi. CQFD tunisien.
Deuxième raison : la productivité du travail, ce baromètre discret de la vitalité économique, est en chute libre. Un travailleur tunisien produit aujourd’hui moins de valeur ajoutée par heure qu’il y a dix ans en termes réels. Non pas parce que les Tunisiens sont paresseux — ils savent travailler quand on leur en donne les moyens — mais parce que les équipements vieillissent, les formations sont inadaptées, les technologies d’hier remplacent les technologies d’avant-hier, et l’organisation du travail dans les entreprises publiques relève parfois de l’archéologie industrielle. Sans gains de productivité, la croissance économique reste un vœu pieux, comme promettre la démocratie sans liberté de la presse.
Troisième raison : la politique monétaire et fiscale travaille en mode autopunition. La Banque centrale, pour juguler une inflation importée et alimentée par les spéculateurs qui ont colonisé les marchés du lait, du poulet, des légumes et de tout ce qui se mange, a maintenu des taux directeurs élevés. Résultat : le crédit aux entreprises est rationné, l’investissement privé s’est réfugié dans l’immobilier ou à l’étranger, et les banques, sagement, préfèrent prêter à l’État plutôt qu’aux entrepreneurs. Pourquoi risquer sur une start-up quand les bons du Trésor paient sans discuter ?
Quatrième raison : l’État a cessé d’investir pour survire à ses propres dépenses. Les transferts sociaux, les subventions généralisées, la masse salariale publique dévorante ont cannibalisé le budget d’investissement. Il ne reste presque rien pour les routes, les hôpitaux, les écoles, les systèmes d’irrigation — c’est-à-dire les infrastructures qui démultiplient la productivité privée. Un entrepreneur ne peut pas être compétitif quand ses camions s’embourbent sur des routes d’un autre siècle.
Cinquième raison, enfin : l’économie informelle a dévoré l’économie formelle comme un ver dans un fruit. Près de 40% de l’activité économique échappe à la fiscalité, à la traçabilité, à la réglementation. Cela signifie moins de recettes fiscales, moins de capacité de l’État à investir, et une concurrence déloyale systémique qui décourage précisément ceux qui jouent le jeu : les entreprises formelles, les employeurs déclarés, les contribuables honnêtes. En Tunisie, la vertu fiscale est encore trop souvent une punition.
Ce que la stagnation coûte vraiment
Le danger de cette glissade silencieuse n’est pas seulement économique. Il est démographique d’abord : la Tunisie a encore une fenêtre d’opportunité sur son «dividende démographique» — une population active relativement jeune — mais cette fenêtre se ferme. Si la croissance ne crée pas d’emplois maintenant, dans dix ans ce sera trop tard : la pyramide des âges aura basculé, les charges sociales auront explosé, et les jeunes d’aujourd’hui seront soit partis, soit amers. Le cerveau, lui, prend le bateau sans visa.
Le danger est sécuritaire ensuite : un pays qui appauvrit sa classe moyenne, qui laisse s’étendre les zones de marginalisation à Kasserine, à Gafsa, à Tataouine, joue avec le feu. La pauvreté chronique est le meilleur terreau du ressentiment, et le ressentiment est la matière première de l’instabilité. L’histoire récente de la Tunisie en est la démonstration en accéléré.
Il est enfin humain, au sens le plus concret : services de santé qui s’effondrent, hôpitaux publics sans médicaments, écoles sans manuels ni enseignants formés, pouvoir d’achat rongé mois après mois par une inflation qui frappe d’abord les ménages les plus modestes. La paupérisation n’est pas une métaphore : c’est une réalité que les chiffres de l’INS éclairent avec une brutalité que nos gouvernants semblent contempler avec la sérénité du myope devant un incendie.
Le miroir inconfortable
Et pourtant. Il serait trop commode de tout mettre sur le dos de la mal gouvernance — réelle, documentée, incontestable — et d’absoudre le reste. Car la croissance économique n’est pas un cadeau que l’État distribue : c’est le produit collectif de millions de comportements quotidiens.
Un Tunisien qui fraude le fisc prive son voisin d’un hôpital. Un entrepreneur qui déclare la moitié de ses salariés sous-finance l’école de ses propres enfants. Un fonctionnaire qui traite le bureau comme une sieste payée dégrade le service public que son fils utilisera demain. L’État ce n’est pas eux, là-haut, dans leurs ministères climatisés : l’État, c’est vous. C’est le tissu de comportements, de disciplines, de solidarités et d’honnêtetés ordinaires qui font tourner une société ou l’enfoncent dans le déclin.
La Tunisie a besoin de productivité — dans les usines, dans les champs, dans les bureaux, dans les salles de classe. Elle a besoin de civisme fiscal : payer ses impôts n’est pas une faveur faite à l’État, c’est le prix d’une civilisation. Elle a besoin d’investisseurs qui croient en elle assez pour s’y engager, et de citoyens qui croient en eux-mêmes assez pour exiger mieux — de leurs gouvernants, certes, mais aussi d’eux-mêmes.
À 2,6%, la Tunisie survit. À 5%, elle vivrait. La différence tient autant aux réformes structurelles qu’aux petites décisions quotidiennes de onze millions de personnes. Commencez par là.