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DECRYPTAGE – La gouvernance zombie – Une économie sous perfusion en Tunisie

20. April 2026 um 06:00

Il est des économies qui vacillent sans jamais tomber, suspendues dans un entre-deux troublant où la vie persiste sans véritable vitalité. Des économies qui avancent, non par élan, mais par inertie entretenue. L’image est brutale mais éclairante : celle d’un corps maintenu en survie artificielle, perfusé à coups de liquidités, stimulé par des impulsions monétaires répétées, incapable pourtant de retrouver une respiration autonome. C’est cette métaphore qui s’impose aujourd’hui pour qualifier non seulement certaines dynamiques globales, mais aussi, en creux, les dérives plus silencieuses de l’économie tunisienne et de sa gouvernance.

Car derrière les statistiques rassurantes, derrière les signaux conjoncturels interprétés avec empressement, une question fondamentale de gouvernance demeure : gouverne-t-on encore l’économie ou se contente-t-on de la maintenir à flot dans un pilotage à vue permanent, sans cap stratégique, sans transformation structurelle réelle ?

L’illusion statistique ou la tentation du court terme

Les cycles économiques modernes sont de plus en plus dominés par une obsession du chiffre immédiat. Un taux de chômage en baisse, une inflation contenue temporairement, un rebond de croissance trimestriel, deviennent autant de trophées politiques. Mais ces indicateurs, détachés de toute lecture structurelle, finissent par produire une illusion dangereuse : celle d’une amélioration durable. Dans le cas des économies avancées, en l’occurrence américaine, cette illusion repose sur une capacité quasi illimitée à injecter de la liquidité. La création monétaire, les déficits budgétaires et l’endettement massif deviennent des outils de stabilisation conjoncturelle. Mais ces outils, conçus à l’origine comme des instruments d’urgence, se transforment progressivement en mode de gestion permanent.

 

La gestion économique y oscille entre ajustements ponctuels et réponses conjoncturelles, souvent dictées par l’urgence sociale ou budgétaire. Le résultat est un pilotage à vue, où chaque décision vise à contenir une tension immédiate sans jamais s’inscrire dans une trajectoire cohérente de transformation.

 

Ce glissement est au cœur des critiques contemporaines, notamment dans les débats entre keynésiens pragmatiques et tenants d’une discipline monétaire plus stricte. Là où les premiers voient dans l’intervention publique un levier indispensable pour soutenir la demande, les seconds dénoncent une fuite en avant qui dissout les signaux économiques et affaiblit les incitations à la productivité. La Tunisie, à une échelle différente, n’échappe pas à cette logique. La gestion économique y oscille entre ajustements ponctuels et réponses conjoncturelles, souvent dictées par l’urgence sociale ou budgétaire. Le résultat est un pilotage à vue, où chaque décision vise à contenir une tension immédiate sans jamais s’inscrire dans une trajectoire cohérente de transformation.

La grande anesthésie : quand la politique économique remplace la réforme

L’image de l’anesthésie généralement utilisée est particulièrement pertinente. Les politiques monétaires expansives et les stimuli budgétaires agissent comme des calmants puissants. Ils atténuent la douleur sans traiter la cause. Dans les économies avancées, cette anesthésie prend la forme de taux d’intérêt bas, voire négatifs, et de programmes massifs d’achats d’actifs. Mais cette stratégie pose une question essentielle : que se passe-t-il lorsque l’économie devient dépendante de ces injections ?

Le risque est celui d’une perte de substance économique. La productivité stagne, l’investissement réel recule au profit de la spéculation et les déséquilibres structurels s’aggravent. L’économie semble fonctionner, mais elle ne crée plus de richesse durable. En Tunisie, l’anesthésie prend d’autres formes : subventions mal ciblées, endettement croissant, soutien artificiel à certaines entreprises publiques déficitaires. Là encore, ces mécanismes permettent de gagner du temps. Mais ils repoussent sans cesse le moment des réformes profondes, qu’il s’agisse de la fiscalité, du marché du travail ou de la gouvernance des entreprises publiques.

Ce phénomène rejoint les analyses critiques du “policy mix” contemporain, où la combinaison de politiques monétaires accommodantes et de politiques budgétaires hésitantes produit une zone grise : ni crise ouverte, ni véritable reprise.

Le spectre de la stagflation : une impasse théorique et politique

Parmi les risques évoqués depuis une quinzaine d’années, celui de la stagflation apparaît comme le plus redoutable. Il ne s’agit pas simplement d’une combinaison de stagnation économique et d’inflation, mais d’une situation où les instruments traditionnels de politique économique deviennent inopérants. Face à l’inflation, la réponse classique consiste à resserrer la politique monétaire. Face à la stagnation, il faudrait au contraire la relâcher. La stagflation place les décideurs dans une contradiction insoluble.

Ce scénario, longtemps considéré comme exceptionnel, revient aujourd’hui au cœur des préoccupations. Il met en lumière les limites du pilotage à vue : lorsque les décisions sont prises sans vision de long terme, les marges de manœuvre se réduisent progressivement jusqu’à disparaître. Pour la Tunisie, le risque n’est pas théorique. Une croissance faible, combinée à des pressions inflationnistes et à une dégradation des finances publiques, crée un terrain propice à une forme de stagflation larvée. Dans ce contexte, l’absence de réformes structurelles devient particulièrement préoccupante.

 

Lorsque les décisions sont prises sans vision de long terme, les marges de manœuvre se réduisent progressivement jusqu’à disparaître. Pour la Tunisie, le risque n’est pas théorique.

 

Dinar, souveraineté contrariée et illusion de maîtrise

Dans le contexte tunisien, la question monétaire ne se pose pas en termes de puissance mais de vulnérabilité maîtrisée. Là où le dollar agit comme un baromètre de domination globale, le dinar, lui, révèle les fragilités structurelles d’une économie insérée de manière asymétrique dans les flux internationaux. Car la monnaie, en Tunisie plus qu’ailleurs, n’est pas seulement un instrument technique : elle est le reflet d’un rapport de force, d’une crédibilité économique et d’une capacité — ou non — à peser sur son propre destin. Contrairement aux grandes puissances monétaires, la Tunisie ne bénéficie d’aucun privilège d’émission internationale. Elle ne peut ni monétiser ses déséquilibres à l’échelle mondiale, ni exporter les coûts de ses déficits. Le dinar est une monnaie sous contrainte, dont la stabilité dépend étroitement des réserves en devises, des équilibres extérieurs et de la confiance des partenaires financiers. Autrement dit, la souveraineté monétaire y est relative, encadrée, parfois même illusoire.

Cette contrainte structurelle expose le pays à une double tension. D’un côté, la nécessité de préserver la valeur du dinar impose une discipline macroéconomique rigoureuse, souvent synonyme de politiques restrictives. De l’autre, les exigences sociales et politiques internes poussent à des arbitrages de court terme, parfois incompatibles avec cette discipline. C’est dans cet entre-deux que s’installe une forme de pilotage à vue monétaire, où l’on ajuste sans cesse sans jamais redéfinir le cap.

Par ailleurs, dans un monde où les équilibres monétaires internationaux se recomposent, la Tunisie se retrouve davantage spectatrice qu’actrice. La remise en question progressive de l’hégémonie du dollar, la diversification des échanges vers d’autres zones monétaires ou encore l’émergence de nouvelles alliances financières pourraient, en théorie, offrir des marges de manœuvre supplémentaires. Mais en pratique, ces évolutions accroissent surtout l’incertitude et complexifient la gestion des équilibres extérieurs.

Ainsi, loin d’être un levier de puissance, le dinar devient un révélateur des limites du modèle économique tunisien. Il cristallise les tensions entre souveraineté affichée et dépendance réelle, entre ambition politique et contraintes financières. Et dans ce contexte, l’absence d’une stratégie économique claire transforme la politique monétaire en simple outil d’ajustement défensif. Car sans vision d’ensemble, sans articulation cohérente entre politique budgétaire, commerciale et monétaire, la gestion du dinar ne peut être qu’une navigation à vue. Une navigation où chaque décision vise à éviter le déséquilibre immédiat, mais où l’horizon stratégique reste désespérément flou.

 

La remise en question progressive de l’hégémonie du dollar, la diversification des échanges vers d’autres zones monétaires ou encore l’émergence de nouvelles alliances financières pourraient, en théorie, offrir des marges de manœuvre supplémentaires.

 

Le capitalisme sans boussole : entre Hayek (1) et la dérive contemporaine

La citation généralement attribuée à Hayek résonne avec une acuité particulière. Elle renvoie à une critique profonde du pouvoir monétaire et de ses dérives potentielles. Mais le paradoxe est frappant : les économies contemporaines ne sont ni pleinement keynésiennes, ni véritablement hayékiennes. Elles oscillent entre intervention massive et dérégulation partielle, sans cohérence doctrinale.

Ce flou théorique se traduit par une instabilité pratique. Les politiques économiques deviennent réactives, fragmentées, souvent contradictoires. Le pilotage à vue n’est plus seulement une contrainte, il devient une norme. En Tunisie, cette absence de doctrine claire se manifeste par une succession de mesures ponctuelles, souvent déconnectées les unes des autres. L’économie avance, mais sans direction.

La dernière bulle ? Ou la répétition d’un cycle sans fin

L’avertissement final de bon nombre d’économistes – “la prochaine bulle pourrait être la dernière” – doit être pris moins comme une prédiction que comme un signal d’alerte. Les bulles économiques sont inhérentes aux cycles financiers. Mais leur fréquence et leur ampleur semblent s’accroître dans un système dominé par la liquidité et la spéculation. Chaque crise/conflit est suivie d’une réponse monétaire encore plus massive, qui prépare les conditions de la suivante. Ce cercle vicieux est au cœur des critiques du capitalisme financier contemporain. Pour la Tunisie, l’enjeu est différent mais lié : éviter de devenir un simple réceptacle des chocs externes, sans capacité de résilience interne. Cela suppose de rompre avec le pilotage à vue et de construire une véritable stratégie de développement.

Sortir de la gouvernance zombie : une exigence politique avant d’être économique

Au fond, la question posée par cette tribune dépasse le cadre économique. Elle touche à la nature même de l’action publique. Un gouvernance qui se contente de gérer l’urgence, qui privilégie l’apparence de stabilité au détriment de la transformation, finit par s’enfermer dans une forme de paralysie. Elle devient une “gouvernance zombie”, présent mais impuissant, actif mais inefficace.

Sortir de cette gouvernance implique un changement de paradigme. Il ne s’agit pas simplement d’ajuster les politiques existantes, mais de redéfinir les priorités, de restaurer la cohérence et de réhabiliter le temps long. Dans le contexte tunisien, cela suppose un courage politique rare : celui de rompre avec les logiques de court terme, d’assumer les coûts des réformes et de construire un récit économique crédible. Car au-delà des chiffres et des indicateurs, une économie est d’abord une trajectoire collective. Et sans cap, même les économies les plus résilientes finissent par dériver.

La gouvernance zombie n’est pas une fatalité. Mais elle est le produit d’un renoncement progressif à penser l’économie autrement que comme une suite de crises à contenir. Et tant que ce renoncement perdurera, le pilotage à vue continuera de produire ce qu’il produit toujours : une illusion de mouvement, dans une réalité d’immobilisme.

 

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(1) Les théories de Friedrich Hayek reposent sur une défense radicale de la liberté individuelle et une méfiance profonde envers l’intervention de l’État dans l’économie. Ses travaux lui ont valu le Prix Nobel d’économie en 1974.

 

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

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DECRYPTAGE – Quand le monde vacille, la Tunisie tangue – Chronique d’un pilotage à vue dans la tempête

17. April 2026 um 06:00

Il est des moments où l’histoire économique cesse d’être une abstraction pour redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une expérience vécue, presque charnelle, où les équilibres fragiles cèdent sous la pression d’événements que nul modèle n’avait réellement anticipés. La guerre au Moyen-Orient, en ce début d’année 2026, appartient à cette catégorie de ruptures systémiques qui dévoilent brutalement les failles d’un ordre économique que l’on croyait sinon stable du moins pilotable.

Pour la Tunisie, cette onde de choc n’est pas un simple ralentissement conjoncturel : elle agit comme un révélateur, amplifiant des vulnérabilités anciennes dans un contexte où les marges de manœuvre se sont dangereusement réduites.

Derrière les chiffres du FMI – croissance en berne, inflation persistante – se dessine une réalité plus profonde. Celle d’une économie contrainte de naviguer à vue, oscillant entre injonctions contradictoires et héritages doctrinaux inachevés. Entre le spectre du retour de Keynes et la persistance du mythe d’autorégulation des marchés, la Tunisie se trouve prise dans une tension intellectuelle autant que matérielle.

Le choc géopolitique comme révélateur des déséquilibres structurels

Le conflit au Moyen-Orient n’a pas créé la fragilité tunisienne ; il l’a révélée dans toute son acuité. Avant même l’embrasement régional, l’économie mondiale évoluait dans une forme d’équilibre instable, soutenue artificiellement par des conditions financières accommodantes et des politiques de relance prolongées. La croissance mondiale, certes modérée, reposait sur des ressorts fragiles, parmi lesquels une dépendance accrue aux flux énergétiques et une sensibilité exacerbée aux anticipations inflationnistes.

La rupture provoquée par le choc énergétique agit alors comme un test de résistance. Pour les économies disposant de marges budgétaires et de souveraineté énergétique, le choc est absorbable. Pour les autres, il devient existentiel. La Tunisie appartient sans ambiguïté à cette seconde catégorie.

La dépendance énergétique du pays, conjuguée à une faible diversification productive, transforme chaque variation des prix internationaux en un choc domestique immédiat. L’inflation importée n’est plus un phénomène diffus, mais une contrainte quotidienne qui érode le pouvoir d’achat et fragilise la cohésion sociale. Dans ce contexte, la croissance attendue – autour de 2,1 % – apparaît moins comme une performance que comme un symptôme d’essoufflement structurel.

 

La guerre au Moyen-Orient marque à cet égard un tournant. Elle rappelle brutalement que l’économie n’est pas un système clos, mais un champ traversé par des forces politiques, stratégiques et parfois irrationnelles. Le pilotage à vue devient alors la norme, non par choix, mais par nécessité.

 

L’illusion du “fine tuning” et le retour du réel

Pendant des décennies, l’économie mondiale s’est bercée de l’illusion d’un pilotage fin, ce fameux fine tuning hérité des synthèses néo-keynésiennes. L’idée était séduisante : ajuster les taux d’intérêt, jouer sur les stabilisateurs automatiques, lisser les cycles économiques pour éviter les excès. Dans ce cadre, les banques centrales devenaient les chefs d’orchestre d’une symphonie macroéconomique où chaque déséquilibre pouvait être corrigé par une intervention mesurée.

Mais cette vision reposait sur une hypothèse implicite : celle d’un monde relativement stable, où les chocs exogènes demeuraient rares et où les agents économiques se comportaient de manière rationnelle. Or, la multiplication des crises – financières, sanitaires, géopolitiques – a progressivement érodé cette hypothèse.

La guerre au Moyen-Orient marque à cet égard un tournant. Elle rappelle brutalement que l’économie n’est pas un système clos, mais un champ traversé par des forces politiques, stratégiques et parfois irrationnelles. Le pilotage à vue devient alors la norme, non par choix, mais par nécessité.

Pour la Tunisie, cette réalité est encore plus prégnante. Faute de marges de manœuvre suffisantes, la politique économique se transforme en une succession d’ajustements réactifs, souvent dictés par l’urgence plus que par une vision stratégique de long terme.

Keynes en embuscade : le retour d’un paradigme inachevé

Dans ce contexte d’incertitude, le retour des références keynésiennes n’a rien de surprenant. Face à un choc d’offre négatif – hausse des prix de l’énergie, contraction de la demande externe – la tentation est grande de recourir à la dépense publique pour soutenir l’activité et amortir les effets sociaux de la crise.

L’histoire économique semble donner raison à cette approche. Les enseignements de la Grande Dépression, comme ceux des Trente Glorieuses, plaident en faveur d’un rôle actif de l’État dans la stabilisation conjoncturelle. L’idée selon laquelle les marchés peuvent s’autoréguler sans intervention apparaît, à la lumière des crises récentes, de plus en plus contestable.

Mais la situation tunisienne introduit une contrainte majeure : celle de la soutenabilité budgétaire. Contrairement aux économies avancées, la Tunisie ne dispose ni d’une monnaie de réserve ni d’un accès illimité aux marchés financiers internationaux. Chaque dinar dépensé doit être financé, souvent à un coût croissant.

 

La situation tunisienne introduit une contrainte majeure : celle de la soutenabilité budgétaire. Contrairement aux économies avancées, la Tunisie ne dispose ni d’une monnaie de réserve ni d’un accès illimité aux marchés financiers internationaux.

 

Ainsi, le recours à une relance keynésienne classique se heurte à une contradiction fondamentale. Stimuler l’économie par la dépense publique risque d’aggraver les déséquilibres macroéconomiques, notamment en alimentant l’inflation et en creusant le déficit budgétaire. À l’inverse, adopter une politique d’austérité dans un contexte de croissance faible risque d’étouffer davantage l’activité.

La Tunisie se trouve donc prise dans ce que l’on pourrait qualifier de trappe de politique économique, où chaque option comporte des coûts significatifs.

Le mythe persistant de l’autorégulation des marchés

Face à ces dilemmes, certains continuent de plaider pour un retour aux fondamentaux du marché, invoquant la nécessité de réduire l’intervention de l’État et de laisser les mécanismes de prix jouer pleinement leur rôle. Cette vision, héritée des décennies de dérégulation, repose sur l’idée que les déséquilibres finissent toujours par se corriger d’eux-mêmes. Pourtant, les faits récents tendent à invalider cette hypothèse. Les crises financières ont montré que les marchés peuvent générer leurs propres déséquilibres, amplifiant les phases d’euphorie comme celles de panique. La volatilité des prix de l’énergie, exacerbée par les tensions géopolitiques, en est une illustration frappante.

Dans le cas tunisien, la foi dans l’autorégulation apparaît d’autant plus problématique que les marchés domestiques eux-mêmes sont imparfaits, marqués par des rigidités structurelles et des asymétries d’information. Laisser faire le marché dans un tel contexte revient souvent à entériner des déséquilibres existants plutôt qu’à les corriger.

 

Les crises financières ont montré que les marchés peuvent générer leurs propres déséquilibres, amplifiant les phases d’euphorie comme celles de panique. La volatilité des prix de l’énergie, exacerbée par les tensions géopolitiques, en est une illustration frappante.

 

Entre austérité et relance : l’impasse stratégique

Le débat entre austérité et relance, qui traverse l’histoire de la pensée économique depuis près d’un siècle, prend en Tunisie une dimension particulièrement aigu. D’un côté, les contraintes budgétaires imposent une certaine discipline, renforcée par les exigences des bailleurs de fonds internationaux. De l’autre, la réalité sociale appelle des mesures de soutien pour éviter une dégradation trop brutale des conditions de vie.

Ce dilemme n’est pas seulement technique ; il est profondément politique. Il interroge la capacité de l’État à arbitrer entre des objectifs parfois contradictoires : stabilité macroéconomique, justice sociale, croissance durable.

Dans un contexte de pilotage à vue, ces arbitrages deviennent encore plus délicats. L’absence de visibilité à moyen terme rend difficile l’élaboration de politiques cohérentes, tandis que la pression de l’urgence favorise des décisions ponctuelles, parfois incohérentes entre elles.

Vers une redéfinition du rôle de l’État

Au-delà des choix conjoncturels, la crise actuelle invite à une réflexion plus profonde sur le rôle de l’État dans l’économie tunisienne. Ni le retrait complet, prôné par les tenants du marché pur, ni l’intervention massive, inspirée des modèles keynésiens classiques, ne semblent pleinement adaptés aux contraintes actuelles.

Il s’agit plutôt de repenser les modalités d’intervention publique, en privilégiant l’efficacité et le ciblage. Dans un contexte de ressources limitées, chaque dépense doit être évaluée à l’aune de son impact réel sur la croissance et le bien-être.

 

La crise actuelle invite à une réflexion plus profonde sur le rôle de l’État dans l’économie tunisienne. Ni le retrait complet, prôné par les tenants du marché pur, ni l’intervention massive, inspirée des modèles keynésiens classiques, ne semblent pleinement adaptés aux contraintes actuelles. Il s’agit plutôt de repenser les modalités d’intervention publique, en privilégiant l’efficacité et le ciblage.

 

Cela suppose également une amélioration de la gouvernance économique, notamment en matière de transparence et de coordination des politiques publiques. Le pilotage à vue ne peut être une stratégie durable ; il doit céder la place à une forme de pilotage adaptatif, fondé sur des scénarios et des mécanismes d’ajustement prévus à l’avance.

Une économie à la croisée des chemins

La Tunisie se trouve aujourd’hui à un moment charnière. Le choc du Moyen-Orient n’est pas seulement une épreuve conjoncturelle ; il constitue une opportunité de remise en question. En révélant les limites des modèles existants, il ouvre la voie à une réflexion renouvelée sur les fondements de la politique économique.

Entre le retour de Keynes et la persistance des illusions de marché, entre austérité contrainte et relance impossible, le pays doit inventer sa propre voie. Une voie étroite, sans doute, mais nécessaire.

Car au fond, la véritable question n’est pas de savoir s’il faut plus ou moins d’État, plus ou moins de marché. Elle est de savoir comment, dans un monde devenu fondamentalement incertain, construire une capacité collective à anticiper, à absorber et à transformer les chocs.

À défaut, le pilotage à vue risque de devenir non plus une réponse temporaire à l’incertitude, mais un mode de gouvernance permanent — avec tout ce que cela implique en termes de fragilité économique et de désenchantement social.

 

Au fond, la véritable question n’est pas de savoir s’il faut plus ou moins d’État, plus ou moins de marché. Elle est de savoir comment, dans un monde devenu fondamentalement incertain, construire une capacité collective à anticiper, à absorber et à transformer les chocs.

 

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

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DECRYPTAGE – Il est des mystères…

15. April 2026 um 06:00

Il est des mystères que même les plus grands esprits de l’humanité n’ont jamais réussi à percer. Le triangle des Bermudes, la matière noire, ou encore… la connexion Internet en Tunisie.

 

Car oui, dans ce pays où l’on peut débattre pendant des heures de souveraineté numérique, il suffit d’un léger souffle de vent – ou d’un voisin qui allume son micro-ondes – pour que le réseau national entre dans une méditation profonde, presque philosophique.

 

La fibre optique… version contemplative

On nous parle de fibre optique, de haut débit, de transformation digitale. On imagine des câbles filant à la vitesse de la lumière, transportant des données avec la grâce d’un TGV japonais. En réalité, l’expérience utilisateur s’apparente davantage à une caravane de chameaux traversant le désert, avec une pause thé toutes les dix minutes.

Le téléchargement d’un fichier devient alors une véritable école de patience. On ne “télécharge” pas, on accompagne le fichier dans sa croissance spirituelle. Il commence à 2 %, hésite, recule à 1 %, puis disparaît totalement, probablement pour aller consulter un marabout numérique.

 

Le Wi-Fi : une entité mystique

Le Wi-Fi tunisien n’est pas une technologie. C’est une entité vivante, capricieuse, dotée d’une volonté propre. Il apparaît quand on n’en a pas besoin et disparaît au moment critique, généralement lors d’un appel important, d’un paiement en ligne, ou du dernier niveau d’un jeu.

Certains utilisateurs affirment même qu’il réagit aux émotions humaines. Plus vous avez besoin d’Internet, plus il vous abandonne. Une sorte de stoïcisme appliqué aux télécommunications.

 

Les opérateurs : entre poésie et abstraction

Les fournisseurs d’accès, eux, excellent dans l’art de la communication… au sens littéraire du terme. Les messages sont toujours d’une grande élégance : “une perturbation indépendante de notre volonté”; “une maintenance exceptionnelle”; ou encore “une amélioration du service en cours”.

Traduction : nous non plus, nous ne savons pas ce qui se passe, mais restons dignes.

 

Le service client : un voyage initiatique

Contacter le service client relève d’une quête initiatique. Après avoir navigué dans un labyrinthe de menus vocaux, vous atteignez enfin un conseiller, dont la première mission est de vous poser la question existentielle : “Avez-vous redémarré votre routeur ?”

C’est un peu le “Have you tried turning it off and on again ?” universel, mais avec une touche locale. Peu importe que la panne soit nationale, internationale, intergalactique – le routeur reste le suspect numéro un.

 

Une résilience nationale admirable

Et pourtant, malgré tout cela, le Tunisien s’adapte. Il développe des compétences rares : détecter le moment précis où Internet fonctionne; télécharger à la vitesse de l’éclair dès qu’une brèche s’ouvre; partager la connexion comme une denrée précieuse.

Certains ont même atteint un niveau quasi-mystique : ils savent exactement où se placer dans la maison pour capter une barre de réseau. Un pas à gauche, plus rien. Un pas à droite, la 4G apparaît, fragile, comme une apparition divine.

 

In fine, une expérience presque artistique

Au fond, les pannes d’Internet en Tunisie ne sont pas un problème. Ce sont une expérience. Une performance artistique collective, où chaque citoyen devient acteur d’un théâtre de l’absurde numérique.

Et peut-être qu’un jour, dans un futur lointain, lorsque la connexion sera stable, rapide et fiable… il nous manquera quelque chose. 

Cette petite montée d’adrénaline quand une page charge.

Ce suspense insoutenable devant une vidéo qui “buffer”.

Cette poésie involontaire d’un pays connecté… de temps en temps. 

 

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

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ECLAIRAGE – Le thermomètre et l’illusion : quand l’économie se gouverne à vue

13. April 2026 um 14:00

Il est des vérités que les graphiques ne parviennent pas à saisir, des réalités que les courbes lissent mais que les vies éprouvent avec brutalité. L’inflation appartient à cette catégorie de phénomènes insaisissables par la seule technicité statistique. Elle ne se contente pas d’exister dans les tableaux des économistes ; elle s’insinue dans les gestes quotidiens, dans le poids du panier, dans la frustration silencieuse des fins de mois. Et c’est précisément là que réside le paradoxe fondamental du pilotage économique contemporain : alors que les gouvernements s’appuient sur des indicateurs sophistiqués pour orienter leurs politiques, les citoyens, eux, jugent à partir d’une expérience empirique, cumulative et profondément subjective. Entre ces deux lectures du réel, le fossé ne cesse de se creuser.

Depuis des décennies, la gouvernance économique s’est progressivement enfermée dans une logique technocratique, dominée par des indicateurs agrégés censés refléter l’état de santé d’un pays. Croissance, inflation, chômage : autant de variables que l’on manipule, compare et interprète avec une précision quasi scientifique. Pourtant, cette sophistication masque une faiblesse structurelle : ces indicateurs ne disent rien, ou presque, de la manière dont les individus perçoivent leur propre situation.

L’exemple de l’inflation est, à cet égard, particulièrement éclairant. Les indices officiels, calculés selon des méthodologies rigoureuses, prétendent mesurer l’évolution générale des prix. Mais pour le citoyen, l’inflation n’est pas une moyenne pondérée ; elle est une succession de hausses concrètes, répétées, parfois invisibles dans les statistiques mais omniprésentes dans la réalité. Une augmentation du prix du pain, de l’huile ou du transport public a un impact psychologique bien plus fort qu’une variation globale de l’indice des prix.

Ce décalage révèle une limite majeure du pilotage à vue de l’activité économique : en s’appuyant sur des instruments imparfaits pour capter une réalité complexe, les décideurs risquent de sous-estimer l’ampleur des tensions sociales qui se forment en silence.

Le primat de l’inflation dans la hiérarchie des peurs

L’un des enseignements les plus troublants des dynamiques économiques récentes tient à la hiérarchie implicite que les citoyens établissent entre inflation et chômage. Contrairement à une idée longtemps dominante dans la pensée économique, l’emploi n’est plus nécessairement la priorité absolue des populations. L’inflation, en revanche, s’impose comme une menace diffuse, omniprésente et politiquement explosive.

La raison en est simple : le chômage est une épreuve individuelle, même s’il peut atteindre des proportions importantes ; l’inflation, elle, est une expérience collective. Elle affecte indistinctement toutes les catégories sociales, du salarié au retraité, du fonctionnaire au travailleur informel. Elle agit comme un impôt invisible, érodant progressivement le pouvoir d’achat et alimentant un sentiment d’injustice généralisée.

 

L’inflation, en revanche, s’impose comme une menace diffuse, omniprésente et politiquement explosive. La raison en est simple : le chômage est une épreuve individuelle, même s’il peut atteindre des proportions importantes; l’inflation, elle, est une expérience collective.

 

Dans le contexte tunisien, cette réalité prend une acuité particulière. Avec une inflation persistante autour de niveaux élevés, la perception de la cherté de la vie dépasse largement les chiffres officiels. Le citoyen ne raisonne pas en termes de glissement annuel ou de moyenne mobile ; il constate simplement que son revenu ne lui permet plus de maintenir son niveau de vie. Et cette perception, qu’elle soit statistiquement exacte ou non, devient la vérité politique.

Le pilotage à vue : entre contrainte et illusion de contrôle

Face à ces dynamiques, les autorités économiques se retrouvent dans une position délicate. Le pilotage à vue, souvent décrié, apparaît en réalité comme une nécessité dans un environnement incertain et instable. Les chocs externes, qu’ils soient liés aux prix des matières premières, aux tensions géopolitiques ou aux fluctuations des marchés financiers, limitent considérablement la capacité des gouvernements à planifier sur le long terme.

Cependant, cette gestion au fil de l’eau comporte un risque majeur : celui de donner l’illusion du contrôle. En ajustant les politiques de manière réactive, sans vision stratégique claire, les décideurs peuvent certes atténuer certaines tensions à court terme, mais ils peinent à restaurer la confiance. Or, en économie, la confiance est une variable essentielle, bien que difficilement mesurable.

Dans le cas tunisien, cette problématique est exacerbée par des contraintes structurelles : déséquilibres budgétaires, pression sur les réserves en devises, dépendance aux importations. Le pilotage à vue devient alors non seulement une méthode, mais presque une fatalité. Pourtant, il alimente un sentiment d’improvisation permanente, qui fragilise la crédibilité de l’action publique.

La responsabilité politique asymétrique

Un autre enseignement fondamental réside dans l’asymétrie de la perception des responsabilités. La croissance et l’emploi sont souvent perçus comme le résultat de dynamiques globales, échappant en grande partie au contrôle des gouvernements. À l’inverse, l’inflation est presque systématiquement imputée aux autorités en place.

Cette asymétrie crée une situation paradoxale : même lorsque les fondamentaux économiques s’améliorent, un niveau d’inflation perçu comme élevé peut suffire à délégitimer l’action gouvernementale. Le pouvoir politique se retrouve ainsi jugé non pas sur des performances objectives, mais sur une variable unique, fortement chargée émotionnellement.

En Tunisie, cette dynamique est particulièrement visible. Les efforts de stabilisation macroéconomique, aussi réels soient-ils, peinent à produire un effet politique tangible dès lors que le coût de la vie continue de peser sur les ménages. Le débat économique se réduit alors à une question simple, presque brutale : pourquoi tout devient-il plus cher ? 

Vers une redéfinition des priorités économiques

Ce contexte impose une remise en question profonde des paradigmes traditionnels. L’idée selon laquelle la croissance peut compenser une inflation modérée semble de moins en moins acceptée par les populations. Au contraire, une stabilité des prix, même au prix d’une croissance plus faible, apparaît comme un objectif prioritaire.

Cette évolution pose un dilemme majeur pour les décideurs. Faut-il privilégier des politiques restrictives pour contenir l’inflation, au risque de freiner l’activité économique ? Ou maintenir un soutien à la croissance, en acceptant une érosion du pouvoir d’achat ? Ce choix, loin d’être purement technique, est profondément politique.

Dans le cas tunisien, la marge de manœuvre est d’autant plus limitée que les instruments de politique économique sont contraints. La politique monétaire, orientée vers la maîtrise de l’inflation, ne peut à elle seule résoudre des déséquilibres structurels. Quant à la politique budgétaire, elle est encadrée par des contraintes de financement de plus en plus strictes.

 

Gouverner, ce n’est pas seulement ajuster des variables; c’est aussi capter les signaux faibles, écouter les ressentis, anticiper les réactions. Dans un monde où l’incertitude est la norme, la lucidité devient la ressource la plus précieuse.

 

Réconcilier l’économie réelle et l’économie perçue

Au-delà des arbitrages techniques, le véritable défi réside peut-être ailleurs : dans la capacité à réconcilier l’économie des chiffres et l’économie du vécu. Tant que les citoyens auront le sentiment que les discours officiels ne reflètent pas leur réalité quotidienne, la défiance persistera.

Cela suppose un changement de paradigme dans la manière de concevoir et de le communiquer aux agents économiques. Il ne s’agit plus seulement de produire des indicateurs fiables; mais de comprendre et d’intégrer les perceptions. L’économie n’est pas une science exact; elle est aussi une science sociale.

En définitive, le pilotage à vue n’est pas en soi une faute. Il devient problématique lorsqu’il s’accompagne d’une cécité sur les réalités vécues. Gouverner, ce n’est pas seulement ajuster des variables. C’est aussi capter les signaux faibles, écouter les ressentis, anticiper les réactions. Dans un monde où l’incertitude est la norme, la lucidité devient la ressource la plus précieuse.

Et c’est peut-être là que se joue l’essentiel : dans la capacité à transformer une gestion réactive en une vision cohérente, à redonner du sens à l’action économique, et à restaurer ce lien fragile entre gouvernants et gouvernés. Car au fond, l’économie n’est pas qu’une affaire de chiffres ; elle est une affaire de confiance.

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

L’article ECLAIRAGE – Le thermomètre et l’illusion : quand l’économie se gouverne à vue est apparu en premier sur Leconomiste Maghrebin.

Décryptage II – Quand le détroit d’Ormuz devient le baromètre du monde

10. April 2026 um 06:16

Il est des lieux dont la géographie dépasse la simple cartographie pour s’imposer comme une ligne de fracture de l’histoire. Le détroit d’Ormuz est de ceux-là. À peine visible sur une carte, étroit passage entre deux rives tendues, il concentre pourtant une part décisive de l’équilibre énergétique mondial. Lorsqu’il vacille, ce n’est pas seulement le Golfe qui tremble, mais l’ensemble de l’architecture économique internationale. Aujourd’hui, la menace d’une fermeture prolongée dans le contexte d’une escalade entre l’Iran et les États-Unis fait ressurgir un spectre que l’on croyait relégué aux livres d’histoire : celui d’un choc pétrolier global, capable de raviver les braises d’une inflation que les banques centrales peinent déjà à maîtriser.

 

Depuis plusieurs décennies, le monde s’était habitué à une forme de fluidité énergétique, comme si les routes maritimes étaient devenues immuables, presque naturelles. Mais cette illusion se dissipe à mesure que les tensions géopolitiques s’intensifient. Le détroit d’Ormuz, par lequel transite près de 20 % du commerce mondial de pétrole, redevient un point de vulnérabilité systémique. Sa fermeture, même temporaire, agit comme une déflagration silencieuse, un choc d’offre brutal qui se propage instantanément à l’ensemble des économies dépendantes des hydrocarbures.

Dans cette configuration, le prix du baril cesse d’être un simple indicateur de marché pour devenir un thermomètre de la peur. Les projections évoquant un pétrole à 167 dollars ne relèvent plus de la fiction spéculative, mais d’un scénario crédible dans un contexte de blocage prolongé. Or, dans un monde encore profondément dépendant des énergies fossiles, une telle envolée agit comme une taxe globale, invisible mais redoutablement efficace, pesant sur les entreprises comme sur les ménages.

L’inflation américaine face au choc énergétique

C’est dans ce contexte que les travaux de la Federal Reserve Bank of Dallas (1) prennent tout leur sens. Leur analyse, rigoureuse et nuancée, met en évidence une réalité souvent mal comprise : tous les chocs inflationnistes ne se valent pas. Une flambée des prix de l’énergie, aussi spectaculaire soit-elle, ne se traduit pas nécessairement par une inflation durable.

Aux États-Unis, où l’inflation mesurée par l’indice des dépenses de consommation personnelle oscillait récemment autour de 2,8 %, une fermeture du détroit d’Ormuz pourrait provoquer une poussée brutale, dépassant ponctuellement les 4 %. Mais cette accélération relèverait davantage d’un effet mécanique que d’une dynamique profonde. L’énergie, en renchérissant le coût des transports et de la production, diffuse rapidement dans l’économie, mais son impact tend à s’estomper dès lors que les prix se stabilisent.

Cette distinction est essentielle. Elle renvoie à une intuition fondamentale formulée par John Maynard Keynes : un choc d’offre, aussi violent soit-il, ne devient inflationniste de manière persistante que s’il se prolonge et s’il est relayé par des mécanismes internes, notamment salariaux. En l’absence de tels relais, il demeure un phénomène transitoire, une onde de choc qui traverse l’économie sans nécessairement la transformer en profondeur.

Une inflation sous-jacente étonnamment résiliente

L’un des enseignements les plus frappants de l’étude réside dans la relative stabilité de l’inflation sous-jacente. En excluant les prix de l’énergie et de l’alimentation, cet indicateur permet de saisir la dynamique interne des prix. Or, même dans les scénarios les plus pessimistes, l’impact d’une fermeture prolongée du détroit reste limité.

Cette résilience traduit une transformation profonde des économies contemporaines. Contrairement aux années 1970, les mécanismes de diffusion de l’inflation semblent aujourd’hui mieux contenus. Les entreprises, confrontées à une concurrence accrue et à des consommateurs plus sensibles aux prix, hésitent à répercuter intégralement la hausse des coûts. De leur côté, les salariés, dans un contexte de marché du travail encore incertain, ne disposent pas toujours du pouvoir de négociation nécessaire pour exiger des hausses de salaires compensatoires.

Ainsi, le risque d’une spirale inflationniste, nourrie par une boucle prix-salaires, apparaît à ce stade limité. Ce constat constitue un élément de réassurance majeur pour la Réserve fédérale des États-Unis, dont la crédibilité repose précisément sur sa capacité à maintenir l’inflation sous contrôle.

L’ancrage des anticipations, clé de voûte de la stabilité

Au-delà des chiffres, c’est la psychologie des agents économiques qui demeure déterminante. L’histoire économique l’a montré à maintes reprises : ce ne sont pas seulement les prix actuels qui comptent, mais les anticipations que les ménages et les entreprises forment sur leur évolution future. Lorsque ces anticipations se désancrent, l’inflation devient auto-entretenue, échappant au contrôle des autorités monétaires.

Or, dans le scénario envisagé, les anticipations à long terme restent remarquablement stables. Une légère hausse à court terme est envisageable, mais elle ne semble pas de nature à remettre en cause la confiance dans la capacité de la Banque centrale à ramener l’inflation vers sa cible de 2 %. Cette stabilité constitue sans doute la principale différence avec les grandes crises inflationnistes du passé.

Elle traduit aussi le poids de la crédibilité acquise par les banques centrales au cours des dernières décennies. En ancrant les anticipations, elles ont construit un rempart invisible mais puissant contre les dérives inflationnistes. Encore faut-il que ce capital de confiance ne soit pas érodé par des chocs répétés ou mal gérés.

Une crise géopolitique aux répercussions globales

Mais réduire la question à une simple analyse macroéconomique serait une erreur. Car derrière les chiffres se joue une confrontation géopolitique dont les implications dépassent largement le cadre énergétique. Les déclarations de Donald Trump, évoquant la possibilité de frappes contre les infrastructures iraniennes, témoignent d’une montée des tensions qui pourrait transformer un incident localisé en crise régionale majeure.

Dans ce contexte, le pétrole devient une arme stratégique, un levier de pression indirect mais redoutablement efficace. La fermeture du détroit d’Ormuz ne serait pas seulement un événement économique, mais un acte politique, porteur de conséquences multiples : perturbation des chaînes d’approvisionnement, recomposition des alliances, montée des primes de risque sur les marchés financiers.

Le monde entrerait alors dans une zone d’incertitude où les repères habituels perdraient de leur pertinence. Les modèles économiques, fondés sur des hypothèses de stabilité relative, seraient mis à l’épreuve d’une réalité plus chaotique.

Les économies vulnérables en première ligne

Si les États-Unis disposent d’une certaine capacité de résilience, grâce notamment à leur production domestique d’hydrocarbures, la situation est bien différente pour de nombreux pays dépendants des importations énergétiques. L’Europe, déjà fragilisée par les tensions sur le gaz, verrait sa facture énergétique s’alourdir, avec des répercussions directes sur la croissance et le pouvoir d’achat.

Dans les économies émergentes, le choc serait encore plus brutal. Pour des pays comme la Tunisie, une flambée durable des prix du pétrole se traduirait par une dégradation rapide des équilibres macroéconomiques. Le déficit commercial se creuserait, les finances publiques seraient mises sous pression par le poids des subventions énergétiques, et l’inflation importée viendrait éroder davantage le pouvoir d’achat des ménages.

Dans un tel contexte, les marges de manœuvre des autorités économiques apparaissent limitées. Faut-il absorber le choc au prix d’un creusement du déficit budgétaire, ou le répercuter sur les consommateurs au risque d’alimenter les tensions sociales ? Ce dilemme, déjà présent, deviendrait plus aigu encore.

Entre choc transitoire et basculement durable

Au terme de cette analyse, une conclusion s’impose : le scénario d’une fermeture du détroit d’Ormuz constitue un choc sérieux, mais pas nécessairement systémique pour les économies avancées, du moins à court terme. L’impact sur l’inflation, bien que significatif, resterait en grande partie transitoire, contenu par la faiblesse de sa diffusion à l’inflation sous-jacente et par la stabilité des anticipations.

Mais cette lecture rassurante ne doit pas masquer l’essentiel. Car le véritable risque ne réside pas tant dans l’ampleur du choc initial que dans sa durée et dans son articulation avec la dynamique géopolitique. Une fermeture prolongée, couplée à une escalade militaire, pourrait transformer un épisode inflationniste temporaire en une crise plus profonde, marquée par un ralentissement économique global et une recomposition des équilibres énergétiques.

Ainsi, le détroit d’Ormuz apparaît comme un révélateur des fragilités du monde contemporain. Derrière l’apparente sophistication des marchés et des politiques monétaires, subsiste une dépendance fondamentale à des ressources et à des routes dont la stabilité n’est jamais acquise. Et lorsque ces lignes de circulation se fissurent, c’est tout l’édifice qui vacille, rappelant que l’économie, en dernière instance, demeure indissociable de la géographie et de la politique.

 

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(1) Ref : https://www.dallasfed.org/research/economics/2026/0320

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-Tunis,

Psd-Fondateur de l’Institut africain

d’économie financière (IAEF-ONG)

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