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Un siècle de féminisme en Tunisie | Rendre visible les invisibles

23. April 2026 um 07:25

Il est des livres qui accompagnent leur époque, et d’autres qui la bousculent doucement en lui rappelant ce qu’elle a choisi d’oublier. Le ‘‘Dictionnaire des féministes. Tunisie, un siècle de féminisme’’ (éd. Santillana, Tunis, 2026), ouvrage collectif dirigé par l’historienne Dalenda Larguèche, appartient à cette seconde catégorie. À la fois somme historique, geste mémoriel et intervention dans le débat public, cet ouvrage vient combler un vide ancien : celui de la place des femmes, et plus précisément des luttes féministes dans le récit national tunisien.

Abdelhamid Larguèche *

Il faut bien partir de ce constat simple : l’histoire officielle, telle qu’elle a longtemps été transmise, a laissé peu de place aux femmes en tant qu’actrices à part entière. Elles apparaissent en creux, en arrière-plan, rarement au centre. Et lorsqu’elles y figurent, c’est souvent sous la forme d’exceptions, de figures isolées, presque détachées de toute dynamique collective. Le mérite premier de ce dictionnaire est précisément de rompre avec cette logique de l’exception pour restituer une continuité, une densité, une pluralité.

Une cartographie inédite des engagements

À travers plus d’une centaine de notices biographiques et une série d’entrées thématiques, le livre compose une véritable cartographie du féminisme tunisien sur près d’un siècle. On y croise des pionnières de l’émancipation, des militantes de l’indépendance, des figures du monde associatif, des intellectuelles, des artistes. Mais surtout, on y découvre des trajectoires parfois méconnues, des engagements discrets, des formes d’action qui ne relèvent pas toujours du militantisme classique mais qui ont, chacune à leur manière, contribué à transformer les normes sociales.

C’est là l’un des apports les plus précieux de l’ouvrage : montrer que le féminisme ne se réduit pas à quelques grandes figures ou à quelques moments spectaculaires, mais qu’il s’inscrit dans une multitude de pratiques, de prises de parole, de résistances souvent invisibles. En cela, le dictionnaire ne se contente pas de documenter une histoire ; il en change le regard.

Il faut aussi saluer l’effort de mise à disposition. Dans un champ longtemps réservé aux spécialistes, le livre parvient à rester accessible sans renoncer à la rigueur. Il peut être lu par un large public, sans sacrifier la complexité des enjeux. Cette volonté de transmission est essentielle : elle permet de faire sortir l’histoire du féminisme du cercle académique pour l’inscrire dans un horizon plus large, celui du débat citoyen.

Une définition du féminisme à l’épreuve

Mais un tel projet, par son ampleur même, ne peut éviter certaines tensions. Et c’est peut-être dans ces tensions que réside son intérêt critique.

La première tient à la définition du féminisme adoptée par l’ouvrage. En optant pour une approche large et inclusive, les auteurs ont fait le choix d’englober des figures aux engagements très variés, parfois indirects. Cette ouverture a une vertu évidente : elle permet de rendre justice à des parcours qui, sans se revendiquer explicitement du féminisme, ont néanmoins contribué à faire évoluer la condition des femmes.

Mais elle soulève aussi une question : à partir de quel moment parle-t-on de féminisme ?

En élargissant le périmètre, ne risque-t-on pas de diluer ce qui fait la spécificité du féminisme comme projet critique, comme contestation structurée des rapports de pouvoir ? Autrement dit, à vouloir inclure, ne court-on pas le risque de perdre en lisibilité ce que l’on gagne en exhaustivité ?

L’ombre portée du «féminisme d’État»

Une deuxième tension traverse l’ouvrage : celle du rapport à l’État. L’histoire tunisienne est marquée par un phénomène singulier souvent qualifié de «féminisme d’État», notamment à partir de l’indépendance. Les réformes juridiques, en particulier le Code du statut personnel, ont constitué des avancées majeures, faisant de la Tunisie un cas à part dans la région.

Le dictionnaire rend compte de cette dynamique, mais il en laisse en retrait les ambivalences. Car ce féminisme porté par le haut s’est accompagné d’un encadrement strict du champ associatif et d’une limitation de l’autonomie des mouvements féminins. Les droits ont été accordés, mais dans un cadre contrôlé. L’émancipation a été promue, mais sans toujours accepter la contestation.

Cette contradiction, pourtant centrale, aurait mérité d’être plus frontalement interrogée, tant elle structure en profondeur l’histoire du féminisme tunisien.

Une histoire qui s’arrête au seuil du présent

Une troisième interrogation tient au découpage chronologique. En choisissant de s’arrêter à la veille de 2011, l’ouvrage opte pour une prudence méthodologique compréhensible : la période postrévolutionnaire, encore en cours, nécessite sans doute un autre type d’analyse. Mais ce choix laisse le lecteur à la lisière d’un moment décisif.

Car depuis 2011, les questions féministes ont connu en Tunisie de profondes recompositions : diversification des acteurs, renouvellement des formes de mobilisation, émergence de nouveaux enjeux. En creux, le dictionnaire fait apparaître la nécessité d’un prolongement, d’une seconde étape qui viendrait éclairer ce présent encore mouvant.

Un livre qui ouvre plus qu’il ne conclut

Faut-il voir dans ces limites des faiblesses ? Ce serait aller trop vite. Elles sont aussi le signe d’un ouvrage qui ne cherche pas à clore le débat, mais à l’ouvrir. Car le ‘‘Dictionnaire des féministes’’ ne prétend pas livrer une vérité définitive. Il propose une base, un socle, un point de départ.

Dans un contexte où les questions liées aux droits des femmes continuent de susciter débats et tensions, où les acquis sont parfois présentés comme allant de soi ou, à l’inverse, remis en question, rappeler l’histoire des luttes est un acte profondément politique. Non pas au sens partisan, mais au sens où il s’agit de redonner de la profondeur au présent.

En redonnant des noms, des parcours, des voix à celles qui ont fait bouger les lignes, ce dictionnaire nous rappelle une chose essentielle : rien n’a été donné, tout a été conquis. Et ce qui a été conquis peut toujours être rediscuté, transformé, prolongé.

«Un livre qui n’achève pas l’histoire, mais qui oblige, désormais, à ne plus jamais l’écrire sans elles.»

* Historien, membre du Conseil scientifique du dictionnaire.

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Migrants subsahariens l Ce que la Tunisie refuse de voir

13. April 2026 um 07:20

Ce que nous appelons «crise migratoire» parle souvent moins des migrants que de nous-mêmes. La manifestation contre le racisme organisée samedi 11 avril 2026 à Tunis n’est pas une scène périphérique. C’est un miroir. Un révélateur. Une condensation visible d’angoisses sociales plus profondes : précarité persistante, déclassement, fatigue démocratique et perte de repères collectifs.

Abdelhamid Larguèche *

Dans ce contexte, une présence étrangère pourtant marginale devient centrale. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), les migrants subsahariens en situation irrégulière représentent une part limitée de la population tunisienne – estimée entre 20 000 et 25 000 personnes. Leur visibilité suffit cependant à produire un effet de loupe. Ce que les chiffres relativisent, l’imaginaire social l’amplifie.

Il n’y a pas d’invasion. Il y a une exagération. Et cette exagération produit des conséquences bien réelles, y compris des tensions locales parfois vives que l’on ne peut ignorer.

Le migrant comme symptôme

Le mécanisme est connu. Lorsque les sociétés peinent à nommer leurs propres fractures, elles cherchent un visage pour les incarner. Le migrant devient alors ce visage : non pas toujours la cause des tensions, mais leur support commode. Il concentre des peurs qui le dépassent : chômage, insécurité économique, sentiment d’abandon politique.

Depuis les déclarations officielles de 2023 sur un supposé «changement démographique», cette dynamique s’est accélérée. Les faits restent pourtant têtus : entre 2024 et 2025, l’OIM a accompagné près de 15 700 retours volontaires (6 885 en 2024 et 8 853 en 2025). Autrement dit, la présence migrante n’est ni massive ni stable. Mais le débat, lui, s’est durablement installé.

C’est ici que l’économie rattrape l’idéologie. La Tunisie connaît un chômage structurel de 15,2 % fin 2025, particulièrement élevé chez les jeunes. Pourtant, certains secteurs manquent cruellement de main-d’œuvre, notamment l’agriculture, où les besoins restent souvent non couverts dans les régions intérieures en raison de la pénibilité et de la précarité des conditions.

Les travailleurs migrants ne prennent pas massivement les emplois des Tunisiens : ils occupent des vides que beaucoup de locaux refusent. Refuser les travailleurs dont on a besoin ne protège pas l’économie : cela l’affaiblit.

Une politique efficace… mais aux effets limités

La réponse des autorités a été ferme : durcissement des contrôles, démantèlement des camps informels et accélération des retours. Le résultat est tangible : une baisse d’environ 80 % des départs irréguliers vers l’Italie entre 2024 et 2025.

Toute politique a cependant ses effets visibles et ses effets invisibles. Moins de départs ne signifie pas forcément moins de souffrance : cela peut aussi signifier plus d’invisibilité. Des milliers de migrants se retrouvent aujourd’hui dans une zone grise, sans travail stable, sans logement digne, exposés à une vulnérabilité accrue. Une politique peut réduire les flux sans résoudre les causes profondes et créer, en silence, de nouvelles fragilités. Une politique migratoire qui ne produit que du contrôle sans produire d’intégration finit toujours par déplacer les problèmes sans les résoudre.

L’amnésie africaine

Mais le cœur du problème est peut-être ailleurs. Il tient à une forme d’oubli collectif. La Tunisie semble redécouvrir l’Afrique comme une altérité, alors qu’elle en est historiquement une composante. Bien avant les frontières modernes, l’Ifriqiya était un espace de circulation intense : caravanes transsahariennes, échanges intellectuels, flux commerciaux. Ibn Khaldoun pensait déjà le monde en incluant pleinement l’Afrique subsaharienne.

Ce que nous percevons aujourd’hui comme une intrusion était hier une circulation ordinaire. Cet héritage n’a pas disparu ; il a été recouvert par la colonisation, puis par un repositionnement stratégique presque exclusif vers l’Europe et le monde arabe.

L’oubli de notre africanité ne nous protège pas : il nous appauvrit.

Une opportunité stratégique ignorée

Au-delà du débat moral ou sécuritaire, il existe un enjeu stratégique. La Tunisie est idéalement placée : au carrefour de l’Europe, du monde arabe et de l’Afrique, membre de l’Union africaine et intégrée à la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf). Pourtant, elle reste tournée à plus de 70 % vers l’Europe pour ses exportations.

Le vrai risque n’est pas tant «l’Afrique qui arrive», mais la Tunisie qui n’ose pas aller vers l’Afrique. Dans un continent appelé à dépasser 2,5 milliards d’habitants d’ici 2050, cette absence est une erreur stratégique. Les migrants présents pourraient, dans un cadre régulé, devenir des relais culturels, linguistiques et commerciaux.

Des pistes existent : migration circulaire saisonnière dans l’agriculture, programmes de formation et de régularisation ciblée pour les travailleurs qualifiés ou pénibles, partenariats bilatéraux avec certains pays subsahariens. Derrière chaque migrant, il y a un réseau, une langue, un marché potentiel.

Frontière ou passerelle ?

La Tunisie est face à un choix clair : rester une frontière qui bloque ou devenir une porte qui relie, tout en préservant sa stabilité et sa cohésion sociale.

Continuer à traiter la migration uniquement comme un problème sécuritaire, c’est se condamner à une gestion à court terme. Intégrer les mobilités dans une vision stratégique, c’est répondre à des besoins économiques réels, reconstruire un ancrage africain et ouvrir de nouveaux horizons.

Le débat migratoire en Tunisie n’est pas seulement un débat sur les étrangers. C’est un test de lucidité nationale. Faire du migrant un bouc émissaire peut apaiser temporairement certaines peurs légitimes. Mais cela ne crée ni emploi, ni croissance, ni projet collectif durable.

Faire du migrant un problème, c’est souvent éviter de regarder nos vrais défis en face.

La Tunisie n’est pas à la frontière de l’Afrique. Elle en est une porte. 

Toute porte peut être fermée pour des raisons de sécurité et de contrôle. Mais une porte fermée trop longtemps finit par devenir une impasse. L’Afrique est déjà là, dans notre histoire, notre géographie et nos intérêts futurs.

La vraie question n’est plus de savoir si elle viendra, mais ce que nous voulons en faire, avec lucidité, pragmatisme et respect de notre propre société.

* Historien.

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Après Gaza, l’Iran | Une barbarie high-tech

08. April 2026 um 06:37

La tentation est grande de voir dans les déclarations de Donald Trump une simple outrance de plus, une stratégie rhétorique destinée à galvaniser des foules inquiètes. Mais ce serait une erreur de s’en tenir à cette lecture superficielle. Car derrière la prophétie apocalyptique affleure une vision du monde profondément régressive : celle d’un retour fantasmé à une conflictualité primitive, où la technologie la plus avancée coexiste avec une pensée politique d’un autre âge.

Abdelhamid Larguèche *

Nous vivons un paradoxe historique d’une intensité rare. Jamais l’humanité n’a disposé d’outils aussi puissants : intelligence artificielle, surveillance satellitaire, biotechnologies, réseaux numériques globaux. Et pourtant, jamais le discours public n’a semblé aussi appauvri, aussi obsédé par des schémas simplistes opposant un «nous» à un «eux».

Cette contradiction n’est pas accidentelle ; elle constitue le cœur de la crise contemporaine.

La résurgence implicite des thèses du Samuel Huntington sur le «choc des civilisations» témoigne de cette régression intellectuelle. Comme si, face à la complexité du monde globalisé, certains responsables politiques choisissaient délibérément la paresse conceptuelle.

Sous les écrans, le désert humain

Réduire les tensions géopolitiques à des affrontements culturels ou civilisationnels, c’est renoncer à comprendre les dynamiques économiques, sociales et historiques qui les produisent. C’est aussi préparer les esprits à l’inéluctabilité du conflit.

Mais le plus inquiétant n’est pas là. Il réside dans cette dissociation croissante entre puissance technique et pauvreté morale. Nous sommes capables de simuler le climat, de manipuler le vivant, d’automatiser la décision militaire — et dans le même temps, incapables de produire un langage politique à la hauteur de ces responsabilités. Le progrès technologique n’a pas été accompagné d’un progrès éthique ; il l’a même parfois court-circuité.

L’apocalypse est désormais pensable parce qu’elle est devenue potentiellement possible.

Ce déséquilibre donne naissance à une forme inédite de barbarie : une barbarie high-tech. Elle ne se manifeste pas par l’absence de civilisation, mais par sa caricature. Elle ne détruit pas les infrastructures ; elle vide de sens les valeurs qui les justifient.

Dans ce monde redevenu sauvage, la rationalité devient instrumentale, réduite à l’efficacité, tandis que l’humanité — entendue comme capacité d’empathie, de nuance, de dialogue — est reléguée au second plan.

Le progrès sans pensée ou l’érosion du sens

Il n’est pas anodin que ce type de discours prospère dans un contexte de saturation informationnelle. Plus les sociétés sont connectées, plus elles semblent vulnérables aux récits simplificateurs. L’algorithme privilégie l’émotion sur la complexité, la peur sur l’analyse. Et le politique, loin de résister à cette logique, y succombe et l’exploite.

On pourrait croire que nous avançons vers le futur ; en réalité, nous risquons de tourner en rond, prisonniers d’une boucle où la sophistication des moyens masque la pauvreté des fins. L’âge de pierre n’est pas derrière nous : il est devant, sous une forme paradoxale, équipé de drones, de serveurs et de réseaux.

Face à cela, la véritable résistance ne consiste pas seulement à dénoncer les excès d’un leader ou d’un discours. Elle exige une réhabilitation exigeante de la pensée critique, une réinscription du politique dans l’éthique, et surtout, une reconquête du langage. Car c’est dans les mots que se prépare le réel. Et lorsque les mots deviennent pauvres, le monde ne tarde pas à le devenir aussi.

Ce n’est donc pas l’apocalypse qui menace, mais pire encore : une lente érosion du sens, où une humanité suréquipée technologiquement pourrait bien oublier pourquoi elle existe.

* Historien.

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