L’Iran bat Trump à son propre jeu, celui de l’art du deal
La guerre pourrait se terminer avec un Iran plus confiant, plus radical et disposant de nouvelles ressources pour reconstruire son programme nucléaire
Gideon Rachman *

«La pire chose que vous puissiez faire dans une négociation est d’avoir l’air désespéré de la conclure. Ça donne à l’autre l’impression de sentir le sang, et alors vous êtes mort. La meilleure chose à faire est de négocier en position de force, et la capacité de pression est la plus grande force que vous puissiez avoir.»
Tel était le principe énoncé par Donald Trump (ou son prête-plume) dans «The Art of the Deal», publié en 1987 [en français Le plaisir des affaires, puis Trump par Trump].
Trump aurait peut-être dû relire son propre livre avant de poster le 5 avril : «Ouvrez ce putain de détroit, bande de fous furieux, sinon vous vivrez en enfer.» Aux yeux d’un observateur non averti, cette exigence semblait un tantinet désespérée – d’autant que Trump n’a pas donné suite à ses menaces de déchaîner une violence infernale contre l’Iran.
L’Iran dans une position plus forte qu’avant la guerre.
La triste réalité est que, dans les pourparlers pour mettre fin à la guerre, c’est Téhéran qui a eu la haute main. La fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran a exercé une pression intense sur l’économie mondiale. Alors que les prix de l’essence augmentaient aux USA, la cote de popularité de Trump dans les sondages s’effondrait. Le résultat est qu’au moment où j’écris ces lignes, les USA semblent prêts à accepter un accord qui – à long terme – menace de laisser l’Iran dans une position plus forte qu’avant le début de cette guerre.
L’essence de l’accord qui se dessine est que l’Iran accepte d’ouvrir le détroit sans percevoir de péage. En échange, il bénéficie d’un allègement progressif des sanctions – y compris le dégel de milliards de dollars d’avoirs. L’Iran fera des promesses de restreindre son programme nucléaire. Mais les détails feront l’objet de négociations futures – cette question reste donc essentiellement non résolue.
Trump a insisté sur le fait qu’il n’était pas pressé et n’accepterait jamais un mauvais accord. Mais la réaction des Républicains faucons à l’accord émergent était révélatrice.
Le sénateur Ted Cruz a suggéré qu’il pourrait s’agir d’une «erreur désastreuse» car elle laisserait l’Iran «capable d’enrichir de l’uranium et de développer des armes nucléaires, et d’avoir un contrôle effectif sur le détroit d’Ormuz».
Le sénateur Roger Wicker, président de la commission des forces armées du Sénat, a averti que l’accord émergent «ne vaudrait pas le papier sur lequel il est écrit».
Le gouvernement israélien, qui a joué un rôle crucial en persuadant Trump d’entrer en guerre en premier lieu, sera poli en public à propos de tout accord – non seulement parce que Benjamin Netanyahou doit bientôt affronter les électeurs. Mais la réalité est que le leader israélien a présenté la guerre comme une opportunité unique de provoquer un changement de régime en Iran.
Le régime iranien toujours en place – plus confiant, plus radical
Il voit maintenant le conflit se terminer alors que le régime iranien est toujours en place – plus confiant, plus radical et avec de nouvelles ressources financières pour reconstruire son programme nucléaire et son réseau de mandataires dans tout le Moyen-Orient.
Eli Groner, ancien directeur général du cabinet de Netanyahou, affirme que le fait que l’Iran puisse désormais fermer le détroit d’Ormuz à tout moment à l’avenir «est une victoire bien plus profonde et plus stratégique que n’importe quelle réussite militaire marquant des points». Son résumé tenait en un mot : «Désastre.»
Tout en atténuant potentiellement la situation financière et économique désastreuse de la république islamique, l’accord est susceptible de faire pencher l’équilibre régional des forces en faveur de l’Iran. Comme l’a observé Dan Shapiro, ancien ambassadeur usaméricain en Israël, sur X : «L’Iran a acquis une capacité de pression significative pour l’avenir en démontrant qu’il peut contrôler le détroit, en attaquant ses voisins et les bases américaines dans la région et en causant des dégâts importants, et en encaissant les coups les plus durs des USA et d’Israël et en survivant. »
Shapiro estime néanmoins que Trump est dans une telle impasse qu’accepter un mauvais accord qui ouvre le détroit serait une meilleure option que de continuer la guerre.
Compte tenu des risques croissants d’une crise énergétique et d’une récession mondiales, ce calcul est compréhensible. Les Etats-Unis ont également des souvenirs récents de guerres – y compris le Vietnam et l’Afghanistan – qui ont duré beaucoup trop longtemps, alors que les Etats-Unis luttaient en vain pour améliorer une position perdante.
Si et quand Trump acceptera un mauvais accord, ce sera parce qu’il n’a pas d’alternative viable. La proposition du sénateur Wicker était «de permettre aux forces armées qualifiées de l’Amérique de finir de détruire les capacités militaires conventionnelles de l’Iran, puis de rouvrir le détroit». Mais une tentative de sécuriser le détroit par des moyens militaires aurait probablement nécessité le déploiement de troupes au sol et l’acceptation de lourdes pertes états-uniennes. Même alors, les Iraniens auraient pu menacer le transport maritime avec des drones ou des missiles.
Les menaces occasionnelles de Trump de déchaîner «l’Enfer» sur le régime iranien manquaient de crédibilité – en raison de son évidente réticence à s’engager dans une guerre terrestre et du danger de représailles iraniennes contre les États du Golfe et leurs infrastructures énergétiques.
Dans le jargon des analystes militaires, la vulnérabilité du Golfe a donné à l’Iran une «dominance de l’escalade». Le président américain – qui se compare obsessionnellement à l’ancien président Barack Obama – aimait railler l’accord nucléaire que l’administration Obama a conclu avec l’Iran en 2015. Trump l’a qualifié de «l’une des pires et des plus unilatérales transactions que les USA aient jamais conclues» et a affirmé : «Jamais, jamais, jamais de ma vie je n’ai vu une transaction aussi incompétente que notre accord avec l’Iran.» Mais Trump lui-même négocie désormais un accord qui ressemble, à bien des égards, à pire que celui négocié par Obama – en partie à cause du savoir latent que l’Iran peut toujours fermer le détroit d’Ormuz, quand bon lui semble. Sacré exploit de la part du maître de l’art du deal.
Source : Financial Times.
* Chroniqueur principal des affaires étrangères au Financial Times.
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