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Transmed | Du mythe de la «jugulaire» à la réalité des chiffres

23. August 2026 um 08:32

En réponse à l’article intitulé «La Tunisie goulot énergétique de l’Europe et jugulaire de l’Algérie», et afin d’apporter ma contribution sur les enjeux énergétiques et stratégiques régionaux, j’ai tenu à proposer une analyse rigoureuse et documentée. Face aux postures alarmistes et aux contresens techniques qui cherchent à altérer la perception des relations entre nos deux pays, cette contribution s’attache à déconstruire les chiffres avec méthode, tout en réaffirmant la profondeur des liens fraternels et institutionnels qui unissent l’Algérie et la Tunisie.

Dr Abderrahmane Cherfouh *

En instrumentalisant la peur pour se tailler un costume de sauveur, Elyes Kasri accumule les contresens techniques, les contrevérités économiques et les manipulations politiques. Une remise au point méthodique s’impose.

1. L’illusion du corridor unique : l’Algérie, puissance multi-vectorielle

L’affirmation selon laquelle l’Europe et l’Algérie dépendraient de manière absolue du sol tunisien pour assurer leurs flux gaziers relève d’une méconnaissance des réalités industrielles. L’Algérie n’est nullement tributaire d’un réseau terrestre unique. Grâce au gazoduc Medgaz, qui la relie directement à l’Espagne sans passer par aucun pays tiers, et à ses méga-complexes de liquéfaction de Skikda et d’Arzew, elle dispose d’un accès maritime direct aux marchés mondiaux. Sa flotte de méthaniers navigue librement en Méditerranée et vers l’Atlantique, s’affranchissant de toute contrainte de transit.

Loin d’être une chimère ou un projet théorique, la dimension stratégique du Gazoduc Transsaharien (TSGP) est aujourd’hui une réalité opérationnelle. Les accords trilatéraux définitifs ayant été signés entre l’Algérie, le Niger et le Nigeria, et les travaux de chantier étant officiellement engagés sur le terrain, ce mégaprojet continental consacre définitivement l’Algérie comme le hub énergétique incontournable reliant l’Afrique subsaharienne à l’Europe.

2. Confusion entre exportations et production globale :

Pour bâtir sa théorie d’un rapport de force asymétrique, l’auteur opère un glissement chiffré trompeur. Il évoque un volume d’exportation de 52 milliards de mètres cubes (bcm) comme s’il s’agissait de la totalité de la ressource algérienne. C’est omettre que la production brute de l’Algérie oscille en réalité entre 100 et 135 milliards de mètres cubes par an. Plus de la moitié de cette ressource est consommée localement — alimentant 99 % de l’électricité algérienne — ou réinjectée dans les gisements pour en optimiser le rendement.

Surtout, s’agissant du TransMed : la redevance de transit en nature (5,25 %) perçue par Tunis couvre entre 60 % et 66 % de la consommation nationale tunisienne de gaz naturel. Parler de «serrer la jugulaire» ou menacer ce flux ne provoquerait pas la ruine d’Alger, mais la coupure immédiate du réseau électrique tunisien. L’interdépendance énergétique n’est pas une arme d’oppression : elle est le socle d’une sécurité partagée.

3. Un arbitrage industriel classique, non une «guerre psychologique»

Qualifier les études relatives au gazoduc sous-marin Galsi (vers la Sardaigne) d’«agression» ou de «guerre psychologique» destinée à faire capituler la Tunisie relève d’une rhétorique victimaire. Dans le secteur des hydrocarbures, la recherche de routes alternatives constitue la norme de gestion des risques pour un État qui investit 60 milliards de dollars afin de porter sa production à 200 milliards de m³. La faisabilité des conduites en eaux profondes est éprouvée — comme le prouve le Medgaz —, et attribuer des intentions machiavéliques à des études de planification industrielle traduit une déconnexion inquiétante avec la réalité des marchés.

4. Une menace pour la signature diplomatique de la Tunisie

Inviter les négociateurs tunisiens à exiger unilatéralement une hausse de la redevance (à 8 ou 10 %) en facturant la «protection militaire» des conduites terrestres repose sur une confusion juridique grave. La sécurisation des infrastructures sur son territoire relève de la souveraineté et de la sécurité nationale de la Tunisie, non d’un service marchand facturable à un tiers. Prôner la remise en cause des traités sous le ton de la sommation entacherait la signature de l’État tunisien auprès de ses partenaires internationaux et européens — à commencer par l’Italie —, pour qui la sécurité juridique des contrats est non négociable.

5. Démasquer les entrepreneurs de la discorde

Derrière l’usage d’un vocabulaire d’une rare violence («tenir par la jugulaire»«capitulation») se cache la véritable intention : saborder les relations fraternelles et historiques entre deux pays frères. Les entrepreneurs de la discorde, en rupture d’influence, tentent de sacrifier l’intérêt supérieur des deux peuples.

En cherchant à substituer au principe sacré du «Khawa-Khawa» (fraternité) la logique destructrice d’une «Adawa-Adawa» (animosité), ils offensent l’Histoire et la dignité de la diplomatie.

Les relations entre l’Algérie et la Tunisie ne se jouent pas dans une arène où l’un doit être lésé pour que l’autre triomphe. Elles reposent sur une solidarité organique, éprouvée par les épreuves de l’Histoire, un respect strict des souverainetés et une communauté de destin qu’aucun messianisme de circonstance ne saura altérer.

* Médecin, Canada.

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Greffe de cheveux | La question que la Tunisie n’a pas encore posée

23. August 2026 um 07:55

La Tunisie s’installe sur un marché du tourisme capillaire estimé à un milliard de dollars par an pour la seule Turquie. Elle en importe aussi le vide réglementaire : nul ne sait, aujourd’hui, qui est habilité à tenir l’instrument. Trois mesures simples permettraient d’y répondre avant qu’un scandale ne s’en charge.

Dr Khalil El Cadhi *

Il y a une question simple que personne ne pose à un patient qui rentre d’une greffe de cheveux : qui tenait l’instrument ?

Elle paraît absurde. Pour une appendicectomie, personne ne se la poserait — on sait que c’est un chirurgien. Pour la restauration capillaire, la réponse est devenue incertaine, et cette incertitude est en train de devenir un problème de santé publique. Y compris chez nous.

Un marché d’un milliard de dollars, et presque aucune donnée

Une étude publiée en 2025 dans Aesthetic Plastic Surgery par une équipe de la Mayo Clinic estime que la seule Turquie génère environ un milliard de dollars par an sur le tourisme capillaire, Istanbul en étant l’épicentre. Les auteurs décrivent un secteur porté par des prix très inférieurs, des forfaits tout compris, et un marketing numérique agressif qui minimise les risques. Ils décrivent aussi trois choses moins souvent citées : le rôle croissant de techniciens non supervisés, des pratiques de substitution où le patient ne rencontre pas le praticien qu’on lui a promis, et ce qu’ils appellent un «trou noir de données» — l’absence quasi totale de standardisation, de contrôle et de déclaration des complications. Personne ne compte. Les seuls chiffres qui remontent sont ceux des systèmes de santé d’origine, qui prennent en charge les patients au retour.

La Tunisie s’installe sur ce marché. Elle en a les moyens : un corps médical formé, des prix compétitifs, une proximité avec l’Europe. Elle en importe aussi, mécaniquement, les zones grises.

Ce que la greffe est réellement

Il faut redire ce que recouvre le mot. Une greffe par extraction folliculaire — la technique dite FUE, aujourd’hui majoritaire — consiste à prélever un à un plusieurs milliers de follicules sur une zone donneuse, puis à les réimplanter dans des incisions de moins d’un millimètre, selon un angle, une profondeur et une densité qui déterminent le résultat pour le restant de la vie du patient.

Ce n’est pas un soin esthétique. C’est un acte chirurgical, avec anesthésie locale, saignement, risque infectieux et risque nécrotique.

Un chapitre de référence publié en 2023 dans Facial Plastic Surgery par Kenneth Williams et Shady El-Maghraby le formule sans détour : le prélèvement en FUE exige une longue courbe d’apprentissage, une endurance physique et une coordination œil-main supérieure à la moyenne. Les auteurs constatent que les taux de complications sont supérieurs à la moyenne dans deux situations — lorsque le médecin lui-même est insuffisamment formé, et lorsque l’acte est délégué de façon irrégulière à des personnes non habilitées et non formées.

C’est exactement la seconde situation qui s’est industrialisée.

Le prix d’une chaîne de montage

En 2024, un chirurgien plasticien d’Istanbul, Fatih Ceran, a publié dans Aesthetic Plastic Surgery la plus grande série de complications documentée à ce jour sur ce point précis : dix-huit patients ayant développé une nécrose de la zone receveuse après greffe.

Les chiffres méritent d’être lus lentement. Âge moyen : 36 ans. Tous avaient été opérés en une seule séance, avec en moyenne 3 899 unités folliculaires implantées. Les facteurs de risque relevés étaient banals et connus : tabagisme chez deux tiers d’entre eux, hypertension, diabète. Tous ont nécessité une prise en charge chirurgicale par débridement. Et surtout : cicatrices et échec de greffe chez la totalité des patients.

Une nécrose du cuir chevelu ne se rattrape pas. Le tissu cicatriciel ne porte plus de cheveux, et il consomme définitivement une zone receveuse que le patient n’a qu’une fois.

Une autre étude turque, publiée la même année dans le Journal of Craniofacial Surgery, rappelle que l’ischémie du lit receveur est liée aux lésions tissulaires causées par les instruments et au nombre de greffons par centimètre carré. Autrement dit : la densité et la vitesse ne sont pas des arguments commerciaux neutres. Ce sont des variables cliniques.

Le consensus des sociétés savantes

La position des sociétés professionnelles est constante. Dans une revue publiée en 2022 dans Der Hautarzt, Andreas Finner écrit que les risques médicaux d’une pratique «à la chaîne» de cette chirurgie par du personnel non habilité et non médecin — telle que rapportée aussi bien dans des cliniques nationales que dans le tourisme médical — ne doivent pas être sous-estimés.

L’International Society of Hair Restoration Surgery, qui regroupe plus de 1 100 praticiens dans 70 pays, mène depuis plusieurs années une campagne de sensibilisation sur la chirurgie capillaire illicite. Sa position tient en une phrase : l’acte est médical, et il relève d’un médecin.

Ce que je vois en consultation

Je reçois régulièrement des patients qui viennent pour une reprise. Ce ne sont pas des cas rares ni des exceptions statistiques : c’est devenu une part identifiable de mon activité, et je ne suis pas le seul praticien de la région dans ce cas.

Ce qui frappe dans ces consultations n’est pas la technique employée. C’est que beaucoup de ces patients sont incapables de me dire qui les a opérés. Ils ont vu un commercial avant l’intervention, parfois un médecin quelques minutes le jour même, et des opérateurs dont ils ignorent la qualification pendant les six à huit heures qu’a duré la séance. Ils n’ont pas de compte rendu opératoire. Ils ne savent pas combien de greffons ont été prélevés, ni sur quelle surface.

Un patient qui ne peut pas nommer son opérateur ne peut ni se plaindre, ni être suivi, ni être réparé correctement.

Trois choses que la Tunisie pourrait décider

Rien de ce qui précède n’appelle une interdiction. La restauration capillaire est une chirurgie utile, aux résultats durables, et la Tunisie a les compétences pour la pratiquer au meilleur niveau. Ce qui manque n’est pas la compétence, c’est le cadre.

Trois mesures, aucune coûteuse.

Qualifier l’acte. Dire explicitement que le prélèvement et l’implantation folliculaires sont des actes médicaux, et qu’ils engagent la responsabilité d’un médecin inscrit à l’Ordre. Cela ne prive personne d’un métier : le rôle d’assistance existe, il est légitime, il est encadré ailleurs. Il faut simplement dire où passe la ligne.

Rendre l’opérateur identifiable. Un compte rendu opératoire remis au patient, nommant le médecin responsable, la technique, le nombre de greffons et la surface traitée. C’est le minimum exigé pour n’importe quel autre acte chirurgical. Il n’y a aucune raison que celui-ci fasse exception.

Compter. Le «trou noir de données» décrit par l’équipe de la Mayo Clinic n’est pas une fatalité. Un recueil des complications, même simple, même déclaratif, permettrait de savoir ce que produit réellement ce marché — et donnerait aux praticiens sérieux de ce pays l’argument qui leur manque aujourd’hui.

La Tunisie a construit sa réputation médicale sur la qualité, pas sur le volume. Le tourisme capillaire est en train de tester cette réputation. Il vaudrait mieux poser la question maintenant, pendant qu’on peut encore y répondre par une règle, plutôt que dans quelques années par un scandale.

* Chirurgien de la restauration capillaire, Djerba, Full Member de l’International Society of Hair Restoration Surgery.

Site web de l’auteur.

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