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La Tunisie entre élan révolutionnaire et conservatisme frileux

23. Juli 2026 um 10:14

Si l’élan révolutionnaire donne l’impression du faire du surplace en Tunisie ou d’enfanter sa contradiction, ce serait plutôt dû à un sentiment grégaire ancré chez la majorité des Tunisiens et qui doit faire l’objet d’une réflexion profonde pour déconstruire l’appréhension que si la douleur du changement semble inévitable, ses fruits risquent d’être cueillis par autrui dans une perspective égocentrique qui donne de moins en moins d’espace à un devenir commun et à la prospérité communautaire.

Elyes Kasri *

En dépit de la grogne constante qui la caractérise et des slogans révolutionnaires couronnés depuis 2011 et qui ont donné l’illusion de l’avènement à partir de la Tunisie d’une nouvelle ère pour les sociétés en développement et même pour les pays industrialisés, les résultats indiquent plus une régression dans le discours, les aspirations en plus des indicateurs socio-économiques.

Certains imputent cet état de fait à des courants politiques ou des forces occultes opérant dans les ténèbres, mais la véritable explication pourrait résider en l’esprit profondément conservateur du peuple tunisien pour en faire, dans son écrasante majorité, un conglomérat de rentiers moraux ou matériels réfractaires au changement et à ce qui pourrait en découler comme incertitudes et sacrifices.

Le paradoxe de la société tunisienne

    Cet esprit frileux, conservateur et rentier, malgré le dénuement progressif et l’évidente nécessité du changement est le principal paradoxe de la société tunisienne et un excellent outil de marketing politique par la manipulation du sentiment partagé entre l’aversion du risque et la peur de l’inconnu, faisant ainsi du vote utile le parfait mécanisme psycho-électoral de captation sinon des votes tout du moins d’un degré opératoire d’assentiment sous couvert du slogan «Le peuple veut» qui en fait sous-tend l’affirmation de l’aversion du changement, du risque et des sacrifices qui pourraient s’avérer douloureux et possiblement inéquitables.

    Si l’élan révolutionnaire donne l’impression du faire du surplace en Tunisie ou d’enfanter sa contradiction, ce serait plutôt dû à un sentiment grégaire ancré chez la majorité des Tunisiens et qui doit faire l’objet d’une réflexion profonde pour déconstruire l’appréhension que si la douleur du changement semble inévitable, ses fruits risquent d’être cueillis par autrui dans une perspective égocentrique qui donne de moins en moins d’espace à un devenir commun et à la prospérité communautaire.

    Certains se hasardent à comparer la Tunisie à la République de Corée, deux pays qui avaient un niveau de développement similaire dans les années 60 du siècle dernier. Depuis, l’écart s’est tellement creusé qu’aucune comparaison n’est devenue rationnelle.

    Entre individualisme et intérêt collectif

    Au-dessus de tous les facteurs de développement de la Corée, il faudrait citer en premier lieu le confucianisme avec sa culture de discipline, d’effort et de primauté de la communauté et du groupe sur l’individu.

    En Tunisie, l’individualisme qui a fait décrire par Bourguiba la société tunisienne comme une poussière d’individus, allié à l’hédonisme arabo-oriental, en plus de quelques mythes de militantisme islamiste, nationaliste arabe ou de gauche, qui ont fini par contrer toute velléité d’insuffler la valeur de la discipline et de la suprématie de l’intérêt collectif, au-delà des intérêts sectaires, privilégiant ainsi un mode de pensée et de comportement egocentrique et au mieux de caste avec ses manifestations féodales, claniques et rentières.

    En dépit des urgence économiques et de la mise en place d’institutions politiques et administratives en meilleure adéquation avec les exigences de progrès, la première nécessité pour la Tunisie réside dans une nouvelle culture du vivre ensemble et du rapport entre l’individu et la communauté d’abord et l’Etat ensuite.

    Faute de changement aussi radical et profond, la Tunisie risque de persévérer dans les mêmes approximations pour ne pas dire les mêmes erreurs et déconvenues.

    * Ancien ambassadeur.

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    Tunisie | L’ingénieur, acteur central de la souveraineté nationale

    23. Juli 2026 um 07:49

    Trois mois après avoir alerté sur l’hémorragie du capital gris tunisien, le débat ne peut plus se limiter au constat de la fuite des compétences. Dans un monde où la puissance des nations se mesure de plus en plus à leur capacité d’innover, de sécuriser leurs infrastructures critiques et de maîtriser leurs technologies, l’ingénieur est devenu un acteur central de la souveraineté nationale. Le véritable défi du Plan de développement 2026-2030 est désormais de transformer cette ressource stratégique en levier de puissance collective.

    Abdelwaheb Ben Moussa *

    La Tunisie forme chaque année des milliers d’ingénieurs dont la qualité est reconnue bien au-delà de ses frontières. Pourtant, une part importante de ces compétences choisit ou est contrainte de poursuivre sa carrière à l’étranger. Ce phénomène est généralement abordé sous l’angle du marché de l’emploi ou de la fuite des cerveaux. Or, la véritable question est ailleurs : que perd un pays lorsque ceux qui conçoivent, modélisent, sécurisent et innovent ne participent plus à son propre développement ?

    La réponse est simple : il perd progressivement sa capacité à décider par lui-même.

    Maîtrise territoriale et autonomie technologique

    Dans un environnement international marqué par la compétition technologique, la souveraineté ne se résume plus à la maîtrise du territoire ou à l’équilibre des finances publiques. Elle repose de plus en plus sur la capacité à concevoir les infrastructures critiques, à sécuriser les systèmes d’information, à piloter les transitions énergétiques et à développer les technologies qui structureront l’économie de demain.

    L’ingénieur n’est donc plus un simple exécutant technique. Il est devenu l’un des principaux producteurs de souveraineté.

    Cette réalité apparaît avec force dans les grands chantiers inscrits au Plan de développement 2026-2030. Qu’il s’agisse de transition énergétique, de gestion durable de l’eau, de numérisation de l’administration, de cybersécurité ou d’intelligence artificielle, aucun de ces objectifs ne pourra être atteint durablement sans une base nationale solide de compétences scientifiques et techniques.

    La transition énergétique constitue à cet égard un exemple révélateur. Installer des équipements ou importer des solutions clés en main ne suffit pas. La véritable souveraineté réside dans la capacité à concevoir, exploiter, maintenir et optimiser les systèmes qui les accompagnent. Sans maîtrise des réseaux intelligents, de la gestion des données énergétiques ou des technologies de stockage, l’indépendance énergétique risque de demeurer incomplète.

    Le même raisonnement vaut pour le numérique. À l’heure où les données deviennent un actif stratégique, dépendre entièrement d’architectures, de logiciels ou de capacités d’expertise externes expose les États à des vulnérabilités croissantes. Les infrastructures numériques, les plateformes publiques, les systèmes financiers et les réseaux critiques doivent pouvoir s’appuyer sur une expertise nationale forte et durable.

    Chaque fois qu’un projet stratégique est conçu, audité ou piloté exclusivement par des compétences extérieures, la Tunisie achète certes une solution. Mais elle renonce aussi, en partie, à construire sa propre capacité de maîtrise.

    Trois leviers pour bâtir une doctrine de souveraineté

    Pour inverser cette tendance, une approche nouvelle s’impose.

    La première consiste à reconnaître pleinement le rôle stratégique de l’ingénieur dans la conduite des politiques publiques. Les grands projets de transformation doivent accorder une place centrale aux compétences techniques dans les processus de décision et d’arbitrage.

    La deuxième repose sur une réforme ambitieuse de la commande publique. L’État dispose d’un levier considérable pour structurer un écosystème national d’ingénierie, de recherche appliquée et d’innovation. Orienter une part significative des marchés publics vers les bureaux d’études, les entreprises technologiques et les startups tunisiennes contribuerait à créer un cercle vertueux de montée en compétence et d’industrialisation.

    La troisième implique un rapprochement plus étroit entre les universités, les écoles d’ingénieurs, les laboratoires de recherche et les besoins réels de l’économie. Les pays qui réussissent leurs transitions technologiques sont ceux qui transforment la connaissance en solutions concrètes au service de leurs priorités nationales.

    Un choix civilisationnel

    La question dépasse ainsi largement le cadre des revendications professionnelles ou salariales. Elle touche directement à la capacité de la Tunisie à maîtriser son avenir.

    Pendant des décennies, les nations mesuraient leur puissance à leurs ressources naturelles, à leurs armées ou à leurs capacités financières. Au XXIe siècle, la hiérarchie des puissances se redessine autour d’une autre richesse : la maîtrise de l’intelligence technique.

    Chaque ingénieur qui quitte durablement le pays emporte avec lui davantage qu’un diplôme ou une compétence. Il emporte une capacité de conception, une part d’autonomie stratégique et un fragment du futur que la Tunisie aurait pour bâtir sur son propre sol.

    Le véritable choix du Plan de développement 2026-2030 n’est donc pas budgétaire. Il est civilisationnel. Soit la Tunisie continue à exporter son capital gris et à importer les technologies qui façonneront son avenir. Soit elle décide enfin de considérer l’ingénierie comme un actif stratégique national et d’en faire le cœur de sa politique de souveraineté.

    Les nations qui domineront demain ne seront pas celles qui possèdent le plus de ressources. Ce seront celles qui conserveront les femmes et les hommes capables de les transformer en puissance.

    * Ingénieur informatique et cadre bancaire.

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    Tunisie | Le double abandon de la démocratie

    23. Juli 2026 um 07:22

    L’échec de la transition démocratique tunisienne n’est pas seulement celle d’un peuple épuisé par des institutions incapables de nourrir ses espérances. C’est aussi le fruit de son abandon systémique par les démocraties occidentales, dont le cynisme du calcul migratoire le dispute au confort d’un fatalisme culturel. (Photo : Thomas Ruud, Kais Saied, Ursula von der Leyen et Giorgia Meloni à Carthage en juin 2023).

    Ali Guidara *

    Il y a cinq ans, le 25 juillet 2021, lorsque le président Kaïs Saïed suspendait le Parlement, limogeait le chef du gouvernement et s’octroyait les pleins pouvoirs, la Tunisie n’a pas basculé dans la consternation. Elle a poussé un soupir de soulagement.

    À l’époque, un sondage Emrhod Consulting créditait ces mesures d’un soutien massif de 87 % des Tunisiens. Ce chiffre, aujourd’hui relégué aux oubliettes de l’histoire récente, rappelle une vérité inconfortable : l’expérience démocratique amorcée en 2011 s’est d’abord effondrée de l’intérieur. Ce désamour initial ne s’est pas construit dans le vide ; il fut le produit d’une décennie d’instabilité gouvernementale, d’une corruption perçue comme endémique et des théâtres d’ombres d’un Parlement fragmenté où la posture partisane éclipsait l’urgence publique. Sur ce terreau d’une économie exsangue, la promesse démocratique a fini par s’assimiler à l’impuissance.

    Un record mondial d’abstention

    Le provisoire est devenu permanent. Justifié à l’origine par l’article 80 de la Constitution de 2014, le régime d’exception s’est mué en un système pérenne, en dépit d’une érosion spectaculaire de l’adhésion populaire. Le référendum constitutionnel de juillet 2022 n’a mobilisé que 27 % des inscrits ; les législatives suivantes, à peine 11 % – un record mondial d’abstention.

    C’est ici que le regard bifurque vers les partenaires occidentaux de Tunis. Comment cet effritement manifeste de la légitimité populaire a-t-il pu s’accompagner d’une telle absence de position claire et ferme de leur part ? L’argument de l’ignorance ne tient pas. La révocation arbitraire de 57 magistrats en juin 2022 et l’avènement d’une Constitution hyper-présidentielle privant le législatif de sa substance ont été documentés en temps réel par les chancelleries. Ce qui a manqué à l’Occident n’est pas l’information, mais la volonté politique : les capitales européennes et Washington ont préféré s’en tenir à de rituelles expressions d’«inquiétude» diplomatique, se gardant bien d’activer le moindre levier concret – ni conditionnalité de l’aide, ni suspension de coopération.

    Les derniers contre-pouvoirs tunisiens – syndicats et journalistes – ont été abandonnés à leur sort.

    Alibi de l’essentialisme et réalité économique

    Ce renoncement occidental s’enracine en réalité dans un préjugé tenace, presque confortable : l’idée reçue selon laquelle le monde arabe serait intrinsèquement incompatible avec le pluralisme. Pour beaucoup de décideurs à Paris, Bruxelles ou Washington, l’échec de la transition tunisienne n’a pas été perçu comme un drame à éviter, mais comme la confirmation d’une fatalité culturelle. Ce biais essentialiste a servi d’alibi parfait : si la démocratie ne peut pas s’implanter durablement dans la région, à quoi bon la défendre à bout de bras ?

    Affranchi des verrous institutionnels, le pouvoir s’est pourtant heurté à la dure réalité des chiffres. Prisonnière depuis une décennie des remèdes standardisés du FMI, la Tunisie a vu son pouvoir d’achat s’effondrer. Mais lorsqu’un accord de 1,9 milliard de dollars s’est profilé en octobre 2022, Kaïs Saïed a préféré le rejeter, fustigeant les «diktats» de l’étranger. Ce refus, s’il a flatté le nationalisme d’une partie de l’opinion, a scellé le décrochage économique du pays. En érigeant la souveraineté rhétorique en absolu, le pouvoir a troqué la soutenabilité financière contre une légitimité de posture.

    Cette dynamique a trouvé par ailleurs un écho favorable auprès des autocraties régionales – Égypte, Arabie saoudite, Émirats arabes unis –, ravies de voir expirer le dernier laboratoire issu du Printemps arabe. Certes, les pétrodollars promis à Tunis ne sont jamais venus, le Golfe exigeant le blanc-seing financier du FMI que Saïed refusait. Mais qu’importe : pour ces régimes, la «stabilité» d’un pouvoir fort, même impécunieux, restera toujours préférable à la contagion d’une transition démocratique réussie.

    Le prisme de Lampedusa

    L’Union européenne (UE), de son côté, a fini par capituler devant ses propres obsessions électorales. Aveuglée par la question migratoire, Bruxelles a cessé de voir en Tunis un phare démocratique pour n’y chercher qu’un garde-côte. Le mémorandum d’accord du 16 juillet 2023, parrainé par Ursula von der Leyen, Giorgia Meloni et Mark Rutte, a acté ce grand marchandage. Peu importaient les déclarations de Kaïs Saïed qui, quelques mois plus tôt, reprenait la rhétorique complotiste du «grand remplacement» envers les migrants subsahariens. Malgré le tollé et la condamnation d’une commission de l’Onu, l’Europe a choisi de signer.

    Ce choix est une profession de foi cynique : il consacre la préférence pour un exécutif concentré plutôt que pour des institutions pluralistes, la prime au résultat immédiat plutôt qu’au processus de droit.

    Pourtant, l’histoire tunisienne moderne porte en elle un avertissement gravé en 2011 : les régimes prétendument garants de la stabilité sur l’autel de la liberté sont des colosses aux pieds d’argile. Un pouvoir sans contrepoids s’effondre souvent sous le poids de ses propres contradictions. Et sa chute, dans un paysage politique méthodiquement désertifié, n’ouvrirait pas la voie à une transition ordonnée, mais à un saut dans l’inconnu – une onde de choc qui ébranlerait toute la région et traverserait inévitablement la Méditerranée.

    La tragédie tunisienne n’est pas seulement celle d’un peuple épuisé par des institutions incapables de nourrir ses espérances. C’est aussi le fruit d’un abandon systémique, où le cynisme d’un calcul migratoire le dispute au confort d’un fatalisme culturel.

    En cautionnant ce renoncement, les démocraties occidentales ont acté leur propre faillite morale : l’effondrement durable de leur crédibilité sur l’universalité des droits.

    * Docteur en politiques publiques.

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