Les monarchies du Golfe à l’heure du choix stratégique
La guerre contre l’Iran a déplacé les lignes militaires mettant fin à la fiction de la protection américaine qui repose sur un calcul de priorités, de coûts, de risques. Or un calcul se révise. Pendant des décennies, les monarchies du Golfe ont cru pouvoir convertir leur rente en sécurité durable en achetant des armes, hébergeant des bases, déléguant l’essentiel de la dissuasion à Washington. La guerre des Etats-Unis et Israël contre l’Iran a révélé la faiblesse de ce modèle. Le parapluie sécuritaire cesse d’être un bouclier lorsqu’il transforme le territoire qu’il couvre en cible avancée.
Yahya Ould Amar *

Cette dépendance est aussi monétaire et financière. Le pétrole des monarchies du Golfe est vendu en dollars et leurs excédents sont largement placés dans des actifs libellés dans cette devise, au premier rang desquels les obligations du Trésor américain.
Les monnaies de la région sont arrimées au dollar avec une parité quasi-fixe ; leurs fonds souverains déploient l’essentiel de leurs portefeuilles sur les marchés financiers américains ; leurs importations stratégiques — de l’armement aux technologies — se règlent dans cette même monnaie, tandis que de grands fonds américains détiennent des participations dans une partie du système bancaire régional. Autrement dit, une part significative de la richesse du Golfe est structurellement dollarisée.
Cette architecture du pétrodollar a longtemps reposé sur un pacte implicite, les monarchies du Golfe fournissent l’énergie et recyclent leurs excédents financiers dans des actifs en dollars renforçant de facto la demande en cette devise, tandis que les États-Unis garantissent la stabilité du système et la sécurité des routes maritimes par lesquelles transitent pétrole et commerce international, eux-mêmes largement libellés en dollars.
Mais lorsque la garantie sécuritaire devient incertaine, l’équilibre se fragilise. La dollarisation des richesses expose ces économies à des arbitrages stratégiques qu’elles ne maîtrisent pas entièrement, tandis que les investissements et engagements internationaux au Moyen-Orient pourraient être réévalués – fortement à la baisse – à la lumière d’un risque géopolitique désormais plus direct.
Les monarchies du Golfe découvrent qu’en s’insérant trop profondément dans l’architecture de défense des intérêts d’une puissance extérieure, elles entrent aussi dans la logique de ses conflits. Dès lors, la dépendance apparaît comme une perte de maîtrise de sa propre sécurité.
Ces pays importent ainsi des ennemis, un calendrier, parfois des guerres. Car dans un conflit majeur entre puissances, les petits États riches cessent rapidement d’être maîtres de leur position, leurs ports, leurs infrastructures, leurs capitaux et leurs territoires deviennent des enjeux que l’un des protagonistes cherchera à contrôler afin d’empêcher qu’ils ne renforcent le camp adverse.
C’est là le vrai tournant. La guerre contre l’Iran leur a appris qu’ils étaient faibles ; elle leur a appris que la richesse ne dispense jamais de penser sa propre survie.
La révélation de la guerre
La guerre contre l’Iran a révélé trois faits que les pays du Golfe ne peuvent plus contourner.
D’abord, les limites de la protection extérieure, même la première puissance militaire du monde ne peut garantir, à coût supportable, l’inviolabilité d’un espace saturé de missiles, de drones, de frappes indirectes et de menaces sur les infrastructures critiques.
Ensuite, la guerre moderne a surtout consacré l’usage massif des technologies de détection, de guidage, de drones, de missiles, de guerre électronique, tandis qu’elle relègue les chars lourds et une large part des quincailleries héritées du siècle précédent au rang d’armes obsolètes, coûteuses et inadaptés.
Enfin, acheter des armes n’équivaut pas à maîtriser la guerre. Un arsenal importé ne remplace ni une doctrine, ni une industrie, ni une compétence, ni une autonomie de décision.
Le diagnostic est implacable, les pays du Golfe sont confrontés à un problème de souveraineté stratégique. Tant que la sécurité reposait sur la rente, les bases alliées et la supériorité technologique occidentale, cette dépendance pouvait sembler rationnelle. Mais dès lors que le territoire peut être frappé vite, à bas coût, en profondeur et de façon répétée, la logique change. Une raffinerie, un port, un aéroport ou un site vital de dessalement d’eau deviennent des points de pression permanents.
Le vrai sujet des guerres asymétriques est d’être résilient, de posséder les moyens industriels, scientifiques, humains et institutionnels de faire durer plus longtemps une confrontation.
Premier choix : la soumission stratégique
Le premier choix des pays du Golfe est celui de l’alignement assumé sur le bloc américano-israélien. Il a sa logique, et il faut la prendre au sérieux.
Dans un environnement instable, marqué par la prolifération des missiles, la guerre électronique, les drones et l’incertitude nucléaire, s’adosser à la seule architecture militaire encore capable d’intégrer renseignement, défense antimissile, supériorité aérienne, cyberdéfense et profondeur logistique peut sembler rationnel. Pour les pays du Golfe, cette option offre l’accès à des technologies avancées, garanties politiques, coopération sécuritaire, protection diplomatique et insertion dans un système de puissance déjà organisé.
Vue sous cet angle, la dépendance n’apparaît pas comme une faiblesse, mais comme une méthode de survie à court terme dans un monde hiérarchisé où les puissances moyennes n’ont pas toujours les moyens de leur autonomie.
Mais cette stratégie a un prix, et ce prix finit par peser sur la substance même de la souveraineté. Ce prix est aussi politique, historique et symbolique. L’alignement sur le bloc américano-israélien entraîne une reconfiguration de la position arabe sur la question palestinienne. Les accords de normalisation ont déjà déplacé le centre de gravité régional, la cause palestinienne, longtemps présentée comme le socle du consensus diplomatique arabe, tend à devenir une variable secondaire dans une architecture de sécurité dominée par d’autres priorités, au premier rang desquelles l’endiguement de l’Iran chiite et l’intégration technologique et militaire avec Israël.
Mais cette évolution s’inscrit dans un processus plus large de recomposition du Moyen-Orient où certains projets stratégiques — intégration économique régionale, corridors énergétiques et sécuritaires, redéfinition des équilibres territoriaux — pourraient progressivement reléguer les droits nationaux palestiniens à la périphérie du nouvel ordre régional.
Dans ce contexte, l’idée d’un «remodelage» du Moyen-Orient renvoie à la possibilité d’un système régional stabilisé autour de rapports de puissance assumés et de faits accomplis.
Pour les monarchies du Golfe, la difficulté est donc profonde. En se rapprochant d’Israël pour des raisons stratégiques, elles risquent d’apparaître comme les partenaires d’une transformation régionale qui marginalise une cause demeurée centrale dans les opinions arabes et musulmanes. La sécurité obtenue à court terme s’accompagnerait ainsi d’un coût plus diffus de l’érosion progressive de la légitimité politique et symbolique des monarques dans leur propre environnement.
S’aligner sur Washington et Tel-Aviv c’est entrer dans une chaîne de dépendance technique, doctrinale et politique dont il devient difficile de sortir. On reçoit des systèmes, mais on ne maîtrise ni leur architecture profonde, ni leur maintenance complète, ni les conditions réelles de leur emploi. Surtout, on hérite d’un agenda stratégique qui n’est pas le sien. L’alliance dissuade certains adversaires, mais elle en désigne d’autres. À terme, le risque est de ne plus être un acteur qui choisit ses engagements, mais un territoire intégré à la logique de guerre d’autrui. Le confort de la protection se transformerait alors en servitude.
Ainsi, un pouvoir cesse d’être pleinement souverain lorsqu’il ne définit plus seul la hiérarchie de ses menaces, la limite de ses concessions. À ce stade, il ne protège plus ses intérêts ; il administre localement un ordre stratégique conçu par d’autres. La dépendance devient alors plus profonde que la simple alliance, car elle finit par paraître naturelle.
La vraie servitude moderne est là, pas dans la disparition des formes de l’État, mais dans l’aliénation de sa volonté.
Deuxième choix : la neutralité armée
L’autre voie est celle de la neutralité armée. Elle part de l’idée que dans un monde instable, un État ne demeure libre qu’à la condition de ne dépendre d’aucun protecteur unique pour sa survie. La neutralité armée signifie donc le refus de l’alignement exclusif. Elle vise à parler à tous, commercer avec plusieurs pôles de puissance, diversifier les partenariats, tout en bâtissant une capacité propre de dissuasion, de résilience et de décision.
Pour les pays du Golfe, ce choix offrirait un avantage décisif de réduction du risque d’être entraînés dans des conflits qui ne sont pas les leurs tout en augmentant leur marge de manœuvre face aux Etats-Unis, la Chine, l’Europe, l’Inde, la Turquie ou l’Iran.
Mais la neutralité n’a de sens que si elle est adossée à une force réelle. Sans cela, elle n’est qu’un mot commode pour désigner l’impuissance. Être neutre dans une région saturée d’armements suppose bien davantage que l’achat d’équipements sophistiqués. Il faut une base industrielle capable de produire, entretenir et adapter les systèmes militaires, un tissu scientifique et technologique solide, des infrastructures protégées, une doctrine claire et une chaîne de commandement efficace.
La véritable question, est-ce que les monarchies du Golfe disposent du vivier scientifique, des institutions académiques et de la culture stratégique nécessaires pour soutenir une telle ambition ? Une base industrielle de défense ne s’achète pas sur étagère. Elle se construit dans le temps long, à travers l’éducation, la recherche, la formation des élites techniques et la capacité de l’État à porter des programmes complexes sur plusieurs décennies. C’est à ce niveau que se joue la possibilité réelle d’une neutralité armée.
Une autre trajectoire théorique existerait pourtant. Autour du Golfe s’étend un vaste bassin de compétences scientifiques et techniques, de l’Afrique du Nord à l’Égypte, jusqu’au Pakistan, où se trouvent des universités anciennes, des écoles d’ingénieurs de haut niveau, des chercheurs et des élites techniques capables d’alimenter un écosystème régional d’innovation et de production. En s’ouvrant davantage, ce qui est peu probable, à ces ressources humaines et en organisant une coopération scientifique et industrielle à l’échelle de cet espace, les monarchies du Golfe pourraient progressivement renforcer la base intellectuelle et technologique nécessaire à une forme de neutralité armée crédible. Une telle stratégie supposerait toutefois un changement d’échelle dans la conception de leur environnement régional.
Jusqu’à présent, malgré l’ampleur de leurs capacités financières, les investissements du Golfe dans la structuration industrielle et scientifique de cet espace sont restés limités. Les flux financiers ont souvent pris la forme de soutiens ponctuels ou d’initiatives répondant aux cadres des institutions internationales de développement plutôt que celle d’une politique durable de co-construction économique et technologique avec les sociétés de leur voisinage.
En réalité, la neutralité armée suscite une objection immédiate, les monarchies du Golfe sont trop peu peuplées, trop dépendantes et trop liées aux circuits occidentaux pour prétendre à une autonomie stratégique réelle. Ils n’ont ni la culture stratégique ni la profondeur historique nécessaires pour soutenir une telle trajectoire.
Certes, la culture stratégique n’existe pas à l’état naturel, elle se construit sous la pression du risque, les épreuves, par l’éducation, les institutions, l’expérience, la formation des élites civiles et militaires.
La neutralité armée coûte chère, prend du temps, impose de rompre avec la facilité des achats clés en main et avec l’illusion selon laquelle la richesse dispense de produire sa propre sécurité.
Entre la neutralité stricte et l’alignement servile, on peut imaginer qu’il existe une voie praticable, celle d’une autonomie relative, imparfaite, mais suffisante pour empêcher que la prospérité du Golfe reste à jamais suspendue à la volonté, aux priorités et aux guerres des autres.
Or c’est précisément la masse stratégique qui fait défaut. Les projets évoquant la constitution d’une armée commune des monarchies du Golfe, d’une centaine de milliers d’hommes relèvent davantage de la mise en scène politique que d’une capacité militaire décisive.
Dans une région saturée de missiles balistiques, de drones longue portée, de forces terrestres et de puissances disposant de centaines de milliers de soldats équipés et entrainés, une force régionale de cent mille hommes pèserait peu dans l’équation stratégique. Elle ne disposerait ni de l’autonomie satellitaire, ni du renseignement global, ni de la profondeur logistique, ni des architectures intégrées de défense antimissile qui constituent aujourd’hui le véritable cœur de la puissance militaire moderne.
Autrement dit, même armée, cette neutralité resterait dépendante.
Les monarchies du Golfe incarnent une forme paradoxale de puissance, une richesse financière considérable, mais sans la masse démographique, industrielle et scientifique qui transforme l’argent en puissance stratégique durable. Elles sont des puissances de capitaux, non des puissances de guerre.
Dans ces conditions, la neutralité armée apparaît moins comme une stratégie que comme une aspiration. Faute de pouvoir produire seules leur sécurité dans un environnement géopolitique aussi complexe, les monarchies du Golfe demeurent structurellement ramenées vers l’option qui leur garantit la survie immédiate, c’est-à-dire l’arrimage au système de sécurité dominé par les États-Unis et Israël, au risque d’entamer l’érosion de la légitimité des monarques aux yeux de leurs propres sociétés, où la cause palestinienne demeure un horizon moral que les calculs politiques ne parviennent jamais tout à fait à dissoudre.
L’extension asiatique
Ce qui s’y joue concerne toutes les puissances moyennes qui vivent sous protection extérieure tout en redoutant d’en payer le prix. De Taipei à Tokyo, de Séoul à Manille, une même interrogation, jusqu’où une grande puissance peut-elle encore protéger ses alliés sans les mettre en premières lignes d’un affrontement qui les dépasse ?
Le Golfe fonctionne ici comme un laboratoire. Il montre qu’un dispositif de sécurité peut rassurer en temps de paix, puis devenir, en temps de crise, un mécanisme d’exposition. Il rappelle qu’adosser sa défense à une puissance, c’est aussi entrer dans sa géographie de guerre, dans ses priorités, dans ses seuils d’escalade, dans ses arbitrages.
L’Asie regarde donc le Golfe comme une préfiguration. Le XXIe siècle ne laissera pas beaucoup de place aux puissances moyennes passives. Il les forcera à choisir entre deux positions : rester des partenaires protégés, mais stratégiquement dépendants, ou construire une autonomie relative, coûteuse mais durable.
En ce sens, de Riyad à Taipei, une même question s’impose, sur deux fronts distincts, que vaut une alliance lorsque le prix de la protection devient voisin du prix de l’exposition ?
Le Golfe devient ainsi un miroir stratégique dans lequel les alliés asiatiques de Washington observent leur propre avenir.
Enfin, les monarchies du Golfe ont bâti un système fondé sur la rente et la protection extérieure. Tant que l’ordre international restait stable, ce compromis pouvait fonctionner. Mais dans un monde de frappes à longue portée, de rivalités entre puissances et de guerres hybrides, ce modèle montre ses limites pour des petits pays riches.
L’alignement garantit une protection mais entraîne dans les logiques de conflit des autres et de soumission. L’autonomie promet la souveraineté mais exige un effort historique de transformation scientifique, industrielle et stratégique.
C’est là que se joue l’avenir du Golfe. Les monarchies disposent du capital et de la stabilité politique nécessaires pour engager cette transformation, mais elles ne disposent pas encore de la masse stratégique qui la rend crédible à court terme et moyen termes. Elles resteront donc, pour un temps, arrimées à l’architecture de sécurité américano-israélienne.
Pourtant la question posée par la guerre dépasse la seule région. Elle concerne toutes les puissances moyennes qui prospèrent sous protection extérieure. Le XXIᵉ siècle les place devant une alternative simple. Accepter une sécurité dépendante et les contraintes qui l’accompagnent, ou entreprendre la construction lente et coûteuse d’une puissance propre.
Le Golfe entre dans ce moment où la richesse ne suffit plus et où l’histoire demande autre chose qu’un équilibre financier. Elle demande une stratégie.
* Economiste, banquier et financier.
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