Donald Trump envoie les migrants en Afrique !
Une migrante expulsée des États-Unis s’est retrouvée au Cameroun détenue dans un centre de rétention dans ce pays avec lequel elle n’a aucun lien ! Voilà un exemple vivant de ce qu’endurent des milliers de migrants expulsés par l’Amérique de Donald Trump. Après l’Amérique latine, c’est désormais vers l’Afrique que l’administration Trump dirige ses expulsions de masse dans des conditions où la dignité humaine est complètement bafouée. (Photo : Une prison du Salvador où de nombreux Vénézuéliens ont été envoyés après avoir été expulsés des États-Unis.)
Imed Bahri
Alors que le président Trump est à la recherche partout dans le monde de pays disposés à accueillir des milliers de migrants expulsés des États-Unis, il se trouve que certains des dirigeants les plus réceptifs à cette politique sont ceux qui sont à la tête de régimes autoritaires et qui sont connus pour être des auteurs de violations des droits humains. C’est ce qu’indique une enquête du New York Times menée par Eileen Sullivan, Hamed Aleaziz, Megha Rajagopalan et Pranav Baskar.
Des documents révèlent que les diplomates américains subissent d’intenses pressions de la Maison-Blanche pour conclure des accords, au point qu’ils envisagent pratiquement toutes les options. Les États-Unis pourraient financer des forces de sécurité de ces pays, assouplir les restrictions de visas ou les droits de douane, financer des services de santé publique ou même revoir le classement d’un pays sur les listes de surveillance américaines.
Dans un télégramme datant de février et consulté par le NYT, le bureau du secrétaire d’État Marco Rubio a donné des instructions aux diplomates sur la manière d’obtenir des offres initiales.
«Si vous êtes prêts à accueillir davantage de personnes, nous pouvons vous apporter un soutien accru», stipulait le télégramme. Une autre formule suggérée était : «Sans prendre d’engagements, que pouvez-vous proposer?».
Une liste de «pays préoccupants»
Le télégramme n’imposait aucune restriction quant aux pays avec lesquels les États-Unis pouvaient négocier. Concernant une liste non précisée de «pays préoccupants», les diplomates américains ont été informés que l’accueil de migrants «pourrait contribuer à améliorer les relations de ces pays avec les États-Unis».
Ces négociations illustrent comment Trump a transformé les expulsions massives, l’une de ses initiatives phares en matière de politique intérieure, en un pilier central de la politique étrangère américaine.
L’administration Trump a expulsé des milliers de personnes vers une douzaine de pays, souvent vers des lieux avec lesquels elles n’ont aucun lien. Face à la complexité politique croissante de la question de la détention massive aux États-Unis, l’administration cherche à conclure davantage d’accords d’expulsion.
Ces arrangements sont particulièrement visibles en Afrique, où Trump a lancé une nouvelle approche diplomatique privilégiant la conclusion d’accords au détriment du respect des droits humains et de la promotion de la démocratie, sous le slogan «America First en Afrique».
Des documents montrent que l’administration est en pourparlers pour renvoyer des migrants en République centrafricaine et en République démocratique du Congo, deux pays dont les systèmes judiciaires sont dysfonctionnels et où les forces gouvernementales sont impliquées dans des actes de torture et des disparitions forcées.
Les États-Unis ont déjà conclu des accords avec des dirigeants autoritaires au Cameroun et au Rwanda. Des migrants sont détenus en vertu d’un accord avec la Guinée équatoriale, un État autoritaire où la torture est systématique. D’autres sont détenus en Eswatini, un royaume marqué par un passé de violations des droits humains et au Soudan du Sud qui est au bord de la guerre civile.
Mot d’ordre : plus de migrants expulsés
Nombre de ces migrants vivaient aux États-Unis sous protection légale, ce qui empêchait leur retour dans leur pays d’origine en raison du risque de persécution politique, religieuse ou ethnique.
Le Département d’État a refusé de commenter ses échanges avec d’autres pays. Le NYT a basé son enquête sur des câbles diplomatiques, des documents relatifs au financement, de la correspondance gouvernementale et d’autres documents, ainsi que sur des entretiens avec des responsables américains et des migrants. Certains responsables ont témoigné sous couvert d’anonymat.
Le programme est encore en cours de finalisation mais le Département d’État est sous pression pour accélérer sa mise en œuvre.
Alors que l’administration réduit les expulsions civiles et militaires dans les grandes villes américaines, le chef de cabinet adjoint de la Maison Blanche Stephen Miller a fait part de sa frustration face à la lenteur des accords conclus avec les pays tiers lors de ses échanges avec le Département d’État, selon des sources proches du dossier.
Le message de la Maison Blanche est clair : plus d’accords, plus vite, et plus de migrants expulsés.
Qui est concerné par les expulsions dans le cadre de ce programme ?
Les États-Unis sont confrontés depuis longtemps à un dilemme migratoire : que faire des étrangers sans droit de séjour mais qui ne peuvent être renvoyés dans leur pays d’origine par crainte de persécution ou de mort ?
Au cours de la dernière décennie, marquée par la plus importante vague d’immigration de l’histoire américaine, des milliers de migrants ont affirmé appartenir à cette catégorie. Faute de solution claire, les autorités les ont autorisés à rester sans statut légal.
L’année dernière, l’administration Trump a trouvé une nouvelle option : confier la gestion de ces expulsions à un autre pays. Elle n’a pas divulgué le nombre de personnes renvoyées vers des pays tiers mais le groupe le plus important –environ 14 000– a été envoyé en Amérique latine et dans les Caraïbes, selon Human Rights First.
Les autorités affirment se concentrer sur l’expulsion des personnes ayant un casier judiciaire. «Nous travaillons avec d’autres pays pour leur dire: nous voulons vous envoyer certains des pires criminels, êtes-vous prêts à le faire?», a déclaré Rubio l’année dernière.
Si certaines des personnes expulsées ont un casier judiciaire, beaucoup n’ont pas de condamnation antérieure. Après la diffusion par le président salvadorien Nayib Bukele d’une vidéo montrant des centaines de Vénézuéliens dans une prison de haute sécurité en 2025, il est apparu que nombre d’entre eux n’avaient pas de casier judiciaire.
Des documents judiciaires révèlent que beaucoup de personnes visées par une procédure d’expulsion n’ont pas non plus de casier judiciaire.
Début mars, quelque 560 migrants étaient détenus dans l’attente d’une expulsion vers un pays autre que le leur. Seuls 139 d’entre eux avaient été condamnés, notamment pour des crimes tels que meurtre, viol et agression.
L’administration envisage d’expulser 7 600 migrants supplémentaires qui ne sont pas détenus, dont seulement un sixième environ a un casier judiciaire.
«Je suis venue aux États-Unis chercher protection», a déclaré une femme détenue dans un centre de rétention au Cameroun. Elle a ajouté avoir été appréhendée alors qu’elle tentait d’entrer sur le territoire américain et avoir obtenu une protection judiciaire l’empêchant de retourner dans son pays d’origine.
«Je ne sais pas quoi faire dans ce pays. Je ne sais pas comment je suis arrivée ici», a-t-elle déclaré sous couvert d’anonymat.
Pourquoi des personnes sont-elles emprisonnées à l’étranger ?
L’administration Trump privilégie deux options. Premièrement, envoyer des personnes dans d’autres pays et leur permettre d’y demander l’asile, comme c’est le cas en Ouganda. Deuxièmement – et c’est actuellement la priorité– les expulser vers des pays qui n’offrent aucune garantie de sécurité et où ils sont temporairement réinstallés puis de nouveau expulsés, ce qui entraîne leur détention dans des systèmes juridiques défaillants.
Au Cameroun, des migrants sont détenus dans un complexe gouvernemental de la capitale, Yaoundé, où certains ont contracté le paludisme. Au Soudan du Sud, ils sont détenus dans une maison fermée à clé près de Juba, dans des conditions déplorables. En Eswatini, ils sont détenus dans une prison de haute sécurité. En Guinée équatoriale, ils sont détenus dans un hôtel sous la surveillance de gardes armés. Au Ghana, certains ont été placés dans un camp d’entraînement militaire. «Nous sommes comme des prisonniers ici», a déclaré un détenu.
Qu’obtiennent ces pays en retour ?
Chaque accord est différent. Les États-Unis ont versé des millions de dollars au Salvador et ont relevé leur note de voyage. Ils ont temporairement levé les sanctions imposées au vice-président de la Guinée équatoriale et ont transféré 7,5 millions de dollars au pays. Les restrictions de visa imposées au Ghana ont été levées. Les États-Unis ont versé 5,1 millions de dollars à l’Eswatini. Ils travaillent actuellement à un accord de 1,5 million de dollars avec la Sierra Leone. Ils ont octroyé 85 millions de dollars à une organisation internationale pour soutenir un accord avec la République centrafricaine. 50 millions de dollars ont également été alloués à des dispositifs similaires en République démocratique du Congo.
Un contournement des obligations légales
Est-ce légal ? La question la plus controversée demeure la suivante : les États-Unis instrumentalisent-ils d’autres pays pour faire ce qu’ils ne peuvent légalement faire à savoir renvoyer des migrants dans leur pays d’origine malgré leur protection juridique ?
Dans certains cas, cela s’est déjà produit. Selon des témoignages, certains migrants de Guinée équatoriale ont été renvoyés dans leur pays contre leur gré. Au Cameroun, des migrants ont été informés de leur renvoi imminent et certains ont déjà été expulsés.
«L’administration sait pertinemment que ce sont des pays où l’État de droit est faible et où les migrants peuvent être renvoyés dans leur pays d’origine», a déclaré un avocat.
De son côté, le Département de la Justice a déclaré que les États-Unis ne peuvent pas contrôler les actions des autres pays après l’arrivée des migrants. «Cela semble constituer un contournement des obligations des États-Unis», a déclaré la juge fédérale Tanya Chutkan, tout en reconnaissant que son autorité était limitée.
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