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L’autoroute Donald J. Trump, colonne vertébrale du Sahara occidental

18. September 2026 um 08:57

«La voie express Tiznit-Dakhla a été baptisée Autoroute Donald J. Trump», l’annonce a été faite par Maghreb Arabe Presse (MAP), l’agence de presse officielle marocaine, quand elle a rendu publique une lettre envoyée par le roi Mohammed VI le 2 juillet 2026 au président américain pour annoncer sa décision. Le souverain y souligne vouloir ainsi remercier M. Trump pour sa «reconnaissance historique de la souveraineté du Maroc en 2020 sur son Sahara qui restera à jamais gravée dans la mémoire des Marocains. En hommage à ce témoignage d’amitié et de paix, j’ai pris la décision de baptiser l’une des infrastructures routières les plus importantes du royaume du nom d’Autoroute Donald J. Trump». L’ouvrage s’étend sur 1055 kilomètres, ce qui en fait la plus longue infrastructure routière d’Afrique. Suffisant pour satisfaire la folie de grandeur du président américain.

Imed Bahri

Il convient de rappeler qu’en décembre 2020, Trump avait apporté son soutien à un plan d’autonomie sous souveraineté marocaine pour le Sahara occidental, en contrepartie d’une normalisation des relations du Maroc avec Israël dans le cadre des Accords d’Abraham.

Le magazine américain Politico a publié une enquête de Memphis Barker intitulée «L’avenir du Sahara occidental passe par l’autoroute Donald J. Trump», une voie de 1 055 kilomètres qui semble jouer un rôle inhabituel dans la stratégie du président pour le Moyen-Orient. Pour le Royaume chérifien, cette autoroute au nom du président américain qui a reconnu sa souveraineté sur le Sahara occidental est une illustration de la domination exercée sur ce territoire et du bras de fer que le royaume est en train de remporter à l’international concernant cet épineux dossier. 

Cette voie, anciennement connue sous le nom de Route Nationale 1, est la plus longue du Maroc et d’Afrique. Elle a été rebaptisée en l’honneur de Trump par le roi Mohammed VI, en signe de reconnaissance au président américain qui a reconnu la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental en 2020.

Lors de son voyage sur cette route, qui porte encore son nom d’origine, l’autoroute Tiznit-Dakhla, dont la première phase débute dans la région de Guelmim-Oued Noun, le journaliste américain n’a remarqué ni le nom de Trump ni un drapeau américain. «Oui, j’en ai entendu parler dans les journaux», a déclaré le propriétaire d’un café routier où s’arrêtent les camions. Un autre homme, Ibrahim, a grommelé : «C’est la politique».

Barker indique que parmi tous les hôtels, lieux de divertissement et cryptomonnaies portant le nom de Donald J. Trump, aucun n’égale cette autoroute en termes d’importance géopolitique. 

Derrière le discours flatteur se cache un rêve plus grand

En 2015, le roi Mohammed VI annonçait son projet de construction d’une autoroute plus longue que toutes celles existantes dans le pays. Il affirmait que cette voie renforcerait la position du Sahara comme pôle économique et reconnecterait le Maroc à ses racines africaines mais elle poursuivait également un objectif plus ambitieux.

Dans le cadre du «Plan de développement des régions du Sud», nom officiel donné par le régime au Sahara occidental, le roi a présenté un plan visant à consolider le contrôle marocain sur le territoire. Il a également promis de construire des ports, de lancer des programmes de protection sociale et d’intégrer les Sahraouis au tissu social marocain.

Politico ajoute que derrière ce discours flatteur pour les Nations Unies se cache un rêve plus grand. Depuis que la France et l’Espagne ont abandonné leurs protectorats marocains dans les années 1950, la dynastie alaouite au pouvoir, dont le roi Mohammed VI est le vingt-troisième monarque, a une priorité : la reconquête du Sahara occidental.

La région est riche en ressources naturelles, du phosphate aux poissons mais cette volonté de reconquête du Sahara occidental trouve son origine dans le sentiment que les colonisateurs européens, en se retirant, ont tracé arbitrairement les frontières du Maroc, les jugeant trop étroites pour un pays dont la domination s’étendait autrefois au sud (à travers le Mali, la Mauritanie et le Sénégal) et à l’est (à travers des parties de l’Algérie actuelle).

Dans son discours de 2015 commémorant le 40e anniversaire de la Marche Verte, lors de laquelle 350 000 personnes ont franchi la frontière pour se réfugier au Sahara occidental et ont contraint l’Espagne, qui contrôlait le territoire depuis longtemps, à accélérer son retrait, le roi Mohammed VI a déclaré : «J’ai décidé de consacrer tous les moyens disponibles à la restauration de l’intégrité territoriale du Royaume». Grâce à ces dépenses massives, totalisant environ 8 milliards de dollars, il espère surmonter le principal obstacle qui freine encore l’expansion du Maroc à savoir la réticence du peuple sahraoui à rejoindre le Maroc.

Le Sahara occidental gardé par 100 000 soldats marocains

La région est le théâtre d’une guerre intermittente menée par le Maroc contre le Front Polisario, qui revendique l’indépendance du territoire. Les affrontements militaires se déroulent généralement à l’abri des regards, derrière une digue de sable de trois mètres de haut qui traverse le désert. Construite dans les années 1980 et toujours gardée par 100 000 soldats marocains, cette zone est l’une des plus minées au monde.

Dans sa lettre à Trump confirmant le nouveau nom de l’autoroute, le roi Mohammed VI a exprimé sa profonde gratitude. Il a écrit que la décision du président en 2020 de reconnaître la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental «restera à jamais gravée dans la mémoire des Marocains». En retour, le roi a normalisé les relations avec Israël dans le cadre des accords d’Abraham, une mesure controversée dans un pays où la population soutient fortement la cause palestinienne. Cependant, cette initiative s’est avérée bien plus fructueuse.

Avant l’intervention de Trump, la question de la souveraineté définitive sur le Sahara occidental restait en suspens sous l’égide des Nations Unies, qui avaient tenté, sans succès, de réunir les conditions d’un référendum après avoir négocié un cessez-le-feu en 1991. Suite à la reconnaissance de Trump, la situation a commencé à évoluer en faveur du Maroc. La France, l’Espagne, le Royaume-Uni et l’Union européenne soutiennent désormais le projet du roi d’accorder «l’autonomie» au Sahara occidental sous son autorité. La plupart des États africains et arabes ont déjà donné leur accord.

En baptisant la route du nom de Trump, le roi a rappelé aux derniers opposants, notamment le Front Polisario et ses alliés algériens, le soutien de la Maison-Blanche à la revendication de souveraineté du Maroc. Le président américain a écrit sur Truth Social : «J’espère emprunter un jour cette grande route et j’espère bientôt!».

Politico a également indiqué que le Maroc interdisait depuis des années l’accès au Sahara occidental aux journalistes étrangers non accompagnés. En mai 2025, deux journalistes italiens, déguisés en touristes, ont été arrêtés à l’entrée de Laâyoune, capitale administrative de la région, puis conduits vers le nord et expulsés. Un journaliste espagnol avait subi le même sort quelques semaines auparavant.

Pourtant, les autorités marocaines ont récemment commencé à inviter des personnalités politiques occidentales à visiter la ville et la compagnie aérienne low-cost Ryanair propose désormais des «aventures marocaines» à Dakhla, la péninsule située à l’extrémité sud de l’Autoroute Donald Trump, qui se positionne comme une destination prisée des kitesurfeurs. À la surprise générale des Sahraouis, le réalisateur britannico-américain Christopher Nolan y a tourné des scènes de son film ‘‘Odyssey’’.

Une atmosphère pesante dans les «territoires du Sud»

Depuis des décennies, le gouvernement attire les Marocains vers le sud grâce à des impôts plus bas, des salaires plus élevés, des subventions sur l’alimentation et le carburant, et la promesse d’un meilleur niveau de vie. On estime aujourd’hui que la majorité des quelque 600 000 habitants de la région sont originaires du nord. Cela suffirait, si le droit de vote à un éventuel référendum était étendu aux personnes arrivées après 1974, comme le souhaite Rabat, afin de faire basculer le vote en sa faveur.

Memphis Barker a constaté une atmosphère pesante à Laâyoune, malgré les affirmations du gouvernement selon lesquelles tous ces investissements portent leurs fruits, même si les «territoires du Sud» ne représentent qu’un faible pourcentage de l’économie globale, estimé à environ 4% du PIB. Ce pourcentage est toutefois en augmentation, la région de Laâyoune a enregistré la plus forte croissance économique parmi les régions du pays en 2024, 7,4 %, selon les chiffres officiels. Elle affiche également le taux de pauvreté le plus bas du Maroc.

Le PIB par habitant s’élève à 74 000 dirhams (7900 dollars américains), soit plus de deux fois et demie celui de la région de Marrakech, qui attire chaque année un grand nombre de touristes. Les critiques soulignent que plus d’un tiers de cette somme est alloué aux forces de sécurité. Bien que l’on dise généralement que les Sahraouis qui se sont retirés de la vie politique ne subissent aucune discrimination sur le marché du travail, beaucoup peinent encore à trouver un emploi.

Le chômage dans la région a atteint 22% en 2024, un taux nettement supérieur à la moyenne nationale de 13%. Un Sahraoui a déclaré : «C’est une farce. Ils construisent tout ça mais nous n’en profitons pas. Ni du phosphate ni du poisson ni des tomates».

Dans le nord du pays, certains Marocains se demandent si toutes ces dépenses consacrées aux régions du sud n’ont pas contribué au désespoir qui s’est emparé d’autres parties du pays, poussant de nombreux jeunes à traverser la frontière à la nage pour rejoindre Ceuta.

Le mouvement indépendantiste du Sahara s’essouffle

Concrètement, le mouvement indépendantiste du Sahara occidental s’essouffle. En 2010, Rabat a écrasé le dernier grand défi à son autorité : un immense campement de protestation rassemblant 20 000 personnes aux abords de Laâyoune. Ses leaders étudiants sont désormais emprisonnés. Il ne reste du mouvement de protestation populaire dans la ville que des graffitis effacés à la hâte –«Libérez les prisonniers»– et de brefs rassemblements menés par des femmes, comme les chants qui ont suivi l’élimination du Maroc de la Coupe du monde en juillet.

Militairement, le Front Polisario est lui aussi en perte de vitesse. Il est impuissant face aux drones marocains, qui anéantissent facilement les combattants qui sillonnaient les dunes à bord de Land Cruisers équipés de lance-roquettes.

Le 28 juillet, l’ambassadeur des États-Unis au Maroc, Richard Duke Buchan, fut l’un des premiers hauts responsables américains à fouler le sol de Laâyoune. Sur sa plateforme X, il publia une photo de lui devant le grand et impeccable McDonald’s de la ville, accompagnée du message suivant : «Des tajines du désert aux doubles hamburgers américains, Laâyoune a tout pour plaire». Il conclut sa publication par : «Sahara marocain, j’adore !».

À terme, Rabat espère obtenir davantage –peut-être un consulat américain à part entière à Laâyoune– mais surtout, la poursuite du dialogue diplomatique pour résoudre le conflit persistant concernant le statut contesté du Sahara occidental.

Riccardo Fabiani, directeur pour l’Afrique du Nord à l’International Crisis Group, affirme que le projet de rattachement du Sahara occidental accapare «80 à 90 % de l’attention de tous les ministères» et que les pressions américaines détermineront la suite des événements étant donné que Washington est le principal interlocuteur sur la question du Sahara occidental aux Nations Unies et le renouvellement du mandat de la mission, prévu le 31 octobre, pourrait mettre un terme définitif à cette opération de maintien de la paix vieille de 35 ans.

Massad Boulos, envoyé spécial du président Trump pour les affaires arabes et africaines, mène des négociations directes et rares, entre l’Algérie, le Maroc et le Front Polisario. Il pourrait exercer une pression accrue sur les opposants à Rabat pour qu’ils acceptent le plan d’autonomie du roi, allant jusqu’à menacer de désigner le Front comme organisation terroriste, l’excluant ainsi de facto du processus de négociation. Il pourrait même relancer la demande du Maroc d’un vote sur le statut du Sahara occidental à l’AG de l’Onu, un vote que des années d’efforts diplomatiques ont déjà assuré au Maroc une victoire probable. Le mois dernier encore, la Colombie a déclaré son soutien total à la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental.

En 2021, Rabat a poussé 8 000 migrants à travers la frontière vers Ceuta pour protester contre la prise en charge médicale par l’Espagne de Brahim Ghali, le dirigeant de 76 ans du Front Polisario. Politico indique que le dernier afflux datant de cet été, bien plus important, semble être spontané cependant, la décision du Maroc de ne pas entraver le passage des migrants suggère une volonté de satisfaire et de plaire à la Maison-Blanche qui considère le Premier ministre socialiste espagnol Pedro Sánchez comme l’incarnation de tous les maux de l’Europe : partialité anti-israélienne, soutien à l’immigration et insuffisance des dépenses de défense.

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Les dessous de la rupture entre l’Algérie et les Émirats

15. September 2026 um 08:59

L’Algérie a justifié la rupture de ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis par «une accumulation d’actes provocateurs et hostiles» sans pour autant révéler «ces actes». Aucune explication. En réalité, cette rupture n’est pas un différend bilatéral, c’est l’influence régionale grandissante de l’Axe Rabat-Abou Dhabi-Tel Aviv qui agace Alger, un axe concurrent et aux intérêts divergents. Le modèle d’influence des Émirats gagne en puissance alors le modèle traditionnel de l’Algérie est confronté à une pression grandissante et ses outils ne sont plus efficaces et adaptées au contexte régional actuel. L’architecture régionale est en pleine mutation et l’influence n’est plus dictée automatiquement par la taille du territoire. La donne a changé et les outils ont évolué. (Photo : Abdelmadjid Tebboune discute avec Mohammed Ben Zayed , lors du sommet du G7 en Italie le 14 juin 2024).

Imed Bahri

L’analyste politique marocain Amine Ayoub a publié une analyse dans Ynet Global, version anglophone en ligne du journal israélien Yediot Aharonot, dans laquelle il revient sur le divorce houleux entre Alger et Abou Dhabi. Selon lui, lorsque l’Algérie a ordonné à l’ambassadeur des Émirats de quitter son territoire sous quarante-huit heures, le 10 septembre 2026, et a annoncé des restrictions visant les aéronefs militaires et civils immatriculés aux Émirats —tout en exemptant les vols commerciaux jusqu’à la fin de l’année—, cette rupture a immédiatement mis en lumière un réalignement régional plus profond. Les déclarations officielles algériennes ont fait état d’une accumulation d’actes «provocateurs et hostiles», sans toutefois désigner un incident déclencheur unique.

Deux modèles de puissance régionale distincts

Abou Dhabi a exprimé ses regrets et a dit espérer que cette rupture pourrait, à terme, être annulée. L’absence d’une cause bien déterminée est, en soi, un élément révélateur. Il ne s’agit pas tant d’un différend bilatéral que d’une confrontation ouverte entre deux modèles de puissance régionale distincts, s’étendant de l’Afrique du Nord au Sahel et au Moyen-Orient au sens large.

L’Algérie s’appuie sur un modèle étatique fondé sur l’étendue de son territoire, ses ressources énergétiques, sa capacité militaire et une diplomatie formelle.

Les Émirats, quant à eux, opèrent selon un modèle en réseau, déployant capitaux, logistique, infrastructures commerciales et partenariats de sécurité ciblés bien au-delà de leurs frontières. Dans des environnements politiques fragmentés, ce modèle en réseau permet de générer un levier d’influence plus rapidement et avec plus de souplesse que le poids géographique traditionnel.

Cette différence est devenue de plus en plus manifeste à mesure que l’Algérie et les Émirats ont poursuivi des intérêts divergents sur plusieurs théâtres régionaux au cours des dernières années.

Le Maroc, ligne de fracture

Le Maroc en offre l’illustration la plus frappante. Pendant des décennies, la rivalité entre Alger et Rabat a été centrée sur la question du Sahara occidental, l’Algérie apportant un soutien de longue date au Front Polisario. La nature de cette confrontation bilatérale a changé en novembre 2020, lorsque les Émirats ont ouvert un consulat à Laâyoune, dans la partie marocaine du territoire contesté, et exprimé leur soutien à l’intégrité territoriale du Maroc. Cette initiative s’inscrivait dans le contexte de la normalisation des relations entre le Maroc et Israël dans le cadre des Accords d’Abraham et de la reconnaissance, par les États-Unis, de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental.

Il n’en a pas résulté une alliance militaire formelle dirigée contre l’Algérie mais plutôt un réseau de plus en plus dense de partenariats qui se chevauchent. Parmi les exemples concrets, on peut citer les investissements émiratis dans les infrastructures et l’énergie au Maroc —notamment des projets majeurs dans les secteurs de l’eau et de l’électricité— ainsi que le développement, depuis 2020, d’une coopération industrielle et de défense entre Rabat et Tel Aviv.

La portée de ces initiatives dépasse le simple cadre économique. Selon Amine Ayoub, elles renforcent les capacités du Maroc, approfondissent ses partenariats extérieurs et confèrent à des acteurs tiers des intérêts croissants dans l’environnement stratégique entourant le Sahara occidental, autant de formes d’influence que l’Algérie ne peut aisément contrer par la diplomatie traditionnelle ou des pressions bilatérales.

Le Maroc ne fait plus face à l’Algérie en tant que voisin isolé. Cela s’inscrit dans un réseau en pleine expansion reliant Rabat, Abou Dabi, Tel Aviv et Washington. Pour Israël, cet aspect est crucial, car la relation avec le Maroc renforce sa présence stratégique et ses liens de défense vers l’ouest. La coopération avec Rabat étend l’influence d’Israël le long des façades atlantique et méditerranéenne de l’Afrique du Nord, selon des modalités inédites il y a dix ans.

La combinaison de la reconnaissance diplomatique, des investissements économiques et de la coopération sécuritaire a modifié l’équilibre des influences aux abords de la frontière occidentale de l’Algérie, sans pour autant nécessiter un pacte militaire formel.

Cette évolution a des conséquences concrètes sur la manière dont l’Algérie évalue ses options régionales et sur la façon dont les puissances extérieures interagissent avec le Maghreb.

Le Sahel, théâtre d’une rivalité plus profonde

Une évolution parallèle s’observe au sud de l’Algérie. Alger a longtemps considéré le Sahel comme un terrain privilégié pour la médiation diplomatique. L’Accord d’Alger de 2015 sur le Mali a marqué l’apogée de cette approche, fondée sur des négociations formelles entre États et des engagements institutionnels. Les coups d’État militaires survenus au Mali, au Burkina Faso et au Niger entre 2020 et 2023 ont bouleversé le paysage institutionnel sur lequel reposait la diplomatie algérienne.

Les nouveaux gouvernements militaires se sont montrés moins réceptifs aux médiations extérieures, perçues comme une entrave à leur souveraineté et plus ouverts à des partenariats alternatifs offrant des ressources sans les mêmes conditions politiques.

Des acteurs extérieurs proposant des ressources flexibles ont investi l’espace ainsi libéré. ​​Les Émirats ont apporté capitaux, projets commerciaux et capacités logistiques dans des zones où l’Algérie misait davantage sur la proximité géographique et une médiation fondée sur la souveraineté.

Dans la Corne de l’Afrique, les investissements émiratis dans les infrastructures portuaires, aériennes et de sécurité —notamment leur présence de longue date à Berbera dans le Somaliland— ont créé des canaux d’influence opérant largement en dehors des cadres traditionnels de médiation diplomatique. Ces relations confèrent à Abou Dhabi un accès concret et un levier d’action, même là où les institutions politiques formelles sont faibles ou fragmentées.

Ce contraste est également visible en Libye. L’Algérie a généralement privilégié les institutions formelles et les processus soutenus par l’Onu visant la réconciliation nationale. À l’inverse, les Émirats ont entretenu des liens plus étroits avec les forces militaires de l’Est associées à Khalifa Haftar, privilégiant des objectifs sécuritaires ciblés au détriment de règlements politiques globaux. Cette divergence d’approche ne relève pas de la simple tactique, elle reflète deux conceptions distinctes de l’exercice de l’influence dans des contextes politiques fragmentés où l’autorité de l’État est contestée ou incomplète.

Le cas du Soudan accentue cette même divergence. Les Émirats ont fait face à de graves accusations de la part d’enquêteurs de l’Onu et de Human Rights Watch concernant des réseaux assurant la logistique et le soutien aux Forces de soutien rapide (FSR), Abou Dabi dément fermement avoir apporté un tel soutien. Au-delà du différend sur ces accusations précises, cet épisode illustre une tendance plus large.

Dans des environnements politiques fragmentés, les capitaux, la logistique et les réseaux informels peuvent générer un levier d’influence plus rapidement que la médiation diplomatique traditionnelle. Pour l’Algérie, cela représente un défi majeur, alors que les États africains fragiles deviennent le théâtre d’une concurrence accrue pour l’influence extérieure.

Israël, bénéficiaire discret

L’auteur estime que l’angle israélien constitue l’élément le plus déterminant de cette rupture, bien qu’il faille l’aborder avec précaution. Il considère qu’Israël n’est pas à l’origine de la rupture entre Alger et Abou Dabi mais cette que rupture renforce une configuration régionale dans laquelle le Maroc et les Émirats sont de plus en plus liés à Israël, tandis que l’Algérie demeure en marge de ce réseau.

Les Accords d’Abraham ne se limitaient pas à de simples accords commerciaux bilatéraux. Ils ont jeté les bases de partenariats croisés dans les domaines du renseignement, de la sécurité maritime, de la défense aérienne et des technologies de défense. L’intensification de la coopération entre Israël, le Maroc et les Émirats a tissé une toile de plus en plus dense de relations sécuritaires couvrant certaines parties de l’Afrique du Nord.

Ces relations englobent une coopération industrielle dans le domaine de la défense, le partage de renseignements sur les menaces communes et une coordination des positions diplomatiques sur des questions régionales clés. L’Algérie, qui applique une politique stricte de non-normalisation et place la question palestinienne au cœur de son identité régionale, reste en dehors de ce réseau.

Et Washington dans tout ça !

La politique américaine doit éviter de considérer l’Algérie et les partenaires des Accords d’Abraham comme des piliers interchangeables de sa stratégie en Afrique du Nord. L’Algérie demeure un fournisseur d’énergie important pour l’Europe et conserve un rôle dans certains dispositifs de lutte antiterroriste. Toutefois, sa posture stratégique est limitée par une doctrine d’autonomie et par des liens étroits en matière de défense avec des fournisseurs non occidentaux. Selon les données du Sipri*, la Russie a représenté 48% des importations d’armes majeures de l’Algérie entre 2020 et 2024, alors même que le volume global des importations d’armes algériennes a diminué en valeur absolue sur cette période, chutant d’environ 73% par rapport au quinquennat précédent.

Dans son analyse, Amine Ayoub estime que Washington aurait tout intérêt à accorder une importance accrue au réseau Maroc-Israël-Émirats en tant que cadre émergent pour la sécurité régionale, le commerce et la coopération technologique, tout en maintenant un engagement pragmatique avec l’Algérie lorsque les intérêts américains l’exigent.

Il convient également d’encourager les partenaires à la prudence sur les théâtres d’opérations africains fragiles afin que les rivalités n’exacerbent pas les conflits et ne profitent pas, en fin de compte, aux acteurs hostiles.

L’objectif ne doit pas être d’isoler l’Algérie de façon permanente. Il s’agit de reconnaître que l’architecture régionale est en pleine mutation et d’aligner la politique américaine sur les partenaires les plus disposés et les plus aptes à approfondir la coopération concrète en matière de sécurité et d’intérêts économiques communs.

Un ordre régional en mutation 

La rupture entre l’Algérie et les Émirats ne signifie pas l’effondrement de la diplomatie arabe. Elle confirme que l’influence régionale ne se transmet plus automatiquement par la taille du territoire ou une hiérarchie formelle. Le pouvoir se génère de plus en plus grâce à la mobilité des capitaux, aux infrastructures commerciales, aux réseaux logistiques et aux partenariats de sécurité adaptatifs qui transcendent les frontières traditionnelles.

L’Algérie conserve des atouts considérables : son territoire, ses ressources énergétiques, une armée puissante et des décennies d’expérience diplomatique. Ces atouts demeurent pertinents. Toutefois, ils se traduisent moins efficacement en ce levier d’influence transfrontalier propre aux puissances agissant en réseau.

La rupture entre Alger et Abou Dhabi n’a pas engendré le nouvel ordre régional, elle a mis en lumière l’ampleur de l’érosion de l’ancien.

L’avantage dont bénéficie Israël ne réside donc ni dans une nouvelle alliance spectaculaire ni dans un gain militaire immédiat. Il tient à l’expansion constante d’un réseau stratégique dans une région où la position de l’Algérie est de plus en plus contestée. Dans la nouvelle configuration qui se dessine en Afrique du Nord et en Méditerranée orientale, le Maroc et les Émirats arabes unis renforcent leurs liens avec Tel Aviv, tandis que l’Algérie s’éloigne davantage de cette dynamique émergente. C’est pourquoi, selon Amine Ayoub, Israël s’impose comme le vainqueur discret.

* L’indice ou les bases de données du SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute) mesurent les dépenses militaires mondiales, le volume des transferts d’armes et la production d’armements à travers des rapports de référence.

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